‹ Suzanne DucheminChapitre 47 sur 75 · LETTRE XXXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXI

ï> ARMAND A VALENT1N

Venise, octobre.

Mon cher Valentin, je ne t'envoie pas encore d'épithalaine. Si tu es heureux et si ton bonheur dure, je ne suis qu'un idiot; que cet aveu suffise à ta gloire! Si tu te trompes, il est impossible d'aller plus résolument que toi au-devant de la mort. Tu chantes ton De Profanais sur l'air de Magnificat!

Je ne quitterai Venise que quand le jour et l'heure de la cérémonie auront été fixés. Ce n'est pas égoïsme, mais c'est que je ne veux abandonner ce pays qu'à bon escient. Je te connais ; pour mieux platoniser et pour t'en donner à ton aise, tu es d'un tempérament à faire traîner les préliminaires en longueur pendant un an. Deux époux symboliques comme vous ne tiennent guère à la réalité ; et vos caquetages vous suffisent. Qui sait même si, pour mieux convaincre mademoiselle Edmée que sa beauté n'entre pas pour beaucoup dans tes génuflexions, tu ne vas pas attendre qu'elle soit un peu moins jeune, un peu moins fraîche! Vous trouvez peut-être que vos paquets

SUZANNE DUCIIEMIN

de lettres ne sont pas assez volumineux, et vous prolongerez vraisemblablement l'entretien préliminaire jusqu'à ce qu'il ait acquis des proportions de bibliothèque.

Grand bien vous fasse ! Quant à moi, je consens à tenir le poêle sur la tête, mais à une condition : c'est que tu n'attendras pas que je sois sexagénaire. Profite de tes cheveux noirs, mon Roméo, et ne diffère pas de retirer l'échelle, jusqu'à ce que Juliette n'aime plus le chant du rossignol.

Si tu étais moins confit dans la béatitude, je te dirais que j'ai trouvé à Venise une ravissante créature qui n'a peut-être pas d'âme, mais qui est bien la plus folle, la plus aimable compagne que je puisse rêver. Pour plus de couleur locale, je l'aurais voulue foncièrement Italienne et quelque peu alliée aux doges. Par malheur, mon amoureuse est Parisienne. Il est vrai qu'elle ne fréquentait là-bas que le boulevard des Italiens. Nous ne ne nous sommes pas écrit un mot. Je ménage son amourpropre en ne lui demandant aucun échantillon de son orthographe. Voilà, mon cher, ce que je quitterai pour aller mettre mon parafe au-dessous de ta signature, le jour de l'enregistrement de tes émotions à la mairie et à l'église. Aie donc soin de ne me déranger qu'à la dernière extrémité.

Tu m'assures que je n'ai rien perdu de mes droitâ sur ton amitié. J'y compte. Puisses-tu n'avoir pas bientôt l'occasion de faire appel à ce sentiment, le seul qui soit viril pour ton cœur 1

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