‹ Suzanne DucheminChapitre 36 sur 75 · LETTRE XXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXI

D ARMAND A VALENTIN

Venise, septembre.

Non , mon cher Valenlin , je ne me moquerai pas de ion adoration épistolaire. Non , je ne rirai pas de tes naïves illusions. J'ai trop peur du réveil.

Ou bien tu dis vrai, et tu as déniché le merle blanc, ce qui bouleverse toute ma logique, et me dispose à croire tous les miracles; ou bien tu es le jouet du songe le plus grossier. Dans l'un et l'autre cas tu as besoin d'une réponse sérieuse; je vais te la faire de mon encre la plus lugubre, si je puis!

Ainsi, tu as rencontré dans mademoiselle Edmée de Sainte- Aure la châtelaine mystique, l'ange voilé, mais fort en style, qui consent à un duo sentimental dont la rhétorique fait tous les frais? Dois-je croire que tu t'abuses? ou ta future épouse a-t-elle bien aux épaules les ailes que tu lui attribues ! et est-ce bien à ses charmantes omoplates qu'elle arrache la plume dont tu admires si religieusement les merveilles? Mon cher Valentin, le doute me semble naturel ; mais , à distance , j'aime mieux te croire , et je te donne gagné sur ce premier point.

Ainsi , voici qui est bien entendu, je devrai m'habiller couleur du ciel , le jour de tes noces , pour être d'uniforme; et le fameux échange du oui constitutionnel se fera aux sons d'un harmonica, l'instrument le plus angélique, au dire de George Sand. Mais après, conlinuerez-vous l'entretien sur ce mode séraphique? irez-vous dévotement

SUZANNE DUCHEMIN Hl

vous enfermer chacun chez vous pour consommer le mariage, par l'échange de ces protocoles empruntés à la diplomatie du royaume du Tendre? Si l'un des deux prend terre à un moment donné , à un appétit quelconque . que deviendra l'autre?

MademoiselleEdméeestpleined'intelligenceet d'amour? soit: mais j'aurais grand'peur, moi, d'une jeune pensionnaire élevée au couvent, calfeutrée dans la province, et qui, tout à coup, prenant son essor, irait dans le ciel du sentiment, aussi vite et aussi loin qu'un extatique comme toi! Tes aspirations, tes luttes, tes préludes n'ont servi qu'à te mettre au niveau de cette jeune provinciale. Tu l'atteins à peine, elle te dépassera! Prends garde , Valentin ! cette ardeur élégiaque est un symptôme. Cette enfant a des passions terribles. Tu leur ouvres une issue vers le ciel; elles s'échappent de ce côté en roucoulant; mais que deviendras-tu le jour où cette nature , débordant par un autre point, te demandera d'autres aliments, un combustible plus réel? Quelle garantie d'immatérialité t'offre cet amour? les protestatious seules d'une vierge qui s'ignore, et qui, à ton premier coup d'archet, te répond par un démanché qui te laisse ébahi, ébloui! Valentin, il y a dans ton engouement quelque méprise, ou bien cette jeune fille, plus forte que toi, plus complète, ne se satisfera pas toujours de l'élégie.

Je ne te demande pas l'envoi de ta correspondance- Garde pour toi seul le mystère de ces propos charmants ; j'outragerais de mon regard profane ces phrases en arcen-ciel et ces mots passés au bleu. Continue! D'ailleurs, mon pauvre ami , une pensée me console , c'est qu'au fond l'amour vrai trouve toujours sa voie. Si ton heure est venue, ne craignons rien. En dépit de tes minauderies, de tes sentimentalités, malgré tes voiles prudents, tes précautions sanitaires, l'épidémie te gagnera. Fils de

l'humanité, tu aimeras comme un homme cette jeune fille dont tu fais maintenant un ange et dont tu feras alors une femme.

Ne nous chicanons donc pas ! Raconte-moi tes ascensions quotidiennes, et, si tu trouves que je réponds mal à tes confidences, n'en continue pas moins de m'écrire , au clair de la lune ; mais si tu veux que je te réponde sur le même ton, mon ami Pierrot , prête-moi ta plume.

Je ne quitterai Venise que pour aller signer à ton contrat.

Page 1