LETTRE XL
D ARMAND A VALENTIN
Veuise, novembre.
Décidément, mon cher, tes amours divines, panachées de parfums terrestres, te laissent entre ciel et terre dans une position ridicule. Décide-toi, imprudent acrobate ! Tu aimes madame Suzanne au clair de la lune; tu aimes mademoiselle Edmée sous le soleil; eh bien! la question est de savoir si tu préfères la nuit au jour. Cela devient une affaire de couleur. Rouge ou noir! Moi, je dirais rouge; mais il y a peut-être quelque raison pour dire noir. Tu rends enfin hommage à cette pauvre matière que tu as trop calomniée. Voilà tes vingt ans qui s'échauffent; courage ! sors de ta coquille. A ta place, j'épouserais mademoiselle de Sainte-Aure, et je garderais madame Suzanne pour la correspondance; mais j'ai peur que le peu de matière qui sert d'enveloppe à ta platonique amie ne te tente encore. Alors voici ce que je te propose. N'y a-t-il pas à Provins quelque chapelle gothique? Vas-y par une nuit obscure, et, à la clarté d'un pâle cierge, épouse cette ruine sur des ruines; mais alors fais de la nuit le four, et prends soin de ne vivre que dans le crépuscule.
Quel parti vas-tu tirer de la vertu de Saint-Preux? Où est ta résignation supérieure au brave désespoir de Werther ! Pauvre théoricien ! deux belles lèvres te font pâlir et mettent en déroute tes légions mystiques. Je n'ose me flatter de la victoire; mais il me semble que ton rêve s'épaissit. Allons donc ! coupe tes ailes, et retombe une bonne fois à terre !