‹ Suzanne DucheminChapitre 30 sur 75 · DE SUZANNE A SON FRERE · texte numérisé non relu

DE SUZANNE A SON FRERE

Merci, mou bon frère; je vous ai montré la blessure qui saigne à mon côté , je vous ai jeté dans un cri toutes les lamentations de mon àme , et vous vous êtes empresse de m' envoyer un calmant. Comme les médecins que le mal embarrasse et qui recourent aux panacées banales , vous m'avez dit : « Prenez une infusion de prières , dormez , en évitant les mauvais rêves , et vous serez guérie ! »

Eh ! mon Dieu ! je sais qu'à la rigueur on peut guérir de son mal, non par de douces pratiques religieuses, mais par ces macérations effroyables qui brisent le corps et éteignent l'âme. Je sais bien que si j'étais idiote , je ne souffrirais plus; je sais bien qu'on trouve parfois, sous les plus froides arcades des couvents , de pauvres saintes Thérèses affolées qui grelottent d'amour, et qui se sont si bien trompées elles-mêmes, qu'elles attribuent au diable leurs tortures divines ou leurs ravissements. Vous voulez me faire grâce de l'exorcisme et de la discipline; je vous en remercie. J'ai lu, j'ai dévoré l'Imitation, non pas seulement les pages indiquées , mais toutes. Après, que me donncrez-vous? Vos fioles sont trop petites; j'ai soif de l'Océan.

Vous me dites que je dois haïr mon âme. Ah ! prenez garde ! je ne sais s'il faut accepter ces paroles dans leur sens littéral , et si vous n'avez pas quelque interprétation

théologique à leur donner ; mais ce que je puis vous dire , mon frère, c'est que j'aime, c'est que je veux aimer mou time! C'est elle qui me soutient. Si je souffre par elle , par elle aussi je suis consolée ; et quand j'irai vers Dieu, je suis certaine qu'il recueillera paternellement celte pauvre âme endormie et que, loin de la maudire, il la fera revivre dans une vie différente et plus heureuse.

Non, mon frère, je n'ai pas d'ardeur pour un astre invisible, et si vous saviez ce qui s'est passé ce matin dans ce pauvre cœur que vous méconnaissez, vous rendriez plus de justice à ma douleur. Nous faisions une promenade du côté de Fontaine-Riante. M. et Madame de Sainte- Aure étaient restés à la maison , et l'on m'avait confié la surveillance du jeune couple. 11 allait devant moi, tranquillement , naïvement, causant à la nature des ruines que nous traversions, de choses terrestres et de choses célestes; Edinée un peu timide, M. Valentin un peu peureux, essayant de se donner l'un etl'aulre de la fermeté par de francs éclats de rire. Rien de plus chaste , de plus beau que ce tableau de jeunesse et d'innocence. Edinée avait un grand chapeau de paille qui projetait son ombre sur la moitié de son visage. Ses cheveux blonds voltigeaient au moindre souffle. Elle se retournait de temps en temps pour me sourire et m'envoyer un baiser. Moi, je restais en arrière ; je contemplais avec mélancolie ces fleurs des haies, ces ruisseaux qui coupent à chaque pas la route ; je respirais avec désespoir ces senteurs de vie qui nous arrivaient de toutes parts. Edmée s'aperçut de ma tristesse, courut à moi , et m'embrassant avec càlinerie : Qu'avez vous donc, ma petite maman? me ditelle. Celte caresse, ce doux nom de mère, celte pemée que j'assistais à l'épanouissement de l'amour dans deux âmes vierges , tout me saisit. Je faillis m'évanouir; des larmes abondantes s'échappèrent de mes yeux.

SUZANNE DCCIIE.MIX

— Je souffre bien! répondis-je.

— Toujours ce maudit cœur ! reprit Edmée en faisant allusion aux palpitations qui me suffoquent parfois et en posant sa main sur ma poitrine.

— Oui, ma fille, c'est mon cœur! et je serrai dans mes bras cet ange.

Jamais ce nom , ma fille , ne m'avait paru si doux^à prononcer; il me sembla qu'il me laissait un parfum aux lèvres. Je le répétai à plusieurs reprises pour bien m'en griser, et retenant près de moi, avec un empressement jaloux et égoïste, Yalentin et Edmée, je leur donnai à chacun un bras, et nous continuâmes ainsi la promenade. Pendant qu'ils marchaient silencieusement à mes côtés, respectant mon mal et me soutenant avec tendresse, j'entendais une voix qui chantait à mes oreilles : « Tu es mère ; le ciel t'envoie deux enfants à la fois ! » et je rêvais avec amertume que j'aurais été sauvée si Dieu n'eût pas fait mes entrailles stériles.

Oui, mon frère, si j'avais un enfant à aimer ardemment; si, jeune femme, j'avais bercé dans mes bras, suspendu à mon sein, mangé de baisers, un petit être souriant et rose; si, vieille et veuve , j'avais un fds grand et fier, une tille noble et belle; si j'avais à souffrir, à pleurer, a prier, à penser pour quelqu'un; si mes angoisses avaient pour but le bonheur de mon fils ou de ma fille ; ah ! je ne demanderais plus rien à Dieu et ma Yie serait remplie!

Être mère, mais c'est toucher à toutes les amours dans un seul amour; c'est aimer avec illusion, quand l'enfant est tout petit; c'est devenir une seconde fois amante , épouse et mère , quand le fils ou la fille passe par ces joies rêvées! J'aurais voulu acheter ce bonheur par toutes les tortures. Eussé-je dû passer des nuits affreuses au chevet de mon enfant malade, voir son petit corps bleui

par la fièvre se tordre dans mes bras! j'aurais crié , j'aurais pleuré, j'aurais prié; mais, surtout, j'auraisvécu! Oh! les larmes sans but, voilà ce qui tue! mais un martyre dont on connaît la cause; mais une souffrance qui vous fait participer par toutes vos facultés à l'humanité, voilà ce que j'ai toujours et vainement demandé!

Ah! pourquoi n'ai-je pas une fille comme Edmée , un fils comme Valentin ? Pourquoi cette douce parole arrachée par la pitié à ces cœurs innocents n'est-elle qu'un mensonge, qu'une ironie? Eh bien ! j'accepte ce titre. C'est peut-être ma guéiison que Dieu m'envoie. Valentin n'a pas connu sa mère. Edmée se sent contrainte et gênée auprès de la sienne. Je serai , moi , leur mère; je les aimerai , je les conseillerai, je les forcerai de s'aimer, s'ils ne s'aiment pas ; je serai leur bonne fée. Je me mets de moitié dans leurs joies , dans leurs larmes, s'ils doivent pleurer un jour. Ce sera désormais ma tâche; je m'y dévouerai, et je ne leur demande rien, à ces pauvres enfants, pas même un peu de reconnaissance; je veux être leur mère , jusqu'à ce point de leur par 'onnerleur ingratitude , s'ils doivent être ingrats!

Eh bien! mon frère, direz-vous encore que j'ai des élans chimériques, etcelte pénitence vaut-elle les Pater et les Ave que vous pourriez m'infliger? Non, mon cher Paul, vous ne comprenez; rien à mes tortures. Puise: e je suis seule au monde à savoir ce que je souffre, je serai seule à tenter ma guérison; et si Dieu ne veut pas que je guérisse , je vous appellerai à mon heure dernière. Vous viendrez, mon frère, me préparer au mystérieux voyage. Jnsque-là, je vous écrirai; mais je vous le demande au nom de ma mère, dont vous avez invoqué le souvenir, ne touchons plus à mes secrets. Continuez à prier pour mon repos ; moi, je ne veux pas de repos : je sens une espérance nouvelle qui fleurit et remet le printemps dans

mon cœur. Attribuez , si vous le voulez, ce changement à votre intercession.

Au revoir, mon frère ; en priant pour moi , priez auss pour mes deux enfants.

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