‹ Suzanne DucheminChapitre 72 sur 75 · A BARONNE DE BL1G.NY · texte numérisé non relu

A BARONNE DE BL1G.NY

— Moi! je suis juste. On dirait, mon ami. que nous jouons un proverbe : le Savetier et le Financier. Depuis que vous avez un trésor vous ne chantez plus. A votre place, j'irais rendre au financier son argent dont je ne sais que faire. Je vous aimais mieux au temps de vos chansons. Elles n'étaient pas toujours gaies, mais du moins leur tristesse n'était pas sans charme. Tandis que cette hypocondrie du million!... c'est à faire périr d'ennui. Ce baron Walter est un esprit satanique, un personnage d'Hoffmann. Il a vu deux êtres qui paraissaient ou qui voulaient s'aimer. — Vite! a-t-il dit, troublons celte joie ! — Il a réussi. Dites donc, Gérard, est-ce que le baron n'aurait pas laissé par mégarde quelque héritier auquel vous pourriez repasser l'héritage?

Gérard ne voulut pas en entendre davantage. Il se leva comme un fou et sortit de la salle. Angèle ne put retenir une larme en le suivant des yeux.

— Je sens que je l'aimais bien, se dit-elle...

Quant au malheureux musicien , il courut dans le jardin.

— C'est fini ! c'est fini! répétait-il à chaque pas, je n'ai plus qu'à mourir. Le mépris de moi-même, le mépris d'Angèle, c'est trop. Je ne veux plus de la vie au prix de cette torture.

Quand la course l'eut un peu calmé . il monta dans sa chambre, s'y enferma, et, se tenant la tête dans ses deux mains , il essaya de réfléchir.

— Avant de mourir, se dit-il , il faut que je répare ma faute; mais comment"? Où trouver cet insaisissable Rosenheim? Et, quand je l'aurai trouvé, où rencontrer l'héritier véritable , s'ils ne se sont pas vus? Ah! qu'importe? je ne veux plus de cette fortune, pas même de la part que m'a faite cet infernal baron. Je vais emporter tout à la maison de jeu. Si je perds, c'est bien! Je n'aurai qu'à me

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tuer. Si je gagne, je dépose intacte toute la somme que j'ai reçue, j'envoie le reste à ma mère, et je meurs. Dans les deux cas, la mort est au bout... Mais Angèle! écrivons-lui d'abord la vérité. Quand je serai mort pour l'honneur, elle excusera peut-être le crime commis par l'amour.

Gérard, un peu calmé par cette résolution, écrivit, en effet, une longue lettre à sa femme. Il lui raconta tout dans les plus entiers détails ; il n'omit rien de ses tentations, de ses troubles , de ses remords. Quand il eut achevé cette lettre humide de ses larmes, froissée par ses baisers , il la cacheta, la plaça sur la cheminée, d'une façon apparente, prit une paire de pistolets, un portefeuille rempli des valeurs de la succession, et sortit.

En passant sous les fenêtres d'Angèle, il vit de la lumière.

— Elle pleure peut-être , dit-il. Va ! tu deviendras libre ; tu seras veuve encore une fois ; j'aurai été un mauvais rêve dans ta vie. Mais on sort des rêves; la réalité seule ne cède qu'à la mort. Adieu! adieu!

Et il envoyait les baisers les plus ardents à la fenêtre éclairée.

Il n'était que huit heures du soir. Gérard se rendit à la station voisine, et, à neuf heures, le chemin de fer le déposait à Bade. Il se précipita vers la maison de Conversation, entra en heurtant tout le monde, chercha une place autour du tapis vert; puis, dans sa préoccupation , voulant mettre devant lui son portefeuille, il chercha dans la poche de droite, au lieu de puiser dans la poche de gauche, et tira un de ses pistolets, qu'il plaça sur la table.

— Prenez donc garde, monsieur, vous vous trompez , lui dit à l'oreille un de ses voisins.

— Vous croyez? répondit Gérard, qui remit avec le plus beau sang-fro d son pistolet dans sa poche, et tira, sans

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se tromper de nouveau, le portefeuille qui renfermait sa fortune.

— Diable ! il paraît que vous êtes en fonds aujourd'hui , s'écria une voix derrière lui.

Gérard tressaillit, se retourna, et reconnut le journaliste au keepsake.

— Yous ici? demanda- t-il.

— Parbleu ! vous y êtes bien ! La saison n'est pas finie; nous avons encore au moins huit jours. Je viens tenter la chance avec le prix d'un second volume que j'ai promis. Mais, si je perds, je suis bien décidé à m'en tenir là, d'autant plus que les éditeurs commencent à se blaser sur les souvenirs des eaux.

— Eh bien, mon cher ami, dit Gérard, mettez-vous à côté de moi et tentons la fortune de concert.

— Oh ! vous! vous pouvez perdre, reprit le journaliste en s'attablant , car il paraît que vous vous noyez dans le Pactole I Avez-vous lu le beau feuilleton que j'ai fait sur votre mariage? sans vous nommer tout à fait, bien entendu, car moi je ne suis pas de ces chroniqueurs comme il y en a tant ; je suis discret. Je ne nomme jamais les héros des histoires que je raconte.

— Eh bien , si vous restez jusqu'à la fin de la nuit, je vous promets une histoire fort intéressante pour votre prochain courrier, dit Gérard en souriant.

— Ah bah! un scandale?

— Non , une expiation! vous verrez. Mais, silence ! laissez-moi faire mon jeu !

El Gérard prit quelques billets de mille francs qu'il déposa devant lui.

— A propos! lui dit encore le journaliste, j'étais tantôt à l'hôtel d'Angleterre, quand on vous a demandé. Le maître de l'établissement était d'abord fort embarrassé pour donner votre adresse. Mais il s'est rappelé que vous

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aviez loué le château de X... pour passer votre lune de miel , heureux gaillard !

Gérard avait pâli affreusement. Par un mouvement rapide, il amena à lui les billets de banque qu'il éparpillait sur la table, comme s'il eût craint que les regards des assistants ne les missent en feu.

— Ah ! on m'a demandé I balbutia-t-il en cherchant sa salive et comme s'il étranglait.

— Oui , deux voyageurs.

— Deux voyageurs! un Allemand peut-être?

— Ma foi , oui, un Allemand; il s'est nommé, je crois, il s'appelle Ros

— Rosenheim, s'écria Gérard en se dressant tout à coup.

— C'est, en effet, ce nom-là!... Mais qu'avez-vous donc? Eh bien! vous ne jouez pas ?...

Gérard écartait la foule et sortait du salon sans entendre. Quand il fut dehors, il chancela et fut obligé de s'asseoir sur les marches du perron.

— Il est arrivé ! se disait-il; voilà l'expiation! Eh bien, j'aime mieux qu'il en soit ainsi. Je serai plus libre de mourir quand j'aurai tout restitué.

Après quelques minutes de repos , il rassembla tout son courage et parvint, en se traînant, en s'arrètant à chaque pas, en s'appuyant aux murailles, jusqu'à l'hôtel d'Angleterre. Le même maître d'hôtel, qui lui avait donné, quelques semaines auparavant , une si violente émotion, vint encore, avec le même sourire, au-devant de lui.

— M. Rosenheim ! hurla Gérard qui s'était préparé, pendant toute la route, à articuler ee nom.

— Il est ici , monsieur, répondit l'infaillible maître d'hôtel.

Conduisez-moi vers lui , murmura le pauvre artiste qui craignait de tomber roide mort.

LA BAKOXNE DE BLIGNY

— Ah! M. Rosenheim! ce voyageur arrivé de France! Je confondais avec un autre, reprit le prototype du maître d'hôtel. Il était ici il y a une demi-heure ; mais comme il a appris que M. Gérard, son ami, n'habitait plus Bade, il a pris le premier convoi du chemin de fer, et maintenant il doit être arrivé àX..., où ils avaient hàle d'arriver.

— M. Rosenheim n'était pas seul, n'est-ce pas?

— Non, monsieur, ils étaient deux.

— C'est bien cela, se dit Gérard qui se dirigeait vers la porte. Il avait avec lui un jeune homme?

— Je n'ai pas vu ce jeune homme, mais j'ai vu une dame... peut-être madame Rosenheim!

— Une femme ! c'était une femme que je volais et que je ruinais, pensa le pauvre artiste avec un mouvement d'horreur. Je suis souffrant, monsieur, et je crains de n'avoir pas la force de me rendre à la station ; veuillez me faire conduire.

— Précisément, monsieur, voilà les voyageurs qui partent.

Quelques minutes après , Gérard était à la station , et prenait le chemin de fer qui le ramenait chez lui.

Quand il eut quitté le convoi, au village de ***, et quand il aperçut de loin le château où M. de Rosenheim l'attendait sans doute, le courage, qui semblait l'abandonner, lui revint tout à coup comme par enchantement.

— Soyons un homme, se dit-il. J'ai commis une lâcheté, mais je vais la réparer. Probablement, l'arrivée de ces étrangers a tout appris à Angèle, si la curiosité ne l'a pas conduite dans ma chambre, et si elle n'a pas lu ma lettre. Quand j'aurai remis à ce Rosenheim et à cette femme la fortune qui leur revient, je demanderai pardon à Angèle , et j'accomplirai ma résolution. Mais la seule façon de lutter contre le mépris, c'est d'être inflexible envers moi-même, et de ne pas craindre de m'humilier

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par un aveu... Avouer ? est-ce que je puis faire autrement? Ah! j'éprouve, à l'approche de l'expiation, un bien-être, un apaisement! L'honnêteté est donc quelque chose!

Tout en parlant, Gérard s'avançait à grands pas. II regardait avec attendrissement cette maison où il avait pensé trouver tant de bonheur, où toute sa vie, toute son ambition étaient concentrées. Il lui semblait que la nuit mettait des ombres plus obscures sur la façade, comme si elle la couvrait déjà de deuil.

— Ce deuil, se disait-il, qui le portera? Angèle, oui , pendant quelque temps , parce qu'elle m'a aimé et qu'elle me plaindra. Et puis parce que le noir lui vabien! Mais peu à peu , elle m'oubliera. Qui sait ? elle se remariera encore ! Je ne resterai plus dans son souvenir que comme quelques mois de cauchemar ou de maladie. On dira : Il méritait d'être un honnête homme, mais la vanité en fit un coquin ! Et ce sera tout. Personne ne me pleurera, excepté, là-bas, ma mère.

Il était devant une barrière en bois qui fermait l'entrée du parc.

— Allons, dit-il, je ne repasserai plus par ce chemin. Il arriva, par une allée couverte, jusqu'au château. La

fenêtre d' Angèle n'avait plus de lumière.

— Ne les aurait-elle pas vus? se demanda-t-il. Auraiton respecté sa retraite ? ou plutôt, n'est-elle pas dans ma chambre occupée à lire ma lettre de ce soir? Après tout, il est bien tard ; Rosenheim n'a peut-être pas voulu nous déranger à minuit ; il pensait bien que je ne lui échapperais pas... C'est cela! on ne sait rien encore. Rentrons ; et, au point du jour, j'irai trouver Rosenheim.

— D'où venez-vous donc, mon ami ? lui demanda tout d'un coup une voix argentine, au-dessus de sa tète.

Gérard leva les yeux. Angèle était à sa fenêtre. Elle

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