‹ Suzette, pièce en trois actesChapitre 11 sur 41 · SUZETTE HENRI · texte numérisé non relu

SUZETTE HENRI

Demander la séparation de corps... si vous préférez. Enfin, je vais me séparer de Régine. (// s'assied.)

MADAME CHAMBERT, assise de Vautre côté de la table.

Qu'est-ce qu'il y a eu?

HENRI, serrant la main de sa mère.

Ma pauvre maman ! Comme vous aviez raison de la détester 1 (Un temps. Se mordant les lèvres.) Oh ! la vilaine femme !

CHAMBERT

Mon enfant! Qu'est-ce qu'elle t'a fait?

HENRI

Je suis bien malheureux. {Un silence. Il est sur le point de pleurer.)

MADAME CHAMBERT

Remets-toi. Je t'en prie!

HENlRT

Je vous demande pardon... C'est ridicule... Je suis si énervé d'avoir été forcé de me contenir devant Suzelte pendant tout le trajet. Cela va aller mieux.

MADAME CHAMBERT

Prends ce verre de porto.

HENRI

Merci.

Mais si.

HENRI

Si VOUS voulez. (// boit. D'une voix dolente.) Il est bon. C'est toujours celui de M. Devon?

MADAME CUAMBERT

Oui... Eh bien?

HENRI

Régine s'est conduite comme la dernière des créatures.

CUAMBERT

Qu'est-ce que tu dis là?

HENRI

Je l'ai surprise avec son amant.

MADAME CUAMBERT

Je m'en doutais!

CHAMBERT

Qui est-ce?

HENRI

Georges Livrain. Je vous ai parlé souvent de lui.

CHAMBERT

M, Georges Livrain?

Oui. Un de ceux que j'aimais le plus dans notre bande joyeuse.

MADAME CHAMBERT

Georges Livrain, je me rappelle.

CHAMBERT

Où les as-tu surpris ?

HENRI

Chez nous.

MADAME CHAMBERT

Chez toi ?

HENRI

Oui. Oh ! c'est bien simple ! Hier, dans le désarroi des préparatifs de départ, je suis rentré inopinément. Je suis arrivé jusqu'au petit salon sans rencontrer personne. Vous savez, le petit salon bleu... En ouvrant une porte, je l'ai vue, elle, Régine, debout, dans les bras d'un individu, l'embrassant à pleines lèvres.

MADAME COAMBERT

La misérable !

CUAMBERT

Cela fait craindre, mais ne prouve pas que cet homme était son amant. 11 peut y avoir légèreté» inconséquence... En somme, un baiser...

MADAME CHAMBERT, fjui a peine à se contenir.

Oh! c'est trop fort... Je suis indignée... Comment peut-on excuser de semblables choses ! Vraiment, Lucien !

UENRI

Ce n'est pas une légèreté... Il y a deux mois, j'avais déjà remarqué les assiduités de ce pantin et la'mauvaise attitude de Régine avec lui.

CUAMBERT

A ce moment-là, lui en as-tu parlé?

UENUI

A qui ? A Régine ?

CUAMBERT

Oui,

HENRI

Oui. Elle a reconnu que j'avais raison et m'a promis de s'observer.

GHAMBERT

Gela ne constitue encore qu'une présomption.

HENRI

Mais, mon père, il est inutile de chercher à l'excuser : elle a avoué...

CDAMBERT

Si elle a avoué... alors...

MADAME GHAMBERT

Comment?... Qu'est-ce que tu as fait ?

Après les avoir surpris ?

MADAME GHAMBERT

Oui.

HENRI

Je ne sais plus. Je me suis jeté sur eux... J'ai tapé avec les pieds, avec les mains, les poings, en sauvage.

MADAME GHAMBERT

Mon pauvre Henri!

HENRI

J'ai jeté dehors l'individu, par la barbe, je crois... Il était pâle comme un linge et ne trouvait à me dire que des mots imbéciles : « Làchezmoi... Vous vous trompez... » Je ne sais plus quoi.

GHAMBERT

Et elle?

HENRI

Elle était effondrée sur le tapis, en sanglots... Elle demandait pardon... Et, comprenez-vous cela? elle a d'abord voulu nier! J'ai perdu la tête, je lui ai dit tout ce que j'avais sur le cœur... Je l'ai traitée... comme elle le méritait, enfin I... Alors, je ne sais par quelle folie elle a été prise, elle s'est dressée devant moi comme une lionne, elle m'a appelé : « lâche ! » et encore autrement, et, devant les domestiques que ce vacarme avait naturellement fait venir, elle m'a crié et répété : « Oui, j'ai un amant I... » Je ne pouvais plus la faire taire... Devant les domestiques !

CHAMBERT

Tant mieux !

HENRI

Tant mieux?

CHAMBERT

Oui. Nous avons là d'excellents témoins.

HENRI

Possible !... Enfin, voilà ce qu'elle a fait... une grue, je vous dis! J'avais épousé une grue !... CHAMBERT, le rappelant à la décence dans le discours.

Henri !

HENRI, se levant, agité.

Je ne suis pas parlementaire. Tant pis ! {Menaçant.) Oh ! mais, si elle croit en être quitte à ce prix-là, elle se trompe, je vous en fiche mon billet. Elle s'est conduite comme une grue, on la traitera comme une grue !... A ces filles-là, on ne laisse pas leurs enfants I... Ah ! elle croit que je

suis un homme sans énergie... Eh bien, elle va voir!... La séparation de corps... La garde de Fenfant, à moi!... Mauvaise épouse : mauvaise mère, moi, je ne connais que ça !

MADAME nilAMBERT

D'autant plus que Suzette sera très bien ici où elle a déjà des habitudes...

Et quant à son greluchon...

CHAMBERT

Je t'en prie, Henri, voyons 1

HENRI, dans le même mouvement.

... Son complice, si vous voulez, il va voir de quel bois je me chauffe.

MADAME CHAMBERT

Qu'est-ce que tu vas faire ?

HENRI

Le tuer, tout simplement

MADAME CHAMBERT

Tu es fou...

CHAMBERT

L'excuse que tu aurais pu avoir au moment du flagrant délit, tu ne peux plus l'invoquer.

HENRI

Je ne suis pas un assassin. Je l'amènerai sur le terrain. Et je vous jure bien que ce ne sera pas un duel pour rire.

MADAME CHAMBERT, éperdue.

Mais, mon enfant... Si c'est un duel... c'est toi qui peux être tué!

Eh bien, mon Dieu, je serai débarrassé!...

MADAME CHAMBERT, en sanglots.

Ohl Henri!... Henri!... Tu n'as pas pensé à moi! [Un long silence.)

CHAMBERT, allant à Henri.

Tu n'entends donc pas ta mère sangloter?...

HENRI

Mère... (// lui touche le bras.)

MADAME CHAMBERT

Ne fais pas cela! Je t'en prie!... Mon enfant! Ne te bats pas!...

HENRI

Je vous le promets...

MADAME CHAMBERT

Tu me le jures...

HENRI

Mais oui... On dit cela, vous comprenez... Un duel! Un duel!... Et après?... Qu'est-ce que ç;i prouverait?

MADAME CHAMBERT, encore implorante.

N'est-ce pas ?... Et pour Suzetle, songe donc!...

HENRI

Vous avez raison .. Je n'avais pas pensé à Suzette...

Tu vois?... Pas de duel, n'est-ce pas?...

HENRI

Mais non... Puisque vous le voulez, je ne me vengerai pas...

MADAME CHAMBERT

A la bonne heure !

CHAMBERT

Et Régine, qu'est-elle devenue?

HENRI

Elle s'est sauvée. Je menaçais de la tuer... Elle hurlait de peur... Elle a couru dans sa chambre, puis dans la rue... Où est-elle? Chez son amant? Chez son père? Je ne sais... Dès qu'elle a été partie, j'ai pensé à ce train omnibus qui pouvait me mettre ici une heure plus tôt que l'autre. J'ai couru au pensionnat de Suzette, je l'ai prise, emmenée, enlevée, pour mieux dire... et voilà... voilà... (Soupir.) Voilà toute l'histoire... (// tire un porte-cigareltes, prend une cigarette^ cherche des allumettes dans toutes ses poches. Cela au milieu du plus grand silence. Madame Chambert, consternée., les yeux fixes. M. Chambert va à sa chambre noire., rement avec une boite d' allumettes qu'il tend à son fils.)

CHAMBERT

Tiens... Tu veux du feu?

HENRI

Merci. (7/ allume sa cigarette, puis tendant son étui.) Oh! pardon, j'ai oublié de vous en offrir.

Merci.

HENRI

Vous continuez à ne plus fumer?

CHAMBERT

Oui. Je m'en trouve bien.

HENRI

Vous avez raison... [Un temps.) Voilà... (Il regarde son père et sa mère.) Vous ne vous attendiez pas à cela, hein? Moi non plus... Et pourtant...

MADAME CHAMBERT

Moi, cela ne m'étonne pas.

HENRI

Oui, mère... vous, vous avez vu clair, dès le commencement. Quel cynisme!... Chez moi!... En plein jour !

MADAME CHAMBERT

Mon pauvre enfant.

HENRI

Voilà... maintenant, voilà... je suis cocu comme tous mes amis...

MADAME CHAMBERT

Quoi ! Quoi !... Pour parler de la boue, on emploie des mots orduriers, c'est tout naturel... Celui qui m'aurait dit cela, seulement avant-hier... seulement hier à midi!... Voilà toute ma vie bouleversée, dans ce qu'elle a de plus important comme dans ses plus petits détails. Nous avons deux dîners, cette semaine... Qu'est-ce que je vais dire?

CHAMBERT

Un prétexte n'est pas difficile à trouver.

HENRI

Évidemmeut... Mais, dans huit jours, dans

quinze... il faudra bien donner une explication... Comme ce sera reluisant!... « — Nous nous séparons, ma femme et moi, — Pourquoi?... — Parce que... Voilà!... Charmant!... » Et tout le monde me demandera de ses nouvelles : ceux qui ne sauront pas... et même ceux qui sauront et qui feront semblant d'ignorer... pour avoir le plaisir de se payer ma tète... {Frappant la table du poing.) Nom d'un chien de nom d'un chien ! Mais, qu'est-ce qu'elles ont donc, les femmes d'aujourd'hui, qu'est-ce qu'elles ont donc?

C1IAM13ERT

Ca^me-toi !

UEiNRI

Et quel moment choisit-elle? Elle choisit le moment où j'aurais besoin de toute ma présence d'esprit, le moment où je me trouve, par sa faute, dans les plus grands tracas.

L'adjudication... nous avons vu...

HENRI

Une idée à elle.

CIIAMBERT

Cède ta soumission à un autre.

HENRI

J'ai fait des prix trop bas. Personne n'en voudra... Et pourtant, ce pourrait être un coup de fortune... Allez donc travailler à l'aise, maintenant... Et le procès qu'il va falloir intenter ! Et les avouéSj les avocats, les témoins, les juges !...

Elle se défendra, naturellement. Elle et son avocat vont me traîner dans la boue.

MADAME CIIAMBERT

Oh!

HENRI

Allons, mère, je sais ce que c'est, j'ai fait mon droit !... Qu'est-ce qu'elle va bien inventer?... 11 faudra me défendre, chercher des preuves.. . Bien conseillée, elle me trouvera des torts...

MADAME ClIAMBERT

Tu n'en as pas.

HENRI

Est-ce qu'on sait!... Ah! ça va être gai 1 [Un silence. Il jette sa cigarette, regardant ses parents bien en face.) Et si je rendais le bien pour le mal!... Si je l'écrasais par ma générosité?... Si je pardonnais tout simplement?

MADAME CUAMBERT

Oh!

HENRI

Personne ne sait rien. J'en serais quitte pour renvoyer les domestiques.

MADAME CHAMBERT

Pardonner cela?

CUAMBERT

Mon pauvre ami, elle recommencerait I

MADAME CHAMBERT

Non ! L'occasion est trop belle de te débarrasser.

CUAMBERT

Tu n'en trouveras pas de meilleure.

HENRI

Mère, qu'en pensez- vous?

MADAME CHAMBERT

Moi !... Tu me demandes mon avis?... Eh bien, mon enfant, je vais te le donner... Moi, je considère qu'il ne pouvait rien t'arriver de meilleur que cette révélation... Oui... oui... oui... C'est ta délivrance. C'est ton salut... Ton salut, tu m'entends. . . Cette femme-là, c'était ton mauvais génie, et je frémis en songeant jusqu'à quels abîmes elle aurait pu t'entrainer avec elle. Tu l'as épousée malgré ton père et malgré moi... Eh bien! Écoute bien ce que te dit ta mère, mon enfant! Dieu ne bénit pas les unions qui sont fondées sur la révolte... Tout ce qui arrive, je l'ai prévu. Elle est coquette, elle est ambitieuse, elle ne croit à rien. Pour subvenir à ses goûts de luxe, tiens, je le disais tantôt encore à ton père, pour satisfaire sa vanité, elle t'a déjà jeté dans des aventures. Elle élève ta fille comme une païenne, elle t'aurait mené à une catastrophe. Je sais ce que je dis : aune catastrophe... Tu peux te réjouir. Rien de meilleur ne pouvait t'arriver, je te le répète... C'est la clef de ta prison que tu as trouvée, c'est ta liberté, ta dignité, ton indépendance, que tu peux reconquérir... Je te dis que tu devrais te frotter les mains et danser de joie : tu as gagné une fameuse journée, tu peux me croire...

HENRI

Ah ! le fait est que tous les jours n'étaient pas

pour moi des jours de fête... Je ne vous l'ai

jamais avoué, mais notre existence était un enfer.

MADAME CHAMBERT, triomphante, à son mari.

Qu'est-ce que je te disais? là... tout à l'heure, quest-ce que je te disais ?...

CHAMBERT

Mon pauvre ami ! Tu n'étais pas heureux !

HENRI

Moi!... Depuis dix ans, je pourrais compter les jours qui se sont passés sans disputes... Des scènes pour rien, et pour tout... Chaque fois que j'ai entrepris quelque chose qui n'a pas réussi, elle m'a traité d'imbécile. Ah ! je l'ai entendue des fois cette phrase : « Tu n'es qu'un serin !... »

MADAME CHAMBERT

Moi, vois-tu, mon ami, j'ai vu, dès le début, que ton ftiénage ne marcherait pas. J'ai jugé ta femme avant même la cérémonie : malgré la promesse qu'elle m'avait faite, elle a arrêté votre appartement sans me consulter. Ce n'est rien... mais quand elle a ensuite refusé de m'accompagner chez mon pauvre vieil oncle, et que j"ai entendu sortir de sa bouche une certaine plaisanterie d'esprit fort sur Notre-Dame de Lourdes, je me suis dit : « Henri fait une sottise. » Tu as voulu la faire. Tu vois oii cela t'a conduit. (On entend le coup de sonnette de la grille. Chambert, qui est au fond, regarde avec précaution.)

CHAMBERT

C'est elle !

UENRI

C'est elle ! Eh bien, elle a un rude toupet... Je vais la mettre dehors, par les épaules. Vous allez voir cela.

MADAME CHAMBERT, qui le retient.

Je t'en prie. Pas de scandale ici.

CHAMBERT

Rentre. Tu n'as pas ton sang-froid.... Je vais lavoir, moi, et je lui dirai ce qu'il convient.

HENRI, déjà dans la maison, entraîné par sa mère.

Dites-lui que c'est une gueuse... que je ne la reverrai que devant le juge...

C'est bon... C'est bon... Va-t'en !...

MADAME CHAMBERT

Henri ! Henri ! pas de scandale ici, je t'en supplie ! Tais-toi... Viens.

CHAMBERT, à sa femme qui revenait.

Va-t'en. Je n'ai pas besoin de toi.

MADAME CHAMBERT

Délivre-nous d'elle pour toujours!...

CHAMBERT

C'est bon. Laisse-moi. {Entre Régine. D'une élégance que l'on sent habituelle. Rien d'excentrique. Trente-deux ans.)

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