CHAPITRE V
Le toit en terrasse de leur hôtel à Gibraltar, au jour tombant.
Suzanne porte une robe de mousseline orange et Guillaume la gronde doucement, car déjà le soir fraîchit sur la ville en espalier, la baie semblable à un miroir où s’assoupissent tant de beaux navires, et sur le roc guerrier creusé de meurtrières.
Ils sont heureux encore. Lui ne pense qu’à la nuit qui vient et ne ramènera nulle douleur. La passion use le scrupule. Afin de prolonger le voyage, ils passeront par Alger, un prétexte pour d’autres ivresses parfumées, et le retour est si vague..., à peine une petite ligne de crainte à l’horizon.
Elle, de sa voix mélodieuse, rappelle les dernières journées, si rapides, les adieux à Séville,
la bienfaisante, qui disperse l’angoisse dans un cri de gitane ; Cadix, la chère Cadix où tintent au crépuscule les clochettes des moribonds, Cadix à senteur de goudron et de fuite, sa flottille de barques noires, son équipe de marins en surrois jaunes, la route entre deux mondes, de Cadix à Algésiras, sur ce bateau de corsaire que commande un capitaine moustachu, balafré, où le curé marmotte son oraison devant la côtelette empestée et la « tortilla » à graisse de cadavre.
« Cette roule, Guillaume, ce corridor sublime! Le territoire pelé de l’Europe, le dos de bête galeuse et, en face, la dernière broderie du somptueux
de la dentelle bleue et grise. Dieu, que je l’ai aimé en ce passage !
— Et c’est fini, maintenant?
côte d’Afrique s’est mise à palpiter cœur, comme mon cœur où tu tenais aussi nous avons entendu une cloche la cloche du bord. Et le dîner ne nous Sur mon cœur... oui, comme cela..., Je t’ai aimé quand, la nuit venue, 1; phosphorescente et que nous suivion:
trajet lumineux des poissons. Le car les phares, piliers du passage, illur gros yeux clignotants. Sur son roc, Gi
manteau africain, la bande d’or qui ondule dans
— Bête! Je t’ai aimé encore au soi
tille, ainsi qu’un tapis d’étoiles tombées. Je t’ai aimé à Algésiras, dans celte auberge de voleurs. La bonne boitait et le maître était morne. Ah, la table couverte de vieilles mouches, les pois chiches, la langue huileuse et le vin à goût de réglisse. Nos chambres, dis, notre chambre, bien-aimé, pourquoi jouons-nous toujours cette comédie?... ma chambre en carton et en ficelles, les draps spéciaux que nous monta la pauvre ban-ban, les draps de noce troués, et la cuvette ébréchée et poisseuse... Es la hiimeda, senor... Quelle admirable nuit! M’as-tu conté de belles histoires, tandis que la rafale secouait la vitre et que l’escalier répétait à la rampe les grinçantes confidences du bois pourri... Patience, Guillaume... Tes yeux m’affolent. Oh, non, ne gâchons pas notrenuit... Elle vient... Vois, la rade se couvre de plaques sombres. Les navires resserrent leurs voiles et vont s’engourdir comme des chiens. L’étincelle du canon, tout à l’heure... » Elle se tut dans un grand baiser. De triomphantes fanfares retentirent. Tambours et bugpipes stridents rythmaient la marche des highlanders. En bas, au bout de la rue, on voyait leurs mollets alertes, leurs jupes rayées, leurs bonnets de laine. C’était l’heure où sur le monde entier s’affirme la puissance anglaise, la race de poètes et de héros, la race indomptable de commerce et d’aventures, qui tient le globe dans ses mains soi-
gnées et peuple les déserts d’hommes intrépides aux clairs regards. Le roc trembla d’une décharge brusque. Devant la mer et devant la terre la hautaine Gibraltar ferma ses portes.
Les jardins de l’Alameda ne sont qu’une bande étroite de végétation; mais, à travers les aiguilles des pins, les glaives inaltérables des palmiers, on aperçoit la baie et les navires. Suzanne et Guillaume venaient là dans la matinée. Brisés d’une fatigue délicieuse, ils se chauffaient au soleil de l’hiver et ils oubliaient la saison. Rien ne les dérangeait que de temps à autre une pouilleuse petite mendiante debout devant eux. Elle marmottait un patois baroque, et, par les ouvertures des haillons, paraissait un mince corps jaune et déjà formé. Elle s’éloignait avec de grands saluts, serrant une pièce d’argent dans ses doigts merveilleux, et ses pieds de faunesse avaient l’air de palper la poussière.
Ilarlon comparait cette maigre bohémienne à son angoisse, non pas assez renaissante pour l’inquiéter, mais dont il éprouvait à nouveau de courtes atteintes périodiques : « Gela me prend sans cause, ma chérie, et je te demande de me pardonner. Tu souris ou, plus belle encore, tu lisses tes bandeaux avec mélancolie, ou bien un
reflet, un souffle d air, la couleur de ta robe me rappellent Cordoue et nos tourments. Aussitôt se retrace en mon cœur la phrase fatale : Si pourtant elle était ma fille ? Si pourtant elle m’avait menti? Ce soupçon se tient devant moi comme la petite pauvresse aux membres délicats. Il est grêle, assez mûr pour troubler les sens. Il a de jolies griffes et son approche est silencieuse.
— Il serait tard pour nous repentir. Même ta fille, je t’aurais aimé; même ta fille, je me serais donnée à loi. Et je ne regretterais rien.
Jamais, jamais je ne pourrai reprendre la vie habituelle.
Il le faudra pourtant, Guillaume. Il faudra réintégrer ton logis, ta femme, ton fils, ton hôpital et tes malades. Il faudra nous parler avec respect, redevenir ce que tu redoutes, ce qui fa si longtemps désespéré... Quelle comédie! Il faudra, vers le soir, nous baiser au front cérémonieusement, coucher chacun dans notre chambre.
— Je perdrai la raison.
— Non, car je suis adroite et mes ruses... Parfois te croyant abandonné, n’ayant eu de moi que des regards insignifiants, tu entendras ta porte glisser sans bruit et tu me retrouveras plus passionnée que jamais, et plus belle..., la Suzanne qui t a vu pleurer, dormir et crier..., ta Suzanne chez qui tune respectes rien. Ce seront de curieux contrastes.
Le coq chante et je m’évade. Dans la salle à manger nous nous saluons au déjeuner, pleins de convenance et d’hypocrisie. Nos rôles sont compliqués. Cousine pour tous, ta fille pour Marie et Liaurance ; et pour toi... pour toi... »
Elle achevait sa phrase par un rire discordant. Puis son visage changea. Elle devint très sérieuse et regardant les flots incendiés : « Voici ta rivale : la mer. Je l’aime autant que toi. Quand nous serons sur elle, tu jouiras d’une tendresse partagée. »
Ils s’embarquèrent une semaine plus tard. Sur le steamer Memphis qui faisait voile pour Alexandrie avec escales à Alger et à Tunis, ils occupaient deux cabines contiguës. De charmantes misses aux yeux bleus, des enfants à la chair de lait et quelques rares poitrinaires s’asseyaient aux deux longues tables couvertes de pickles et de bouteilles d’ale. Le doux et gros capitaine à barbe blonde, master Stuart, et son second présidaient, affables aux babys et aux mamans, surveillant le service et s’absentant quand les réclamait la manœuvre. Le matin, master Stuart parcourait le pont dans un complet de couleur tendre et renseignait chacun sur le vent, la marée, sur le menu, satisfaisait, avec une bonhomie souriante, l’insatiable curiosité des passagères.
« Quelle différence avec notre Espagnol ! disait Suzanne, nonchalante dans un confortable fauteuil d’osier, en face delà Méditerranée d’un bleu ardent et dur, d’un bleu de pierrerie et toute pailletée de soleil. Une douce brise faisait palpiter les tentes.
— Certes, répliqua Guillaume qui inspectait le large avec sa lorgnette. Mais l’Espagnol était plus pittoresque.
— Tu semblés rêveur, ô mon maître et mon roi.
— Vois ceci, que j’ai trouvé au fumoir. » Il lui tendit un fragment de journal qu’elle dut défendre contre le vent. Elle lut tout haut, s’interrompant pour rire : « Les bruits touchant la disparition singulière du Célèbre professeur Harlon, bruits dont nous nous étions fait l’écho hier, sont aujourd'hui démentis par la famille même de l’intéressé. — Quel style, grands dieux ! — Un de nos collaborateurs s’est en effet rendu rue de Grenelle. Une corpulente personne, Rose sans doute, Rose de ta famille !... qui paraissait émue et essoufflée, lui a affirmé que l'illustre praticien était parti avec sa femme à Tanger afin d’y étudier sur place une épidémie de fièvre jaune. Il y a loin de là aux élucubrations fantaisistes que nous n’avions d’ailleurs reproduites que sous toutes réserves. — Ces messieurs savent faire la salade. Voilà ce qui te contrariait?
— Cette phrase : « les élucubrations fantaisistes »...
— Elle t’inquiète? C’est une plaisanterie de reporter affamé. J’ai une idée. Depuis notre départ tu n’as pas encore ouvert une lettre de Paris. Le paquet est intact en bas. 11 renferme sûrement la clef du mystère. »
Ils descendirent à leurs cabines. Harlon prit dans la sienne le dernier courrier de Gibraltar. Il s’assit sur sa couchette ; elle s’appuyait à son épaule. Contre le solide petit hublot, avec un doux frémissement, les vagues clapotaient dans de la lumière, et sur les murs de la pièce étroite couraient ces reflets de flamme liquide.
« S’ils se doutaient qu’aujourd’hui seulement... Voyons, voyons... Faculté de médecine..., je m’en moque... Notes de fournisseur, je m’en moque... Ah, Arbonne, Seine-et-Marne... Liaurance.
Le vieux chrétien, et je suis polie, murmura Suzanne.
— Cette fois il ne prêche pas. — Harlon se renseignait d’un œil rapide. — -Quelque ironie plutôt... La durée probable de mon voyage... Sept ou huit mois... Le médecin ambulant. Le cher ami deviendrait-il bébête? Ceci est plus sérieux. Nous y sommes : Je ne te parle que par acquit de conscience des potins qui circulent à ton sujet. On V accuse d'avoir enlevé une danseuse, de t'être sauvé
clandestinement avec la fortune de ta femme et quelqu'un prétend t'avoir vu sur le port de Lisbonne en compagnie de ta drôlesse. Les mêmes gens bien renseignés affirment qu'une instance en divorce..., etc... etc... Ouf! ce n’était que ridicule.
— Je le savais bien.
— - Tu es magicienne. Cherchons si une lettre postérieure... Celle de François d’abord. Lisla. Elle est pour toi. La dernière reçue est de Marie.
Oh !...s écria Suzanne dès les premières lignes Son visage exprima la stupeur et, d’un mouvement bien féminin, elle se dérobait à sa caresse.
— Quoi donc?
Écoute ceci : Ma Suzanne sublime et bienannée, cousine de rêve et de soleil, maman va t écrire les tragiques détails de la mort de Mm‘ Méderbe. Moi, je ne veux point t'attrister. Sache seulement que je t'adore, qu’a chaque minute... Vite, vite, Guillaume. Celle de Marie. »
Il l’avait déjà décachetée et la déchiffrait avec lenteur, car sa femme possédait une écriture confuse et nerveuse. A mesure le jour s’assombrissait. Les lueurs dansantes sur les murs prenaient quelque chose de sinistre :
« Mon ami, mes deux amis, votre absence déjà si douloureuse m’est insupportable depuis avant-hier. Depuis avant-hier je cherche la force de t’écrire,
IGG
Guillaume, et je la trouve seulement à cette minute; je suis triste, tout à fait abandonnée, bien que François et Liaurance causent à voix basse auprès de moi.
C'était donc le mercredi, cinq heures du soir. J'arrangeais quelques petites affaires, des souvenirs de toi, des portraits. Rose entre tout essoufflée : Madame! madame! — Quoi donc? — Mm‘ Méderbe. — Eh bien ? — Elle est morte. Leur domestique a rencontré Fritz...
Quelques minutes après, c'est extraordinaire, ce vertige, j'étais quai Voltaire, à leur hôtel. Silence effroyable. Méderbe absent ! Oui, Méderbe absent! Je ne pouvais le croire. On m’introduit dans la chambre. Elle est là sur le lit. Ah, Guillaume, la malheureuse! Une expression que je n’ai jamais vue à une morte, haineuse, dure, irritée, et deux grandes rides de souffrance qui pinçaient son petit nez droit. Et seule... seule... horriblement seule... J'oubliais la femme de charge, cette toquée de Félicie, qui m’a raconté le drame avec toute sorte de réticences, d’airs mystérieux, de sous-entendus . Depuis longtemps Jeanne se plaignait de maux d'estomac, de douleurs bizarres. Elle t'avait consulté, paraît-il. Depuis longtemps elle avait des scènes atroces avec Méderbe au sujet de Bourade, qui du reste ne venait presque plus chez eux. Félicie m'a parlé de menaces, de batailles, de cris
qu’entendaient les domestiques. Moi, je regardais le cadavre et je m’imaginais qu'il allait parler... Bref, la veille au soir, étant à son. piano, elle avait tout à coup cessé de jouer, appelé Félicie, et celle-ci accourait juste à temps pour recevoir dans ses bras sa maîtresse qu'elle crut d’abord évanouie. Ses derniers mots ont été pour réclamer tes soins. Elle n’avait confiance qu’en toi. l’altitude de Méderbe, révoltante. Il était là. On le prévient en hâte! Il répond : « C’est bon, je travaille, » et il ne s’est pas dérangé. Une heure après seulement, à l’arrivée du médecin Laffroy — mourir aux mains de Laffroy ! — il est venu d’un œil morne et sec surveiller les préparatifs. Mais le soir il s’est dédommagé. Il a tenu Félicie éveillée par des gémissements lamentables et, jusqu’au matin, il arpentait l'hôtel d'un pas qui secouait les murailles. La pauvre fille tremblait de peur. Le fait est que cette vaste maison... Quelle sinistre fin !
Je ne puis te dire mon état moral. Je n’aimais point Jeanne Méderbe. Je la savais vicieuse, emportée, cruelle. Celte mort pourtant m’a tout assombrie. Ne me crois pas folle. J’ai senti passer le crime. Depuis, Liaurance ne me quitte pas. François aussi est bouleversé. Tous deux nous avons besoin de vous. Il est fort probable que nous irons vous rejoindre à Alger, où, d'après
tes télégrammes, vous arriverez la semaine prochaine.
Ta Marie.
Méchant, je n’aurai pas eu de toi une bonne lettre. Q uelques lignes pressées et sans tendresse ou tes éternels télégrammes. Embrasse pour moi notre Suzanne et rappelle-toi que jadis tu m’as, du moins tu me le jurais, aimée deux ans de tout ton cœur. » '
« Il l’a assassinée, c’est sûr, dit Guillaume, et il se rappelait la dernière visite, la poitrine jaune et maigre, les paroles prophétiques : Je ne suppose pas que Méderbe s’amuse à m'empoisonner. — Mais quelle invention ! Venir nous relancer en Algérie... Ils sont fous.
— Brèves caresses ! continua Suzanne. Comme le ciel devient noir!... Les apôtres de la matière!... Elle a été ta maîtresse, cette Méderbe. Elle m’a conté cela... une fois que nous restions seules, à la maison... Elle me dévorait des yeux..., des yeux qui m’épouvantèrent... et une façon de me palper de ses mains sèches et fiévreuses... »
Il la regarda avec inquiétude. Elle se tut et ils demeurèrent quelques secondes sans parler. Enfin, lui, d’une voix brève et désespérée : « Plus que deux nuits à nous. Quelle misère ! »
Et elle : « C’est mieux ainsi. Tu m’aurais prise en fatigue et dégoût. Au lieu que maintenant tu
vas me désirer sans cesse. Le désir, Guillaume, c’est la source de ta force et de ta grandeur... Quelle chance que lu aies ouvert ces lettres ! Imagines-tu la surprise à Alger ! »
Ils remontèrent sur le pont. D’épais nuages de cuivre accouraient de l’horizon, et le Memphis glissa sur une mer huileuse, d’un beau vert sombre et polie par endroits. Master Stuart rassurait les dames craintives; penchées sur le bastingage, quelques personnes émues matérialisaient leur angoisse.
« Je te jure, disait Suzanne, qu’il faut à la passion des barrières. Nous serions devenus des amants de romance... Ah, combien je souhaiterais la tempête! »
Nul ne s occupait d’eux. Elle se plaça près de lui de telle sorte qu il avait le contact de tout son corps. D’énormes vagues se creusaient, dans lesquelles descendit le steamer. Lorsqu’il gravissait ces montagnes liquides, on entendait le bruit des hélices. La force des embruns et du tangage fit déserter la place à tous les passagers. Ilarlon et Suzanne restèrent seuls, fouettés par la bise amère, et cette irritation de l’élément satisfaisait leurs âmes hésitantes.
« Tu m’as appris surtout, Guillaume, à n’avoir point peur de mes sensations. Les autres femmes habitent des cavernes. Moi, j’ai vu la lumière du
jour. Si tu ne m’avais cru ta fille, lu aurais négligé mon esprit; c’est pourquoi je te laissais dans le doute. Des écoles..., de vraies écoles... Oh, oh, notre Méditerranée s’effare... »
Elle se jeta de côté, surprise par un paquet de mer. Ses cheveux collés sur son front, la hardiesse de son geste et de son regard lui donnaient l’air d’une naïade. Il la serra plus encore, et, sous l’humide manteau de laine, il sentit sa poitrine toute proche et moelleuse.
« 'Voilà ce qu’il me faut, tendre ami aux yeux noirs, ami fébrile et contagieux dont j’ai pris la finesse morale..., voilà ce qu’il me faut. De la vitesse et du risque. Le risque! quel noble mot! Jeanne Médèrbe en comprit la beauté..., mais c’était une chair non glissante. Elle ne dominait point ses vices. »
Elle montra l’immense étendue frangée d’écume : « Ce hérissement de la colère! un ciel de plomb, de courtes lames d’argent, le souffle lourd de la machine. Où courons-nous? A Alger. Là prendra fin notre aventure...
— Elle m’échappera, cette petite poitrine berçeuse... où sont marquées mes lèvres et •mes mains.
— Et ces bras aussi t’échapperont, qui t’ont préservé du cauchemar, qui te plongeaient dans la volupté, et ces jambes que tu disais si fines, et ces
reins, mes reins trempés de sueur. Oui, tout ceci va t’échapper, Guillaume, bien que tu me presses jusqu’au délire. Résistons aux flots. Résistons au destin. »
Elle fredonna une sauvage chanson du Nord à la gloire d’Olaf Trygvason, que jouait jadis Charles Larrève. La cadence, trouvée par des corsaires, convenait au rythme marin; une brume universelle envahit peu à peu le paysage d’eau et d’abîmes sur lequel se mouvait une dentelle blanche, sans cesse déchiquetée. Phare du bruit, la sirène commença de gémir. Les intervallés de cette voix puissante ne laissaient place qu’à peu de paroles. Mais Suzanne en savait le choix :
« Suppose-nous pris par l’ouragan. Un rocher, et le bateau coule. Que nous dirions-nous, pour finir? Un mensonge encore, ou une chose absolument vraie?
— Tu me dirais sans doute un mensonge.
— Je le crois aussi, cher méfiant; mais un admirable mensonge que la peur m’apporterait dans ses doigts gelés et gercés. Comme j’estime ces sérieux visages de matelots, l’activité de master Stuart. Ils amènent la voilure. Si nous pouvions être en péril 1 »
Elle reprit son refrain que brisait la sirène. Le brouillard et le crépuscule unirent leurs zèles de tisserands, et la mer n’apparut plus bientôt que
comme un morne reflet métallique. Dans les palpitations d’une ombre dangereuse, il écouta ceci, murmuré par une fine bouche, à peine visible, qui parut continuer la chanson :
« Si la fille a menti au père, le père ne la reconnaît plus. Mais il redoute la ressemblance des sous-entendus et des mines.
« Entre le ciel et l’eau, trois fois elle a fait le serment, parjuré ses lèvres traîtresses, et trois fois elle Va rompu.
« De sorte que son pauvre cœur à lui est ballotté plus que le navire, lorsque la nuit s’approche, entre le ciel et l’eau.
« Tu vois que je suis un peu poète. » Son rire obscène ne le troubla point. Devant la hâte de la séparation, ses craintes, même renouvelées par elle, lui parurent infimes et négligeables. Il fut tout étonné de cette accalmie : « Et quand même elle serait ma fille? » Il eut une caresse audacieuse. La mauvaise gaieté de Suzanne céda de suite à un grand frémissement, et ce fut en pleine communion qu’ils burent les ténèbres salées.
Il la rejoignit dans sa cabine, comme un voleur. Elle était nue sur sa couchette. La timide lueur qui se balançait au plafond éclairait avec amour ce
corps irréprochable, vaguement rose et parfumé. La mer tremblotait contre le hublot.
Elle le prit dans ses bras, sans une parole. Elle poussait de profonds soupirs : « Je me suis faite plus forte... Vivre sans toi... Ah, bien-aimé! Si 1 on fuyait très loin... et sans retour. »
Il avait pensé à toutes ces folies. Il secoua tristement la tête.
« C’est inéluctable, Suzanne... »
Elle cessa de le tourmenter. Sous ses paupières délicates passaient des larmes et des reproches. Une enfant abandonnée, une pauvre et douloureuse enfant, voilà ce que, pour la première fois, il palpa de ses doigts avides et ce qui le bouleversait plus que tout. Elle l’enlaçait si étroitement, si impudiquement, dans un tel désordre, que la pitié et la volupté se partagèrent son cœur anxieux, sa chair pressée de jouir avant de se dissoudre. Il la parcourait de ses mains nerveuses, n’osant s’arrêter nulle part et gonflé de sanglots comme elle. Ce n’était plus la Suzanne éloquente, ni la mystérieuse, ni la cynique. Elle le guidait vers d autres domaines. Et il ne la comprenait pas. Subitement, elle se raidit toute, et l’attirant à le briser : « Ma dupe, ma dupe, ma dupe, ceci tu le seras toujours. »
Ce fut une nuit redoutable. Elle fit défiler devant lui, ainsi que sur un théâtre, ses physionomies les
plus contraires, tellement qu’elle le domina et fut, pour leurs adieux, le mâle. La mer, bien qu’apaisée, se lamentait encore, et le lit était si étroit que les corps ne pouvaient se disjoindre. Renonçant à l’épouvanter, elle s’efforça de le corrompre. 11 lui restait juste assez de conscience, telle la lueur qui les éclairait, pour suivre ses extraordinaires tentatives et admirer son instinct sûr. Par la pitié et par la terreur, elle voulait l’amener au soupçon. Il se laissa faire. Elle chercha ensuite à le désoler, lui montrant l’avenir noir et vide. Elle épouserait Larrève. Il y consentit. Et, pour ces images jalouses, elle choisissait l’instant propice. Lorsqu’elle le jugea fatigué, ce fut une autre attaque, de regrets vagues, de remords inachevés, de ces mots hasardeux qu’elle prononçait si juste. 11 feignit de ne point comprendre. Elle esquiva l’écueil de la fausse innocence et redevint sincère brusquement : « Je t’aime encore, je t’aimerai toujours. Maisje t’aimais bien mieux quand tu souffrais par moi. »
A cette fin de journée belle et chaude, Alger, au fond de sa baie, semblait un souriant visage de femme. Le tiède parfum des oranges citronniers venait de la terre sur les rayons dégradés
du soleil dans de l’or pâle, de la pourpre amortie, et les maisons de la Kasbah étaient roses au milieu des faubourgs plus blêmes.
Une nuée de petites barques accostèrent le Memphis. En son patois baroque, une vermine d’Arabes, de nègres et de Turcs faisait des invites aux passagers, vantait les hôtels rivaux dont les noms scintillaient au galon des casquettes.
Harlon pressait la main de Suzanne. Il ressentait une douleur profonde. Ces dernières heures avaient fui si vite, dans des baisers d’un goût si tenace, que la crainte de les interrompre le rendait à moitié fou. Aussi ardent qu’au premier jour, aussi éperdu, aussi féroce, il n’avait plus de sens que pour ce corps maintenant revêtu d’étoffes harmonieuses, dont il n’ignorait milles délices. Elle partageait celte frénésie. L’orgueil la remplissait tellement qu’elle n’avait point jusqu’alors envisagé ses regrets propres, mais elle comprit qu’ils seraient immenses.
« Je puis te dire, Guillaume, que tu es sorti victorieux de l’épreuve. Je t’aime aujourd’hui comme jamais. Et j’ai dépassé tes scrupules.
— Ah, mes scrupules ! — Il haussa rageusement les épaules. — Elle continua :
— Oui, en cette minute, peu t’importe que je ne sois ta fille. Tu ne songes qu’à la privation. J’y songe aussi. Va, nous la rendrons courte.
— Si je n’ai point la force..., tu me suivras partout?
— Partout, je te le jure... Peut-être, d’ailleurs, qu’ils ne seront point là. »
Gomme ils débarquaient, ils aperçurent François qui bondissait vers eux. Marie le suivait d’une allure plus calme, et sa figure, qu’elle s’efforça de rendre heureuse, portait un voile d'inquiétude.
11 s’attendait au supplice des embrassades, des questions, des exclamations. Ce fut plus froid et plus pénible. Quelque chose d’inexprimé faisait obstacle à la tendresse. Il admira Suzanne dans sa tranquille hypocrisie et qu’elle pût, sans rougir, vanter « le repos » de Gordoue, de Séville et de Gibraltar. Elle le prit à témoin ; il la tutoya ; et devant la stupeur de Mai’ie : « Nous avons cette habitude. C’est bien plus commode en voyage. » Il fut tout étonné de sa stupide étourderie; suivit une minute de vraie gêne.
« Vos chambres sont retenues à l’hôtel de Mustapha, dit Marie. On est mieux là que sur le port... Crois-tu, ajouta-t-elle avec une nuance de tristesse, que l’on nous a renseignés exactement sur l’arrivée de votre bateau ! Nous avions si peur de vous manquer ! »