‹ Suzanne DucheminChapitre 68 sur 75 · I.A BAKONNE DE BL1GXV · texte numérisé non relu

I.A BAKONNE DE BL1GXV

sine, et aux choux gigantesques que sa nouvelle position lui permettait de convoiter , et Gérard s'installa devant le visage bleu et grimaçant du baron Walter.

Mais cette faction courageuse devant la mort, après avoir, pendant la première heure, refroidi, glacé, contrarié les idées profanes de Gérard, finit, au contraire, par les alimenter : le besoin instinctif de se soustraire à cette contemplation, qui ne pouvait être pour son cœur la source d'émotions pieuses, le poussa dans des divagations de tontes sortes.

Il pensa plus que jamais à ses millions; et quand l'aurore fit glisser ses premiers rayons sur le front du musicien, aussi blême que le front du mort, voici à quelles pensées, presque criminelles, Gérard en était arrivé.

— Je suis maître absolu de cette fortune. Il dépend de moi seul que l'héritier hérite ou n'hérite pas. S'il arrive bientôt, je le soumettrai à une enquête sévère, et il faudra qu'il justifie bien de sa parenté pour que je me dessaisisse. D'ailleurs, je ne puis l'attendre indéfiniment. Si le baron Walter m'avait rencontré avant d'expédier son ami Rosenheim, il est probable qu'il n'eût pas songé à ce fils inconnu. Cette fortune m'est bien réellement destinée. Je ne m'en laisserai certainement pas dépouiller par le premier venu. Je déposerai ici en main sûre la part de M. Rosenheim; puis je m'en irai. Angèle, qui ne comprend rien à mon retard, à mon hésitation, s'impatiente; je ne puis compromettre indéfiniment mon bonheur pour des gens que je ne connais pas, dont je n'ai pas de nouvelles, qui sont peut-être morts, etc., etc.

Bref. Gérard était presque convaincu qu'il pouvait toucher au million. Il ne pensait plus à l'arrivée de M. Rosenheim que comme à une injustice effroyable du sort, qu'il lui était permis, dans une certaine mesure, de conjurer.

LA BARONNE DE BLIGNY

Les obsèques du baron Waller furent dignes de la reconnaissance de Gérard. Celui-ci fit bien les choses, et tout le monde le loua hautement. On ne savait pas que le défunt payait et avait réglé ces détails avec lui. Le bruit se répandit bientôt dans Bade que le musicien français héritait. Fritz, qui réglait les dépenses, au nom de l'artiste, et qui l'avait vu toucher au portefeuille, raconta l'étrange caprice du baron. On causa de cette bizarre aventure. Personne ne parla des cohéritiers attendus; car personne ne connaissait ce revers cuisant de l'éclatante médaille.

Quand Gérard en grand deuil revint de l'enterrement, il remarqua qu'on le saluait avec déférence. Le journaliste au keepsake vint lui serrer la main.

— Bravo! mon cher, lui dit-il, je vous fais mon compliment. Ce vieux bonhomme si sec avait du bon. Vous gagnez plus avec les osselets qu'avec la roulette.

Les dames s'informèrent du héros du million. Elles le trouvèrent adorable, et Angèle, qui apprit par la rumeur publique ce prodigieux événement, envoya chercher Gérard en toute hâte, comme si elle avait eu peur qu'on le lui enlevât.

Gérard secoua de ses bottes la terre blanchâtre du cimetière, et s'empressa d'accourir, après avoir demandé encore une fois d'une voix tremblante si aucun étranger n'était arrivé. On lui répondit que non.

— Parbleu! se dit-il en route, si c'était une ironie! un piège, une malice de ce baron! Si ce Bosenheim n'existait pas! Fritz était bien vague sur ce point, quand je l'ai interrogé. Je lui en reparlerai ce soir.

Et, bien qu'il sût que le soir même Fritz ne devait plus être à Bade, puisqu'il avait reçu ses adieux, il se dit :

— C'est cela! j'interrogerai Fritz ce soir même!

En attendant, il alla répondre aux questions d'Angèle.

La baronne de Bligny avait appris les fastueuses proportions de l'héritage attribué à Gérard au moment même où le dépit qu'elle ressentait de l'étrange conduite de son compagnon de voyage lui conseillait presque une rupture. Elle était humiliée de ses hésitations, et trouvait que la mésalliance perdait de son charme vengeur si Gérard délibérait ainsi.

Son amour, composé de tous les éléments en discorde, n'avait pas les vertus évangéliques qui font tout souffrir, parce qu'on est disposé à tout pardonner.

— Je veux savoir, se dit-elle, si la prospérité le changera. Voilà une merveilleuse occasion d'éprouver son amour. Sa fierté excessive m'était suspecte; il n'a plus maintenant à faire le dédaigneux ni à essayer le rôle de généreux; nous sommes égaux.

Et elle l'attendit avec son plus séduisant sourire, le cœur agité d'une émotion véritable, se préparant à lire son sort dans les premiers regards de Gérard.

Mais Gérard, pour des raisons que nous connaissons, n'avait pas le regard intelligible. Il sentait la rougeur et la pâleur se succéder sur son front, il écoutait avec des distractions perpétuelles, et répondait, au milieu d'une sorte de cliquetis intérieur qui l'assourdissait :

— Eh bien! mon ami, lui dit la baronne avec une grâce

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