‹ Suzanne DucheminChapitre 29 sur 75 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

Ma sœur, j'ai offert ce matin le saint sacrifice de la messe pour vous. Je vous ai recommandée à l'intercession de la Vierge. J'ai bu mes larmes dans le calice où j'ai bu le sang de mon Dieu. C'est là tout ce que je puis faire ; et ne raillez pas ; je crois que le recours sera efficace.

Voire mal s'appelle orgueil. Je vous estime trop pour imputer à des tentations grossières ces tortures inouïes ; mais vous cherchez au-dessus de l'humanité je ne sais quel bonheur mystérieux dont vous ne pouvez définir les conditions. Humiliez-vous, Suzanne, réglez votre imagination. Ce sont là des douleurs factices. Les mauvaises lecture^ , les poésies extravagantes , les songeries creuses vous ont donné ces tentations. Ne lisez plus que des livres sévères, dignes de votre intelligence. Laissez les poètes à la jeunesse folle, et pensez à la vie réelle, à votre âge qui devrait vous préserver de ces illusions. Quand l'amour de la terre ne suffit plus et nous manque, il reste toujours, ma sœur, l'amour du ciel, l'amour de Dieu. Plongez-vous dans celui-là, et vous étancherez votre soif.

Vous avez une pensée turbulente; ne l'écoutez pas; élouffez-la. Saint-Augustin a écrit : Celui qui hait son âme dans ce monde la gardera dans la vie éternelle. Haïssezvous donc de toutes vos forces , et vous vous détacherez

SUZANNE DUCHEMTN

de vous. Ce sont vos complaisances pour vous-même qui vous perdent.

Voilà, ma sœur, en deux mots, la réponse à votre lettre. Je paraphraserais ce texte que je n'ajouterais rien à ce qu'il y a d'essentiel. Vos confidences m'ont attristé. J'ai vu qu'en effet un abîme nous sépare en ce monde. Pourquoi donc me laissez-vous seul à ce reposoir que vous aimiez tant quand vous étiez jeune fdle? Recueillez dans la foi, dans la dévotion, ce trop plein d'ardeur qui vous déborde, et vous trouverez dans ces fiançailles avec Dieu ces joies, ces gages de bonheur que vous cherchez vainement sur la terre. Il n'y a pas de maladie de l'âme incurable. Le médecin physique désespère quelquefois, le prêtre jamais. Je ne ressens donc aucune terreur. Le jour où vous voudrez vous guérir, sachez-le, ma sœur, ce jour-là vous serez sauvée. Mais vous chérissez trop vos douleurs pour y renoncer.

La solitude vous est funeste. Fuyez-la autant que possible. Vous n'aurez jamais de plus mauvaise compagnie que vous-même.

Ceque vous m'apprenez du mariage possible demademoiselleEdmée m'a causé une grande joie, et vous avez tort de ne pas envier la paix qui va présider à cette union. Si je puis , je répondrai à l'invitation qui me sera faite, et j'irai revoir Provins. Mais j'ai aussi mes tracas. J'ai enfin obtenu du conseil municipal qu'on voulût bien ajouter une chambre à mon presbytère. De cette façon vous aurez, ma sœur, votre petit nid, quand vous voudrez venir. Les ouvriers sont à l'œuvre , et je les surveille. Joignez à cela une méchante affaire avec l'instituteur, qui se refusait au service du lutrin et qui avait trouvé un dangereux auxiliaire dans l'adjoint de la commune; et vous saurez que toutes les existences ont leurs jours sombres.

5UZANNE DUCHEHIN

Je ne sais si vous voulez railler en me parlant des provisions que vous nie destinez; que Dieu vous pardonne celte moquerie! En tout cas, pour vous punir, je vous envoie, par le prochain messager, une paire de bas comme modèle.

Travaillez des mains , vous travaillerez moins de l'esprit. Je joins à ce petit paquet un exemplaire de l'Imitation. Les pages qui ont une marque sont celles que je vous recommande tout d'abord. Méditez-les.

Au revoir, ma sœur. Il se peut que je ne vous comprenne pas; mais continue/, cependant à m' écrire; je continuerai à vous exhorter à l'humilité , à la pratique minutieuse de vos devoirs de chrétienne; et si vos grandes ardeurs pour je ne sais quel astre invisible vous laissent un peu d'affection pour moi qui suis votre frère , vous obéirez à mes prescriptions , sans les discuter, par amour pour notre mère qui nous bénissait à son lit de mort, en nous disant : « Aimez-vous! protégez-vous! » Suzanne , vous étiez alors l'aînée , la protectrice. C'était à vous surtout que ces paroles s'adressaient. Mais ma pauvre mère pouvait-elle prévoir qu'un jour vous deviendriez la plus jeune de nous deux?

Au revoir, tète folle et pauvre cœur, je vous plains el je vais prier spécialement pour vous dans toutes mes messes.

SOZAKNE Dl'CHEMIN

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