CHAPITRE YII
Harlon sorti depuis le matin ne rentrait pas.
C’était cependant l’heure de la consultation.
Les premières ardeurs d’une belle journée de juin énervaient encore les malades, lesquels encombraient la salle à manger, les salons et les corridors, s’abritaient des subtils rayons du soleil à l’aide de journaux, de revues dépareillées, se levaient pour regarder le lumineux jardin d’un œil inquiet et morose, se rasseyaient avec découragement ou causaient de leurs souffrances à voix basse.
« Moi, cela part du cou, cela revient sur la poitrine et dans l’épaule.
— Moi, je ne'peux pas faire ce geste-là.
— Essayez-en, mais à petites doses.
— Je les analyse tous les soirs. »
De temps à autre un impatient à face crochue se
précipitait dans l’antichambre, suivi de sa femme aux paupières jaunes et d’un enfant à lunettes, invectivait Fritz, l’accusait de n’avoir point « transmis » sa carte au « locteire » : les deux accents juif et alsacien s’entre-choquaient d’une manière comique.
« Quand il saura gui che suis. Che fien de la bart du marguis Ruinach-Manassé. C’est intigne. Rentez le bourpoire.
— En foilà du bétard. Je fous dis que le badron n’est bas là. »
« 11 m’empête avec son Ruinach. Mais bourquoi donc que monsieur ne rendre pas, » ajoutait le brave homme à l’oreille de l’énorme Rose qui passait. Celle-ci lui fit un signe mystérieux: « A.h, ouf, mon pauvre Fritz. Il y a du grabuge. Madame m’a questionnée sur mademoiselle. Ah, mon Dieu! ouf! Je n’ai pas pu faire autrement que de lui dire ce qui... avec M. Larrève... Et les lettres qu’ils s’écrivent... madame lésa prises dans la boîte... Ouf... Elle a prévenu monsieur... Il s’est mis dans une colère ! Ah, ouf!... il est parti comme un fou.
— Parti où ?
— A l’hôtel, parbleu. Là -bas aux Abattoirs... Pour se renseigner... Aussi quelle idée!... Un coupe-gorge pareil... Mademoiselle qui est si fine. Et ce joli petit Larrève!
— C’est pas pien, Rose, d’avoir ragondé ça à madame. Ah, c’est pas pien, tu tout.
C’était son ordre... et puis... et puis, ça vaut mieux que de lui conter autre chose, mon garçon, » répliqua la grosse femme d’un air mécontent. Et elle agita ses bras courts.
Fritz comprit sans doute, car il baissa la tête et
se tut.
Dans le vaste cabinet de travail, bon décor pour un drame moderne, avec ses livres innombrables, ses cuivres luisants et son obscure galerie circulaire, Liaurance s’efforçait vainement de consoler Marie toute en larmes... 11 cherchait surtout à chasser de cet esprit si droit le soupçon du crime monstrueux dont lui-même possédait la certitude par ses propres remarques et par des bavardages de domestiques. Bien que leur confiance mutuelle fût absolue, ils n’avaient jamais osé aborder ce sujet terrible. C’était comme un chemin maudit le long duquel ils passaient en tremblant, au crépuscule de l’âme, quand l’approche d’un aveu engourdit les résolutions. Chacun devinait dans l’autre un ardent besoin de confidence, une pareille angoisse, une pudeur jumelle. Il leur fallait un vrai courage pour fuir le tournant redouté.
« J’ai eu tort, gémissait Marie, je n’aurais pas
dû l’accueillir... Trop lourde tâche... C’était il y a quelques mois, en septembre dernier... Je vois la scène... On venait de vous retrouver..., je me sentais joyeuse... hélas...
— Quelle petite scélérate ! murmura le vieillard. Elle ne m a jamais trompé. . . avec sa douceur hypocrite. Chere amie... au moins... vous êtes bien sûre de ces abominables choses...
— Si j’en suis sûre ! Rose les suivait ouïes faisait suivre... Oui. C’est moi qui l’exigeais. Quelques mots de Méderbe m’avaient donné l’éveil. Et depuis..., l’attitude au bal..., mes remarques personnelles... Bref, j’ai faitmon devoir..., intercepté leurs lettres..., les lettres de Larrève... et celles de Suzanne ... Je ne regrette rien.
— Guillaume doit bien souffrir !
— Guillaume !... Lui aussi est un monstre.
— Oh, Marie!...
— Sa fureur, ce matin, m’a enlevé ma dernière illusion... Quel délire, quel visage, quelles paroles haineuses ! — Les larmes redoublèrent. Liaurance secoua douloureusement la tête. — Tues jalouse de sa beauté, de son intelligence, jalouse de mon amour paternel... J’ai craint une congestion. Il avait les yeux pleins de sang et, lorsqu’il m’a saisi les poignets en hurlant : La preuve, la preuve, ses doigts tremblaient, ses bras tremblaient... J’ai eu le tressaillement de tout son corps... Une affreuse
minute, mon pauvre Liaurance... Sa fille a réveillé dans cet homme les puissances mauvaises dont ellemême est formée... Ah, si certains indices..., pas une seconde... vous .m’entendez, malgré François, malgré vous, malgré la foi que vous m’avez rendue, pas une seconde je ne survivrais... Epouvante! Épouvante !... »
L’agitation de Marie parut extrême. Elle se mit à marcher d’un pas fiévreux, d’un air résolu, presque belle d’égarement et de souffrance. Jamais elle n’était allée jusque-là. Liaurance se taisait, plein d’angoisse, car il subissait, avec une netteté effrayante, une atmosphère de mort et de désastre. Il observait une grande croix, fille imprévue de la lumière, dont les branches mobiles se déplaçaient lentement le long de la bibliothèque matérialiste, des galeries où tant de farouches erreurs voisinaient avec des poisons. Il détacha ce signe du hasard, en fit un flamboyant présage. Gomme avertie de son intuition, Marie s’écria, montrant l’armée des livres : « Voilà les vrais coupables. Ce sont eux les corrupteurs de Guillaume, eux qui, à force de lui enseigner la trame des choses, l’ont poussé à se croire un dieu, à mépriser l’humble morale des humbles. Ils ont chassé de son cœur la simplicité sans laquelle la vie paraît une torture et la débauche le seul remède. Pendant cette soirée d’Alger, la première,
si lugubre, si décisive, où, à la lueur de la lune, je cherchais sur sa dure physionomie quelque reste d’un sentiment humain, pendant que sa fille, par dérision, fredonnait un air espagnol, je songeais à ces volumes maudits, à cet amas de connaissances oppressives d’où il voulait s’enfuir comme d’une prison. Et sa Suzanne, cette ignorante, cette instinctive, mais qui porte le châtiment du savoir et vulgarise le vice paternel.
— C’est pourquoi il faut lui pardonner, leur pardonner. Soyez chrétienne. »
La croix prodigieuse s’était éteinte. Marie s’arrêta brusquement et d’un ton morne, noir, usé par la douleur: « J’ai passé ma vie entière à pardonner, Liaurance. C’est à peine si je distingue encore le bien du mal. Guillaume aurait pu me pervertir, car j’étais faible, et vous m’avez sauvée. Cela s’est fait vite, très vite, comme lorsqu’on entre dans la bonne route. Yous aurez été pour moi ce noble symbole doré qui rôdait autour de nous tout à l’heure et. dont vous ne me parliez pas... Mais je suis votre sœur mystique... Votre main, frère excellent et délicat, cette sage main, cette main robuste qui m’a redressée, soutenue jusqu’au bout... »
Elle s’interrompit pour ne point sangloter. A la pression convulsive de ses doigts le vieillard devina une crise redoutable. Il savait la vanité des paroles
et qu’elles n’alteignent point les désespérés. 11 fît une violente et rapide prière et il laissait sur la chère victime son regard plein de compassion, n’osant l’attirer dans ses bras, afin de préserver son propre courage. Ces yeux doux et graves, cette pitié respectueuse, ce religieux silence bouleversèrent la jeune femme au point qu’elle défaillit d’entrevoir, pour la première fois, à travers la pire détresse, le radieux visage de l’amour; chaste, divine, fugitive approche ! Elle ne résista point et baissa ses paupières, où brillait le trouble des pleurs : « Ce que j’aurai eu dans ma vie, » se dit-elle en brisant le charme ; puis, d’une voix raffermie :
« S’il m’arrivait malheur, Liaurance, c’est à vous que je confie mon fils. Vous connaissez cette âme frémissante et vous l’apaiserez, j’en suis sûre. » Un pâle sourire éclaira ses traits dévastés, car François entrait au même instant et surprit l’angoisse de sa mère.
« Je n’ai amais vu tant de malades. Et père qui n’est pas là. On s’impatiente. »
Il dissimulait mal son inquiétude. Ses regards craintifs, dans sa blême figure, allaient de Liaurance à Marie avec une étincelante vivacité.
« Cousine est dans sa chambre. Il me semble qu’elle a du chagrin.
— Rassure-toi, mon chéri. Elle sera consolée.
— Et toi aussi, lu as du chagrin, et Amédée aussi
est triste. Ah, mon Dieu, c’est horrible. Je comprends tout, je devine tout et je ne peux servira rien. »
Son accent fut d’une sincérité tragique, et, comme Liaurance voulait le calmer : « Non, je t’en prie, ne me mens pas, tu ne dois pas mentir... Maman, pardon si je te fais de la peine, mais pourquoi m’as-tu mis au monde? C’est impossible de souffrir autant que cela. Je te jure que c’est impossible. »
Il se tut une seconde comme pour choisir ses expressions. Un ange des temps actuels, un ange sur qui pèse la destinée, tel il apparut à sa mère et à Liaurance avec ses boucles blondes noyées dans la lumière, son corps élégant et gs'êle, son profond langage.
« On devrait être si heureux. Le soleil est toujours heureux ; il est seul. Dès qu’on se réunit, on se déchire. Pour moi maintenant toute la vie est pointue et cruelle, comme les cactus d’Alger. Ce que vous dites me blesse; j’y sens des allusions, des méchancetés. Vous êtes bons, mais pas assez- pour oublier le mal qu’on fait à ceux que vous aimez. Ce que vous ne dites pas me blesse bien davantage, car toute chose inexprimée devient un poison. Ainsi Suzanne que vous détestez, oh, si, maman, tu la détestes, Suzanne est dangereuse parce qu’elle a été opprimée, esclavagée, parce qu’elle a connu
l’abandon, la détresse, la perfidie, parce qu’on a été implacable pour elle. Amédée, pourquoi les plantes ont-elles des piquants quand on ne leur donne pas à manger? Tu prétends que le diable nous guette, mais il ne tombe guère que sur les misérables et ton Dieu aime les voitures, les gens bien mis et les belles maisons. Voilà ce que je lui reproche. »
Pendant ce discours, tous trois restaient debout au milieu du cabinet de travail, dans un mystérieux désarroi. Les paroles de l’enfant suivaient une courbe singulière à laquelle se rattachaient les sentiments de chacun, de sorte qu’il se tissa entre les âmes une tapisserie de fond obscur, mais parsemée de figures brillantes.
« Chacun a sa couleur. Maman est bleue, papa est rouge et Amédée vieil or. A force de vivre ensemble, cela s’impressionne et se mêle et je devine à qui vous pensez, qui vous tourmente et vous rassure rien qu’au changement de vos nuances. Tout ce qui dans la nature est bleu va naturellement à maman, ce qui est rouge à papa, ce qui est vieil or à Liaurance. A toi le ciel, l’eau et une tristesse douce, à toi les feuilles, les auréoles, à lui le feu, la colère et la gloire. Mais Suzanne n’a pas de couleur. Elle prend celle de qui la fréquente. Cela prouve qu’on Ta martyrisée et rendue trop impressionnable. Rien ne peut plus agir sur elle. Et elle ne se révoltera
que contre ceux qui l’adorent au lieu qu’elle subit ceux qui la détestent... Je vous fatigue, n’est-ce pas, avec mon discours de magicien? Cela me torture trop quand je dois garder mes idées et... »
La porte s’ouvrit devant Suzanne. Elle avait sa barre de colère au milieu du front. Dans ses yeux froids couraient des reflets sauvages. Ses narines et ses lèvres tremblaient. Sa voix fut d’acier et de haine : « Je croyais Guillaume de retour. »
Comme elle ne s’en allait point et prenait une attitude de défi, tout son souple corps tendu de fureur, ce lut Marie qui céda et, sans un mot, disparut par la porte du jardin, où erra quelque temps sa forme ensoleillée.
« Je dérange... Mille regrets, dit la jeune fille avec un sourire affreux. Mais l’enfant n’était-il pas de trop, lui aussi, dans votre tête-à-tête, mon cher monsieur Liaurance? »
A peine achevait- elle que François s’esquiva tel qu’une ombre légère.
« En vérité son tact est merveilleux, murmura le vieillard comme s’il se parlait à lui-même. 11 a prévenu une infamie...,» et sur ce dernier mot il fixa tranquillement son adversaire.
Celle-ci savait l’attaque, mais elle ignorait la parade. Il en résulta quelque gêne. Elle reprit :
« Est-il rien de plus bas que d’espionner?
— Est-il rien de plus bas que de porter un
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masque perpétuel et de ruiner la maison qui vous a accueillie ? »
Suzanne brusquement changea de visage. Elle perdit toute expression mauvaise et, s’appuyant d’un bras sur la table de Harlon avec un geste d’épuisement, de lassitude:
« Monsieur, vous êtes mon ennemi, mais vous êtes généreux. Je demande grâce. »
Comme il ne répondait point, elle continua :
« Dans quelques minutes, je serai complètement peidue, je serai une abandonnée, une vagabonde, n’importe quoi... Vous savez tout, n’est-ce pas?..! tout? »
Il baissa la tête et elle fut émue de voir tressaillir les gros plis de ce vieux visage.
«Cela m’évite la peine d’un aveu... Le crime, dans son horreur... et tellement de mensonges^ que je m y perds moi-même. Que va-t-il se passer? Dans quel état rentrera le malheureux ! C’est lui qu’il faut plaindre. Moi, j’ai fait ma destinée... Pourtant... pourtant il est effroyable que le châtiment arrive en plein repentir... Oh, vous pouvez ne point me croire... et c’est la vérité absolue., j’ai peur. »
Ce dernier mot si morne fut accompagné d’un grand frisson qui convainquit Liaurance. Il regarda longuement Suzanne, comprit qu’elle avait été choisie entre toutes pour une épreuve sinistre et
hors nature et que tant d’artifices obéissaient aux simples lois inéluctables.
« Ma pauvre enfant ! »
Elle resplendit d!une suprême beauté. Son cou se gonfla; son verbe devint rauque :
«Vous me plaignez et en un tel moment... Il n’est pas une parole d’amour, de notre hideux amour, qui m’ait ravie à ce point. C’est l’asile que vous m’offrez là. Je n’ai pas de larmes, comme Marie. Elles ont coulé pour tant de causes ! Mes baisers sont d’une race maudite. Je n’ai pas le droit de me mettre à genoux. C’est donc de loin, mais de tout mon cœur, mon cœur saccagé et souillé, que je vous remercie , monsieur Liaurance. » « Si la croix, par miracle..., » espérait celui-ci; mais nul reflet ne sanctifia la pièce, vaste, solennelle, où Suzanne rigide, dans une extase passionnée, reçut le pardon du vieillard.
La voix de Harlon retentit menaçante et douloureuse : « Renvoyez-les tous..., tous... Je ne re'Çois personne. »
Il se précipita dans son cabinet et, quand il aperçut Liaurance : « Amédée, je t’en prie. J’ai besoin de parler à cette... Elle est là, tant mieux. » Dès qu’ils furent seuls, le verrou poussé : « Je viens du Raisin-Rouge ... Misérable!
— Oh, oui, vie de misère et de honte ! »
Suzanne, sans effroi, vit s’approcher d’elle,
grandi, déformé, raviné de haine, ce visage sur lequel elle avait lu toutes les passions en traits inoubliables.
« J’avais l’espoir que tu me tuerais tout de suite, maintenant tu ne pourras plus.
— Pourquoi... pourquoi as-tu fait cela ? »
Il avait la mâchoire pendante, la bouche entr’ouverte et sur ses yeux privés de regards luisaient de minces filets rouges.
Elle répondit : « Par dégoût, » puis ajouta très vite : « Je t’ai menti en Espagne, à la mosquée. Je suis ta fille, ta fille, réellement ta fille. Je voulais t’avoir. Je ne t’aurais pas eu sans ce mensonge. »
Il s’affaissa dans un fauteuil avec un rugissement tel qu’elle crut qu’il étouffait. Elle s’élança vers lui. Il lui prit les poignets, la plia vers le sol et, l’attirant entre ses genoux, la serrant à la briser :
« Je savais... Tu m’avais mené là. Pourquoi n’y point rester?... Un amant, toi, ma chérie, ma beauté..., à un autre, ton corps et tes caresses!... Rappelle-toi les nuits, mais rappelle-toi... Madrid... Gordoue... Tu ne m’aimais donc point?
— Je t’adorais, mon père. C’est affreux... Tout le monde a compris... Les domestiques... Marie... Liaurance, là tout à l’heure... Je t’en supplie..., si tu m’as aimée. . . , tue-moi. . . sans me faire souffrir. .. tue-moi bien vite... »
Il lui tenait la tête et elle sentait contre ses tempes la saccade de ses doigts fiévreux.
« Je t’aime encore, soupira-t-il, plein d’une détresse immense. Bien que tu sois ma fille, bien que tu m’aies trompé, bien que tu m’aies trahi, je t’aime.
— Non, non, pas cela..., plus ainsi... »
Elle le suppliait. Il se penchait sur sa bouche, pareil à un fou. Elle eut la terreur qu’il ne réussît. Elle s’écartait violemment, mais il la retint, l’enlaça et elle dut subir le contact immonde.
« Guillaume, Guillaume, grâce, je te conjure... Ta malheureuse femme...
— C’est elle qui t’a vendue. Je t’aurai... une dernière fois..., je t’aurai...
— Lâche ! » Elle se dégagea, se redressa et ses bras à lui, bras d’enfant ou d’infirme, battaient l’air avec désespoir. Elle se repentit de sa dureté.
« Comprends que je meurs de remords... Cela m’a saisie à Paris. Toi... jamais plus... Larrève..., je l’ai pris, pour t’effacer... La nuit..., quels cauchemars!...Lejour, les yeux de tous m’injuriaient... Partout je lis mon crime..., notre crime... J’ai un amant... Guillaume..., j’ai un amant...»
Elle hurlait ce mol afin de s’étourdir et de le tirer de sa torpeur, mais il demeurait prostré, livide et tremblant, sans rien entendre.
« Tu m’as donné une mauvaise nature. Quand je
suis entrée dans ce cabinet, l’autre automne, en te voyant, j’ai eu de l’espoir. Tandis que tu m’interrogeais, notre avenir courait sur tes prunelles. Cela me parut une singulière vengeance. Le néfaste m’a toujours tentée. Je n’avais pas prévu le remords. Et c est toi qui me l’as appris, toi, avec tes cris, tes colères, ta perpétuelle angoisse... Je t’ai suivie à distance par l’intervalle de nos baisers de plus en plus âpres et voraces. J’ai refait la route de ton âme. . . Elle est pire que celle de Tolède...
~ 1 " Tolède, les cloches, la suprême journée
chaude ! »
Il se réveillait par le souvenir et parlait à son rêve. Elle crut qu’il s’apaisait, et, debout en face de lui, à contre-jour, dans l’or et l’ombre :
« Mes ruses m’ont faite prisonnière. Je suis devenue folle de toi. Il a fallu te conquérir. Elle m a aidee, 1 aube andalouse, l’aube des oranges. . . et la pluie aussi m’a aidée, et l’adresse que je tiens de ma mere et qui chez moi sut te plier... Un grand savant..., une petite fille... et la malsaine force de l’air... Ensuite ton soupçon m’empoisonna..., je pris tout en un noir dégoût et, lorsque j’entrais dans tes bras, je crus entrer dans une mare boueuse... Le plaisir remplaçait l’amour et la crainte croissait avec lui... Alger, ta femme, ton fds, nos détours et la maison juive... Il fallait un bouge à mes pressentiments... Le retour enfin et
nos corps se séparent..., mais nul bain, nulle eau, ne peut... Puis Larrève... comme n’importe qui... pour t’échapper, pour t’arracher... Courte aventure à odeur de mort !
— Tous nous vivrons... pour nous repentir... et ce sera ignoble, » dit Harlon. Il avait pris une physionomie singulière, d’une indifférence absolue et hautaine, comme s’il se reprenait par l’orgueil et il ajouta d’une voix brève :
« Quand tu auras usé ton remords..., j’achèterai de la lâcheté fraîche, de l’oubli à bon compte et un sourire de philosophe... Un bain, une eau effaceront Larrève... Nous aurons encore des nuits heureuses... »
Une horrible, inhumaine clameur l’interrompit, accompagnée d’un bruit de verre.
Depuis l’entrée de Suzanne, Marie, dissimulée dans la galerie supérieure, entre la bibliothèque et l’armoire aux poisons, écoutait. Bientôt elle eut la 'preuve et cela se passa comme elle l’avait souvent imaginé. Dès les premiers mots, elles’hallucina. La certitude s’empara d’elle à travers une multitude d’impressions contradictoires : «Son fils. L’abandon de ce petit cœur. Les boucles blondes vues tant de fois, couleur de mélancolie, couleur de lumière, perdues à l’approche des ténèbres. Les premiers aveux de Harlon, la muette compassion de Liaurance. Ces flacons verts, là, sous la vitrine, et la fin,
la fin ténébreuse, la fin du regret, la fin de l’amertume noyée dans un flot amer. La foi renouvelée, menaçante, mais brisée, dispersée par la révolte. Les paroles ambiguës et intimes de Suzanne, de cette fille roulée dans les jambes de son père, abominable, injuriée, triomphante. » Marie n’hésita plus. Elle poussa un cri, celui qui vide l’être de sa torture, ouvre le silence de l’au-delà. Elle ne se trompa point, car sa pensée préparait son acte, et, comme descendait en elle la liqueur poisseuse et brûlante, quel élargissement, quelle fuite de paysages, du passé, de la vie entière...
Des croix, des croix, des croix... Des regards attendris et d’autres cruels, violents et sinistres, accompagnés d’une atroce douleur.. . Et ces regards s’effilent et s’étendent..., des sources, des fleuves et des plages et, sur les rives, les heures de l’enfance, celles qui souriaient jusqu’au fond de l’âme, de douces mains, des baisers innombrables, tels qu’une cohorte d’oiseaux pâles... Un rayon de lumière, de grands bourdonnements, le froid, toutes les idées du froid, la tendresse incomprise, le geste qui repousse, le ciel sans Dieu, la promesse du parjure, la trahison aux yeux candides et les livres, menteurs, hypocrites, ouverts aux pages maudites et dont chaque lettre est un blasphème... Puis le supplice du ventre. L’enfant, les joies de la naissance, les visages anxieux et penchés, les
espoirs, peuple éphémère, et la longue durée de l’angoisse... Un chœur de voix lointaines... Quand finira ce feu des entrailles? Un incendie... Les flammes s’enroulent, gagnent les poitrines et les figures. L aureole des saints étincelle. C’est le cœur ardent de Liaurance qui se consume et se lamente. Liau... ran... Les artères battent partoutle corps... L’étrange odeur de roses, de roses effeuillées, affoliées, foliées sous le soleil...
Ainsi mourut subitement, de quelques gouttes de poison, une de celles que la destinée convoque à l’œuvre obscure et barbare de la vie.