LA BARONNE L)K BL
— Roscnheim? je ne connais pas ce nom-là; nous n'avous pas de voyageur qui se nomme ainsi.
Gérard put respirer.
— Il me semble pourtant, reprit le maître d'hôtel, que j'ai entendu prononcer piu-ieurs fois ce nom-làl
— C'est peut-être par moi, insinua Gérard; voilà, depuis deux jours, la dixième fois que je viens le demander.
— C'est cela, sans doute, qui a l'ait une confusion dans mon esprit. En ce cas, je ne crois pas maintenant que M. Rosenheim soit arrive.
— Au diable l'important ! se dit tout bas Gérard, dont les dents claquaient.
— Toutefois, monsieur, nous allons regarder sur le livre des voyageurs, ajouta le maître d'hôtel.
Gérard consentit. On chercha sur le livre. M. Rosenheim n'y figurait pas.
— Je nie suis trompé, monsieur, dit avec une modestie pleine d'assurance le majordome en habit noir. Mais puisque ce monsieur est attendu, il ne tardera sans doute pas. Je puis garantir qu'il sera ici par le premier courrier. J'ai remarqué, en effet, que les personnes ainsi annoncées...
Gérard était déjà dans la rue, laissant le maître d'hôtel continuer en monologue son raisonnement.
— Sauvé! sauvé! s'écriait le malheureux artiste. Je suis libre, je puis partir. Il n'arrivera pas, il n'arrivera plus. Quoi! si j'étais resté pauvre, Angèle n'eût cédé qu'à la pitié en m'épousant! Elle l'a avoué. Maintenant, nous sommes égaux; mon mariage n'est plus un calcul; le sien n'est plus une déchéance. Je pourrai donc braver ces insolents qui me toisaient tous les jours avec tant de mépris. Je suis riche, je suis millionnaire. Qui osera dire que cet argent n'est pas à moi? personne. Le baron Walter m'a désigné, dans son cœur, comme héritier, et les réserves
LA BARONNE DE BLIGNY
qu'il a faites en faveur d'un inconnu sont soumises à mon appréciation. C'est moi qui suis seul juge. D'ailleurs, tant pis pour eux, je ne puis m'immobiliser ici. Ils sont en retard ; je suis forcé de partir.
Et s'étourdissant ainsi par des sophismes, s'aveuglant par des lueurs chimériques, pour mieux dissimuler la route dans laquelle il s'engageait, Gérard n'admettait plus la possibilité d'une restitution. Le sort en était jeté; la fortune était à lui.
Il mit sous enveloppe la part réservée à M. Rosenheim. la confia au propriétaire de l'hôtel d'Angleterre, et, comme il fait bon prendre des précautions envers des gens que l'appât d'une grosse somme pourrait tenter, Gérard se fit donner un reçu.
Une heure après, il était, à côté de madame de Bligny, dans une berline de voyage qui les emportait avec rapidité. A mesure qu'on s'éloignait de Bade, Gérard, d'abord soucieux, inquiet, fiévreux, reprenait sa gaieté. Le remords s'évanouissait avec les tourbillons de poussière qui s'envolaient derrière chaque roue de la voiture. Il ne voyait plus que comme dans un brouillard la figure du vieux baron; et, comme il n'avait jamais vu M. Rosenheim, il ne pouvait pas s'imaginer ce revendicateur hypothétique.
La réalité, pour lui, était cette femme charmante, enlevée à ses préjugés, qui le nommait son mari; c'était ce luxe dont il croyait avoir acquis le droit d'user et de jouir. La réalité, c'était son rêve de fortune et de gloire; car les mélodies lui revenaient à l'esprit ; il se sentait de l'inspiration.
Je sais bien que quelquefois un spasme l'étreignait à la gorge, que quelque chose de semblable à un sanglot se tordait dans sa poitrine et montait jusqu'à ses lèvres; mais c'étaient là des mouvements nerveux, sans raison et