‹ Suzanne DucheminChapitre 31 sur 75 · EDMKE DE SAINTE-AURE A LUCIE DE CRENEY · texte numérisé non relu

EDMKE DE SAINTE-AURE A LUCIE DE CRENEY

Provins, septembre.

J'ai suivi littéralement tes prescriptions , et je crois en vérité que je m'en trouve bien. D'abord , je ne passe plus deux heures en prières, et je consacre une demi-heure de plus à ma toilette. Quand je me sens boudeuse , je laisse mes aiguilles et je vais chanter dans le jardin. Sans faire aucune avance à notre hôte , je l'ai pris en pitié , et je lui facilite la reconnaissance. C'est égal , j'ai bien de la peine aie rendre familier; il a toujours un air majestueux et sombre qui m'intimide ; il me regarde comme s'il voulait lire mes secrets; je l'attraperais bien si je lui disais que je n'en ai pas.

Ce séjour de M. Valentin pourrait bien cacher quelque piège, et tu m'as mise sur la voie. J'ai questionné madame Suzanne , elle n'a pas voulu me répondre ; mais elle m'a embrassée bien fort. Mon père a des sourires diplomatiques, et ma mère, si sévère pour moi , semble s'adoucir quand M. de Rianval est présent. Est-ce que vraiment ce serait là un mari? Comment! ce Parisien, cet élégant , ce

dédaigneux penserait à moi , viendrait ici pour moi ? Mais alors, pourquoi ne me le dit-on pas? Pourquoi se tait-il? Je suis guettée, observée, espionnée de toutes parts. J'ai bien envie de le refuser quand on me le proposera, ce M. Valentin; et pourtant, je me rappelle combien il était bon camarade autrefois. Je me souviens même très-positivement que, quand nous jouions au ménage , il était un petit mari fort obéissant. Il a oublié ce temps-là ; car,ià coup sûr, il devrait m'en parler.

Je lui rends justice toutefois, il finit par s'apprivoiser. Depuis quelque temps, dans nos promenades, il daigne me prendre pour confidente , et ne manque aucune occasion de me faire remarquer que la saison est belle , que les arbres sont verts , que les roses ont de l'odeur ; comme si je ne savais pas tout cela aussi bien que lui ! Prétendrait-il me donner des leçons de botanique , et ne se déclarera-t-il que quand je saurai herboriser? Hier, nous sommes allés visiter la ferme de mon père, à deux lieues de Provins. Pendant la route , la conversation languissait; mais je ne sais quelle malicieuse pensée m'est venue tout à coup. Je me mis à fredonner, et comme M. Valentin se déridait un peu, j'ai conçu de mon triomphe une si grande joie que je me suis sentie prise de gaieté et d'entbousiasme. J'ai fait admirer le paysage. J'ai tenu à lui prouver que je n'étais pas une petite sotte, bonne à grignoter de l'herbe. M. Valentin a poussé un gros soupir et m'a demandé si j'aimais la nature, si je la comprenais. J'ai failli lui rire au nez; je me suis contenue pourtant; j'ai pris un petit air béat, j'ai baissé les yeux , et j'ai avoué que j'adorais les moulons, les vergers et les belles herbes. M. Valentin m'a remerciée. Pourquoi donc? Décidément il a des goûts trop champêtres.

En descendant de voiture à la ferme , j'ai voulu faire

SUZANNE KUCHEMIN

les honneurs de notre laiterie, et j'ai couru pour chercher une tasse pleine de beau lait blanc que j'ai offerte à mon futur seigneur, d'un air si soumis, si plein de componction , que j'ai cru , Dieu me pardonne ! qu'il allait pleurer. Pour changer le cours de ses idées , je l'ai conduit de force dans les champs, et là , bien que je me sentisse le cœur gros , sans savoir pourquoi, j'ai si éloquemment parlé du plaisir de courir, que voilà mon gentilhomme, pris de vertige, qui jette son chapeau, m'^'rachele mien, me prend par la main, se met à sauter, à danser avec moi, comme lorsque nous étions enfants. Il semblait que nous fussions revenus au bon temps. Nous nous jetions des bluets, des coquelicots au visage, avec de grands éclats de rire. Nous avons été chercher les enfants du fermier, et nous avons organisé de grandes parties de barres. Il fallait nous voir sauter, enjamber les ornières, nous déchirer aux haies! Quelle belle journée! Dans un intervalle de repos, n'en pouvant plus de joie, je me suis écriée: Que le bon Dieu est bon! M. Valentin m'a souri gravement et m'a dit :

— N'est-ce pas qu'on aurait tort de blasphémer et de ne pas croire en lui?

— Mais qui donc ne croit pas en lui? ai-je répondu.

— Hélas! m'a dit M. de Riauval, tout le monde n'a pas votre foi naïve.

Est-ce qu'il serait athée, par hasard? Au retour, je me suis sentie fatiguée et un peu triste. Valentin , au contraire, dépensait plus de paroles qu'il n'en a débité depuis son arrivée. Mon père nous regardait en riant. Nous sommes enlrés à Provins avec la nuit. La ville haute , éclairée par la lune, semblait une grande statue de vierge habillée d'argent. Je n'ai pu m'empècher d'en faire la remarque. Ce petit effort de poésie a paru du goût de Valentin. Il m'a encore remerciée. Décidément, il se croit de la famille du

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bon Dieu, et prend pour des politesses à son adresse tous les compliments envoyés au ciel. Ma mère et madame Suzanne nous attendaient sur la terrasse qui domine la vallée. Nous avons pris le thé en plein air. La soirée était magnifique. Nous nous sommes séparés à minuit.

— Vous devez être fatigués, mes enfants, a dit mon père; allez dormir.

Valentin a soupiré , et j'ai cru comprendre qu'il voulait protester et insinuer qu'il ne dormirait pas.

J'ai songé, de très- bonne foi, quand j'ai été dans ma chambre, à faire comme lui et à ne pas dormir. Je l'ai entendu ouvrir sa fenêtre , en approcher une chaise ; mais je confesse, en toute humilité, qu'après un quart d'heure de contemplation, j'ai senti des picotements dans les yeux , et je me suis couchée. Le sommeil m'a prise , et je me suis avoué ce matin que je n'étais pas faite pour causer avec les étoiles.

Que dis-tu de tout cela? Comment faisais-tu autrefois, quand M. de Créney se mettait en faction devant la lune? Est-ce qu'il est bien nécessaire de désapprendre à dormir pour entrer en ménage? Je ne pourrai jamais.

Tu m'as demandé si je voulais être marraine ? Oui, de grand cœur; mais si tu n'as pas de parrain, attends un peu avant de te décider. Au revoir, ma bonne Lucie , je te remercie de tes bons conseils. Ce sont eux pourtant qui m'ont presque guérie. Depuis ta lettre , je ne suis plus triste, et j'ai beaucoup moins de goût pour la tapisserie. Tu m'apprendras aussi plus tard à mettre les cravates. Il parait que c'est un art qui se perd, et je connais quelqu'un ici qui aurait besoin de leçons. Mais ce que tu me dis de la réforme de M. de Créney me rassure. M. de Rianval lui ressemblera... quand je te ressemblerai tout à fait.

Je suis folle; mais c'est que je suis bien contente!

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