I.A BARONNE DE BLIGNY
sans conséquence, dont il était le premier à se moquer, et qui échappaient à Angèle.
La baronne prenait son bonheur avec plus de calme. Quelque chose lui déplaisait dans ce mariage. Elle avait voulu une union disproportionnée, et voilà que son héros ne lui laissait pas le mérite de l'enrichir. Il avait été pauvre, il est vrai; elle avait pu apprécier son courage, son désintéressement, son amour. Mais enfin il était désormais un millionnaire!
Le mariage fut contracté selon la loyale promesse de la baronne dès qu'il se trouva un moyen légal et expéditif de conclure. La lune de miel, c'est-à-dire ce qui an restait, s'écoula dans un charmant château, loué pour la fin de la saison, à dix lieues de Bade. Les premiers temps de ce séjour lurent un apaisement réciproque.
Angèle n'avait plus à choisir; elle n'avait qu'à s'arranger, pour être heureuse, avec le mari de son choix. Gérard se voyait préservé et défendu par son mariage. Il lui semblait que son bonheur le rendait inviolable, et que ce Rosenheim tant redouté, s'il se montrait, reculerait et s'attendrirait devant une union pareille. Il osa, dans les premiers jours, se laisser aller avec insouciance, avec oubli, aux charmes de sa vie nouvelle. Des promenades, de longues causeries insensées et sublimes, des improvisations au piano dans lesquelles Gérard épanchait son coeur, des coquetteries à huis clos, tous les enfantillages, toutes les piétés, toutes les gourmandises du bonheur occupèrent les premiers jours.
Une fois pourtant, Angèle, qui se promenait au bras de Gérard, lui dit en bâillant un peu :
— Je voudrais bien savoir ce qui se passe.
— Ne le sais-tu pas? répondit Gérard qui était, ce matin-là, un peu rêveur; le monde n'a pas changé depuis notre retraite. Est-ce que la solitude te pèse?
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— Non; mais enfin il est bon de ne pas vivre en ermites. Si nous retournions à Bade?
— Pourquoi faire?
— C'est là, mon ami, que nous nous sommes juré d'être l'un à l'autre; c'est là que tu as rencontré un bienfaiteur.
— Un bienfaiteur! s'écria Gérard, qui bondit comme si ce mot eût été une injure. Oh ! je ne lui demandais pas son bienfait ; il pouvait le garder.
— Tu ne lui demandais pas, sans doute ; tu étais trop généreux, trop désintéressé. Mais enfin tu l'as reçu, et j'avoue que, pour ma part, je ne suis pas ingrate. On est fou quand on rêve une chaumière. Il n'y a pas d'assez beau palais pour le bonheur. J'ai toujours trouvé impossible qu'on s'estimât heureux d'un grenier, surtout quand on a vingt ans! Remercions Dieu, mon ami, il nous a protégés, et ce vieillard nous a bénis.
Gérard était taciturne. Il pensait que cette femme adorable, qui l'estimait pour son désintéressement, le repousserait avec horreur si elle savait la vérité, et ne verrait plus en lui qu'un escroc de la plus basse espèce. Il avait violé la parole donnée à un mourant; il avait manqué à sa propre conscience.
— Angèle, dit-il en essayant de sourire, si le baron Walter s'était trompé en me laissant cette fortune? si je découvrais qu'il m'a pris pour un autre?
— Eh bien, il faudrait te dépouiller pour cet autre; mais quelle vraisemblance! il ne s'est pas trompé!
— Aussi n'ai-je rien à craindre , conclut Gérard.
Un silence suivit cet échange de paroles. Peu de temps après, Angèle reprit :
— Je suis en train de te découvrir un défaut, Gérard.
— Oh! si tu n'en vois qu'un, tu ne vois rien.
— C'est que celui-là est capital. Tu aimes l'argent.
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— Moi ! s'écria Partisle, «jui sentit le froid de la peur le pénétrer jusqu'aux os.
— Oui, tu es avare. Je remarque que tu dépenses avec peine, et que tu enfouirais volontiers le million du bonhomme Walter pour n'y pas toucher.
— Quelle plaisanterie! dit Gérard. Je le jetterais bien plutôt par les fenêtres, ce million-là.
— Ne le jetons pas et ne l'enfouissons pas, mais profitons-en, mon ami.
Ces entretiens se renouvelaient fréquemment. Angèle s'étonnait et riait parfois des allures embarrassées de son mari en présence de sa nouvelle fortune. Elle attribuait à une inexpérience, à une sorte de pudeur de nouvel enrichi ce qui tenait à d'autres sentiments. Elle en riait; mais parfois elle s'en alarmait : elle se demandait si cette âme d'artiste n'était pas tout simplement une âme de thésauriseur. Ses craintes, à cet égard, au lieu de diminuer, augmentèrent encore quand elle vit, au bout de quelque temps, que Gérard affectait dans sa toilette, dans tout ce qui tenait à lui personnellement, une simplicité, une sorte d'abandon, réservant tout le luxe pour sa femme, et quand elle remarqua, parmi ses papiers de musique, des chiffres, des calculs qui lui prouvaient qu'au lieu d'user ses revenus, son mari les capitalisait et se livrait à des placements, entretenant avec des agents de cbange de Paris une correspondance fort active.
L'humeur de Gérard changeait aussi beaucoup. Plus d"abandon, de douce intimité. Il paraissait inquiet, toujours aux aguets. Les sonnettes le faisaient bondir. Il prétendit que c'était à cause de leur timbre criard qui agitait ses nerfs artistiques; mais on eut beau changer, le timbre n'y faisait rien.
Après trois mois, ce couple si gracieux, si touchant, si digne d'envie quand le baron Walter lui demandait sa
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bénédiction eût fait pitié. Àngèle, triste, fière dans ses désillusions, cachant ses blessures et ne laissant pas paraître de repentir pour un mariage qu'elle avait voulu, en était arrivée à craindre pour la raison de Gérard, tant elle trouvait d'agitation , de fièvre continue dans celui-ci. Le musicien pliait sous le remords. Il avait honte de lui, et, en même temps, il se sentait attiré, fasciné par cette fortune dont il n'osait se séparer. Il avait résolu de la doubler en peu de temps par des spéculations, s'imaginant qu'il aurait la conscience plus libre s'il rendait le million intact, tout en l'ayant préalablement utilisé pour s'enrichir lui-même ; mais ses spéculations n'étaient pas toujours heureuses. Il perdait au lieu de gagner, et alors, à l'angoisse de se sentir contraint de restituer à la première apparition de Rosenheim se joignait l'horreur de penser qu'il ne pourrait pas même rendre intacte une fortune qu'il avait intentionnellement volée.
Tels étaient la situation d'Angèle et de Gérard et le supplice de ce dernier quand, un beau jour, il résolut d'eu finir avec ses remords et, au besoin, avec la vie.
Le courage manquait à Gérard, précisément à l'heure où il semblait logiquement devoir lui rester. Car enfin, puisque M. Rosenheim avait eu devant lui le temps nécessaire pour aller en Amérique et en revenir, et qu'il n'était pas revenu d'une simple excursion en Europe; puisque Gérard n'avait pas reçu la visite de l'héritier, et que sa retraite à lui , Gérard, dont il n'avait pas fait un mystère impénétrable, n'avait pas encore été troublée, tout portait à croire que l'héritage lui était bien et dûment acquis, et qu'il n'aurait plus de comptes à rendre.
Pourtant, jamais l'existence ne lui avait paru si odieuse. Sa sensibilité excitée, irritée par la pensée perpétuelle de l'acte honteux qu'il avait commis, était arrivée à un paroxysme qui le précipitait dans des abattements et dans des désespoirs terribles au moindre choc extérieur. Angèle avait peur de lui. Hâve, les cheveux en désordre, les vêtements négligés, craignant de dépenser, pour se vêtir, la fortune indûment acquise, errant tout le jour, n'osant tenter aucune démarche pour se dépouiller de cet héritage et ne voulant pas le garder, Gérard se sentit au fond de l'abîme, quand, un soir, il remarqua dans les yeux d'Angèle un vague effroi mêlé d'un peu de mépris.
C'était h la lin du dîner ; les deux époux étaient silen-
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cieux l'un devant l'autre. Gérard comptait sur ses doigts. Angèle soupirait en le regardant.
— Que peut-il avoir? se demandait-elle. Quel mystère? Est-ce un crime? une faiblesse? Mon ami, lui dit-elle enfin, est-ce que tu composes?
— Non, je calcule.
— Je n'ai pas épousé un artiste , se dit-elle avec découragement, mais un banquier.
— Vous avez épousé un millionnaire, madame, repartit gravement et bêtement Gérard.
— Eh ! qui vous parle de votre million , qui songe à vous le disputer? En vérité, mon ami, on dirait que vous m'avez fait trop d'honneur en m'associant à votre fortune.
Ces mots furent prononcés avec une ironie stridente. Gérard, si absorbé qu'il fût. ne s'y trompa point.
— Pardon. Angèle, répliqua-t-il avec douceur, je suis bien malheureux. Je ne suis pas habitué à manier une fortune pareille...
— Prenez un intendant , mon ami , un comptable, qui vous voudrez ; débarrassez-vous de tous ces ennuis qui vous rendent fort maussade. Ou bien, si vous ne pouvez porter le fardeau de nos deux fortunes, prenez la vôtre, laissez-moi la prenne , et séparons-nous.
— Nous séparer ! c'est vous, c'est toi , Angèle, qui as prononcé ce mot pour la première fois!
— Parce que c'est moi, monsieur, qui ai commis la faute de vous forcer presque à m'épouser. Il est bien juste que, vous ayant enchaîné, je vous délivre.
— Me délivrer: tu ne sais pas ce que je ferais de ma liberté I
— Vous ne pouvez en faire un plus mauvais usage que celui que vous faites aujourd'hui de votre prison.
— Vous êtes cruelle, madame.