SUZETTE HENRI
Demander la séparation de corps... si vous préférez. Enfin, je vais me séparer de Régine. (// s'assied.)
MADAME CHAMBERT, assise de Vautre côté de la table.
Qu'est-ce qu'il y a eu?
HENRI, serrant la main de sa mère.
Ma pauvre maman ! Comme vous aviez raison de la détester 1 (Un temps. Se mordant les lèvres.) Oh ! la vilaine femme !
CHAMBERT
Mon enfant! Qu'est-ce qu'elle t'a fait?
HENRI
Je suis bien malheureux. {Un silence. Il est sur le point de pleurer.)
MADAME CHAMBERT
Remets-toi. Je t'en prie!
HENlRT
Je vous demande pardon... C'est ridicule... Je suis si énervé d'avoir été forcé de me contenir devant Suzelte pendant tout le trajet. Cela va aller mieux.
MADAME CHAMBERT
Prends ce verre de porto.
HENRI
Merci.
Mais si.
HENRI
Si VOUS voulez. (// boit. D'une voix dolente.) Il est bon. C'est toujours celui de M. Devon?
MADAME CUAMBERT
Oui... Eh bien?
HENRI
Régine s'est conduite comme la dernière des créatures.
CUAMBERT
Qu'est-ce que tu dis là?
HENRI
Je l'ai surprise avec son amant.
MADAME CUAMBERT
Je m'en doutais!
CHAMBERT
Qui est-ce?
HENRI
Georges Livrain. Je vous ai parlé souvent de lui.
CHAMBERT
M, Georges Livrain?
Oui. Un de ceux que j'aimais le plus dans notre bande joyeuse.
MADAME CHAMBERT
Georges Livrain, je me rappelle.
CHAMBERT
Où les as-tu surpris ?
HENRI
Chez nous.
MADAME CHAMBERT
Chez toi ?
HENRI
Oui. Oh ! c'est bien simple ! Hier, dans le désarroi des préparatifs de départ, je suis rentré inopinément. Je suis arrivé jusqu'au petit salon sans rencontrer personne. Vous savez, le petit salon bleu... En ouvrant une porte, je l'ai vue, elle, Régine, debout, dans les bras d'un individu, l'embrassant à pleines lèvres.
MADAME COAMBERT
La misérable !
CUAMBERT
Cela fait craindre, mais ne prouve pas que cet homme était son amant. 11 peut y avoir légèreté» inconséquence... En somme, un baiser...
MADAME CHAMBERT, fjui a peine à se contenir.
Oh! c'est trop fort... Je suis indignée... Comment peut-on excuser de semblables choses ! Vraiment, Lucien !
UENRI
Ce n'est pas une légèreté... Il y a deux mois, j'avais déjà remarqué les assiduités de ce pantin et la'mauvaise attitude de Régine avec lui.
CUAMBERT
A ce moment-là, lui en as-tu parlé?
UENUI
A qui ? A Régine ?
CUAMBERT
Oui,
HENRI
Oui. Elle a reconnu que j'avais raison et m'a promis de s'observer.
GHAMBERT
Gela ne constitue encore qu'une présomption.
HENRI
Mais, mon père, il est inutile de chercher à l'excuser : elle a avoué...
CDAMBERT
Si elle a avoué... alors...
MADAME GHAMBERT
Comment?... Qu'est-ce que tu as fait ?
Après les avoir surpris ?
MADAME GHAMBERT
Oui.
HENRI
Je ne sais plus. Je me suis jeté sur eux... J'ai tapé avec les pieds, avec les mains, les poings, en sauvage.
MADAME GHAMBERT
Mon pauvre Henri!
HENRI
J'ai jeté dehors l'individu, par la barbe, je crois... Il était pâle comme un linge et ne trouvait à me dire que des mots imbéciles : « Làchezmoi... Vous vous trompez... » Je ne sais plus quoi.
GHAMBERT
Et elle?
HENRI
Elle était effondrée sur le tapis, en sanglots... Elle demandait pardon... Et, comprenez-vous cela? elle a d'abord voulu nier! J'ai perdu la tête, je lui ai dit tout ce que j'avais sur le cœur... Je l'ai traitée... comme elle le méritait, enfin I... Alors, je ne sais par quelle folie elle a été prise, elle s'est dressée devant moi comme une lionne, elle m'a appelé : « lâche ! » et encore autrement, et, devant les domestiques que ce vacarme avait naturellement fait venir, elle m'a crié et répété : « Oui, j'ai un amant I... » Je ne pouvais plus la faire taire... Devant les domestiques !
CHAMBERT
Tant mieux !
HENRI
Tant mieux?
CHAMBERT
Oui. Nous avons là d'excellents témoins.
HENRI
Possible !... Enfin, voilà ce qu'elle a fait... une grue, je vous dis! J'avais épousé une grue !... CHAMBERT, le rappelant à la décence dans le discours.
Henri !
HENRI, se levant, agité.
Je ne suis pas parlementaire. Tant pis ! {Menaçant.) Oh ! mais, si elle croit en être quitte à ce prix-là, elle se trompe, je vous en fiche mon billet. Elle s'est conduite comme une grue, on la traitera comme une grue !... A ces filles-là, on ne laisse pas leurs enfants I... Ah ! elle croit que je
suis un homme sans énergie... Eh bien, elle va voir!... La séparation de corps... La garde de Fenfant, à moi!... Mauvaise épouse : mauvaise mère, moi, je ne connais que ça !
MADAME nilAMBERT
D'autant plus que Suzette sera très bien ici où elle a déjà des habitudes...
Et quant à son greluchon...
CHAMBERT
Je t'en prie, Henri, voyons 1
HENRI, dans le même mouvement.
... Son complice, si vous voulez, il va voir de quel bois je me chauffe.
MADAME CHAMBERT
Qu'est-ce que tu vas faire ?
HENRI
Le tuer, tout simplement
MADAME CHAMBERT
Tu es fou...
CHAMBERT
L'excuse que tu aurais pu avoir au moment du flagrant délit, tu ne peux plus l'invoquer.
HENRI
Je ne suis pas un assassin. Je l'amènerai sur le terrain. Et je vous jure bien que ce ne sera pas un duel pour rire.
MADAME CHAMBERT, éperdue.
Mais, mon enfant... Si c'est un duel... c'est toi qui peux être tué!
Eh bien, mon Dieu, je serai débarrassé!...
MADAME CHAMBERT, en sanglots.
Ohl Henri!... Henri!... Tu n'as pas pensé à moi! [Un long silence.)
CHAMBERT, allant à Henri.
Tu n'entends donc pas ta mère sangloter?...
HENRI
Mère... (// lui touche le bras.)
MADAME CHAMBERT
Ne fais pas cela! Je t'en prie!... Mon enfant! Ne te bats pas!...
HENRI
Je vous le promets...
MADAME CHAMBERT
Tu me le jures...
HENRI
Mais oui... On dit cela, vous comprenez... Un duel! Un duel!... Et après?... Qu'est-ce que ç;i prouverait?
MADAME CHAMBERT, encore implorante.
N'est-ce pas ?... Et pour Suzetle, songe donc!...
HENRI
Vous avez raison .. Je n'avais pas pensé à Suzette...
Tu vois?... Pas de duel, n'est-ce pas?...
HENRI
Mais non... Puisque vous le voulez, je ne me vengerai pas...
MADAME CHAMBERT
A la bonne heure !
CHAMBERT
Et Régine, qu'est-elle devenue?
HENRI
Elle s'est sauvée. Je menaçais de la tuer... Elle hurlait de peur... Elle a couru dans sa chambre, puis dans la rue... Où est-elle? Chez son amant? Chez son père? Je ne sais... Dès qu'elle a été partie, j'ai pensé à ce train omnibus qui pouvait me mettre ici une heure plus tôt que l'autre. J'ai couru au pensionnat de Suzette, je l'ai prise, emmenée, enlevée, pour mieux dire... et voilà... voilà... (Soupir.) Voilà toute l'histoire... (// tire un porte-cigareltes, prend une cigarette^ cherche des allumettes dans toutes ses poches. Cela au milieu du plus grand silence. Madame Chambert, consternée., les yeux fixes. M. Chambert va à sa chambre noire., rement avec une boite d' allumettes qu'il tend à son fils.)
CHAMBERT
Tiens... Tu veux du feu?
HENRI
Merci. (7/ allume sa cigarette, puis tendant son étui.) Oh! pardon, j'ai oublié de vous en offrir.
Merci.
HENRI
Vous continuez à ne plus fumer?
CHAMBERT
Oui. Je m'en trouve bien.
HENRI
Vous avez raison... [Un temps.) Voilà... (Il regarde son père et sa mère.) Vous ne vous attendiez pas à cela, hein? Moi non plus... Et pourtant...
MADAME CHAMBERT
Moi, cela ne m'étonne pas.
HENRI
Oui, mère... vous, vous avez vu clair, dès le commencement. Quel cynisme!... Chez moi!... En plein jour !
MADAME CHAMBERT
Mon pauvre enfant.
HENRI
Voilà... maintenant, voilà... je suis cocu comme tous mes amis...
MADAME CHAMBERT
Quoi ! Quoi !... Pour parler de la boue, on emploie des mots orduriers, c'est tout naturel... Celui qui m'aurait dit cela, seulement avant-hier... seulement hier à midi!... Voilà toute ma vie bouleversée, dans ce qu'elle a de plus important comme dans ses plus petits détails. Nous avons deux dîners, cette semaine... Qu'est-ce que je vais dire?
CHAMBERT
Un prétexte n'est pas difficile à trouver.
HENRI
Évidemmeut... Mais, dans huit jours, dans
quinze... il faudra bien donner une explication... Comme ce sera reluisant!... « — Nous nous séparons, ma femme et moi, — Pourquoi?... — Parce que... Voilà!... Charmant!... » Et tout le monde me demandera de ses nouvelles : ceux qui ne sauront pas... et même ceux qui sauront et qui feront semblant d'ignorer... pour avoir le plaisir de se payer ma tète... {Frappant la table du poing.) Nom d'un chien de nom d'un chien ! Mais, qu'est-ce qu'elles ont donc, les femmes d'aujourd'hui, qu'est-ce qu'elles ont donc?
C1IAM13ERT
Ca^me-toi !
UEiNRI
Et quel moment choisit-elle? Elle choisit le moment où j'aurais besoin de toute ma présence d'esprit, le moment où je me trouve, par sa faute, dans les plus grands tracas.
L'adjudication... nous avons vu...
HENRI
Une idée à elle.
CIIAMBERT
Cède ta soumission à un autre.
HENRI
J'ai fait des prix trop bas. Personne n'en voudra... Et pourtant, ce pourrait être un coup de fortune... Allez donc travailler à l'aise, maintenant... Et le procès qu'il va falloir intenter ! Et les avouéSj les avocats, les témoins, les juges !...
Elle se défendra, naturellement. Elle et son avocat vont me traîner dans la boue.
MADAME CIIAMBERT
Oh!
HENRI
Allons, mère, je sais ce que c'est, j'ai fait mon droit !... Qu'est-ce qu'elle va bien inventer?... 11 faudra me défendre, chercher des preuves.. . Bien conseillée, elle me trouvera des torts...
MADAME ClIAMBERT
Tu n'en as pas.
HENRI
Est-ce qu'on sait!... Ah! ça va être gai 1 [Un silence. Il jette sa cigarette, regardant ses parents bien en face.) Et si je rendais le bien pour le mal!... Si je l'écrasais par ma générosité?... Si je pardonnais tout simplement?
MADAME CUAMBERT
Oh!
HENRI
Personne ne sait rien. J'en serais quitte pour renvoyer les domestiques.
MADAME CHAMBERT
Pardonner cela?
CUAMBERT
Mon pauvre ami, elle recommencerait I
MADAME CHAMBERT
Non ! L'occasion est trop belle de te débarrasser.
CUAMBERT
Tu n'en trouveras pas de meilleure.
HENRI
Mère, qu'en pensez- vous?
MADAME CHAMBERT
Moi !... Tu me demandes mon avis?... Eh bien, mon enfant, je vais te le donner... Moi, je considère qu'il ne pouvait rien t'arriver de meilleur que cette révélation... Oui... oui... oui... C'est ta délivrance. C'est ton salut... Ton salut, tu m'entends. . . Cette femme-là, c'était ton mauvais génie, et je frémis en songeant jusqu'à quels abîmes elle aurait pu t'entrainer avec elle. Tu l'as épousée malgré ton père et malgré moi... Eh bien! Écoute bien ce que te dit ta mère, mon enfant! Dieu ne bénit pas les unions qui sont fondées sur la révolte... Tout ce qui arrive, je l'ai prévu. Elle est coquette, elle est ambitieuse, elle ne croit à rien. Pour subvenir à ses goûts de luxe, tiens, je le disais tantôt encore à ton père, pour satisfaire sa vanité, elle t'a déjà jeté dans des aventures. Elle élève ta fille comme une païenne, elle t'aurait mené à une catastrophe. Je sais ce que je dis : aune catastrophe... Tu peux te réjouir. Rien de meilleur ne pouvait t'arriver, je te le répète... C'est la clef de ta prison que tu as trouvée, c'est ta liberté, ta dignité, ton indépendance, que tu peux reconquérir... Je te dis que tu devrais te frotter les mains et danser de joie : tu as gagné une fameuse journée, tu peux me croire...
HENRI
Ah ! le fait est que tous les jours n'étaient pas
pour moi des jours de fête... Je ne vous l'ai
jamais avoué, mais notre existence était un enfer.
MADAME CHAMBERT, triomphante, à son mari.
Qu'est-ce que je te disais? là... tout à l'heure, quest-ce que je te disais ?...
CHAMBERT
Mon pauvre ami ! Tu n'étais pas heureux !
HENRI
Moi!... Depuis dix ans, je pourrais compter les jours qui se sont passés sans disputes... Des scènes pour rien, et pour tout... Chaque fois que j'ai entrepris quelque chose qui n'a pas réussi, elle m'a traité d'imbécile. Ah ! je l'ai entendue des fois cette phrase : « Tu n'es qu'un serin !... »
MADAME CHAMBERT
Moi, vois-tu, mon ami, j'ai vu, dès le début, que ton ftiénage ne marcherait pas. J'ai jugé ta femme avant même la cérémonie : malgré la promesse qu'elle m'avait faite, elle a arrêté votre appartement sans me consulter. Ce n'est rien... mais quand elle a ensuite refusé de m'accompagner chez mon pauvre vieil oncle, et que j"ai entendu sortir de sa bouche une certaine plaisanterie d'esprit fort sur Notre-Dame de Lourdes, je me suis dit : « Henri fait une sottise. » Tu as voulu la faire. Tu vois oii cela t'a conduit. (On entend le coup de sonnette de la grille. Chambert, qui est au fond, regarde avec précaution.)
CHAMBERT
C'est elle !
UENRI
C'est elle ! Eh bien, elle a un rude toupet... Je vais la mettre dehors, par les épaules. Vous allez voir cela.
MADAME CHAMBERT, qui le retient.
Je t'en prie. Pas de scandale ici.
CHAMBERT
Rentre. Tu n'as pas ton sang-froid.... Je vais lavoir, moi, et je lui dirai ce qu'il convient.
HENRI, déjà dans la maison, entraîné par sa mère.
Dites-lui que c'est une gueuse... que je ne la reverrai que devant le juge...
C'est bon... C'est bon... Va-t'en !...
MADAME CHAMBERT
Henri ! Henri ! pas de scandale ici, je t'en supplie ! Tais-toi... Viens.
CHAMBERT, à sa femme qui revenait.
Va-t'en. Je n'ai pas besoin de toi.
MADAME CHAMBERT
Délivre-nous d'elle pour toujours!...
CHAMBERT
C'est bon. Laisse-moi. {Entre Régine. D'une élégance que l'on sent habituelle. Rien d'excentrique. Trente-deux ans.)