‹ Suzanne DucheminChapitre 34 sur 75 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

n ARMAND A VALENTIN

Venise, septembre.

Ta lettre m'a fait rire et m'a fait peur, mon cher Valenlin. J'ai ri de tes illusions qui ne se démentent jamais et qui te persuadent que tu vas trouver ton idéal impossible dans une jeune fille de province , à peine échappée du couvent. J'ai eu peur du terrible réveil que tu te préparais. Mais , après tout , les somnambules de ton espèce ne se réveillent jamais; et la catastrophe que je pressens, et qui doit être arrivée au moment où je t'écris, te laissera aussi infatigable dans ton vol, aussi intrépide dans tes ascensions infinies. Sais-tu que tu serais bien ridicule, si tu n'étais quelquefois sublime d'aveuglement?

Que mademoiselle Edmée de Sainte-Aure soit belle, je le crois volontiers; et je te dirai même à ce sujet que tu commences à Réchauffer un peu trop pour la valeur physique et matérielle de ton âme rêvée; mais, que lu trouves tout à coup un esprit comme le tien; que le hasard ait produit cette singularité , je dirai presque cette monstruosité , de te faire rencontrer, à ton premier pas , une extatique comme toi , qui te comprenne et te réponde dans le même style, voilà ce que je ne puis croire, ce que lu ne crois peut-être déjà plus, hélas!

Tu es amusant de contradictions. Tout en protestant de ton ardeur sidérale pour la belle blonde qui t'e?t apparue sur les ruines du château de Thibault, tu me racontes des sensations qui doivent être restituées, en bonne

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conscience, à des influences toutes positives, toutes sensuelles. Ainsi, tune peux admettre que Dieu ait placé une intelligence vulgaire dans un si beau corps; les splendeurs de la lanterne te font espérer qu'elle cache un soleil; mais si c'était un lumignon? Tu ne vois pas qu'en préjugeant ainsi le contenu par le contenant , tu te soumets à l'invincible prestige de la forme. Enfin donc, t'y voilà arrivé ! Tu as beau me jurer que, si ton infante était borgne, boiteuse ou rachi tique, tu l'aimerais encore, tu l'aimerais surtout ; je me rappelle que tu écris cela en songeant à deux beaux yeux, et je te sais trop loin de ta supposition pour l'admettre.

Un beau matin le ciel te met en gaieté. Mademoiselle deSainte-Aure s'émeut aussi du soleil et de la nature. Vous jasez, vous babillez, vous gazouillez , vous battez de l'aile, et parce que vous en restez là , tu crois n'avoir pas été si audacieux que les tourterelles, et tu te dis : — Émotion mystique! c'est l'àme de la nature qui a parlé à mon âme!

Ah ça! dequoi est-elle faite, l'âmedela nature? Quand chante-t-elle? quand souffre-t-elle ? Je ne connais sur cette ingénieuse machine qu'on appelle la terre que des saisons, que des éléments, que des fleurs, que des fruits; je sais qu'il fait plus ou moins chaud l'été; qu'on grelotte plus ou moins l'hiver; j'ôte un habit dans la canicule , j'en mets deux en janvier. Je suis maussade parles temps de pluie et de brouillard; je suis toujours amoureux, quand le soleil me brûle le sang sous l'épidémie. Mais l'âme de la terre, je ne la connais pas. Quelle langue parle-t-elle? A-t-elle des rêves, des cauchemars, des visions? Jouit-elle de toutes les infirmités de nos âmes ? Tu ne t'aperçois pas qu'avec tes hamadryades couleur d'arc-en-ciel , tu es plus matérialiste que moi, puisque tu t'enorgueillis delà sympathie des légumes

et que tu cultiverais au besoin leur amitié intellectuelle!

La vérité vraie, celle que tu neveux pas voir, c'est que jeune, plein de bonne volonté pour toutes les joyeuselés de la vie, te sentant frais et huilé pour tous les champs clos de l'amour, tu trompes ton ardeur, et tu refuses de l'avouer à toi-même que la beauté extérieure te charme et t'attire. Tu as joué aux petits jeux dans ces promenades champêtres, et parce qu'en même temps que toi, par une coïncidence fort banale, mademoiselle Edmée a fait compliment à l'été et à la campagne, tu conclus que celte jeune fille est piquée, à ta manière, de je ne sais quelle tarentule céleste qui la dispose à valser avec toi sur les nuages. Pauvre Faust ! avoue donc une bonne fois que Méphistophélès te pince l'oreille, et ne laisse pas croire que tu n'entres dans le jardin de Marguerite que pour effeuiller des roses!

Un peu de mysticisme éloigne de la matière; trop de mysticisme y ramène. Tu en es à l'excès, et je ne vois pas quel reproche tu pourrais m'adresser. Tu nous supprimes les sens; mais tu en donnes trop à la nature. Au lieu de te réjouir en toi-même de ses bienfaits, tu veux te réjouir en elle des prétendus dons que lu lui apportes! Tu refuses ses visites ; mais tu lui fais des avances. Au lieu de permettre au vin de te griser, tu veux griser la vigne avec ton ivresse idéale : c'est là du délire dont la bégueulerie n'exclut pas la brutalité.

Tu as été témoin de l'allaitement d'un jeune Provinois par sa mère. J'avoue avec toi que c'est là un beau et grand spectacle, et rien des fonctions maternelles, ou plutôt des devoirs et des conséquences de l'amour ne me paraît médiocre. Mais si tu ne trouves pas grossière cette action tout animale, pourquoi donc te révolterais-tu des incidents qui ont précédé de moins d'un an ce touchant

spectacle? et la création est-elle plus à mépriser que l'éducation?

Celte pauvre femme te semblait en train de faire teter philosophiquement une âme à son marmot , et elle a fui dans la crainte que l'influence d'un idiot ne fit cailler son lait mystique? Rêveries, poésies que tout cela! Cette pauvre mère pensait probablement à son robuste époux et aux chances qu'elle aurait encore d'augmenter sa famille. Elle se réchauffait au soleil, tout simplement pour s'y chauffer. Quant à l'idiot qui boit de l'eau claire , c'est un enfant dont on aura idéalisé la cervelle quand il était dans les langes; ou bien c'est le produit de deux époux immatéiiels, qui n'ont fait des concessions à la nature qu'en rechignant.

Mademoiselle Edmée était émue ; mais fa-l-elle dit d'où lui venait l'émotion? Je ne veux pas égratigner le marbre pur de ton idole ; mais serait-ce donc l'insulter que de lui supposer tout naïvement une franche et naturelle jalousie pour celte mère de famille? En voyant ce sein dont le soleil attiédissait le lait , la vierge s'est sentie atteinte de pressentiments délicieux, d'une envie respectable. Tu as bien fait de tomber à ses genoux , car elle était belle et grande alors; mais tu as eu tort d'en tirer la conclusion que lu me soumets. Ce qui me rassure, c'est qu'au lieu de débiter une élégie à ta séraphiquc amie , tu lui as prosaïquement baisé les mains. Allons ! c'est une contradiction heureuse , c'est un acheminement : tu n'en resteras pas là!

Maintenant , que vas-tu faire? ou plutôt qu as-tu fait ? Tu as écrit à mademoiselle Edmée , et tu espères une réponse! Je ne me choque pas de l'audace de la démarche; la liberté dont tu jouis dans là maison de Sainte-Aure, la complicité présumable des parents t'excusent complètement. Ces parents de comédie sont d'ailleurs fort impru-

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dents, et je connais des Roméos qui ne se borneraient pas à regarder d'en bas la fenêtre de leur Juliette; mais avec toi , Dieu merci ! tout se passera épistolairement.

Ou bien tu es tombé sur une débutante Sévigné , un peu imprégnée de la moisissure de Lélia et d'Indiana ; et alors, je te plains; ou tu as affaire à une jeune fille de grande volonté et de peu de style. Dans le premier cas, comment t'y prendras-tu pour continuer le dialogue? Vous parlerez-vous toujours par voie de billets? et si l'union se contracte, ne dégringoleras-tu pas un peu, quand il faudra t'en tenir cala conversation parlée? Ton opéra ne deviendra-t-il pas un médiocre vaudeville, quand tu auras supprimé le récitatif chanté par ta plume?

Si l'éducation imparfaite de mademoiselle deSainte-Aure lui refuse le don des périodes , et si tu découvres quelque hésitation dans son orthographe , que feras-tu ? J'ai bien peur qu'une jeune fille dont la piété extatique s'alimente d'un formulaire de prières soit exposée, pour le répondre, à recourir à quelque modèle imprimé , à quelque secrétaire universel ! Puisses-tu , dans cette dernière hypothèse, ne pas désespérer trop tôt! Il n'y a pas de femme sotte avec de beaux yeux. Le style le plus harmonieux tombe des lèvres bien dessinées; et un baiser donné et reçu avec amour n'a jamais de fautes de grammaire.

J'attends avec anxiété des détails sur ta démarche ; mais j'ai bon espoir, non pas que tu réussisses , mais que tu te consoles. Tu me parais en route pourla raison. Mademoiselle Edmée est si belle qu'elle ne peut jamais avoir tort. Tu souffriras de voir tomber ses ailes ; mais tes bras seront toujours là, en définitive, pour l'empêcher de toucher à terre. Tu le débats évidemment contre ta jeunesse. Eh bien! j'ai confiance. Ces liens qui étreignent le dieu, qui le garrottent dans un suaire, éclateront un beau jour; et en retrouvant ses mains libres et enfiévrées par l'at-

tente , il n'en arrachera que plus avidement le fruit convoité. Après avoir commencé par les bavardages élégiaques de ce polisson de Saint-Preux, tu en viendras à Y acre baiser du bosquet. Quand tu seras là, fais une halte, et attends-moi : j'irai chercher mon habit de noces.

Sérieusement, Valentin, écris-moi; car je suis inquiet de ta nouvelle équipée.

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