‹ SuzanneChapitre 6 sur 10 · SU Z ANN F · texte numérisé non relu

SU Z ANN F

Suzanne et François les précédaient. Guillaume vit son fils qui baisait passionnément les doigts de la jeune fille et lui-même, plein de colère, sentait contre lui le maigre hras de sa femme. Il la détesta. Il se demandait par quel courage absurde il cédait aux règles de la vie : « Que n’avons-nous gagné... l’Égypte !... Le monde. . . ,les convenances sociales. . . , sottise! Tout, tout, plutôt que de la perdre. Et je l’ai perdue. » Il écoutait fort peu l’éloge de la noblesse d’âme de Liaurance et les détails sur la mort de Jeanne Mederbe. 11 ne devint attentif que lorsqu’on lui conta la visite étrange du mari, le surlendemain de la catastrophe : « Je ne m’attendais pas à le voir ; je le haïssais pour sa sécheresse et mes soupçons. Et, quand il est entré derrière Fritz... Ce masque froid, impénétrable, ce regard louche, volontairement terne, cette poignée de main fuyante; je n’ai plus eu de doute. Je suis cei taine que Mederbe a tue, ou qu’il a ordonné de tuer... Il a fait de grandes cérémonies. Il a réclamé de tes nouvelles avec une insistance particulière, puis d’un ton de fausse indifférence : Dans les 'papiers de ma pauvre femme, j’ai découvert quelques lettres de Harlon. Ils étaient en si bons termes. Les voici. Il m’a remis un petit paquet que tu trouveras intact â l’hôtel, et sa main tremblait légèrement. C’était là l’objet de sa démarche, car la conversation s’est ensuite traînée dans des

phrases banales. Il m’a annoncé son départ prochain pour l’Indo-Chine, dont il demande le gouvernement. Il abandonne la politique active. Je me retire sous ma tente, a-t-il répété plusieurs fois d’un air distrait, et ses yeux globuleux faisaient le tour de ton cabinet de travail. Lorsqu’il a pris congé enfin, j’ai eu un soupir de soulagement. Liaurance est de mon avis. Il s’est toujours méfié de cet homme. . . » Cependant, François jouissait éperdument de sa Suzanne retrouvée: « Tes doigts, tes doigts, laissemoi-les baiser encore. Que j’ai souffert ! Imaginetoi qu’ après ton départ je me cachais partout pour pleurer. Comme vous nous aviez quittés brusquement! J’allais dans ta chambre. Je te voyais assise dans ton fauteuil. Je t’entendais. Les petits objets qui t’appartiennent..., je te jure que tu les parfumes. Et les nuits ! Tu étais méchante dans mes rêves. J’avais peur de toi. A qui parler de ces choses? A Liaurance. Il ne t’aime point. Il aime trop maman. Sans vous en douter, maman et toi, vous êtes en lutte. C’était dans vos yeux tout à l’heure. Ah, cousine !... »

La jeune fille retira sa main. Les lèvres de l’enfant, ses ardentes paroles, son petit souffle lui rappelaient d’autres lèvres, une autre haleine. Puis elle se ravisa et lui caressant le cou dans l’intervalle des boucles blondes : « François, lorsque tu seras grand, je t’aimerai comme j’aime ton père. »

Le pauvre regard inquiet faillit presque la faire repentir :

« Tu aimes donc papa plus que moi ?

— Autrement, mon chéri, autrement. » Les détours de sa propre finesse et de celte précocité l’amusèrent. Elle sentait derrière elle l’angoisse de Harlon, le trouble de Marie. Au contraste de la passion une grande partie obscure de sa conscience s éclairait. Elle s’enorgueillit de tenir dans sa main mignonne tant et de si précieuses énigmes. Or f rançois la devina. Une force mystérieuse qui venait sans doute de son père à travers le corps chéri de Suzanne, centre et foyer de toutes ces puissances, une force délicate et demi-instinctive l’agitait dans sa frêle enveloppe. Il murmura : « Je ne comprends pas toutes tes paroles ; mais ton sourire, ma Suzanne, a beaucoup perdu de sa bonté. »

Dans la salle à manger de l’hôtel, luxueuse et très éclairée, ils s’assirent tous quatre, en proie à des sentiments divers. Le savant les analysait à merveille. En lui 1 amour et ladouleur ; en Suzanne une joie méchante avec une nuance de dépit; en Marie la tristesse et quelque étonnement; en François enfin une allégresse mêlée de crainte. De là résultait une atmosphère ambiguë, extraordinairement intellectuelle, ou chaque mot, chaque souvenir, chaque hypocrisie prenaient une valeur

spéciale et. comme une petite figure irritée. Suzanne se rassasiait de mensonges. Elle inventait des détails inutiles, frôlait les précipices, entrait dans des explications hasardeuses, puis elle guettait Guillaume pour savourer son émoi. Lui n’avait pas le cœur à ces gamineries. Son rôle dé fourbe lui déplaisait. Il comprit ceux qui avouent. Il comprit la basse laideur de la trahison, cette trame malsaine de l’existence que l’on découvre en grattant un peu l’égoïsme. Il comprit enfin que la vie est une chose humide et amollie, et qu’il est fou d’osciller sans trêve de la sécheresse au désordre. Pendant ces réflexions il causait afin de s’étourdir, afin surtout de chasser des regards de sa femme d’immuables petites flammes soupçonneuses. Mais il n’y parvint pas, malgré son éloquence, et il admirait qu’une table banale de restaurant pût grouper en si peu de personnes tant d’éléments d’un tragique muet et interstitiel, le plus grand, le plus redoutable tragique.

La soirée fut étrange et brève. A travers les jardins embaumés de l’hôtel, les taillis de palmes et de citronniers, ils se promenaient dans le même ordre qu’à l’arrivée, Suzanne avec François, Guillaume avec Marie. L’air était calme, tiède, rythmé par cette musique insonore que tissent les pâles rayons de la lune. Sous sa caresse d’argent les feuilles lancéolées se tenaient immobiles et

luisantes. Une sublime poussière d’un bleu astral, d’un bleu de rêve et de croyance voltigeait autour des ombrages endormis et, entre le sol et le ciel, traçait de grandes routes lumineuses. Celles-ci, lorsqu’elles rencontraient un visage, le revêtaient d un masque de fée, de chair mystique.

Si François se taisait, courbé par une volupté silencieuse, si Suzanne fredonnait un refrain de guitare dont elle savait le maléfice, Guillaume, gonflé de désir et de détresse, écoutait la triste plainte de Marie. Elle avait un accent singulier :

« Non, tu n’es pas heureux de me revoir. J’avais espéré... On m’avait laissé croire... Quelle folie... Pauvre cher Liaurance ! il pensait m’apaiser en réveillant la foi qui sommeille : Je vous rendrai la vérité. Elle est amère, la vérité. Je la lis dans tes yeux, dans tes gestes, dans ton recul de moi. Cette belle nuit la fait plus sensible. »

Il la contredisait mollement. Puis il cessa attentif à cette « maiaguena » qui lui rappelait de telles ivresses. Il n’avait nulle pitié pour ce qui se tournait vers lui avec une contraction d’angoisse. Peu à peu la langoureuse chanson l’entraina vers l’idée de la mort. Et, comme il poursuivait la noire chimère, il s’aperçut que depuis quelques instants sa femme lui parlait aussi d’elle : « Après l’agonie de Jeanne Méderbe, après la visite de Méderbe, après tout ce gâchis criminel, j’ai eu le goûfdu suicide,

Guillaume. Pendant plusieurs heures... Ç’aété une obsession. Une mère de famille!... Quels motifs?...

Je sais. Mais il est des raisons très inexplicables et très profondes... De lentes brisures... » Si rebelle que fût Harlon, il resta frappé de cet accent sincère et que la pensée de la fin pût être séparée de celle de la débauche.

Il songeait à cette morne confidence une fois seul et rentré dans sa chambre. Celle-ci était encadrée entre François à droite, Marie à gauche. Suzanne occupait une vaste pièce d’angle, aussitôt après François, au fond du corridor qui reliait tout l’appartement. Sa froideur stupéfiait Guillaume. Elle lui avait dit : « Bonsoir, mon père, » du même ton que jadis, les premiers jours de son arrivée rue de Grenelle. Nul trouble en ses yeux, nul tremblement de sa main d’ordinaire nerveuse et parlante. La porte s’était refermée sur elle et le bruit sec du verrou prouvait une décision incompréhensible.

Il marchait à grands pas, entre son lit et la fenêtre ouverte sur les jardins inondés de lune et d’où . montaient de prodigieuses senteurs. Ces blanches vapeurs parfumées, ces silhouettes végétales, aiguës, la limpide étendue céleste enveloppaient l’âme d’une volupté si vive que le malheureux crut défaillir. Soutenu par une sombre colère, il entendit deux voix dont l’une l’enchanta sous Tolède et l’autre le ranimait à Séville. Il refit la route cahotée

de ses joies et de ses remords. Quelque usage qu’il eût de Suzanne et de ses artifices sensuels, il craignait de la mal connaître, de l’avoir lassée par ses scrupules et des alternatives trop violentes : « Elle est pareille à son regard qui, la frénésie tombée, passe si vite à l’indifférence. L’indifférence ! Pire néant que cette mort dont Marie me vantait les immuables caresses. La chair se lait, plus pierre que la pierre. Le cœur, un mauvais forgeron que sa besogne rebute. Le geste, maussade et automatique. Les yeux sans flammes, les mots figés. L aurais-je perdue, celte âme mystérieuse que je sentais si mobile et glissante et qui s’éparpillait à mon approche? Parfois, dans le plus grand bonheur, elle m’échappait, fuyait sur ses beaux songes intimes et légers dont j’ignorerai toujours la conduite et voilà que je reste seul, une adorable énigme entre les bras... Le courage de mourir, maintenant que j'ai goûté la vie ! »

Sur la table, bien en évidence, un petit paquet de lettres attire son attention. Il l’ouvre. Il reconnaît. Il peut lire à la lueur lunaire. C’est l’éclairage qu’il faut pour ces vieilleries blafardes... A Jeanne Méderbe... Avant le voyage en Hollande... Félicie venait chercher cela, fidèlement apportait les réponses, dures, obscènes, d’unstyle osseux et rêche, comme les bras, comme les jambes, comme la bouche adhérente et féroce... « Il n’y a pas un an...

Quelle époque!... Un vrai monstre, la jaune empoisonnée. Et lui, cet autre monstre, pourquoi confier ceci à ma femme? Qu’espérait-il? Car il avait lu, relu, puis remis en ordre, suivant sa méthode d’avocat. Ce meurtre est un bonheur pour moi. Elle eût ajouté à mes tourments, la coquine. Quels yeux en parlant de Suzanne ! Mais je savais ses ruses. Je Faurais tuée, comme il l’a fait... »

Guillaume entre dans le souvenir. Il souffre moins. Comme il souffrait alors et d’un autre supplice ! C’est sans doute la loi de son être de se ruiner perpétuellement. En palpant ces billets honteux, d’où émane un parfum maussade, le parfum de cette femme extraordinaire, il voit nette, avec son regard de physiologiste, la marche du vice à travers l’humanité, car l’humanité, c’est lui-même. Je m'évaderai, crie la chair. L’esprit lui répond : Reste. Tu es captive.

— Je t'userai, je te rongerai, je te broierai.

— Moi, je t'infligerai mes images.

Et sans cesse, cruellement, ces deux maîtres de là vie se détruisent.

Les journées qui suivirent parurent au savant abominables. Suzanne persistait dans son insensibilité, uniquement attentive à François et àMarie, évitant même tout sous-entendu. Elle ne restait

jamais seule avec lui, le regardait sans émotion, reprenait, avec une incroyable souplesse, son rôle effacé et hypocrite. Harlon ne savait point comment s’écoulaient les heures ; les promenades de l’après-midi le mettaient au supplice. Les repas s’allongeaient interminables et il ne s’endormait que sous le poids d’une affreuse fatigue, après des réflexions sans fin et sans issue. Ce n’étaient plus les angoisses excessives de Cordoue, ces craintes mêlées de désirs, ces déchirements et ces reprises, ces dures résolutions sitôt abandonnées, ces larmes chaudes et ces caresses que le remords rehausse. C’était une torpeur désespérée, une telle décoloration de la nature que les arbres, les oiseaux, le ciel et tout pittoresque le laissaient morne et indifférent. Il lui fallait en outre subir les mélancoliques causeries de sa femme, la gaieté maladive de son fils, la lecture des sermons de Liaurance, et quelques collègues algériens crurent devoir lui faire des visites. Il écoutait avec résignation leurs compliments, le récit de cures merveilleuses, de maladies « spéciales à l’Afrique » qu’ils « se trouvaient amenés à soigner » et les termes médicaux usuels le surprenaient, le dégoûtaient, comme des formules anciennes et lointaines dont il n’aurait jamais à se servir.

Il cessa même de s’analyser. Il vécut à l’état de .machine à pâtir ; quand, François absent, la jeune

fille se trouvait entre lui et Marie, il arrivait qu’elle l’appelât « mon père », et il ne tressaillait plus. Il sentait d’une manière confuse que de grands changements s’opéraient au fond de lui-même. Lorsqu’il fut question du retour, il s’y opposa d’abord avec colère, puis il céda aux raisons de sa femme.

La veille du départ, un ensemble de circonstances fit que, pour la première fois, il dut sortir seul avec Suzanne. Par un doux soleil un peu brumeux ils descendirent vers la ville. Il s’était promis de garder le silence, mais elle le harcelait de questions, de remarques, de plaisanteries, aussi gaie, aussi libre d’allures que si rien ne les sépa* rait. Forcé de lui répondre, il le fit avec réserve, afin de provoquer une explication à laquelle elle se refusait, qu’elle éluda d’une adresse assez gauche, comme un enfant gêné. Puis la disproportion entre ses tortures et cette attitude lui sembla tellement ironique qu’il entra dans sa comédie, lui donna la réplique, s’amusa du moindre spahi, du chien pelé courant derrière la voiture, des maigres mendiantes aux yeux brûlants. Après quelques courses indispensables, achat d’une couverture, réparation à un petit sac de voyage, elle désira passer par la Kasbah. Il obéit.

Ils gravissaient des ruelles tortueuses, des marches de pierre inégales, glissantes de sales détritus; ils passaient sous d’étranges arcades, des corridors

couverts, des pignons compliqués, crevassés. Les jaunes rayons du soleil d’hiver prenaient là des formes spéciales, de glaive, de bouclier, de casque maure, s’engourdissaient auprès des habitants, chauffaient leur nonchalance héroïque. Debout ou accroupis, mais d’une dignité extraordinaire, la lèvre plissée d’un mépris immobile, les grands Arabes osseux drapés dans leurs burnous attendaient le retour du prophète. Leurs rares gestes solennels craignaient de déranger la lumière. Des femmes voilées, toutes blanches, aux pantalons bouffants, passaient vite, l’éclair d’un noir regard ; quelques-unes, comme dans la Bible, portaient des cruches de grès sur leurs têtes obscures et, ralenties par le poids liquide, prenaient une allure religieuse. Une vermineuse marmaille se talochait en piaillant, et de l’extrême boyau des boutiques venaient des bruits de dispute, un cliquetis de paroles nasales, rauques, babillardes... On accorde une guitare au loin... C’est le son des pays sans ombre... Cela sentait l’ordure, le cuir et l’épice.

« Que c’est amusant ! » s’écriait Suzanne. Elle enjambait avec bravoure les petits trottoirs de cailloux pointus, les ruisselets infects et ne perdait aucun détail.

Lui, la regardait souple, alerte, étincelante, hors de toute contrainte, et sa fureur disparaissait; une vaste indulgence pour tant de grâce, de beauté

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naturelle le ramena au désir. En se traitant de lâche, il saisit la main, la petite main moite et maléfîcieuse, et d’un accent si profond, si brisé qu’elle en demeura toute grave et blême :

« Tu ne m’aimes donc plus, ma chérie..., ma mauvaise chérie ? »

Cela se passait à la porte d’un étroit patio bleu où deux femmes au visage barbare et peint, ruisselantes de pendeloques de cuivre, épluchaient des légumes à croppetons, s’encourageant d’une complainte monotone.

« Viens, » murmura-t-elle avec force. Elle l’entraîna par le poignet.

La surprise des prostituées céda devant le geste de Suzanne qui désignait une porte entre-bâillée...

« T’effrayer est bon, te rendre malheureux est Bon. Je comprends alors ce que je suis pour toi. » Elle se cacha contre sa poitrine pour un rire nerveux mêlé de crispations ; il sentait au niveau du cœur l’humide chatouillement de ses cils; puis, montrant les vêtements épars, la chaise boiteuse, lès murailles bleues et nues, la toilette ébréchée : « N’est-on pas mieux ici qu’à l’hôtel ? Tu m’as crue perdue, n’est-ce pas? Je fermais exprès ma fenêtre. Et ma pensée couchait avec toi. »

Il sanglotait, rompu par cette épreuve, et elle

buvait délicieusement ses larmes, fraîche comme jamais, voluptueuse comme jamais, frémissante d’orgueil et de luxure. Du patio, sur un mode aigre et lent, montait la chanson nasillarde des Juives.

« Une odeur de grillade. Le mouton ou ta chair, Guillaume? Une odeur de moisi. Ce n’est pas notre joie. Oui, mes bras, à toi, à toi mes jambes et mes flancs, à toi mes seins et toujours. Mais rappelle-toi ceci : je veux te dominer, t’enchaîner, te désespérer et que tu cries à l’amour sous la lune. »

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