‹ Suzanne DucheminChapitre 33 sur 75 · LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XVIII

PE VALENTIN A ARMAND

Provins, septembre.

Quoi que tu puisses me dire , lis en moi tout entier, mon cher Armand. J'aime Edmée, ou je suis bien près de l'aimer. Est-ce donc que la révélation attendue s'est faite? Son âme a-t-elle rayonné tout à coup au dehors dans une transfiguration sublime? Suis-je seulement et grossièrement épris de sa beauté? Non, mon ami; je n'ai pas encore vu toute la lumière de ce cœur pieux et simple ; mais j'ai désormais une espérance qui m'agite. Demain , ce soir peut-être , mon sort sera fixé. Ah ! tu verras alors si je suis moins sensible que toi à cette forme visible et enchanteresse des corps! tu verras si je suis un amant des fantômes , parce qu'avant de fléchir le genou devant cette image pleine de grâce, je veux savoir si l'idéal est pour quelque chose dans la sérénité de son Iront, dans la douceur de son regard.

Tu vas m'accuser d'impiété , d'exagération ; eh bien! je te jure qu'il m'anïve de regretter qu'Edmée ne soit pas laide. Il me semble que j'aurais une joie étrange à proclamer comme l'amie de mon choix une humble créature

SUZANNE DTX'HEMIX

dédaignée par les adorations banales de la galanterie, et qui cacherait un souffle divin dans une enveloppe vulgaire; je sentirais bien plus alors que mon cœur n'aime rien de terrestre. Riais , enfin , Edmée est belle , et je me laisse aller avec une sensualité toute céleste au bonheur de la rêver aussi intelligente, aussi inspirée qu'elle est i ■ oprochablement belle. Ses cheveux blonds, qui mettent des reflets d'ambre à ses joues et à son cou, sa lèvre si fine et si correcte, ses mains si délicates, sa taille si souple, tout ce charme qui s'émane d'elle à la première vue, ne m'émeuvent que parce que j'ai la persuasion de ne point rencontrer de dissonance entre l'harmonie visible et le chant intérieur. Je laisse mes yeux se réjouir sans remords, parce que mon cœur s'épanouit sans crainte. J'accepte comme un surcroît, comme un bienfait , ce trésor de grâces extérieures; mais je ne les souhaitais pas plus que je ne les méprise.

Comment suis-je venu du calme profond dans lequel j'étais il y a quelques jours à cette première inquiétude qui me révèle si délicieusement l'amour? Je ne saurais, en vérité, te le dire avec précision; mais dans cette maison silencieuse, mon âme s'est sentie ta l'aise pour observer, pour juger, pour comprendre Edmée, et, bien qu'il n'y ait pas eu encore entre nous de long entretien , bien que je n'aie p;is interrogé avec trop d'insistance ce cœur naïf, il m'a semblé, à de petits incidents, à ries regards surpris , à des expansions ravies , qu'Edmée pourrait être ma femme. Je te dis tout dans ce mot.

Oui, mon ami, on a des maîtresses , une épouse; mais, moi, je veux, j'aurai ma femme, c'est-à-dire l'autre moitié de mon cœur, le reflet que Dieu tient en réserve pour toute pensée humaine qui s'élève vers lui, à travers la prière et l'amour. Je veuxêliv homme; mais on ne le devient complètement que par une femme: c'est-à-dire que

le chant individuel, égoïste, résonne faux dans le chœur universel; il faut qu'il soit accouplé , appareillé avec un autre; c'est-à-dire que je n'aurai que la moitié de ma foi, la moitié de mon génie, la moitié de ma volonté et de ma liberté, si je ne rencontre pas une foi, un génie, une volonté , une liberté qui doublent, qui complètent ces éléments de la vie morale et de la perfection.

Edmée sera-t-elle cette révélation ? Je l'espère de plus en plus; et des lueurs qui viennent jusqu'à moi et me pénètrent me font pressentir un éblouissement.

11 y a quelques jours, dans une promenade à la campagne, j'ai été touché de sa vivacité innocente à entrer en communion avec la nature. Elle a eu des mouvements d'adoralion si joyeux et si purs, que je me suis senti remué jusqu'au fond de l'âme. Nous avons bu, comme deux enfants, toute l'ivresse que le soleil nous versait. Nous avons joué comme autrefois, quand nous étions petits ; et s'il m'arrivait de serrer la main d'Edmée dans la mienne par une familiarité loyale et fraternelle, j'éprouvais plus de véritable émotion que si j'avais pris sur ses lèvres le plus voluptueux baiser.

En rentrant, j'avais le cœur gros de larmes heureuses, et j'ai passé une partie de la nuit à ma fenêtre à penser à ma mère. Edmée, agitée du même sentiment, aura confié de même peut-être au silence embaumé delà nuit le trop plein de cette splendide journée.

Depuis quelque temps , je la trouve d'une franchise qui ne nie laisse rien à lui demander, on dirait qu'elle va audevant de mon inquiétude et qu'elle se fait transparente comme le cristal , afin que je voie distinctement en elle.

Ce matin, je suis descendu dans le jardin; le ciel était d'un azur profond et limpide, la vallée inondée de lumière resplendissait au loin. Absorbé dans ma contemplation , je vins m'accouder au bord de la terrasse qui domine Ja

ville basse. Des avenues de peupliers qui se croisaient dans la prairie s'inclinaient par moments sous une brise et se relevaient comme des files de pénitents qui se courbent devant Dieu. J'entendais des murmures et des chants dans les verdures de la montagne. Des chariots qui passaient au loin sur la route envoyaient par intervalles des bruits de clochettes. Pendant quelques instants, l'écho de la vallée répéta des fanfares de musique guerrière. Des enfants sur des ânes gravissaient la côte en frappant les arbres avec leurs bâtons. Ce bruit entrecoupé de silence, ce tableau sublime, ce paysage dont l'âme se montrait pour ainsi dire, ce soleil de Dieu et ce soleil de mon cœur, tout me charmait et me rendait immobile à ma place; tout à coup, un petit cri partit de la terrasse, je m'inclinai , et voici ce que je vis :

Une jeune femme était assise sur un banc de pierre audessous de moi ; elle allaitait un enfant, et ne se croyant pas observée , elle laissait librement son sein à la lumière. Pauvrement vêtue , cette mère en haillons avait une majesté souveraine; et, tandis que le marmot buvait à pleines gorgées et s'étranglait à force d'aspirer la vie, la pauvre femme, calme et fîère, promenait ses yeux autour d'elle, semblant prendre les arbres, le ciel, les fleurs à témoin qu'elle était heureuse et que son devoir était rempli. Je sentis mes genoux se dérober sous moi; j'étais en présence de Dieu lui-même; son œuvre la plus belle s'accomplissait. L'enfant mordait quelquefois le sein; la mère poussait un petit cri; mais, pardonnant aussitôt à ce tyran , elle le rapprochait de sa poitrine nue, l'y serrait avec un sourire, et continuait sa lâche et sa rêverie.

Je pensais aux tableaux de sainteté qui représentent la •vierge Marie , et j'imaginais des anges en adoration devant cette pauvre femme. L'extase qui ennoblissait son visage fa ligué révélait des préoccupations idéales. On eût

dit qu'elle voulait donner à la fois à son enfant la vie matérielle et la vie de l'âme; et, tandis que le nourrisson pressait de ses lèvres avides le sein blanc jaspé de veines bleues, la mère semblait vouloir aspirer quelques-uns des secrets éternels répandus dans la nature , pour faire couler dans ces jeunes entrailles la vie intellectuelle avec son lait.

Celte femme pauvre, ignorante, grossière sans doute, n'aurait pu définir ce qu'elle éprouvait. Elle eût avoué que l'air était doux, que son enfant était beau; mais, à son insu , quelque chose de supérieur à la préoccupation d'une nourrice mettait des lueurs dans ses prunelles et des frémissements à ses lèvres. Ce n'était pas seulement une femelle humaine , accomplissant sa loi et allaitant selon les besoins de son espèce; c'était une femme sentant bien qu'à chaque heure, à chaque minute , à chaque sourire de son enfant elle continuait [à enfanter un homme. J'aurais voulu te voir, impie, devant ce tableau qui était l'apothéose de l'âme.

Un grand garçon , tout déguenillé , sortit du chemin couvert, tenant une bouteille remplie d'eau à la main. Il s'arrêta à la vue de la femme et se mit à rire , d'un rire niais et bruyant. La pauvre mère, surprise dans son recueillement, recouvrit avec vivacité son sein, puis, reconnaissant le nouveau venu : — Ah! c'est toi, Jacques! lui dit-elle avec un sourire de pitié; et j'entendis qu'elle murmurait : — Pauvre idiot!

En effet , Jacques avait cette pâleur inerte , cette gaucherie de traits , cette torpeur physique qui révèlent l'idiotisme. Il vint s'asseoir à côté du groupe sans rien répondre, et, portant la bouteille à ses lèvres, il se mit à boire avec frénésie, s'interrompant pour passer la main sur sa poitrine et pour dire : Que c'est donc bon, de l'eau ! La femme parut serrer un peu plus fort l'enfant sur son

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sein. Elle avait peur, la pauvre mère, que son (ils ne bûl pas assez de lait pur, ne prît pas assez de sa chair, de son sang et de son âme, et fût plus tard, comme ce pauvre insensé , réduit à teler vainement une bouteille d'eau. Le contraste était émouvant. La mère se leva, emportant son nourrisson, et partit en jetant un regard presque effrayé au pauvre idiot. Pour celui-ci , il continuait à humer l'eau avec délices; il élevait sa bouteille de manière à regarder le soleil à travers, et s'amusait beaucoup des étincelles que les rayons mettaient sur le verre. Je me sentis navré de celte vision stupide, qui attristait mon tableau et faisait ombre à celte apparition de l'amour maternel et de la tendresse idéale. Je me retirai avec un soupir auquel un soupir répondit près de moi. C'était Edmée, que je n'avais pas entendue, et qui. accoudée comme moi sur le bord delà terrasse, avait assisté à cette scène. Je la regardai. Des pleurr, soulevaient ses longs cils et glissaient sur ses joues. Je n'osai lui parler; mais, devinant ses pensées au tumulte des miennes, je tombai à deux genoux devant elle, et lui prenant les mains : — Oh! merci 1 merci! murmurai-je. Edmée feignit d'être étonnée , voulut rire , et , n'en trouvant pas la force , dégagea ses mains et prit la fuite vers la maison.

Je trouvai à la place un livre ; j'hésitais à l'ouvrir. Si j'étais tombé sur quelque fade histoire, mise à la portée des jnines filles , ou sur quelque poëte prétentieux et médiocre, j'aurais été cruellement désappointé ; mais ce livre était simplement un formulaire de prières. J'aimais mieux cette dérouverle. Pourquoi les âmes pieuses et modestes ne recourraient-elles pas à ces guides, qui n'excitent ni ne remplacent l'inspiration, mais qui peuvent aider à trouver le mot et faciliter l'épanchement?

Je remontai chez moi et je passai la journée à écrire

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une longue lettre que je remettrai ce soir à Edmée avec son livre. Il faut que je sorte de ces anxiétés. C'est trop de conjectures. Fais-je mal d'écrire à cette jeune fille? En vérité, je m'interroge, et ma conscience me dit non. Si ma lettre n'est pas la réponse que j'attends , je partirai pour ne jamais revenir, et j'aurai été trop peu compris pour être regretté. Si , au contraire , la réponse confirme mon espérance, le but de ces entretiens est trop sacré pour laisser place à des dangers. Edmée est sous la sauvegarde de mon honneur. Son père, sa mère, me la livrent en toute sécurité. Je pourrais l'entretenir seule, de vive voix, pendant des heures entières. En quoi scrai-je coupable de substituer un entrelien écrit à cette conversation souvent embarrassante?

Elle sera ma femme , ou restera la compagne chère et respectée de mon enfance. Dans l'un et l'autre cas, elle sera aussi pure , après ces causeries intimes , que si je n'avais jamais franchi le seuil de la maison de son père.

Ah ! mon ami , qu'il me tarde d'être à demain ! Pourquoi pleurait-elle en regardant comme moi cette mère et son enfant ?

Adieu , Armand ; jamais je ne fus si près d'être éternellement heureux , ou bien cruellement désespéré !

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