LETTRE XXII
EnMEE DE SAINTE-AURE A UiCÎE DE ORENEY
Provins, septembre.
Ma bonne Lucie, je viens réparer un tort commis envers mon prochain par une indigne calomnie. Oublie tout ce que j'ai pu t'écrire de fâcheux sur le compte de Valentin de Rianval.
Il n'est décidément ni guindé , ni fier, ni dédaigneux, .l'étais une sotte, et, qui pis est, une affreuse coquette. Valentin, que j'ai bien envie d'appeler Tinlin, entre nous deux , pour abréger et pour faire tenir plus de choses dans mes quatre pages, Valentin est bon , simple, et, faut-il te l'avouer ? fort enclin k m'honorer de son estime. Le pauvre garçon me haïrait s'il savait jusqu'à quel point je l'ai méconnu. Il m'a très-positivement demandé la per-
mission de m'adorer. Je ne savais pas que ces permissions-là se demandaient, aussi n'ai-je pas eu l'idée de la lui refuser.
Ah ! ma chère Lucie, quel charmant mari j'aurai là! Il a un beau nom, une belle figure et de l'esprit. J'avais grand'peur de lui sembler un peu ignorante et niaise , mais ma bonne Duchemin s'est trouvée là à propos; et décidément mon adorateur est moins difficile qu'il le paraissait. C'est fini , convenu , décidé , nous nous aimons, et tu viendras à ma noce, avant que j'aille à ton baptême. Comment tout cela est-il éclairci, et comment suis-je devenue tout à coup si confiante? C'est là mon secret, ma chère; je te le raconterai plus tard. Imagine-toi que nous avons un petit mystère à nous deux, et quand nous nous rencontrons devant le monde, chacun de nous semble dire à l'autre : Silence ! prudence ! discrétion! C'est charmant, ma chère. Toi qui as passé par là , tu devines sans doute.
Ma bonne Lucie, pardonne-moi si je ne t'écris pas plus longuement aujourd'hui; mais j'ai le poignet rompu d'une longue, très-longue lettre qu'il m'a fallu écrire avec soin à un grand personnage.
Je ne sais pas quand nos parents nous jugeront assez raisonnables pour nous marier; mais, si je suis consultée, je demanderai qu'on attende jusqu'au printemps prochain. Il sera bien plus agréable de nous installer dans notrp petit intérieur avec le beau temps; et puis je me trouve heureuse ainsi. C'est la dernière fois que je joue au ménage pour rire, et Yalenlin est un si bon camarade!
Je lui ai découvert une grande qualité, il aime les enfants, même les nourrissons; c'est d'un bon cœur, et tu peux le prendre pour parrain.
Au revoir, madame. Vous me donnerez bientôt aussi à votre tour, ce litre. Il faut même que je m'y habitue, et,
si j'osais , je signerais cetle lettre de mon futur nom : Edmée de Rianval ; mais je suis encore mademoiselle de Sainte-Aure, et ce serait tenter sainte Catherine.