LETTRE VII
DE VALENTIN A ARMANI)
Provins, juillet.
Tu sauras d'abord, mon cher Armand, que les bans ne sont pas encore publiés. J'ai trouvé dans Edmée de Sainte-Aure une grande et belle jeune fille, bien timide, bien modeste, qui a osé à peine donner la main au camarade de son enfance. J'ai reçu l'accueil le plus cordial des parents, voilà tout. Je n'aime pas, et je suis à cent lieues de faire la demande. Ceci dit, pour prouver à ta verve sermonneuse qu'elle a encore du répit, je réponds à ta lettre.
Qu'a donc le mariage de si horrible en lui-même? Pourquoi, si je trouve une âme qui me comprenne, ne souhaiterais-jepas me l'attacher invinciblement ? Tu n'es
SUZANNE DUCIIE.MIN
plus de mode avec ton refrain : Il faut que jeunesse se passe! Pourquoi donc cesserais-je d'être jeune et d'être heureux, si, au lieu de me fatiguer dans les amours de contrebande, je concilie les besoins de mon cœur avec la «lignite de mon nom et de mon rang? Vous autres, qui moralisez à tort et à travers, vous promenez vos amours de la mansarde au salon, en passant par l'antichambre, et vous vous donnez les embarras de vingt maris par la multiplicité de détails, de soins et de précautions qu'il vous faut prendre contre le ridicule ou les mauvaises chances de la maraude. Cependant, vous ne craignez pas de railler l'homme qui peut appeler hautement, franchement, sur le choix de son cœur, la bénédiction de Dieu, l'estime des hommes! Vous trouvez qu'il est chimérique de se faire autour de soi une atmosphère de joie tranquille, d'enivrement calme qui recommence la famille. Tu sais bien que quand je me marierai, c'est que j'aurai la conviction de trouver dans ma femme autant de dévouement que je lui en donnerai; quand je ferai avec joie aux usages ordinaires la concession d'un mariage civil et d'une bénédiction officielle, c'est que déjà Dieu aura jeté un regard de complaisance sur l'union de deux âmes éternellement prédestinées l'une à l'autre.
Pourquoi donc l'amour fuirait-il le seuil de deux époux? Aurait-il peur de la pureté, de l'honnêteté, et les trouvet-on de préférence dans le désordre ? Cette vie en commun dont tu veux m'épouvanter, je la conçois pleine de charmes renaissants, d'intimité douce. Ces détails matériels dont tu veux m'écœurer, je les admets comme des infirmités sous-entendues d'avance, mais auxquelles la pensée échappe toujours. Est-ce que les maladies, les vulgarités de toute sorte qui peuvent se révéler dans la vie de famille dégoûtent un fds et un frère de la passion qu'ils ont pour leur mère et pour leur sœur? Eh bien!
moi, qui n'ai jamais connu le baiser maternel ni la douce étreinte d'une sœur, j'aimerai aussi ma femme comme une mère, comme une sœur. Non, mon ami, je ne lui demanderai pas de répéter toujours: Klopstock! Klopstock! mais je la voudrais si intimement associée à toutes mes impressions, qu'elle respecterait celles-ci quand elles seraient différentes des siennes, et qu'elle saurait faire de notre existence les deux parts que le corps et l'esprit réclament. Tu crains les reprises de la volupté sur moi ; mais pourquoi donc serais-je plus accessible à ses tentalions quand j'aurai des devoirs, des liens, des affections contractés, que maintenant que je suis libre, exposé, et que j'invoque l'amour de tous les points de l'horizon?
Les vieilles épigrammes sur le mariage et les maris sont des pauvretés auxquelles tu ne devrais pas avoir recours. Je suppose que mademoiselle de Sainte-Aure soit aussi intelligente, aussi noble d'esprit qu'elle est belle; je suppose qu'un rayon, comme Dieu en répandit un sur l'âme de ma mère, anime cette pure jeune fille, pourquoi donc serais-je ridicule de prétendre l'épouser? Vaudraitil mieux la séduire? Pourquoi donc, dans le lien de deux âmes appareillées, trouverais-tu la chance d'un affaiblissement de l'esprit? Nieras-tu qu'on puisse découvrir deux âmes pareilles? Si tu admets la possibilité de cette existence, pourquoi ne chercheraient-elles pas et ne finiraientelles pas par se rencontrer?
Va, mon cher Armand, plaise à Dieu que le vœu de mon père se réalise bientôt et que je puisse aller m'agenouiller dévolement aux pieds d'une jeune fille qui comprenne ma tristesse et n'ait pas peur de ma mélancolie! tu verras alors si je m'éteins, si je m'étouffe, et si je ne le rends pas jaloux du bonheur profond, des saintes ivresses de mon jeune ménage! La poésie la plus vraie, c'est celle qui met l'imagination au service de la conscience et du de-
SUZANNE DrriJKMIX
voir accompli. A ce titre-là, il n'y a rien de plus poétique au monde qu'un mariage loyalement voulu, chrétiennement contracté.
Ainsi donc, tu seras do la noce, mon cher; mais tu as le temps; continue tes courses; rien ne m'avertit de la réalisation prochaine de mon rêve.
Je suis donc à Provins, chez M. de Sainle-Aure. Je te donnerai un autre jour quelques détails sur le pays et sur mes hôtes. Pour aujourd'hui, tu ne mérites tout au plus que le récit de mon arrivée.
Hier, à neuf heures du soir, par un temps exécrable au point de vue du baromètre, mais magnifique pour un nébuleux comme moi, j'ai fait mon entrée dans la ville bienaimée des comtes de Brie et de Champagne. En arrivant par la route de Troyes, tout en cherchant de loin dans les brumes du soir les ruines du château de Thibault, le faiseur de vers, je me rappelais l'épilaphe qu'il consacrait à l'amour, et je -murmurais :
N'est plus amour qui bien aimer faisait, Les faux amants l'ont jeté hors de vie. Amour vivant n'est plus que tromperie.
Pour franc amour, priez Dieu, s'il vous plait.
Oui, je prierai, me répétais-je avec un serrement de cœur; mais je ferai plus que prier, je tenterai la résurrection. Depuis que je suis arrivé, ce quatrain me poursuit, je l'ai toujours sur les lèvres. Est-ce que 1 esprit de Thibault reviendrait sur la montagne qu'il aimait tant et me demanderait à moi, qui cherche aussi l'amour, de consoler son ombre?
Il pleuvait à torrents, de ces belles pluies d'orage, violentes, insensées, qui ont des sanglots et des cris. Je re
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gardais les nuages, avec leurs crinières fantastiques, galoper de chaque côté de la voiture; je les voyais se heurter tout à coup à la lame d'un éclair qui les éventrait, et le soleil couchant jetait à travers la déchirure un flot de pourpre, comme le s*ing d'une plaie. Par moments, l'ouragan s'apaisait, le ciel balayé redevenait violet. Quelques nuées errantes s'accumulaient seules, dans la précipitation de leur fuite, aux portes de l'horizon. Le soleil alors étalait ses rayons sur la voûte et les laissait tomber avec une condescendance dédaigneuse sur les masses obscures qui rampaient à ses pieds.
Gomme ces regards des génies privilégiés qui enfantent des héros, les majestueux rayons animaient ces montagnes humides, les glorifiaient, pour ainsi dire, et les réhabilitaient dans l'échelle des couleurs. J'avais alors, mon cher, une vision d'Orient. Il me semblait que les coteaux de la Brie servaient de piédestal à quelque Alhambra. Des dômes, des minarets s'élevaient dans une vapeur lumineuse; les nuages chantaient les louanges du soleil ; puis, à mesure que la lumière les pénétrait, comme des courtisans égoïstes et ingrats, ils s'étendaient, se gonflaient, envahissaient l'espace, appelaient les vents et finissaient par ramener l'anarchie. La foudre déclamait; de furieuses mêlées obscurcissaient le ciel. C'était un mirage des révolutions humaines.
Dans ce chaos, j'avais des affections. A trois lieues de Provins, à un relais, je m'amusai à suivre dans ses transformations un charmant petit nuage gris de perle et rose, auquel je m'étais particulièrement attaché. Au-dessus des bandes déchaînées, il glissait doucement dans le ciel; il allait dans le sens des autres, mais bien avant eux. A côté de ce pêle-mêle de la populace des nuées, il avait l'allure digne d'un révolutionnaire candide auquel il reste des illusions. C'était un Girondin. Je m'effrayais à l'idée
qu'une affreuse avalanche qui s'avançait à grands pas derrière lui pouvait le dépasser en l'écrasant.
Tu te rappelles la superstition de Rousseau qui jetait une pierre contre un arbre pour savoir s'il serait damné; eh bien! moi, préoccupé que j'étais du but de mon voyage, je reportai mon inquiétude sur ce joli nuage. Je voulus l'aire de sa destinée un oracle, et je pensai que, s'il était dévoré par la nuée qui le poursuivait, un mécompte m'attendait à Provins; que si, au contraire, il se maintenait toujours à distance, jusqu'à ce que la nuée menaçante eût crevé, il ne m'arriverait rien que d'heureux. Tu comprends avec quelle ardeur je me mis alors à observer les mouvements de ces deux champions. Au moment de mes plus grandes angoisses, une bourrasque nous assaillit. J'avais le vent et la pluie dans les yeux, je n'y voyais pas ; je rentrai la tête dans la voiture; quand je la ressortis, je ne trouvai plus rien, pas même le gros nuage. La bourrasque avait tout dispersé, le ciel était redevenu limpide pour quelque temps, et j'ignorais l'issue de mon expérience. Rousseau, lui, savait qu'il était sauvé; mais que pouvaisje conclure? Je n'avais pas prévu l'anéantissement de mon oracle qui périssait au lieu de répondre. Je me rejetai avec fureur dans la voiture. J'arrivai à Provins dans un tourbillon, avec la pluie, la grêle, la foudre et la nuit. Si quelque chose d'important pour moi doit s'accomplir ici, jamais personnage n'aura fait son entrée sur la scène avec plus de fracas.
La fin de mon voyage ressemble un peu au conte de la Belle au bois dormant. Quand l'heureux mortel qui alla chanter : « Réveillez-vous, belle endormie! » s'aventura dans les avenues du château, la légende assure qu'il eut beaucoup de peine à arriver; les ronces lui barraient la route, et force lui fut de s'ouvrir avec son épée un passage dans les haies profondes. Il paraît que le sommeil
SUZANNE DUCHEMIX
qui avait enchaîné jusqu'à la flamme des foyers avait respecté la sève des arbres, et que les oiseaux endormis depuis cent ans sur les branches n'empêchaient pas les branches de pousser.
L'honnête maison de M. de Sainte-Aure n'était pas au pouvoir des fées : aucun maléfice n'y régnait, et je puis t'affirmer que le feu de la cuisine n'était pas endormi ; ce qui n'empêcha pas que je n'éprouvasse, pour y parvenir, quelques-unes des mésaventures du prince de la légende.
Provins est partagé en ville haute et en ville basse. M. de Sainte-Aure, comme un bon gentilhomme, habile le point culminant de la montagne. Il me fallut quitter la voilure et gravir par un sentier difficile, dont l'intention est, à ce qu'on assure, d'abréger le chemin. Je crois que cela peut être vrai pour ceux qui le descendent, car alors ils courent les risques d'une rapidité qui peut abréger bien des choses, mais pour ceux qui montent, je jure que ce sentier est la plus impitoyable des ironies. Un indigène me précédait en portant ma valise et une lanterne.
Le grand vent agitait autour de nous les arbres; le sol, détrempé par la pluie, cédait sous nos pas; et comme j'étais fort disposé aux impressions, j'eus le plaisir, pendant une demi-heure, d'imaginer sur ce chemin les notions les plus capricieuses et de me donner à moi-même les terreurs les plus fantastiques. Tout était horriblement noir autour de nous. Les branches abaissées par l'ouragan me fouettaient au visage et semblaient de grands bras humides qui me retenaient; si je m'écartais un peu, les ronces des buissons s'attachaient à moi comme des griffes; joins à cela le hurlement du vent, le reflet de la lanterne qui projetait des lueurs lugubres par sa vitre obscurcie, les aboiements forcenés des chiens que j'entendais au-dessus et au-dessous de moi, les sanglots de
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la pluie sur les feuilles et sur mon dos, le ricanement des cailloux que mon guide faisait rouler en montant et qui fuyaient en me heurtant aux jambes; joins à cela encore les dispositions de mon esprit, les fatigues de la route, l'ennui éprouvé, l'ennui prévu, peut-être encore la faim, et tu te rendras compte de ce petit cauchemar.
Ce sentier caillouteux, changé en torrent par la pluie, affectait dans la nuit des proportions infernales. J'y coudoyais des gnomes, j'y marchais sur les animaux fabuleux entrevus par Callot; j'y recevai au visage les aboiements humides de chiens monstrueux; mon guide avait une figure sépulcrale; j'apercevais, en levant la tète, dans le noir du ciel, une masse plus noire encore, une espèce d'éléphant immobile, de mastodonte cyclope, avec un œil rouge au front, qui me regardait stupidement monter à lui.
Tu comprends que j'avais quelque raison de me comparer au libérateur de la Belle au bois dormant ; la comparaison, exacte quant aux difficultés de la router ne l'est guère quant au but du voyage. Je n'ai pas trouvé pour prix de mes efforts de belle endormie, de femme aux longs cils embarrassés par les vapeurs d'un rêve qui durait depuis cent ans. Je n'ai pas eu de douce romance à chanter aux rideaux de soie d'une filleule de fée; mua cœur n'a pas tressailli d'aise, et il est probable que ce n'est pas ici que je dois aimer.
Après bien des difficultés, nous finîmes par nous heurter dans notre ascension à la masse obscure, à la bête noire que j'avais entrevue. Mon guide, familier avec le monstre, promena sa main sur les flancs rugueux de l'animal, y rencontra une espèce de trompe ou de queue et l'agita violemment. Une sonnette retentit dans les profondeurs; l'œil rouge se déplaça et disparut. Un bruit de mâchoire qui ressemblait aussi à un bruit de clefs et de verrous
se fit entendre. Une partie des flancs de l'animal lui rentre dans le ventre ; nous entrons avec elle, et je trouve deux vieilles gens qui me tendent les bras et m'entraînent dans une salle à manger, confortablement animée, où mon rêve fantastique expire amoureusement, — te l'avoueraije? — entre les caresses de M. et de madame de Sainte- Aure et les tendres avances d'un succulent diner. Tu ne diras plus que je ne sacrifie pas à la matière.
Souvenirs des fées, où étiez-vous alors? Prince Charmant dont je me crus le Sosie, votre pèlerinage, lui, n'aboutit pas à un si pitoyable dénoûment ; mais, après tout, il me faut bien confesser que, tout pitoyable qu'il fût, ce dénoûment ne me trouva pas insensible, et que mon estomac se serait fort mal accommodé de celui du conte.
Tu le vois donc, mon cher Armand, j'ai eu aussi mes impressions de voyage ; et il n'est pas besoin d'aller en Suisse, en Italie, pour en ressentir de pittoresques. Un peu d'imagination et quelques caprices du ciel suffisent. Je suis installé comme l'enfant de M. de Sainle-Aure dans une vieille petite chambre à trumeaux qui garde encore, dans ses moulures, de la poudre de nos grand'mères ; et le lendemain de mon arrivée, en m'éveillant, j'ai vu sur la tenture une bergère en tablier rose qui me faisait la plus gracieuse révérence. Ceci me sert de transition pour te tirer la mienne, en te souhaitant la naïveté, le bon vouloir, sans lesquels il n'est pas de voyage qui profite et qui nous émeuve.