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CHAPITRE III

« Comment ceci a-t-il débuté ? »

Telle était la question que pour la centième fois se posait Harlon et à laquelle il ne trouvait point de réponse.

Il regarda la chambre d’hôtel, banale, vaste, les petits globes électriques de lumière prompte, sèche et diffuse ; aux murs, quelques lithographies représentant les Cortès espagnoles, une manola, un embarquement pour l’Amérique.

Arrivés le soir même à Madrid, Suzanne et lui, seuls, bien seuls, n’avaient pas encore défait leurs malles.

« Comment ceci a-t-il débuté? »

Mais aussitôt sa pensée l’éloignait du sombre problème. Il revoyait les Buttes-Chaumont, le projet, puis la complicité du mensonge, la santé

de la jeune fille invoquée, la surprise de Marie et sa résignation : « Va, mon ami. Ce voyage te fera dubien. Je suis contente que tu te reposes un peu », le sourire inquiet de Liaurance et ses conseils à peine déguisés ; sur le quai de la gare, enfin, douloureuse, agrandie par des yeux aigus et perspicaces, la silhouette blonde du petit François.

« Oublions tout cela. Je ne décachetterai pas leurs lettres. L’important est que nous soyons ensemble, seuls, elle et moi, dans un pays admirable, où les plis de son âme vont s’écarter comme une fleur. Au reste quel mal ai-je fait jusqu’ici? Tu abandonnes tes malades! m’a reproché Liaurance. Et ne suis-je pas malade moi-même ? Ne 1 étais-je pas, car aujourd’hui, grâce à elle, je renais, je comprends la vie..., la vie, intervalle si bref et si plein... Quand je songe qu’elle est là dans la chambre à côté, que demain j’aurai son premier rire, son premier baiser, la première harmonie de son regard. Déjà, dans le train, ce long trajet, comme il fut court !... »

Cette avalanche de phrases en son cerveau annonçait au savant le scrupule. Il redoutait cet ennemi. Bien qu’on fût à la fin de novembre, la chaleur de la pièce lui parut excessive et son lit ne le tentait pas. Il ouvrit la fenêtre, se trouva sur une terrasse, en face de la nuit, en pleine fraîcheur. D’en bas, de la Puerta del Sol montait

un tumulte de causeries et de piétinements. Il distinguait des groupes ; des femmes en châle poursuivaient les passants et partout s’allumaient des cigares. Le son lointain d’un tambour de basque rythmait décor et personnages ; l’allégresse frémissait dans l’air, secouée de temps à autre par l’haleine d’un vent tiède.

« Tiens, c’est vous, bonsoir ! » Suzanne avait eu la même idée et elle lui envoyait un baiser de son balcon.

« Si nous n’étions pas si fatigués, je vous demanderais de descendre. Comme tous ces gens-là s’amusent ! »

Elle fumait une mince cigarette et chassait de la main les étincelles. Elle rit avec ravissement :

« Oh, les magnifiques chapeaux! J’en réclame un; et ces capes de conspirateur, c’est ça qui convient aux ténèbres. »

Il admirait sa sveltesse, l’accord de l’ombre et de ses contours, la limpidité de sa voix. « Déjà la mantille, belle senorita. Mais il vous faut un éventail.

— Il est dans mon sac. Je me sens paresseuse. Je n’ai installé que mon nécessaire; quelle folie, Guillaume, des flacons de vermeil et de cristal taillé! Merci, merci, merci...

— Vous serez ravissante en Espagnole. Dès demain nous chercherons le costume.

— Avec beaucoup de broderies?

— Avec beaucoup de broderies.

— Bravo ! J’ai peur de prendre froid, je rentre. Adieu. Je tâcherai de ne pas vous réveiller par un cauchemar. »

Ce fut lui qui l’eut, le cauchemar. Tant de paysages traversés en éclair lui revenaient à la mémoire , s’enlaçaient au demi-sommeil, aux déformations monstrueuses; le mot inceste écrit surles routes en gros caractères de sable rouge, formé par les maisons, déformé par la vitesse, chuchoté par le bruit des arbres, devenant le profil de Suzanne endormie, hurlé par le vacarme de la locomotive... Et, comme toujours chez les scrupuleux, à la suite de ces tortures, une décision brusque, excédée : « Se laisser aller au destin, se plier à cette volonté supérieure que Liaurance appelle divine et qui n’est sans doute, pour chaque individu, qu’une influence et qu’une émanation de toutes les volontés humaines. »

Le jour suivant, de bonne heure, il frappait chez la jeune fille.

« Entrez, » dit-elle, puis aussitôt: « Ah, pardon. Je croyais que c’était la femme de chambre. »

Hasard ou intention, elle n’avait pas achevé de s’habiller, ses bras nus sortant du corset, et, sur ses épaules rondes, d’une courbe parfaite, ruisselait sa chevelure aux reflets innombrables. Les flammes

de ses yeux plus vives qu’à l’ordinaire, elle s’excusa beaucoup. Le lit gardait eucore son empreinte, et elle piétinait dans un désordre de dentelles et d’étoffes légères.

« Quel est le programme, monseigneur? » Il répondit: « Aujourd’hui, le musée ; demain, les courses; après-demain, Tolède. Ensuite, départ pour l’Andalousie. Nous n’avons pas de temps à perdre. » L’automate seul parlait en lui. Ces formes exquises l’embrasaient. Il oublia tout. Il fut sur le point de la prendre dans ses bras, de l’y serrer lentement, amoureusement, de l’y garder jusqu’à ternir l’or de ces prunelles enchantées, jusqu’à flétrir la fleur de celte bouche, la pelouse de cette chair ardente. Mais il s’arrêta aux bords de son sourire clairvoyant et calme :

« Mon père..., une seconde et je suis à vous... ainsi qu’à la ville de Madrid. » Elle fit rouler l’r gentiment, pour imiter la prononciation locale, le poussa du petit doigt vers la porte.

« Regardez bien, Suzanne, une assemblée de rois. Ces salles, jusqu’au bout, tressaillent de chefs-d’œuvre. Ce sont les Velasquez. Velasquez, maître de la lumière qu’il sut assouplir et dompter’

muer en toutes triomphantes couleurs. Vous vous approcherez, vous verrez sa furie, comme il battait la toile du pinceau et comme chaque zébrure étincelle. Il n’imite pas. Il reconstitue le travail secret de la nature, passe par les phases de la création, tantôt appliqué, ciseleur, enfermant dans une perle tout le reflet d’un paysage, et jouant à broder une broderie, tantôt fiévreux, gâcheur de beautés, jetant sur une figure les passions et la race, pêlemêle, animé par ce feu sombre qui fut la cruauté espagnole. »

Elle l’écoutait ravie et il s’enthousiasmait de voir, mêlés sur ses regards si beaux, la joie des émotions et les puissants mirages du grand peintre.

« Moi aussi, je suis créateur, et cette jolie tête m’appartiendra. Je vais pouvoir, maître d’elle, l’initier au lyrisme, par qui nous sommes bouleversés, dont le jet brusque forme les héros. Héros, nous le serons tous deux, moi l’éducateur, elle la victime d’une puissance immorale qui se débat en nous. Mais, grâce à cette force mauvaise, nous voici plus près du génie. Nos douloureux frissons poursuivent et retrouvent les siens. Nous fraternisons dans la même tourmente. »

Il délirait de la sorte et serr-ait les doigts de Suzanne. Il la mena devant les Buveurs, devant les Ménines, devant les Lances, devant les bouffons et

les monstres. Elle le suivait avec amour, raidie, tressaillante, comprenant mieux que ses paroles, remontant jusqu’à leur source, émue comme si cette jouissance simultanée était déjà criminelle. Or il n’épargnait point son imagination et il la fatiguait de termes fougueux, tel qu’un coureur ivre de vitesse qui secoue une torche par la nuit.

« Admirez ce ciel vert et pourpre, tragique, pareil à vos yeux, ma chère, le cheval à gros ventre qui se cabre en plein galop, emporte l’infant vers la gloire. Et lui, le petit homme au regard lier, sous son grand feutre, ce lourd bâton que tend sa main mignonne... si loin, si loin, si aigu, jusqu’au fond du réel. N’est-ce pas qu’il y a une cruauté dans ce réalisme absolu? On heurte les bornes du vrai et il rend un son dur et sec.

— Ce qui exalte n’est jamais sec. Mon Dieu, quelle noble chose que l’art et comme il me bouleverse !

— De lui, Suzanne, encore de lui ce paysage. Des planches, des arbres et un jet d’eau. Mais quel élan et quelle finesse ! C’était là sa manière tranquille. Ses repos avaient de ces nuances.

— Oh, l’admirable costume !

— Oui, c’est l’infante Marie-Thérèse, le chefd’œuvre des chefs-d’œuvre selon moi. Nul artifice, nulle rouerie! Autour de ce singulier visage, héréditaire et menu, lèvres roses et paupières

pâles, autour de ces joues rondes quel caprice imprévu d’une plume abondante et de la coiffure ! Le coiselet étroit, la jupe extraordinairement bouffante, les manches larges et plissées, le tout rayé de bandes d’argent comme la carapace d’un insecte lunaire... D’une main l’immense mouchoir aux plis lactés, de l’autre une rose vivante, et, juste entre les deux seins, au-dessus d’une chenille qui ondule, une cocarde d’un troisième rose, aussi léger que les deux autres, aussi frivole, aussi passionné, de manière que cette gracieuse enfant porte trois taches à demi sanglantes.

— Elle ne sourit, ni ne s’attriste. Elle fixe..., murmura Suzanne.

Ainsi font les sages. Elle traîne la sagesse de vingt rois.

— Et sa fatigue reste brillante. »

Il 1 eût embrassée pour la sentir si vive, impressionnable et de jugement sûr.

Un bâillement suivi d’un soupir les fit retourner.

« Ah... carajo!... » C’était le gardien qui s’étirait, rappelant l’indifférence humaine. Et son accent fut si plaintif qu’ils éclatèrent de rire.

Elle s arrêta devant les Fileuses, secoua la tête, sans termes pour son admiration. Il lui prit lé bras et se serra contre elle : « Votre goût est exact. Ah, ce corps de jeune fille, ce dos de labeur et de volupté, cette nuque et le pli de la jambe !

Et les dames riches au second plan, devant les tapisseries splendides où s’usaient ces chairs délicates ; et la vieille au rouet, car l’âge n’éteint pas le besoin, et ces dénudations savantes et cette lumière surtout, moins conventionnelle que chez Rembrandt, qui conquiert l’ombre avec moins de secousses!... »

Les beautés la rassasiaient vile. Ils franchirent plusieurs salles en silence, insensibles aux fadeurs de Murillo, aux sauvageries de Zurbaran, aux oppositions brutales de Ribera. Il connaissait ces phases de sécheresse, observait malicieusement son profil têtu et maussade. Tout à coup, elle se ranima. C’était Goya qui commençait. Elle fut éprise de cette vigueur alerte, des couleurs élégantes et crues, figures de hauL relief glacées sur un fond rouge, huileuses tapisseries et jeux de toute sorte, depuis le ballon et le mannequin jusqu’au chevalet et au garrot, martyrs saignants en bonnets pointus qu’écorchent des moines psalmodistes. Leurs gueules sont tordues d’une sainte férocité; la foule stupide les encourage. On promène une Vierge gigantesque qu’éclaire à vif la flamme des bûchers et les victimes titubantes trébuchent contre d’autres victimes, ruissellent d’une sueur écarlate.

« En somme, je hais les prêtres ; ils salissent et ils exaspèrent, » déclara soudain Suzanne. Sa voix

devint brève et nerveuse. Son regard s’endurcit. Il s’étonna : « Votre langage était autre avec Liaurance. »

Elle répliqua simplement : « Je mentais, » et continua son inspection.

Dans la pâtisserie où ils s’assirent, ils causèrent longtemps du musée. Elle l’interrogeait sur Velasquez, sur ses procédés, sur sa vie et il éprouvait une jouissance profonde à la renseigner exactement, à la faire bénéficier de cette intelligence sans bornes qui joignait la science à la divination. Elle avait des gestes adorables pour saisir le petit gâteau jaune, ramasser les miettes sur sa soucoupe et délayer Yazucarillo dont la masse poreuse encombrait son verre. Autour d’elle, de grosses dames à profils de perroquets et des messieurs à teint de tabac s’empiffraient de tartes aux fruits, parlaient vite et mélodieusement, appelaient le garçon d’une voix terrible et roulaient partout des yeux féroces. Là gourmandise donnait à Suzanne un masque particulier, d’une béatitude un peu comique, et le savant, attentif aux moindres métamorphoses de l’univers qu’était son visage, ne put s’empêcher de sourire.

Il dormit bien, sans songes, ni souffrances.

Velasquez calma ses scrupules; l’étincelant soleil du lendemain le trouva dispos et joyeux.

Ils occupaient une grande loge à eux deux, aux arenes du coté de l’ombre. En face, une immense parabole de lumière enflammait des visages violents, pressés jusqu’aux dernier gradins, un ciel crible de regards sombres, les taches rougeâtres des mantilles.

Suzanne tressaillait de plaisir et Harlon sentait contre lui la nerveuse finesse de ses jambes. Il lavait voulue toute en clair. Sa légère robe d’un gris d argent se relevait d’une haute ceinture pourpre. Sous ses bandeaux sa figure mignonne exprimait 1 attente et l’impatience. Sa main harcelait l’eventail.

Les fanfares retentirent et le quadrille fit son entree. Les courtes vestes étincelèrent; les héroïques danseurs, près d’affronter la mort en bas de soie et costumes brodés, saluaient galamment l’assistance et bientôt l’alguazil, noir sur son cheval noir ga opa vers la porte mystérieuse et basse, qu’il entr ouvrit au taureau noir.

Trapu, fougueux el surpris, fa, ornai s'élança roula jusqu’au milieu de l'arène, huma l'air, racli le sable d une patte fiévreuse, el tous admirèrent sa silhouette féroce et sa décision. Les chevaux des

picadores hennirent, flairant leur destin malgré l’œil bandé. Et lui aussitôt, pour dépêcher la séance, fonça sur eux violemment. 11 leur décousait le ventre selon sa méthode acharnée, les bousculait contre la barricade, les secouait, loques aux cascades sanglantes, tant qu’ils roulaient les pattes en l’air, avec leur cavalier moins fragile, raide et momifié dans son armure, ou se sauvaient d’un galop lugubre et comique, dévidant leurs entrailles gazeuses. Après quelques minutes, ce fut un tapis de cadavres minces, blêmes, auxquels s’entêtait l’assassin musculeux, tâtant du mufle ces morts soudaines, haletant, fier, dont la fureur fumait par les naseaux.

« Bravo, toro! bravo, toro ! » hurlaient les afficionados. Les éventails vibrèrent, tels qu’un vol d’oiseaux éclatants.

« C’est sublime, » déclara Suzanne. Elle suivait ardemment les péripéties. Ses yeux, devenus cruels, couraient de la bête enivrée à l’assemblée frénétique ; son nez gracieux humait le carnage et ses oreilles de faunesse, obliques et roses, buvaient ce tumulte impitoyable.

« C’est un drame de Shakespeare, dit Harlon qu’apaisait cette sauvagerie. Le héros s’élance et piétine les obstacles vivants, gonflé de transports, tendu de gloire, jusqu’à ce qu’il s’épuise et s’affaisse à son tour sous l’épée vengeresse de la

fatalité. Et les élégants comparses, le chœur de satin cerise, les vifs jarrets, l’agonie parée de sourires ! »

Déjà les banderilleros harcelaient le vainqueur, semaient de lauriers brûlants et tenaces ses reins ruisselants d'une écarlate rosée. Il se débattait éperdu sous les piqûres et les outrages; sa course affolée nettoyait l’arène des petites mouches dorées et bourdonnantes. Elles revenaient aussitôt plus hardies, plus terribles, déchargeant son ardeur par leurs pointes, l’épuisant de piqûres, lui, le meurtrier d’un seul coup.

Son courage faiblit; il refusait la lutte inégale, morne, reculait devant les dards; une alarme de trompette décida qu’il devait périr.

Le toréador s’avança seul, au milieu des bravos, car il était célèbre, couvrit son glaive de la muleta rouge, et svelte, aventureux, d’une main faussement nonchalante, raviva la fureur du taureau. Ce fut une sorte de pyrrhique que rythmaient des murmures flatteurs. La bête donnait sa force entière et l’homme l’évitait d’un tour de rein, lassait cette rage inutile. Puis, le moment venu, après quelques secondes d’un recueillement tragique, et comme elle bondissait, d’un jet précis, entre les deux épaules il plongea l’acier jusqu’à la garde, tandis que les cornes frôlaient ses broderies.

Ce fut le plus beau. Frappé sans merci, le

monstre demeura figé, droit sur ses pattes, tel que se contemplant lui-même. La pointe sortait par le garrot. Il étouffait, soufflait violemment, cherchant de l’air pour sa vie, son intense et brusque vie que l’épée fendait dans sa longueur et qui allait le quitter là, devant cette foule stupide et méchante. Tous bruits s’éteignirent et nulle pitié n’intervint. Le sec silence dû à la mort d un brave. Enfin, il oscilla par saccades lentes, puis plus rapides et l’équilibre cédait à un hurlement issu du bas abîme, au long frisson de cette chair vorace d’où l’existence se déracinait. Les pattes vaincues fléchirent. D’un coup mat et profond, il tomba sur le sol que sa courte queue battit deux ou trois fois. Des valets se jetant sur lui fourragèrent sa nuque du poignard.

« Ce que j’ai vu de plus exaltant ! » déclara Suzanne. Elle se penchait hors de la loge, pour savourer cette agonie.

« Adieu, Hamlet, prince de Danemark ! s’écria Guillaume en délire. Viennent Fortinbras et les capitaines. Qu’on t’élève sur un bouclier! Sous la voûte bleue de l’acier brillant, tandis que le canon tonne, passe dans l’obscur trépas qui dévore les farouches et les faibles, dont l’haleine incessante excuse toutes nos folies. »

11 approcha son corps de Suzanne. Au son des trompettes éclatantes, par le simple contact, ils se

donnèrent l’un à l’autre, sans rémission et sans regrets. Des mules allègres et chargées de clochettes envahissaient la piste, la déblayaient d’horreurs, entraînaient la dépouille noire et rebondie du combattant, les grêles carcasses de ses victimes. Du sable recouvrit et sécha le sane. La scène devint libre pour un nouveau drame.

Lorsqu’ils sortirent des arènes, brisés par tant d’émotions que haussait le goût de la mort, Guillaume et Suzanne respirèrent avec ivresse un air moins chargé de souillures. Ils revinrent à Dhôtel lentement, le long des bas quartiers de Madrid, mêlés à une foule bruyante. Ils jouissaient d’une confusion qui leur rappelait le faubourg du Temple. Enfïamméès par un dur spectacle, leurs âmes parallèles poussaient une floraison étrange, aux parfums lourds et . ténébreux, lesquels rejoignaient l’odeur huileuse des charcuteries, étroits corridors enguirlandés de saucisses. En proie à une fièvre excessive, ils ajoutaient des mots aux mots et insistaient sur le pittoresque, afin de s’étourdir. Car l’épée du toréador avait traversé leurs deux cœurs. Par trois fois, et sans motif, il l’appela « bien-aimée Suzanne »; ensuite il supprima le nom et cet effort le fit pâlir : « Ma bien-aimée. . . , ma bien-aimée... » Ils n’osaient plusse donner le bras.

Elle se laissait aller au vertige, se répétait : « Il m’aime, il m’aime, » avec un sourire intérieur et toutes les délices de l’orgueil. Elle s’attendait à un aveu; deux ou trois fois, ils s’arrêtèrent, les lèvres • sèches, comme si leur secret les brûlait. Mais la jonction de leurs regards éveillait aussitôt le scrupule endormi de Guillaume, la douleur d’atroces banderilles.

Le portier lui remit une dépêche. Les nouvelles étaient excellentes : « François..., Marie..., syllabes lointaines! »

Suzanne, pour dîner, changea de robe ; comme il avait admiré sa ceinture, elle la garda sur sa jupe noire, piqua dans ses cheveux une fleur du même rouge. « Un Velasquez, » dit-il en souriant.

Il avait envie de pleurer. Séparé d’elle par la petite table couverte de beaux fruits dorés, il lui semblait que cette distance existerait toujours entre eux :

« A un autre ces seins palpitants dont s’enorgueillit la dentelle. A un autre ces bi’as souples dont la lumière est amoureuse; à un autre ce cou de colombe gonflé par toutes les émotions... Ah, désespoir de la vieillesse! Les ailes grises palpitent autour de moi. Je mourrai semblable au taureau, percé par cet amour unique.

— Vous êtes muet, Guillaume, à quoi songezvous ?

— Vous le saurez peut-être. »

Ils allèrent au spectacle. On jouait Don Juan, de Zorrilla. Profonds décors, curieux costumes, paroles fermées pour eux, mais d’une sonorité si noble, gestes douloureux et tragiques : « Qu’avais-tu besoin de tant de femmes! songeait Harlon le soir dans son lit, incapable de s’endormir. Une seule t’aurait suffi, héros aux baisers inéluctables. L’heureux sommeil l’étreint là, dans la chambre à côté. Une seule t’aurait offert toutes les joies dans la coupe illicite, toutes, avivées par ce remords qui te fait prier ton poignard... Quant à l’autre qui vient rappeler les promesses, raidir les jambes mêlées et glacer la chanson, quel fantôme, sinon de toi-même, pris dans la lourde gangue à qui chaque année ajoute sa pierre, parlant par épitaphes et chaussé de sépulcres. »

11 remarqua que la même heure lui ramenait la même obsession. Gela débutait par un vertige de sons, de couleurs, de saveurs. Dans celte armée de sensations, une prenait de l’importance, bientôt dominatrice. Son empire touchait à Suzanne : un peu de son regard, où s’échangeaient l’amour et la haine, une bague à son petit doigt, la vive nuance de sa ceinture. Ensuite, une période de détails, dont quelques-uns plus mystérieux, obscènes et tout imprégnés d’angoisse. Par des phases tissées

de plaisir et de peine, cette angoisse que, grand donneur de titres, il qualifiait de mordorée et de changeante , atteignait à la jalousie, devenait un poignard planté au milieu du souvenir, une torture telle que Guillaume, en sueur, mordait son oreiller pour étouffer ses cris. La poésie se vengeait de l’analyse, inventait des tableaux incendiaires, d’une sagacité, d’une richesse bizarres. ELLE, aux bras d’hommes robustes dont les muscles saillaient et froissaient sa chair délicate. ELLE, pâmée par une i jouissance cruelle, les joues gonflées, les mains tremblantes, les pieds rigides. ELLE, horriblement souillée, comme morte, l’éclair d’une joie immonde filtrant sous les paupières bleuies. Et la fatigue, les mots sans suite, les balbutiements, et les reprises, et les soupirs... A ceci se mêlaient de vastes paysages, des landes, des clairières, des rochers, de blafards souffles de vent, des jets de lumière crue, l’ambiguïté de lueurs douteuses, puis des parfums lourds et tenaces et d’autres tournoyants, rapides, puis des gémissements, des sanglots étouffés, des figures grimaçantes, la fantasmagorie des cauchemars. Or ces nuées monstrueuses s’écartaient subitement et, sur un ciel crépusculaire, teinté de rose et de verdâtre, rayonnait le profil de Suzanne.

Il avait essayé de la quinine : résultat nul. De la morphine. Elle donnait à tout des teintes vagues,

éteignait le supplice, le délayait dans un engourdissement béat et provoquait les larmes, mais les réveils en étaient ignobles et les torpeurs brisantes. Il en vint à préférer la magie du poison moral à tout effet de poison physique : « C’est une crise. Je serai spectateur. » Il se mentait à lui-même. Tant de décors annonçaient l’acte.

« Suzanne bien-aimée, souffrez-vous du remords? »

Ils étaient assis devant la campagne brûlée et pelée, sous les rochers où se dresse Tolède. Une rousse atmosphère sauvage animait ce terrain antique, bosselé d’ossements et d’armures. Plus bas, le serpent du Tage. Des arbres rabougris fouillaient le sol de leurs bras minces. La pierre et la lumière continuaient leurs longues caresses. Après des siècles de tumulte et d’exploits, un immobile silence engourdissait les collines pareilles à des pommeaux de glaives rouillés.

Elle ne répondait point. Il répéta sa question :

« Souffrez-vous du remords? »

Le dangereux et charmant visage se tourna vers lui; quelque chose de hagard flottait dans les yeux verts :

« Je ne vous comprends pas, Guillaume. Tout être humain souffre du remords; nos corps sont-

ils semblables aux dures merveilles qui nous entourent? Mais jusqu’à présent mes actions furent peu criminelles.

— El vos pensées ? »

Elle hésita une seconde, cherchant le sens de l’interrogatoire. Enfin :

« J’aime ce qui est défendu, » soupira-t-elle de ce ton douloureux qui donnait tant de force à ses paroles. Elle continua, froissant de la main des herbes aromatiques dont le paysage était embaumé :

« Dans la cour du couvent, il y avait un puits. Il était interdit de s’en approcher, de s’appuyer à la margelle. J’en rêvais. Un jour je pus toucher cette pierre froide et polie où la corde, par le temps, avait mis une entaille. Je me penchai et j’entrevis... une quantité de figures étranges.

— Quelles figures, Suzanne?

— De vice et de rêve, cher précepteur... — Elle mit dans ces mots une ironie singulière. — Or, depuis que mon instruction se complète par vous et pour vous, il me semble que je revois le puits, son entonnoir humide, son abîme peuplé de fantômes. Les taureaux, les rues, Goya, Velasquez, vos phrases ambiguës, tout soulève en moi un monde redoutable... et que j’aime. — Elle sourit tendrement. — C’est vous le responsable. »

L’indécision le faisait souffrir : « Voulez-vous dire que je vous corromps?

— Grand Dieu, qu’allez- vous chercher là ? Au fait, c’est vrai peut-être. Vous avez donné des visages à bien des rôdeurs de ma cervelle. Ce que vous m’imposez, je ne l’oublie plus. Mais jouissons de ce calme jaune, des heures suspendues entre le soleil et le vieux pont... Grand savant, plus savant que de science, vous m’avez conquise, oh, complètement conquise. Je ne serais pas votre fille que j’eusse été votre maîtresse, — il tressaillit, — car vous êtes mon seul maître chéri. A votre bras, ces quelques jours, j’ai parcouru des contrées sublimes, non celles-là seulement où circule le Tage, d’autres plus secrètes, moins ruineuses. — Elle eut un joli geste d éparpillement, de fleurs qu’on égrène. — Les jours passent et chacun m’imprime. Le souvenir après le souvenir. La sensation douce et le cœur gonflé... Votre main dans la mienne. Votre pensée inquiète. La joie d’un monde neuf alentour... Oui, Guillaume, j’aime de passion, j’adore ce qui est défendu. »

Il murmura comme en songe : « Il y a une force dans la honte. »

Elle le jugea d’un regard si trouble qu’il en demeura interdit; la pitié, la crainte et l’orgueil luisaient dans ses prunelles ardentes. Il s’obstina :

« La honte entr’ouvre la nature. Elle est la compagne du remords et pour tous deux point de se crets. Si nous étions en état de honte, nous lirions ce

pays tragique, ce sol crevassé, fouillé, ocre et sang, tel qu’une âme de conquistador. Si nous étions en étal de honte, nous subirions toutes les empreintes, car elle sied à l’hypocrisie. Nous serions les mules qui passent là-bas, trotteuses grises dans la poussière blanche, leur conducteur au grand chapeau. Nous serions les sentiers eux-mêmes, où brillaient les casques des Maures et qui burent la vie de tant d’hommes. Suzanne, Suzanne, Suzanne, penchons-nous ensemble sur le puits... »

Il avait une main sur la jolie jambe, complètement égaré, à genoux, dressé contre elle dans une prière lascive. 11 se sentait irrésistible et brûlant, tel l’astre perpendiculaire dont les feux rongeaient la nature. Autour d’eux tournoyaient les roches, leur végétation rabougrie, le fleuve aux ondes étroites et les remparts dorés. En eux, sous leurs cuirasses, s’agitaient les noirs guerriers dont nous ignorons les figures, qui nous assaillent aux heures fatales. Us aperçurent les chemins infréquentés où courent les passions néfastes que l’homme n’osa point dénommer et qui, pour leurs âmes en folie, prolongeaient la route de Tolède...

A ce moment, le son d’une cloche rompit le charme ténébreux. Lourde, lente, implacable, elle imposait son rythme au paysage, semblait commander ce fauve chaos, ces siècles figés dans la pierre, l’eau immortelle et la ville suspendue.

Comme le bourdon irrité ne cessait pas, ils se détachèrent, s’apaisèrent, ainsi que deux barques qui s évitent au point d’un courant dangereux, et mornes, silencieux, courbés, guidés par cette voix terrible, ils marchaient vers la cathédrale.

Elle était déserte quand ils y entrèrent, mais toute peuplée de force sonore et la lumière s’y engageait par des entailles étroites et hautes, garnies de vitraux de couleur. Ce ruissellement de clarté bruyante tombait sur un immense autel, sur le retable en bois de mélèze, encombré de statues d une blancheur de spectres, en arrière sur un entassement de marbres, de bronzes, de volutes, de chapiteaux, de nuages et de rayons solaires. C’était là un mur enflammé, hérissé de trompettes et d’ailes, les trophées de l’armée des anges.

Et l’idée de la damnation traversa Guillaume et Suzanne. Mais ces impressions surabondantes, loin de les vaincre, les exaltaient.

Leurs pas devenaient solennels. Ils foulaient les tombes royales, de hautaines figures porteuses de sceptres : « Qu’ils doivent être à l’étroit, ces princes et ces infants, dit-elle, eux dont le nom emplissait le monde !

. . "Il

— A t étroit comme tous nos désirs que la dallé

aplanit si vite. » - r

Une porte basse s’ouvrit dans une chapelle latérale. Un à un, deux à deux, puis par groupes, furtifs, petonnants et tragiques, les habitants de la maison céleste franchissaient le lumineux espace qui de l’autel allait au maître-chœur. Leur démarche était étouffée, extraordinairement rapide et oblique, telle que de chats guettant des oiseaux. Les maigres, élastiques en leurs vêtements noirs, visages d’ascètes, jambes dessinées sous les soutanes, et quelques-uns ornés d’un capuchon pointu, d’autres de perruques à marteaux. Les gras, bedonnants, luisants, rubiconds, sinistres perroquets aux chairs tendues ou flasques, aux yeux injectés de bile, aux bouches minces à courbe d’hostie. Plusieurs portaient des costumes étranges, d’un rouge violent, des surplis compliqués, de vraies robes à traînes. Autour d’eux des enfants de chœur balançaient d’énormes encensoirs. Le bourdon reprenait son branle.

« Ce sont les grands inquisiteurs, murmura Harlon stupéfait, et ce sont aussi les taureaux. »

Comme il frôlait Suzanne, chacun de ces robustes prêtres lui lançait une œillade obscene. Dans les stalles armoriées et sculptées ils installèrent leur chasteté douteuse. Bientôt le chœur fut au complet, tels les chapitres de Goya, gorgés de luxure et de sentences cruelles, et d’énormes voix discordantes commencèrent à mugir du latin.

SUZANNE in

Elles semblaient, ces bouches vociférantes, exprimer des désirs sans nom, les rêves impossibles de têtes surchauffées malgré la tonsure où tout devait être érotique.

Et Guillaume, énervé par une fièvre incessante, crut remonter le cours des âges. Ils avaient péché, elle et lui, et l’église racontait leurs fautes. Que ces termes ardents et que ces timbres durs convenaient a la circonstance! Certes Dieu pardonnait à l’esprit, mais la chair serait torturée par ces gaillards habillés de bure, implacables vengeurs pour qui le feu est une volupté. . . Des prêtres, des prêtres, encore des prêtres, des diacres et des archidiacres,’ il en sortait de chaque cloison. Ils se hâtaient vers la confrérie. Ils couraient à leurs places de juges.

« Le père et la fille, le père et la fille, » chuchotaientils en passant près d’eux. C’était une ignominie grande et savourée par d’atroces regards...

« Us me font peur, » déclara Suzanne, comme si elle suivait sa vision.

Il haussa les épaules : « Ce sont les gardiens infernaux. Us punissent les choses défendues, ces choses que vous aimez, ma chère, qu’ils aiment aussi, comme tous les hommes. Admirez celui-là, tête de lion altéré et l’énorme bréviaire qu’il étreint, de sa main crasseuse. Et cet autre petit aux yeux en vrille ! Il eût rajouté des fagots. Ah, Liaurance, Liaurance, approuverais-tu ces féroces gardiens de

la morale et de la foi, ces trognes gonflées de vice

et de venin? »

Quel que fût le fil de ses images, elle savait toujours le saisir : « S’ils devinaient le fond de notre cœur, comme ils nous condamneraient, Guillaume.

— Moi, je suis à l’épreuve des flammes, » répliqua-t-il en souriant. Et vers la voûte, dans les rais du soleil, les oraisons sauvages montaient à grand fracas.

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