‹ Suzanne DucheminChapitre 23 sur 75 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

EDMEE DE SA1NTE-AURE A LUCIE DE CRENËY.

Provins, juillet.

Décidément, ma bonne Lucie, tu me boudes. Est-ce que le mariage rend oublieuse? Ce serait alors une abomination, et je jurerais bien de ne jamais me marier, dussé-je renoncer à une excellente occasion, comme celle que tu as trouvée. Je Yeux que vous m'écriviez, madame, je veux savoir ce que vous faites; si votre mari est toujours prévenant comme au premier jour.

Que deviendrai-je, si tu me délaisses ? Tu sais bien que tu étais ma confidente au couvent. C'est déjà trop de le voir éloignée et mariée. Si je dois te perdre davantage, je n'en prendrai pas mon parti. Voilà six mois bientôt que je ne t'ai embrassée ! Que tu étais belle avec ta robe de mariée, ton beau voile et ces petites fleurs qui tremblotaient sur ton front! Je ne pouvais pas croire que c'était pour ce monsieur qui avait si mal mis sa cravate que tu t'étais faite si belle, et je m'imaginais que c'était encore une première communion. Ah ! ma chère, est-on aussi heureuse que quand on vient avec son cierge, et la main sur sa poitrine, ouvrir ses lèvres et son cœur à la venue de Dieu?

Raconte-moi ton intérieur, ton petit ménage. Es-tu bien installée? Je sais que tu as eu un beau trousseau, de beaux cadeaux. Donne-moi cette liste. T'entends-tu bien à gérer les petites affaires? Il paraît que c'est très-difficile, car ma mère me répète que je ne serai jamais bonne

femme de mé, âge ; je voudrais pourtant bien atteindre à cette perfection-là! J'ai déjà fabriquera semaine dernière, une certaine pâtisserie dont papa m'a dit beaucoup de bien. Dans un mois, je vais m'essayer aux confitures. Je crois aussi que je m'entendrais, tout comme une autre, à commander un dîner. Mais ce sont les arts agréables qui me manquent.

Je renonce à dessiner une tète. Je m'étais fait au couvent une spécialité dans les nez. J'ai dessiné le nez de Jupiter, celui d'Achille, celui de Bélisaire; mais je n'ai jamais pu aller au delà. Les oreilles m'épouvantaient, et la bouche nécessite une délicatesse de trait à laquelle je n'ai pu atteindre. Quant au piano, je me demande toujours pourquoi il n'a pas une manivelle, comme les orgues de Barbarie. Je serais de première force alors, car tu connais mon poignet ; il était le plus robuste du couvent, et c'était à moi qu'on avait recours quand il s'agissait de tourner une clef difficile. Je fais quelquefois danser, dans nos petits bals de Provins, et on assure que mes airs ont quelque ressemblance avec des polkas et des contredanses; mais je n'ai jamais pu tapoter du sentiment. Ma mère se désole de me voir si gauche et si niaise, et me dit sans cesse que je ne me marierai jamais. Pourquoi donc? Est-ce que le devoir de maîtresse de maison et de mère de famille exige qu'on sache dessiner autre chose que des nez? Et n'aurai-je pas des éléments de musique suffisants pour égayer mon mari, s'il veut que je lui joue un petit air après dîner, et pour faire danser mes enfants? Oh 1 des enfants, bien propres, bien gentils, avec des collerettes en dentelle et des petites mains rougeaudes, que ce doit donc être bon à aimer! Quant à monsieur mon mari, je le voudrais bien sage, bien rangé. Nous ne nous tutoierons pas; je ne trouve pas cela convenable. On se connaît à peine; on s'est vu quelques jours,

SUZANNE MJCHEMIN

et puis, tout à coup, on se traite aussi familièrement que si l'on était frère et sœur. Je trouve cette mode trèsbourgeoise, très-ridicule, et je suis bien certaine qu'il y a cent ans on ne se parlait pas ainsi. C'est depuis la révolution sans doute ; c'est un reste de la république.

Je bavarde comme une folle, et tu es bien bonne de m'écouter. C'est que je n'ai personne ici avec qui je puisse causer longuement et à mon aise, comme autrefois au couvent. Et puis lu ne montres pas mes lettres à ton mari, n'est-ce pas? 11 n'a pas le droit de les voir, d'ailleurs.

Ma vie est toujours d'une tranquillité d'eau dormante. Je me lève de bonne heure, j'arrange mes petits oiseaux, mon petit jardin ; je veille à ce que la bonne ne laisse pas brûler le lait ni refroidir le calé. Puis, le premier déjeuner terminé, je m'enferme dans ma chambre, je m'habille, je fais mes bonnes petites prières; je les recommence jusqu'à trois fois. Hélas ! je n'ai plus d'amie intime que la petite image de la Vierge que tu m'as donnée : c'est ton portrait pour moi. Le reste du jour, je brode ; je lis le journal quand papa a oublié ses lunettes; je sors en visite avec maman ; et je me couche le soir, plus vieille d'un jour, sans m'ètre ni ennuyée ni amusée.

Tu sais combien ma mère est un précepteur sévère. Je suis toujours confuse devant elle; moi si gaie, si libre avec mon père, je tremble comme d'une énormité, au moindre mot que je dois lui répondre. Elle est si instruite qu'elle me rend honteuse de mon ignorance. Mon père est toujours bon et complaisant. Quand on me gronde, il me défend ; quand je pleure, il m'attire sur ses genoux et m'embrasse sans rien dire. Quelquefois, quand il fait mauvais temps et que nous ne recevons pas de visites, nous restons des journées entières, tous les trois, dans le salon, ma mère lisant, mon père prisant et tambourinant

sur le bras de son fauteuil, moi brodant, comptant mes points et m' amusant à me piquer le bout des doigts quand je veux me distraire et combatlre le sommeil. Un jour, n'y pouvant tenir et craignant de manquer de respect à mon père et à ma mère, je me levai brusquement pour sortir.

— Où vas-tu, Edmée ? me demanda ma mère.

J'ai hésité, puis je ne sais quel regard souriant de mon père m'a enhardie :

— Je vais bâiller, maman, ai-je répondu en faisant la révérence; et je suis sortie en effet pour bâiller. Maman a haussé les épaules; mon père a ri aux éclats; je crois qu'ils ont parlé assez vivement entre eux pendant mon absence, et mon coup de tète n'a pas eu de suite.

Je n'ose pas dire que je suis heureuse, et pourtant je ne souffre pas. Il me manque bien des choses, et pourtant je ne sais quoi demander. Je pense à toi souvent, au plaisir que tu dois avoir dans ton petit ménage, tout neuf, tout reluisant, j'ai toutefois une confidente ; c'est cette bonne madame Duchemin dont je t'ai tant parlé autrefois. Mais j'ai beau l'aimer, sa tristesse habituelle, le regard profond de ses grands yeux, sa bouche un peu pâle m'imposent. Elle me devine plus souvent que je ne lui parle. C'est une âme angélique. On dit qu'elle a bien souffert, et pourtant elle est douce comme une personne à qui tout a réussi. Quand elle me voit triste, elle m'attire dans le jardin, me distrait et finit toujours par mettre en fuite mes papillons noirs. Quelquefois elle m'appelle sa fille, et alors elle me serre dans ses bras et pleure tout à coup avec abandon. Ma mère ne l'aime pas beaucoup, mais l'estime et subit son ascendant. Mon père est heureux de l'avoir pour faire sa partie de trictrac le soir. On la consulte sur toutes choses. Elle est de toutes les cérémonies. Je crois que, si je me marie jamais, il faudra que le mon-

SUZANNE Dl'CHKMIN

sieur lui demande son consentement. Mais tu peux dire à ton mari que celui que j'épouserai saura bien mieux mettre sa cravate.

Imagine-toi qu'un de ces jours passés, après une visite des sœurs de Charité qui venaient quêter pour les pauvres, j'ai songé pendant toute une soirée à me faire religieuse. Est-ce que cette vie serait bien différente de celle que je mène?... Nous en reparlerons.

J'oubliais de te dire que nous avons depuis deux jours une visite; c'est M. Valentin de Rianval, le fils d'un vieil ami de mon père, qui vient passer quelques semaines à Provins pour sa santé. Où souffre-t-il? Je n'en sais rien. Est-il malade, même? Je l'ignore. Vient-il boire des eaux de Provins? Je ne le suppose pas. Tout ce que je sais, c'est que c'est un monsieur très-fier, très-content de lui, très-dédaigneux, assez bien tourné, mais se donnant des airs de prince du sang. Il écrit beaucoup, se promène seul et est d'une étiquette espagnole à mon égard. Je l'ai connu quand nous étions enfants. Je l'appelais Tintin, et je me rappelle l'avoir souffleté d'importance un jour qu'il ne voulait pas jouer au petit ménage avec moi. Il paraît que ce monsieur me conserve rancune. Il me fait de grands saluts; et quand il veut me regarder, il a peur de se salir les yeux et se pose un binocle sur le nez. J'ai parfois des envies de lui faire la grimace et de lui tirer la langue ; en attendant, je lui tire de belles révérences.

Je voudrais trouver ici quelqu'un avec qui je pusse m'en moquer. Mais ma mère semble le prendre en affection. Il lui a apporté des revues et des journaux. Mon père l'appelle son cher enfant, et il n'est pas jusqu'à ma bonne Suzanne Ducbemin qui ne le défende quand j'en dis du mal : c'est une coalition. Toi, du moins, tu m'aideras à me moquer de lui. Qu'il me tarde de le voir partir I Si c'est ainsi qu'on doit retrouver ses camarades d'enfance.

plaise à Dieu, entends-tu, ma belle? qu'on ne les revoie jamais!

Écris-moi, Lucie. Donne-moi les détails que je te demande. Si tu connaissais de beaux dessins de broderie, ne manque pas de me les envoyer. J'ai épuisé les magasins de Provins. A-t-on inventé quelque nouveau point de crochet? Fait-on toujours des robes à basques? En attendant que j'entre au couvent, mets-moi de côté quelques gravures de modes. Je me suis aperçue, ce matin, que j'étais habillée comme une sous-maîtresse, et je ne veux pas que M. de Rianval, qui n'a pas l'air déjà de me trouver à son goût, me prenne tout à fait pour une paysanne. On dit que j'étais très-jolie et toujours trèsbien mise quand j'étais petite; l'impertinent me trouve sans doute changée.

Il est donc bien nécessaire que tu restes à Paris? Tu ne viendras donc pas nous voir un peu cet été? Ce serait là, à la bonne heure, une visite bien accueillie, et qui me dédommagerait de l'ennui que je prévois. Qu'en dis-tu, ma mignonne? Qu'en dit ton seigneur et maître?

Page 1