CHAPITRE IV
pt,;-V. . A .
Le train traversait l’Andalousie. Guillaume éveillé regardait Suzanne étendue en face de lui et Suzanne feignait de dormir, mais elle guettait son compagnon par le piège étroit des paupières. Elle le sentait au bord du puits, penché sur la margelle, épouvanté par les fantômes. Elle devinait que son désir luttait sans cesse avec son scrupule, que tous deux s’aiguisaient l’un par l’autre, et qu’une impulsion décisive était nécessaire. Longtemps elle chercha le moyen, aujourd’hui elle l’avait trouvé et, sûre de lui, n’attendait, plus que la circonstance. Le jour même de son arrivée, rue de Grenelle, elle avait, flairant l’avenir, lu son étrange destinée dans les yeux indécis et troubles de son père. D’abord une fantaisie, une débauche d’imagination. Ensuite une vraie tendresse, elle-même prise à ses ruses, la
volupté s’éveillant par la feinte. Puis, que d’adresse et que d’insomnies ! Maintenant, tous obstacles levés, un seul restait, le plus terrible, cette conscience bourrelée, retorse du savant. Mais, guidée par l’instinct, elle, Suzanne, l’intrépide, espérait ardemment la victoire. Et dans son inconscience sacrilège, par une vieille habitude de couvent, elle priait Dieu de la lui accorder.
Harlon ne vivait plus sur la terre. Cette passion irrésistible et néfaste, telle qu’une main de bourreau, le désorganisait lentement; elle utilisait tout, les ressources infinies de l’intelligence, les derniers domaines de l’esprit et ceux plus raffinés du cœur, l’orgueil, la vaillance, le dégoût de la mort. Elle s’insinuait dans cette trame secrète de l’individu où ne pénètre pas l’analyse, mais où se forment nos tourments comme le givre sur les vitres. Pour trouver des analogies avec sa sensibilité actuelle, le malheureux devait remonter jusqu’à son enfance, à ces sources de vie qui jaillissent libres et fraîches, dans la lumière des j^remiers actes :
« 0 triste fontaine souillée, je te croyais une seconde jeunesse. » Il s’était créé un autre langage intérieur, bien plus flottant, bien plus poétique. La force maudite de l’amour secouait son verbe comme sa chair, car le verbe et la chair ont entre eux des raisons profondes : « Le mot n’est qu’un frisson figé. Chaque terme devient pour moi vivace, s’é-
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claire aux regards de Suzanne. Ouvrez-vous, ouvrezvous, fenêtres maléficieuses de cette douce maison animée ! Paraissez, prunelles si petites qui cependant enferment le monde, où je mire ma métamorphose. Quelles planètes sont aussi tentantes! »
Comme touches par 1 invocation, les yeux parurent radieux et clairs, et Suzanne s’étira : « J’ai adorablement dormi ! Dieu, que c’est beau ! Mais nous rêvons ! »
Une aube d’un vert presque douloureux, et comme en genèse de poisons baignait la campagne andalouse. Les aloes et les cactus, guerriers grisâtres aux pointes d’acier, se succédaient régulièrement. Peu à peu cela devint irisé, moins déchirant, moins cruel. Le soleil était en travail. Il apparut d’un coup. Son solennel triomphe, proclamé par des bandes de pourpre, fendeuses de brumes, un jet de flèches d’or, une vibration universelle, réveilla ses sœurs les oranges. Innombrables, serrées, en fourmillement de regards rouges, elles répétaient la bonne nouvelle qui, chaque jour, aux choses et aux êtres, annonce que la vie continue.
« C est beau, Guillaume, c’est beau, » répétait Suzanne ravie. Elle se pencha vers lui, murmura :
« Je vous aime, » d’une manière ambiguë et si conforme à l’heure. Elle remarqua que ses mains tremblaient.
« Vous avez froid ?... »
Il fit non de la tête. Il comparait les deux réveils, celui de l’astre et celui de la vierge aux lèvres humides, à la caresse émue. Des larmes apparurent au bord de ses paupières.
« Vous pleurez?
— C’est de joie, ma chérie. Nous entrons dans votre demeure. Vois les plaines et les orangers. — Il la tutoyait pour la première fois. — Vois ce vieux domaine enchanté où sont les plus nobles fruits et les eaux les plus fraîches ; vois les cimes légères des montagnes. Tout cela est à toi, digne de ta vue et de tes songes. Tu m’aimes..., moi, je t’adore. Ton souffle, qui prolonge le mien, n’a point son pareil sur la terre et ton premier baiser m’a rendu fou. »
Elle n’avait plus envie de mentir, car, de sa double nature, la face sincère se tournait vers Tétrange. Elle baissa le visage et garda le silence, n’offensa point la destinée qui réclame des attitudes humbles. Et lui, soulageant son désordre, se mit à pleurer sans contrainte. Il fut le nageur éperdu qui a lutté jusqu’en vue des côtes, qu’en traînent les sirènes harmonieuses, le soldat sur le dos qui revoit la chaumière fleurie, les visages de ses vieux tracés dans les étoiles et caresse son arme inutile. Il fut le poète inachevé que tourmente un torrent d’images, en agonie sur son trésor, l’enfant
que la gloire appelait, et l’irréalisé et l’irréalisable. Il lut l’arbre sous la bourrasque, l’oiseau de l’arbre, la plume de l’aile... Or, quand il revint à lui-même, après ces passages fulgurants, il retrouva son angoisse immobile.
Cordoue se montra, comme dans une pierre précieuse. De la gare à l’hôtel, et par les fenêtres embuées de la voiture ils distinguèrent de singuliers jardins, des aspects orientaux, une végétation extraordinaire. De la terrasse commune à leurs deux chambres ils dominaient une rue étroite, aux pavés pointus, bordée de maisons roses et bleues, déserte à cette heure matinale, où sonnaient les pas de petites mules nerveuses.
Parun accord tacite, ils affectaient d’êtretoutau dehors. Il lui parla de l’antiquité, des philosophes jouisseurs nés dans cette ville somptueuse et qui prêchaient les mœurs austères, des poètes redondants, de ces Romains à faces larges de héros prudhommesques, faiseurs de sentences et conquérants du globe. Il lui conta l’invasion sarrasine,
1 histoire d Abder-Rhaman et de sa favorite, des admirables palais détruits, de la mosquée changée en cathédrale... et au milieu de son récit: « Allons-y maintenant. Il n’y a personne. Nous aurons plus sûrement la secousse. »
Elle obéit, et, comme il la précédait dans l’escalier, il n’aperçut point son sourire.
Ils se laissèrent errer au hasard des ruelles caillouteuses, des carrefours tortueux, du pâle labyrinthe de Cordoue. Ces nuances si tendres, les patios clairs, les jets d’eau entourés de fleurs, les vieilles demeures armoriées, les oranges dépassant les murs, la trace des siècles sur les pierres, tout les émut prodigieusement. La candide cité avait recouvert de teintes douces les massacres, les guerriers et les sages. Gracieuse femme, aimée par tant de peuples et de rois, elle ne garda de leurs baisers qu’un peu de rose au creux des joues et, livrée à tous, ne se flétrit point. Et Guillaume la mêlait à Suzanne, la trouvait « couleur de ses yeux », d’une splendeur indéfinissable, d’un mystère bordé de sourires. Elle convenait si bien à la débauche qu’il sentait ses scrupules éteints, noyés par ces histoires tragiques.
Ils découvrirent enfin le patio fameux des oranges que domine la tour d’Àlminar, le traversèrent vite et pénétrèrent dans la mosquée. Jusqu’alors ils marchaient disjoints, mais là Suzanne lui prit le bras, toute tressaillante : « C’est une forêt! » s’écria-t-elle.
La futaie de piliers, jaspe, marbre et porphyre,
s’étendait à perte de vue, et jusqu’à satisfaire les âmes les plus complexes. C’était le vertige du régulier, la joie de l’infini par un entre-croisement d allées droites ; ces arbres grandioses au tronc lustré, ce sol poli par les genoux humains, ces mosaïques et ces arabesques semblaient une énigme élégante, au sens à jamais perdu, comme la germination d’une pensée riche, touffue, demi-obscure, car la lumière n’arrivait en çe lieu qu’avec des précautions extrêmes, une sorte de peur des surfaces glissantes.
Guillaume et Suzanne évitèrent la sotte cathédrale qui souille le centre de cette merveille et s égarèrent parmi les colonnes. Leur étonnement n’était pas assez grand pour dissiper la conscience, mais il la morcelait, l’atténuait en une fièvre demiartistique et demi-voluptueuse dont les détours s’enchevêtraient à ceux du sanctuaire, sans horizons ni limites possibles.
« Comme ce pays de marbre, ma Suzanne, vous exprimez l’immensité.
Mais je n’ai pas de culte.
— Si, vous en avez un, un terrible et discret. —
Il s enhardit d’une manière étrange. Sa parole le faisait souffrir. — Un que le prêtre s’avouerait à peine... et qu’il doit avouer cependant... »
Les piliers tournoyèrent. Les regards de Suzanne ui furent aussi nombreux que ces témoins rigides,
aussi indéchiffrables que tous les signes d’azur et d’or. Ils se trouvaient devant une crypte circulaire, à coupole constellée, à dentelle de bois et de grillages, à tapis de paillettes scintillantes.
« El adoratorio, gémit une hideuse pauvresse, dirigeant vers eux sa main sans doigts.
— Le « Mihrab », le « saint des saints! » C’était là l’endroit nécessaire. Il allait soulever le dernier voile. Suzanne le prévint :
«Guillaume...-, je veux me confesser... Non..., moi d’abord... et pas ici... pas ici. »
Il obéit docilement à l’impulsion nerveuse de son bras. Elle l’entraîna hors du temple dont les colonnes, ainsi que dans les cauchemars, se dédoublaient à mesure, se faisaient erreur inextricable, angoisse onctueuse et terreur colorée. Ils avaient envie de courir; la multiplicité de la vie, son secret, son hasard et sa richesse rapide les saisissaient parmi ces tiges sveltes, polychromes, ces voûtes d’étoiles, ces nefs ajourées, la superposition des croyances. Leur mutisme et celui de la mosquée jouissaient du même prestige, touchaient aux mêmes origines. Ces taillis brillants et néfastes fraternisaient où rôdent les prières et les désirs.
Ils découvrirent enfin le jour. Dans le patio, sur un banc de marbre rongé, ils s’assirent, tandis que la lumière dansait autour d’eux. Suzanne, essoufflée, porta la main à son cœur. Il y joignit la sienne
SUZANNE m
en silence. Il sentit ces battements pressés, cette hâte intime et rythmique. Alors elle commença de parler d une manière brève, entrecoupée, comme si elle fauchait des hésitations, et les premiers mots le surprirent, l’arrachant au rêve ému que traversèrent encore des silhouettes d’orangers, de palmiers, un jet d’eau, une graqde muraille claire :
« Je vous ai menti, toujours menti, dès le premier jour, dès mon entrée dans votre maison. Je ne suis point votre fille.
— Oh!...
— Ne m’interrompez pas. — Elle s’arma d’un air obstiné, presque farouche. Une ride subite raya son front pur. — Je ne suis point votre fille... Ah..., votre fille..., je l’ai connue. Elle était mon amie, au couvent. Elle s’appelait Lucie, comme sa mère..., pas Suzanne... Suzanne, c’est mon nom... Lucie Robert... Elle était pâle, plus maigre que moi, très douce, de jolies mains, des cheveux blonds... Nous ne nous quittions jamais. Elle pleurait quand je pleurais. Elle toussait beaucoup... Elle crachait le sang... Elle m’avait conté son histoire... Elle la ressassait... Puis, elle devint tout à fait malade... Les lettres de sa mère, la bague et le billet, elle me les donna à son lit de mort... Une idee bizarre... Elle voulait que je prisse son rôle. »
Et Suzanne s’arrêta une seconde, respira profondément. Guillaume parut de roc, et sans trouble
visible. Toutefois, les muscles de son visage avaient de courts tressaillements, qui faisaient danser sa moustache. Les flammes noires de ses regards fixaient le sol.
Elle reprit : « C’est mal, ce que j’ai fait là. C’est affreusement mal. Je vous ai trompé. J’ai abusé de votre confiance... »
Elle semblait réciter une leçon. Elle le surveillait, mais ne pouvait rien lire sur cette figure close et glacée. Elle s’interrompit de nouveau, à bout de force. 11 eut pitié d’elle : « Pourquoi cette comédie?
— Ce n’est pas une comédie. C’est la vérité, je le jure.
— Quelle vérité? Celle d’aujourd’hui ou celle de demain ?
— Vous êtes cruel... Je ne suis point votre fdle. »
Il lui saisit les poignets, les serra terriblement, et les yeux dans ses yeux : « Tu mens encore. Tu ressembles à Lucie Robert. »
Elle répondit avec tant d’assurance: « C’est ce qui facilitait la ruse, » qu’il la considéra, surpris, autant de son calme que du déplacement sentimental qui s’opérait en lui. Il crut qu’elle lui devenait indifférente, que sa passion s’éteignait d’un coup ; son « vieil homme » lui parut sinistre. Il examinait comme une terre inconnue, d’où se retirait la lumière, cette figure tant désirée, mêlée à tant de
rêves. Elle comprit et eut peur : « Il va me détester. » Elle renoua la chaîne brûlante : « Vous devez me pardonner. J’ai menti... par désir du luxe, d’une existence heureuse et riche... Aujourd’hui, j’avoue... parce que je vous aime. »
Ce n’était plus l’intonation douteuse du matin. C était l’effort suprême d’une âme brisée. Elle s’approcha de lui. La courbe de son corps, l’égarement de ses traits, son ardeur douloureuse et tendre, la supplication des prunelles dorées ramenèrent Harlon à l’amour. Une immense joie l’envahit, aussi désordonnée, aussi folle que sa détresse récente : « Je te crois, je te crois. Tu es bonne. »
Toutes barrières levées, libre enfin et fougueux, il se penchait vers ses lèvres rouges. Elle le maintint, lui rappela l’endroit et l’heure, et il demeurait frémissant à côté d’elle, pressant ses doigts, gémissant des mots sans suite, gonflé de vie. Et voilà que, sinistre et prompt, derrière le masque transparent de Suzanne s’ébaucha l’infernal sourire. Le savant poussa un cri de rage. Le soupçon entrait dans son cœur...
Il l’avait ramenée à l’hôtel et la questionnait méthodiquement. Elle avait réponse à tout, ne se troublait pas, prévenait ses moindres objections, et
plus l’interrogatoire la pressait, plus son accent était sincère, plus il devenait difficile de douter de son récit, d’ailleurs vraisemblable et bien d’accord avec sa nature imprévue, dissimulée; mais Guillaume ne se rassasiait pas d’arguments : « L’âge, la taille, les manières de cette amie. Ce qu’elle racontait de sa mère. Les visites de cette mère. La mort de cette mère. Le suicide du père adoptif. » Sa terrible mémoire et sa précision n’embarrassaient point la jeune fille. Mais lorsque, presque convaincu et désireux toujours de l’être davantage, il lui demandait : « Alors, qui êtes-vous? » elle restait muette ou murmurait : « Que vous importe? Vous le saurez... plus tard, » et ce nouveau mystère l’irrita.
Cette irritation ne fit que s’accroître pendant le repas, car il fallut bien déjeuner, pendant la promenade en voiture qui suivit. Ils franchissaient des plaines splendides, bordées d’oliviers et de cactus, des petits bois embaumés d’oranges. Il ne cessait de la harceler, cherchait à la confondre, à la dérouter dans ses souvenirs. Elle ne se fâchait point, reprenait les détails un à un, les coordonnait, les rectifiait, suivait patiemment sa logique méfiante et fiévreuse.
« Comment n’ètes-vous pas venue plus tôt?
— Je suis venue dès la mort de Lucie. Huit jours après.
Au faubourg du Temple, vous avez reconnu la maison.
— Il fallait bien en reconnaître une.
D’où naissent les analogies qui m’ont tout de suite frappé entre vous et cette Lucie. . . , pas la vôtre, la mienne? Comment se fait-il qu’en vous voyant pour la première fois, sur le seuil de mon cabinet, j’ai frémi de la tête aux pieds? Aujourd’hui encore, dans votre tempérament, dans vos habitudes, dans vos gestes, je retrouve des lambeaux, non seulement d’elle, mais de moi.
Illusion, fantasmagorie... Vous vous imaginez ces choses.
— Mais, répondez..., réponds. Tu vois bien que je souffre.
— Et moi, croyez-vous que je ne souffre pas? »
Elle mit tant de dignité dans cette réplique qu’il devint honteux de lui-même. Et pour elle et pour lui, il était à bout de tortures. Il se tut, cessa de la regarder et reprit lentement et dans l’ordre toutes les preuves pour et toutes les preuves contre. Elle, cependant, l’observait avec une pitié infinie et quelque orgueil. Cela se passait comme elle l’avait prévu...
Le soir, à l’hôtel, quand il lui souhaita la bonne nuit d’une façon presque cérémonieuse, elle demeura stupéfaite. Il ajouta froidement : « Vous m’avez enfin persuadé. C’est un changement extraordinaire. Je vais réfléchir. Vous saurez mes résolutions. »
Des résolutions! Il était bien incapable d’en prendre. A peine seul, il se mit à marcher de long en large, selon son habitude, énumérant avec un soin extrême les événements moraux de la journée. Il superposait les visages divers de Suzanne et ses paroles contradictoires, cherchait les points douteux, pesait les circonstances. Jamais il n’avait connu un abandon aussi complet de son intelligence, une pareille dislocation de ses hautes facultés. Son inquiétude lui prouvait son amour, mais cet amour diminuait par l’hypothèse favorable, la non-parenté de Suzanne. Il voulait croire et ne point croire. Ainsi qu’il arrive dans la tension extrême de l’esprit, son énergie trop stimulée s’affaissait, refusait le service. Il eut recours au souvenir, comme si le souvenir soulageait la conscience. II revécut des heures délicieuses, les accès de joie que provoquent un mouvement, une pression de main, une parole. Il fut traversé par une foule d’odeurs, de paysages, de profils de Suzanne, d’attitudes de Suzanne. Il revêtit de vieilles émotions, des troubles obscurs, des cos-
tutnes contrastés. Tellement qu’il s écarta du sujet, s’exalta sur lui-même, sa jeunesse disparue, ses succès scientifiques. Il oscillait du plaisix a la peine avec une rapidité fatigante. Sa douleur lui semblait un rêve, une figure peinte, quelque chose d’aérien. Puis elle rentrait en lui avec effraction.
«Celte enfant merveilleuse que j’ai accueillie chez
moi, imposée à ma femme, façonnée à la vie intellectuelle et qui me tient dans ses mains légères, est-elle ou n’est-elle point démon sang? Son récit est bien fait, semble conforme au vrai, mais elle est si menteuse. A-t-elle flaire la lutte de ma conscience et veut-elle?... veut-elle ?... Sa faculté d hypocrisie lui permet tous les rôles. Ainsi j’ai deviné des maladies naissantes, compris des caractères qui s’ignoraient eux-mêmes et, quand il s’agît de moi, de plus que moi, d’Elle, mes regards se brouillent, ma raison tremble, je trébuche et tâtonne comme un paralytique. Ah, cruelle, cruelle fille, ne serais-tu pas ma fille par celte torture même que tu m’imposes, par celte vapeur malsaine qui t’environne..., car je charrie le tourment, je déchaîne des forces maudites.
« El pourtant j’ai frôlé des femmes, j’en ai désiré, j’en ai possédé. Aucune, même Lucie Robert, n’avait touché la corde profonde, celle qui rend le son dont on meurt. Aucune ne s’était glissée dans
les derniers refuges de mon être, tellement que les raisons abstraites me semblent vêtues de chair et parlantes. Il fallait donc que celle-ci me tînt par d’autres puissances...
« Quand elle m’a conté l’histoire..., son aveu..., pourquoi cette sécheresse subite? J’aurais dû bondir de bonheur. Qu’il m’a paru terne, le patio ! Flétries, les oranges. Rapetissé, le ciel. O détours compliqués du vice! Indébrouillables routes où l’instinct seul chemine d’un pas sûr...
« Et si je la croyais, simplement. Me voici à côté d’une étrangère..., étrangère et liée à ma vie par des liens innombrables. Et chaque heure tisse..., la trame augmente... Rien ne nous séparera plus. »
Il continuait d’entasser, de détruire ces frêles arguments. Un roulement de tonnerre l’interrompit : « De l’orage... en décembre. Oû suis-je?... L’Espagne... Cordoue... Que je souffre ! »
Une voix l’appelait : « Guillaume ! — - C’est elle... — Guillaume ! Guillaume ! » D’un bond il fut dans sa chambre.
La veilleuse éclairait doucement les draps, un pan de mur et la jeune fille. Elle était assise au milieu de son lit dans le plus délicieux désordre; ses beaux cheveux en nappe inondant les épaules, la chemise ouverte sur le haut des seins. Elle haletait : « Ah, Guillaume, quel affreux cauchemar et ce fracas! » Elle se couvrit le visage de ses petites mains
moites de frayeur. Il les prit, les caressa, très troublé, debout près d’elle, songeant aux rêves de Lucie Robert. Gomme il la questionnait : « Voilà... Celait une ville..., une ville... Gordoue ce matin. Nous marchions par les rues... et je sentais que vous ne m aimiez pas. \ous me parliez pourtant, mais d’une voix dure, si différente. »
Elle appuya sa joue contre ses doigts tremblants. Elle était brûlante. Il n’osa point se dégager. Une brève lueur envahit la pièce, tandis qu’un épouvantable vacarme secouait les fenêtres. L’orage se déchaînait. Harlon, le temps de l’éclair, aperçut 1 adorable ligure blême, les yeux fauves, la bouche entr’ ouverte. Une force mystérieuse le poussait, le penchait, et ses doigts égarés rencontrèrent un peu de la chair ardente...
« Ah, bien-aimé, que je t’ai voulu, que je t’ai désiré! Que d’heures avant cette heure, que de souffrances! Serre-moi... plus contre moi... L’un dans l’autre... et toujours.
Toujours, hélas, ma chérie. Dis-moi, Suzanne, dis-moi, jure-moi que tu n’es pas...
~ Par ton corps, je le jure. Cesse de craindre. Goûte mes baisers. Grands dieux, le ciel s’irrite. Écoutons la tempête.
— Ah..., en moi et en toi, la tempête ! Si frêles..., si douloureux !
— Ne me brise pas... Je t’aime. Comme tu as hésité ! Méchant...
— Je croyais...
— Et qu’importe! Nous nous aimions... Quel bruit!... La foudre est tombée... Si elle nous châ^ tiait!
— Que veux-tu dire ? M’as-tu menti?...
— Non, non, ne te désole pas. Je te presse contre ma poitrine. Me voici à toi tout entière. Ah, le secret...
— Quel secret? Que vas-tu m’apprendre?
— Tu es le premier. Tu seras le seul. Voilà ce que je veux t’apprendre. Oui, si tu n’avais pas osé, j’aurais inventé un amant, j’aurais...
— Tu fais le signe de croix ?
— J’ai peur... Dans l’illumination, je t’ai vu, mon père, tout entier. Que tu es beau !
Ton père !
— J’oubliais. Comme tu es beau ! Aucun ne m’a eue. Aucun ne m’aura. Je resterai ta chose, ta Suzanne. Meurtris-moi, ravage-moi. Situ me tuais, je serais heureuse... Tu te dérobes.
— Je t’égorgerai si tu m’as trompé.
— Oh, la grande, la sauvage nuit! Ce n’est pas cela que j’imaginais. Une campagne, mon taureau et mon roi, une campagne ainsi qu’à Tolède. Nous
aurions vu tourner les ruines. Tu n’étais pas loin du péché... La terrible cloche... Car c’est un péché, n’est-ce pas, presque un crime?...
— Quoi donc?
— Ce que tu redoutes... et ce qui n’est pas... Mais, si c’était, Guillaume, tu m’aimerais davantage.
— Tais-toi.
Tes baisers me ferment la bouche. Tu te
rappelles le puits... Quand je t’ai raconté... Je vois les mêmes figures... Un éclair encore... un... deux... trois... Un voeu. Le temps d’un vœu. T’appartenir et jusqu’à notre mort. Parle-moi de la mort, Guillaume.
— Tu es folle.
— Parle-moi de la mort. Nous faisons la même œuvre qu’elle... Tu me déchirés. Je taime... »
Dès que le petit jour jeta ses lueurs louches dans la chambre, ils se levèrent, transis de honte. Ils ouvrirent la fenêtre grande. La rafale les chassa du balcon. Guillaume se rappelait son premier songe, à Paris, et la concordance le frappa. La pluie ruisselait dans la rue rose. Sur les toits, les cailloux pointus, sur tout ce passé noble et fier elle tombait infatigable, drue, telle que le tissu d’une étoffe grise, et cet humide réseau serré déliait Cordoue
de son mystère, détrempait l’héroïsme, affadissait les choses et les êtres.
Ils s’étaient vêtus à la hâte et ils se tenaient les mains machinalement, mais rien de l’un ne passait plus vers l’autre. Guillaume songeait à cette nuit « sauvage », comme elle disait, à ces jouissances de cauchemar, à ces paroles ambiguës, menaçantes. Trois fois, Suzanne l’avait appelé « mon père ». Trois fois elle s’était reprise., mais à la lueur de la veilleuse il voyait son mauvais sourire. Il n’osait plus l’interroger. Elle n’osait plus le regarder. Muets, tels que des condamnés, les doigts joints leur semblant une chaîne, ils penchaient la tête sous le destin.
Elle rompit la première le silence, tandis que de larges gouttes s’écrasaient sur la terrasse luisante : « Comme nos pensées s’accompagnent, lorsque nous nous taisons;... j’en suislaforme survotre figure. »
Depuis plusieurs minutes il s’efforçait de chasser cette remarque, car elle ravivait son angoisse. Elle continua :
« Ne vous effrayez pas. Cela arrive lorsque Ton s’aime. Il n’est pas besoin d’être... Mais m’aimezvous encore? Je vous sens de pierre contre moi. »
Elle eut cette expression qui parut atroce: « C’est une mine de réveil. » Des flammes luxurieuses dansaient dans ses yeux limpides, aux paupières gonflées et noircies.
Il se taisait toujours. Il observait avec terreur une petite tache sanglante à la lèvre de Suzanne : « Celte tache existait-elle, hier? Je ne l’avais pas aperçue.» Elle le devina: « C’est votre marque, Guillaume... Ineffaçable. Et tenez. »
Elle dégrafa prestement son peignoir, lui montra vers le haut de l’épaule une empreinte qui le fit pâlir. Elle murmura : « Les traces de la passion ! Comme on les regrette... le lendemain. »
) ”e cherchait plus à le rassurer. Et, comme il s’écartait d’elle, elle dit tristement : « Tu me hais. J’en étais bien sûre. Mais tu te hais autant que moi. Puis, sans transition : — Ah, mon pauvre, mon
pauvre Guillaume, c’est la plus belle heure de ta vie. »
Il la regarda fixement: « Si je me tuais, là, devant toi, Suzanne, aurais-tu un mouvement de pitié ? »
Elle ne répondit point, haüssa douloureusement les épaules, assura d’un geste mélancolique l’édifice instable de ses cheveux : « C’est ainsi... C’est ainsi... »
Chacune de ses paroles l’inquiétait et il se demandait fiévreusement quel horrible aveu sortirait de ses lèvres blessées, ces lèvres sacrilèges, infâmes et si chères où il avait bu la mort et la vie!
Elle répéta une troisième fois : « C’est ainsi; » puis, relevant les souples manches de son peignoir,
elle l’enlaça de ses beaux bras nus. Il ne se défendait point, et sur cette peau douce comme un fruit il jetait des baisers rapides, décidé à tout, repris par le charme invincible.
Pendant deux semaines la pluie tomba sur Cordoue. Ils restaient à l’hôtel, dans ces pièces grises et laides d’où ils auraient voulu s’enfuir, mais une force mystérieuse les retint. Chaque soir, Guillaume entrait chez Suzanne. Chaque matinée les trouvait moroses. Leurs baisers avaient un goût âpre et tragique. Il ne l’interrogeait plus; ses yeux exprimaient assez sa perpétuelle inquiétude et rien ne pouvait le rassurer. Entre elle et lui les heures passaient, les effleurant à peine, chacune avec un visage trouble mêlé de mort et de défendu. Il leur arrivait de pleurer étroitement embrassés, perdus pour la journée entière dans un rêve de passion et de tristesse qu’accompagnait le tintement perpétuel sur les vitres. Les gouttes se rejoignaient, petit chemin contre petit chemin, et certaines demeuraient suspendues, immobiles dans leur forme globulaire. Ils n’interrompaient leurs longues et douloureuses caresses que pour de brefs dialogues qui leur prouvaient, par le parallélisme,
combien ils étaient l’un à l’autre. Ils se faisaient servir les repas dans leurs chambres. Un vrai supplice pour lui, l’envoi de télégrammes renseignant sur leurs santés Marie et Liaurance. Au moins il évitait ainsi de répondre aux lettres qui s’empilaient intactes, tant le monde extérieur leur devenait indifférent.
Comme elle lui disait : « Quelle attitude dorénavant allons-nous prendre vis-à-vis d’eux? Faudra-t-il les laisser dans l’illusion que je suis ta tille?
— Certes, répliqua-t-il. Nous vois-tu révélant ton mensonge? Et comment l’expliquer? Imagines-tu la surprise de ma femme, la colère de Liaurance? Non,' non, gardons notre secret. Soyons prudents, Suzanne. »
Elle se plut à lui faire le tableau de l’affreuse existence qui les attendait au retour. Séparés, forcés de se cacher sans cesse, de dissimuler, de feindre l’indifférence : « Moi, j’aime l’hypocrisie, car elle donne du prix à l’amour, Mais toi, Guillaume, tu détestes la ruse. Que deviendrastu? »
Elle eut soin d’être toujours belle. Elle piquait des fleurs dans ses cheveux, à l’espagnole, ou bien elle les libérait dans leur splendeur, et, lorsqu’elle devinait la crise, car l’angoisse prit un rythme
chez lui, elle l’enveloppait des lourdes tresses parfumées, cage soyeuse où il perdait délicieusement la mémoire : « Ah, fou, fou de gâter ainsi le bonheur! Tu m’aimes, je t’aime, et ce qui te déroute n’est que le reste d’une illusion. Que crainstu? Mes baisers t’empoisonnent-ils? Quand te verrai-je sans terreur vaine, rayonnant, comme jadis, lorsque tu désirais Suzanne? ,
— C’est étrange, divine créature, chérie amère et douce dont j’ignore le vrai nom, c’est étrange. J’ai des remords. Et pourtant je te crois. Je suis persuadé...
— Quels remords, quel motif? Tu m’as prise, tu en avais le droit. Est-ce Marie?...
— Oh, non, c’est vis-à-vis de moi et de toi que je souffre. A certaines heures, comme maintenant, me voilà tranquille et convaincu. Mais, tout à coup, un mot m’exaspère; un geste où je retrouve je ne sais quel souvenir engourdi...
— Ni mots, ni gestes, rien que nos bouches. Et le souvenir n’existe pas. Perds-toi, engloutis-toi dans mes cheveux. Parle, si cette folie le désolait encore. J’aime mieux tes reproches que ton silence. »
Ils changeaient de figure. Le miroir leur renvoyait des images d’eux-même affinées. L’égarement et l’angoisse détendirent les traits de Harlon. Le profil de Suzanne s’amincit et prit quelque
chose de perfide. La tache à la lèvre ne s’effacait point.
Guetteuse infatigable, l’intelligence du savant veillait. Elle ne disparut pas en ces heures de fièvre et de débauche, où la sueur de l’inquiétude se confondait avec l’autre, où les cris avaient tant de causes, ou la fatigue sortait de l’esprit et des corps, où ces âmes soupçonneuses se cherchaient sans s’atteindre Heures de volupté qu’aiguise le doute, de caresses achevées en morsures, de haine exaltée se glissant sous l’amour, remplacée par lui, à nouveau triomphante, déformée en mille sentiments pervers, rejointe en lame cuisante au cœur du plaisir. Vacillante, voltigeante, presque éteinte, l’intelligence se ranimait et brillait d’une petite flamme courte aiguë, implacable.
A sa lueur il assistait à la métamorphose de cette fille que, malgré ses efforts, il n’arrivait point a croire une étrangère. Au souffle de la volupté montait vers le cerveau de Suzanne un tourbillon de vapeurs grisantes, muées en toutes formes singulières. Certaines l’épouvantaient par leurs anaogies avec ses propres mirages, les facettes d’une imagination qu’il n’avait pu explorer complètement, tant elle était riche et tumultueuse. Elle se blottissait contre lui, racontait des histoires fantastiques
où dominaient les couleurs brillantes : un château en acier, gardé par des dragons aux écailles de diamant, des récits de massacre, des inventions obscènes qu’elle lui chuchotait à l’oreille avec un accent diabolique. Parfois un immense frémissement la saisissait entre ses bras. Elle claquait des dents, se raidissait, le suppliait ; il la sentait de feu et de glace. Après venaient des plaintes enfantines, une»torpeur maléficieuse qu’éclairaient les prunelles d’or. C’était là qu’elle trouvait des mots ambigus, des sous-entendus effilés, des regards d’une ironie lascive qui le suppliciaient à nouveau.
Un soir qu’elle l’avait tenaillé plus qu’à l’ordinaire, il s’oublia jusqu’à la frapper. Elle eut un cri de joie, et l’enfermant dans sa prison de chair : « Ah, si tu pouvais me tuer !
— Tu n’aimes donc pas la vie?
— Je l’aime jusqu’à la perdre en toi. Mon sang ruissellerait sur ton cœur. Tu comprendrais peutêtre...
— Quoi, que comprendrais-je?...
— La force incroyable du sang. Déjà, vois, tu t’effares... Je ne suispointta fille, mais tu es mon amant. Il te teindrait de signes indélébiles. Il a tracé sur la peau et le sol des lettres que les hommes n’ont jamais comprises. Je t’expliquerai,
moi, le sens caché de ces arabesques. Ainsi qu’à la mosquee, et le long des colonnes de marbré. Guillaume, pourquoi cette peur de l’inceste? Il y a un dieu dans 1 inceste. Toujours ton épouvante. Je ne suis point ta fdle. Si je l’étais, nos sangs cherchei aient à se rejoindre. Tu finirais par me massacrer. J imagine ce conte-ci pour toi. ..
— Assez, Suzanne, tu me martyrises.
— Un magicien, dont la fille était morte au loin, il 1 avait lu dans les étoiles, teignit de son propre sang une baguette et se mit en marche nuit et jour. Il arriva aux portes d’une ville blanche, environnée de cactus, et si vieille que les pierres de ses murs formaient comme des visages. Mais il ne reconnut point ces visages. Il tendit la baguette vers le soir, alors qu il ne reste dans l’air que le rouge parfum des oranges. Et par delà les tours il écouta un grand cri plaintif. C’était le sang qui répondait au sang, Guillaume. C’est ce cri-lâ que tu croyais entendre.»
Ils finirent par quitter Cordoue. Séville les accueillit par un bruit de guitares et les frissons des tambours de basque. Les fêtes de Noël commençaient.
Ce qui les entourait ne pénétrait en eux qu’avec
les couleurs de la passion, ces moires d’argent et de ténèbres qui se forment sur certains étangs. Ils agrandissaient le moindre spectacle et le rapportaient à leur destinée. Guillaume se taisait sur ses transes éternelles, mais tout lui devenait allusion. Il glissait à des enfantillages superstitieux : « Tant de mantilles rencontrées signifieront que je suis son père et qu’elle ment. Pour tant d’autres, elle aura dit vrai.» Dans les regards et dans lesgestes il croyait deviner du mépris. Il écoutait ces mille voix grinçantes qui nous assaillent aux heures douteuses, pareilles au frémissement nerveux des castagnettes.
Il se forgea un petit supplice au sein même de son grand supplice. Il se supposait incestueux, mais modifiait les circonstances et joignait le regret au remords. Au lieu de la brusquerie de Gordoue, c’était un long tâtonnement autour de la beauté défendue, des approches savantes, une dénudation minutieuse. L’hypocrisie surtout, l’hypocrisie des sens et de la caresse, l’hypocrisie du conseil approché, au crépuscule, lorsque l’âme s’engourdit, l’hypocrisie de la consolation, les mains hésitantes, les erreurs bienheureuses, les larmes utilisées. Il avait connu ces roueries par l’usage de la clientèle, les sveltes éplorées promptes à se dévêtir, et les feints désespoirs et les détresses langoureuses et les crises subtiles et les confiances imprévues :
SUZANNE m
« Docteur, je m’abandonne à vous. . . » Puis, comme il s énervait ainsi et se reprochait son impatience, une ennemie sournoise entrait en lui, la jalousie d’après l’acte, plus renseignée que celle d’avant, mieux armée, conquérante. En pleins transports il se trouvait saisi par une féroce image; la douleur remplaçait la joie. Le décor où se meuvent les voluptueux au moment de la possession changeait avec une promptitude satanique. Il donnait des noms à ces phases : Remords, jalousie. — Remords, soupçon, Regret, haine. — Douleur, regret... Mais connaître n’empêche pas de subir et plus il livrait à son intelligence de matériaux sensibles, plus sa sensibilité s’exaltait.
Us franchirent le pont de Triana, sous lequel glissent les ondes huileuses du Guadalquivir, ces eaux que l’hiver alourdit et qui s’évadent, sans rides ni zébrures, tant que les rives ont l’air de marcher. Le ciel montrait un profil de nuages noirs, un de soleil pâle et lavé. Beaucoup de gens passaient, des haillonneux surtout, rapiécés de couleurs éclatantes ; cela sentait l’huile et la vermine. Le sol était gras d’épluchures.
c Guillaume, j’aurais fait une comédienne admirable.
— Et un bourreau subtil.
— J’aime la brutalité... Toujours je crois que je joue un rôle. La vie tourbillonne autour de moi. Les passions, vois-tu, mon cher guide à travers la philosophie, les passions n’attaquent guère que la peau et ses dépendances. II reste un centre intact. Lorsque tu m’as le mieux enflammée et que ton visage se penche sur mon visage, je puis sortir de ma joie, te voir, nous voir... et nous juger.
— Comme tu deviens savante !
— A ton contact. Encore une de mes facultés. J’arrive chez toi. Je suis une demi-sotte. Oh, très rouée ; la petite pensionnaire qui revêt le masque d’une amie. Mais superficielle, mais bornée. Tu me touches. Je change. Je gagne sans cesse, je m’irise. Le monde s’aiguise pour mes yeux, pour mes oreilles, pour mes doigts. Tu me pénètres... et me voici aussi frémissante que mon maître, capable de suivre ses méandres... Tu n’étais pas mon père, mais tu m’as un peu enfantée. »
Des muletiers passaient, riant et chantant, avec leurs bêtes aux jambes fines qui secouaient des sonnailles. Elle les regarda distraite. « Donc tu m’as éveillée d’un coup. La vierge, le sommeil de la vierge que viennent seules troubler des lueurs rouges... et périodiques. L’univers s’est mis à fourmiller. Aurais-je vu ces mules auparavant, ces bateaux, ces voiles, ce fleuve fuyard, cette pouillerie? Aurais-je compris la variété de toutes ces choses, leur beauté
SUZANNE m
sans raison, instinctive, leur enchantement léger?. Quelle singulière déchirure que celle qui ouvre la vie, l’immense vie!... Et cette douleur... et ce cri... Comme tout cela est profond !...
« Tu m’as apporté la vie avec tes mains. Toutes les images de la vie, je les ai trouvées peintes sur tes yeux. La moiteur de ton corps a fécondé tous mes bourgeons. Voilà pourquoi je t’aime, Guillaume. »
Ils entrèrent dans une salle enfumée, pleine de jurons, de cris obscènes, au fond de laquelle dansaient les gitanes. Visages jaunes et creusés, yeux noirs, pommettes rougies, robes de couleurs crues et cruelles, elles tournoyaient en s’invectivant, se dandinaient d’une manière lascive, se ruaient s évitaient, s’arrêtaient dans un geste hardi, et leur caquetage ne cessait point, rythmé par les tambours e basque, les coups de talon, les castagnettes.
, (< Je les envie> s’écria Suzanne. Elles peuvent s exprimer librement. J’ai la taille aussi souple qu elles, mais mon langage est plus obscur. »
Elle parlait ainsi dans la pénombre; le mvstère était sur sa figure autant que sur son nom, autant que sur sa race, et Guillaume, réellement, eut peur
Ce sentiment dura plusieurs jours. Lorsqu’elle
se taisait, il tremblait. Dès qu’elle ouvrait la bouche, sa frayeur augmentait. Toute une soirée il la supplia de sortir du mensonge, la harcela tellement qu’elle en pleurait : « Ce que je t’ai dit est la vérité pure. Pourquoi me désoler ainsi? » Ensuite elle s’enferma dans un silence farouche, une immobilité de pierre, sa ride têtue barrant son front. Il l’eût tuée sans obtenir d’elle autre chose que l’affreux sourire.
A ces colères suivies de voluptueuses reprises, à ces malédictions, à ces soupirs, à ces causeries brèves et enflammées entre des baisers douloureux se mêlaient des rues de Séville, bruyantes et odorantes, des promenades, des tableaux, de la musique, plusieurs soirées enchanteresses. Et Guillaume remarqua vite que Suzanne n’aimait point la sécurité. Lorsqu’elle le trouvait trop confiant, trop calme, elle ravivait la blessure, touchait la plaie d’un doigt rapide. Il arriva ainsi que l’angoisse du çavant, stimulée, se répandit sur toutes les pensées, tout le domaine sensible et logique. Bien qu’il espérât n’avoir point péché, il vécut dans une gêne continue. Sa méfiance excessive et le sens du scrupule firent chez lui de si vifs progrès qu’il craignit de devenir fou. Et, par un affreux sortilège, ce scrupule le harcelait lorsqu’il était le plus près de Suzanne, quand il eût pu, sur cette chère
poitrine, goûter la joie extra-humaine. Il surveillait les inquiétantes prunelles, au ciel changeant, à l’énigme toujours flottante parmi des cercles verts et dorés. Elle s’étonnait qu’une question morale envahît un cerveau de cette envergure : « Et quand même j’eusse été ta fille ! Attaches-tu donc tant d’importance à des préjugés sociaux? Redoutes-tu, comme Liaurance, la colère céleste ? »
Cette vantardise provoquait sa rage. Il ne pouvait lui expliquer l’horreur, l’ignominie, la force néfaste qu’il trouvait dans ce mot : inceste. Ce qu’elle traitait de préjugé, c’était la seule grande loi terrestre : « Que la chair ne rencontre pas la chair dont elle-même est sortie. » A plusieurs reprises il essaya d’aborder le problème médicalement, comme si cette fausse froideur pouvait L’apaiser. Il n’y trouva qu’un regain d’inquiétude. Puis il est une science plus haute que toute science et qui n’a pas de nom. C’est celle qui s’attache à l’étude des images profondes et des formes sentimentales : « Je me suis courbé sur l’hérédité, comme les autres. J’ai épluché ma race. Si celle-ci est ta fille, me diraient mes confrères, elle a parmi tes proches des répondants moraux. Cet orgueil, cette barre dans la colère, elle les tient de son oncle, et ta mère lui donna cette voix à double goût, tendre et dure, dont tu ne te rassasies pas. Quelle sottise ! Aucun de ces signes n’est une certitude.
Que je préfère suivre son orgueil à travers ses paroles duveteuses, à travers ses gestes, le long de ses yeux, déceler comme il colore son langage, sa mimique et jusqu’à sa mine indécise, comme il arrête ses mouvements passionnés, les détourne vers l’égoïsme, ou la dessèche en un instant. »
Le jour de l’an les surprit à Séville. Il lui fit cadeau d’un grand châle d’un rouge éteint, encadré de broderies noires, et d’une curieuse bague ancienne, un diamant monté sur argent, taillé à peu près en forme de cœur.
« L’anneau de mariage, dit-elle en sautant de joie. Je ne le quitterai jamais plus, et, même après la mort, je veux qu’il orne mon os poussiéreux. »
Devant sa glace, debout et demi-nue, elle drapa le châle de toutes les manières sur son admirable corps rose et souple. Harlon, encore couché, la regardait. Elle riait et prenait des poses de danseuse. Il l’appela :
. Elle accourut, se pencha sur lui. Les bras glissants, les seins tièdes, le cou gonflé de tendresse lui versèrent une paix singulière.
« Que je voudrais enfin secouer ce soupçon qui m’empoisonne ! »
Elle l’enlaça plus étroitement encore, et de tout près, si bien qu’il respira son haleine parfu-
mée : « Guillaume, je ne serai plus méchante. Croismoi, je l’en prie, mon Guillaume; je ne suis point ta fille. »
Pourquoi ces paroles, si souvent répétées en vain, le persuadèrent-elles cette fois-là? Il l’ignorait lui-même, mais le flot de la certitude descendit délicieusement dans son cœur. Ses terreurs se déliaient. Sans doute ainsi, près de la mort, il se fait de grandes accalmies. Il compara cette fuite de la douleur à la disparition d’un vaisseau noir sous un ciel bas, pendant la tempête. Ce n’était point, comme pour la morphine, un éparpillement lent et gradué. Il écouta le navire maudit, chargé de hurlements et de blasphèmes, s’engloutir aux profondeurs de l’âmet et la fraîcheur de l’anneau sévillan sur son front lui parut pour beaucoup dans le prodige.
Les heures divines commencèrent. Comme quelqu’un qui a échappé à une catastrophe, Harlon se réveillait entre les bras de Suzanne, après des songes où toutes les parties de son corps et tous ses gestes étaient des guides. Il le retrouvait, ce corps, alangui par le repos, aussi tentateur qu’au moment du rêve. Et le supplice avait disparu. Il en distinguait péniblement la nuance lointaine et
déjà desséchée. Par des ruses infiniment délicates, il enlevait la jolie dormeuse à son seul rival, le sommeil, adorait cette grâce de jeune chatte qui s’étire et paresse, et flâne au milieu de l’amour, parmi les bâillements et les étreintes. Tant que ses yeux n étaient point ouverts, elle demeurait une cité mystérieuse, une énigme de satin et de velours blanc. Il écoutait le travail du cœur qui recevait la vie de tout ce beau domaine et la renvoyait jusqu’aux derniers confins, laborieux artisan privé de répit et qui, par trop de zèle, détruirait. Le jour enfin se levait dans les prunelles, après quelques tressaillements des paupières. Harlon baisait ces lueurs encore hésitantes, inhabiles aux premiers reflets du dehors; il espérait y découvrir l’image des pensées profondes, celles qui sont de la chambre intime, qu’altère le souffle du monde commun.
« Serre-moi fort, » murmurait Suzanne...
Elle balbutiait des phrases sans suite, dont il chérissait le désordre comme une preuve de son innocence. Elle revêtait le réel avec lenteur, d’exquises hésitations du sourire, une gaucherie de convalescente. Dans ces syllabes machinales le mot de « père » ne revenait plus, rien n’excitait plus ses soupçons. Puis une période moins chaste et d’une étrange conduite. Avec la volupté, l’hypocrisie envahissait cette nature faite de plusieurs natures, qui toutes récupéraient leurs formes,
s’embrouillaient sans heurt ni contraste dur. Tantôt une extrême retenue de langage, et tantôt une kyrielle de termes crus, une brutalité quelquefois terrible. Un lyrisme extravagant, pailleté, demigénial, demi-barbare, qui prenait pour matière les incidents de route, des gitanes, des toréadors, un tableau, puis, par des ondes concentriques, de plus en plus chaudes et violeütes, tourbillonnait en cascades cyniques dont l’éclaboussement la faisait rire. Et ce rire et son regard et son geste atteignaient à un paroxysme de lubricité tel qu’une courte folie, ses joues se zébraient de pourpre, ses pieds se tendaient, ses doigts tremblaient... La contagion saisissait Guillaume, d’abord observateur et gêné. Il partait avec elle pour ces terres inconnues où régnent les pouvoirs obscènes, racines de l’être et de l’univers par lesquelles monte la sève vitale. Ils saccageaient allègrement la pudeur, violaient toutes retraites physiques et morales, ne respectaient plus rien. Leurs os craquaient dans la tempête. Les eaux de la passion, l’écume et la sueur, se confondaient ainsi que les images, que les membres et que les soupirs. Us voyaient défiler les mêmes métalliques paysages, les mêmes effigies monstrueuses, ils subissaient les mêmes métamorphoses. Ils jouaient d’accord cette pièce redoutable aux actes serrés vers laquelle tendent tous les désirs, lis haletaient parmi les plus somptueux décors,
s’applaudissant eux-mêmes, aux confins de la douleur et de la joie, sous un ciel de feu, tandis que crépitent les étincelles. Ils nouaient ce nœud de chair fragile et indissoluble qui rattache la mort à la vie, répare incessamment la toile humaine, que le destin tranche et ne délie pas.
Ils sortaient de ce délire au son des guitares, et les cris de la foule qui déjà emplissait la place remplaçaient le tumulte de leurs corps lassés. Ils profitaient de cette brisure, de cet anéantissement adorable pour une tendresse assouvie et assoupie, coupée de chuchotements bienheureux, enfantins, de caresses innocentes et tâtonnantes. Elle avait l’air de supplier, de demander grâce, frêle créature sortant de muscles trop brutaux. Toutes les nuances de mélancolies se fondaient sur ses yeux noyés. Elle étendait les bras, donnait de l’air à sa peau humide et adhérente, à la plaine d’amour fraîchement arrosée. Ses cheveux devenaient son drap. Il s’écartait un peu, juste assez pour que le désir rentrât en lui par la distance. Elle le flattait d’une main légère, et il s’attendrissai t de sa propre vigueur épuisée par cette minutieuse chose féminine, et ranimée distraitement par elle.
Les jardins glacés de l’Alcazar devinrent leur refuge de prédilection. Dans ces alcôves au plancher de sable, au plafond de feuilles exotiques, dans ces salons d’immortelle verdure, au centre desquels jaillit un jet d’eau, ils échangèrent des propos entrecoupés, tels que des possessions verbales.
De l’heure et de la lumière, ils perdaient la notion. Ils savaient seulement que des palmes luisantes se tenaient immobiles autour d’eux, que des reflets jaunes et roses s’engourdissaient le long des vieilles pierres, qu’il courait dans l’air un peu de bise et que là-bas frissonnait Séville. Ils parlaient très bas, comme pour ne point déranger leur bonheur, ni l’égouttement du passé dans les vasques. Ils ne disaient que les mots essentiels, ceux que la passion colore et qui sont les jointures des lèvres séparées. Ils évitaient même de bouger, et, lorsque l’oiseau transparent du silence écartait ses ailes sur leurs têtes, ils échangeaient longuement des regards de plus en plus aigus et avides. Or ceux-ci ne se perdaient point. Ceux qui ne touchaient les amants couraient le long du domaine enchanté, se nichaient dans un petit mur, dans un tronc de palmier, dans l’écorce parfumée des oranges, retrouvaient là des regards de sultanes, de fiers Sarrasins, d’Espagnols, de haine et d’amour; puis furtifs, tacites, mystérieux, ils tissaient l’éternelle
tapisserie des signes et des présages que nous sentons flotter autour de nous, dans les endroits chargés d’histoire.
Le climat de l’Andalousie, frais et tiède par alternatives, accompagna merveilleusement cette extase. Lorsqu’ils se hasardaient dans la campagne, qu’argente le soleil de l’hiver, ils écoutaient le vieux dialogue des orangers et des ruines, le murmure des ruisseaux que les frimas ralentissent, la complainte du vent déchiré par les aloès et les cactus. Une nuance universelle d’un rose fané, telle que le châle de Suzanne, environnait la terre bosselée de sépulcres, et la végétation leur semblait humaine, continuatrice de héros et de rois. Ils s’étendaient sur le dur tapis des courtes herbes à odeur de poivre. Alors Suzanne contait son enfance, un pays brumeux, vers le Nord, des parents sévères, de longues soirées à la chanson du poêle et de la tourmente contre les carreaux, des camarades déjà amoureux d’elle, car toute petite elle provoquait l’amour; sa passion pour les beaux contes, dont les bras chargés de fées, d’ogres et de nains vous emportent au pays du rêve... et les anniversaires, la mort en marche, les cimetières, les prières, le couvent, la rencontre de Lucie Robert souffreteuse... Elle s’arrêtait brusquement, lorsque
dans les yeux de Harlon elle voyait une lueur menaçante :
« Oh, je t’en prie, plus tes vilaines idées... plus... plus jamais... Tu me l’as promis.
Mais quel était le nom de tes parents, ce nom que tu me caches ?. . .
Suzanne, je suis Suzanne. Gela te suffit, mon bien-aimé. »
Elle approchait son visage du sien, avec quelque chose de hagard qui la changeait en fille de légende, et le touchait au front de l’anneau magique. Ensuite, se glissant contre lui, elle appliquait sa bouche à la sienne ; il buvait la liqueur vivante. L’immense ciel agité tourbillonnait audessus d eux, tel qu’un océan de nuées instables. Elle l’étreignait jusqu’à perdre le souffle, puis tout à coup, 1 abandonnant, elle se renversait en arrière et, ses paupières baissées pour l’agonie de la pudeur, elle lui infligeait d’étranges, d’innomables caresses.
Ils se relevaient au crépuscule hâtif qui tissait partout sa trame grisâtre. Les oranges mêmes s’assombrissaient. Des coteaux, des vallons, des bois d’oliviers grêles montaient les rideaux d’une vapeur mauve et froide qui s’accrochait, s’effilochait aux débris d’antiques monuments, engour-
dissait Rome et les Khalifes, un vieux moulin de Don Quichotte et faisait tousser nerveusement
Ils revenaient avec lenteur vers la ville, croisaient des paysans à silhouettes de guerriers, en veste courte, le front cerclé d’une étoffe rouge, des femmes au regard farouche, de taille cambrée sous les haillons, d’héroïques vagabonds à odeur d’ail, une bousculade de petits cochons noirs oscillant sur leurs jambons poussiéreux. Ils faisaient halte à une fonda, et, dans la salle graillonneuse, grignotaient des olives et des câpres, se réchauffaient d’un verre d’amontillado.
Qu’es la perla De Triana,
Mi gitana,
Mi gitana,
chantait devant la fenêtre une bohémienne à profil de César. D’une menotte crasseuse elle frappait l’instrument et son ténébreux compagnon l’encourageait en se moquant d’elle.
« C’est sa sœur, la puneta, » murmura l’aubergiste avec un clignement diabolique, et elle fit le signe de la croix.
Guillaume ne broncha point et Suzanne fut vite rassurée.
La nuit les prenait aux portes de Séville, mais une nuit de vacarme et de castagnettes, de groupes caqueteurs, de ruelles éclairées. Et, sur la place, devant l’hôtel, entre quatre torches flambantes, un ours dépaysé, crotté comme une diligence, bosselé comme un vieux chapeau, et dont le poil cédait à la vermine, tel qu’un monsieur velu sautait d’un pied sur l’autre, ébahissait les senoras, ébaubi lui-même par le bruit des guitares.