RÉGINE. HENRI
HENRI
Vous m'avez témoigné le désir...
RÉGINE
Non, mon cher Henri. Je t'en prie. Ne dramatisons rien. Ne nous disons pas vous. Ce qui s'est passé ne comporte pas cette solennité. Je veux obtenir de toi mon pardon, le pardon d'une faute que tu as crue grave et qui n'est qu'une légèreté.
RENRI
Vous appelez une légèreté...
Mais oui! Parlons-en le plus simplement que nous pourrons. Ne grossissons pas les choses par l'emphase du langage : cela ne servirait à rien.
HENRI
Ce que tu appelles une légèreté, c'est d'avoir un amant !
RÉGINE
Je n'ai pas d'amant.
HENRI
Tu l'as avoué! Qu'est-ce que je dis, avoué! Tu t'en es vantée 1
RÉGINE
N'oublie pas dans quelles circonstances. Dc'
mande-toi si ton attitude n'a pas été excessive. Rappelle-toi les mots que tu m'as dits. Tu m'as crue la maîtresse de Georges.
HENRI
Il me semble que...
RÉGINE
Je t'en prie, laisse-moi continuer. Tu m'as crue la maîtresse de Georges. J'ai d'abord nié parce que ce n'est pas vrai,
EENRI
Facile à dire.
Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas vrai ! Je t'ai supplié. Je comprenais ta colère et j'acceptais la violence de tes premières paroles.
HENRI
C'est encore heureux !
RÉGINE
Mais, vraiment, tu as été trop loin. Tu as été trop grossier et pendant trop longtemps.
HENRI
Je t"ai...
RÉGINE
Allons ! Allons I Tune peux pas dire non et je te mets au défi de répéter sans rougir les mots orduriers que tu m'as jetés à la face par tombereaux. Tu ne te possédais plus. Tu m'as frappée. Tu m'as salie des noms les plus bas du vocabulaire le plus bas. Tu me faisais souffrir comme si, littéralement, tu m'avais tordu les
nerfs. J'étais perdue de honte, de révolte et d'humiliation. J'ai d'abord crié sous la douleur, puis il m'est venu le besoin irrésistible de te rendre le mal que tu me faisais. C'était instinctif, irraisonné... comment dis-tu?... un réflexe. Et je t'ai crié : « J'ai un amant! » Tu avais cherché et trouvé ce qui pouvait me blesser le plus cruellement : j'ai fait de même. Voilà ce qui s'est passé ; voilà le plus grave.
HENRI
Et ce que j'ai vu! Ce n'est pas grave, ce que j'ai vu ?
RÉGINE
Ce que tu as vu est ce qu'il y a eu de plus coupable entre Georges et moi. Et tu peux le pardonner.
HENRI
Pardonner! Oui-dà! Comme cela. Toutdesuite, tout simplement!
RÉGINE
Oui, tout de suite, tout simplement!
HENRI
Ce serait trop commode, en vérité! Alors, je t'aurais surprise dans les bras de ton amant...
RÉGINE
Je n'ai pas d'amant.
HENRI
Prouve-le.
RÉGINE
Gela ne se prouve pas. Je te le dis et je te le jure. Et je neveux pas même te faire le serment
sacré qui me vient à lu pensée, parce que je croirais manquer de respect à Suzette en mêlant son nom à nos petites histoires. Allons ! Si je t'avais trompé, je ne te parlerais pas sur ce ton, je ne te regarderais pas en face comme je le fais et je ne te livrerais pas mes yeux comme je te les livre. Si j'avais dû te tromper, je n'aurais pas attendu treize ans. Et je me serais cachée... Mais la manière même dont tu as pu nous surprendre prouve en ma faveur... Nous n'aurions pas été aussi bêtes, tu le sais bien. Des amants auraient...
UENRI
Tu es extraordinaire, ma parole ! Et il faut que tu aies perdu tout sens moral...
RÉGINE
Ça!
UENRI
Quoi?
RÉGLNE
Nous en reparlerons tout à l'heure. Continue.
HENRI
Je te dis que tu es extraordinaire... Mais même en admettant — ce que je ne crois pas — qu'il n'y ait pas autre chose que ce que j'ai vu, est-ce que cela n'est pas suffisant?
RÉGINE
Suffisant! Pourquoi? Pour nous séparer?
Non.
HENRI
Qa'est-ce qu'il te faut! Tu te livres àcetimbé-
cile de Georges, un fat, un coureur, une espèce de don Juan chauffeur, c'est lé mot!... Enfin, le tenais-tu dans tes bras, oui ou non ? Tu veux que j aie vu cette saleté et que je l'oublie? Jamais!... Si j'ai perdu toute retenue, c'est que tu avais perdu toute pudeur.
RÉGINE
Ne nous embarquons pas dans les grandes phrases. Il y a peut-être des maris qui auraient le droit de parler sur ce ton à leur femme, mais pas toi, mon petit, pas toi.
HENRI
Pas moi ! Et pourquoi donc?
RÉGINE
Pour rien. Mais, puisque tu parlais de sens moral, demande-toi ce qu'il peut en rester dans le milieu où tu m'as fait vivre.
UENRI
Comme si tu ne t'y plaisais pas !
RÉGINE
Tu m"en as donné le goût. Je ne Tavais pas. C'est toi qui as fait notre fréquentation liabituelle de ce monde de noceurs...
IIEXRI
De noceurs! Ah! par exemple, celle-là est forte!
RÉGINE
Tu sais bien ce que je veux dire. Les hommes y travaillent, et même dans la frénésie. Mais ils
108 SUZKTTE
s'amusent avec autant de passion. Tout le temps du cent à l'heure. On finit par avoir le vertige.
HENRI
C'est là toute ton excuse?
RÉGTNE
Mon Dieu, oui ! J'ai suivi le mouvement. Ton ami Georges Livrain a fait ce que font tes autres amis, ce que tu as fait, ce que tu referais dimanche, si nous retrouvions la bande... Et quelquefois, à force de dire qu'on est amoureux, on finit par le croire. Mais en réalité, toutes ces coucheries se font sans amour et c'est ce qu'elles ont de dégoûtant.
HENRI
Je ne te le fais pas dire !
RÉGINE
Je n'ai jamais pensé à me donner comme exemple. Et je t'assure que je n'ai aucune fierté de mon action. Loin de là, tu peux le croire.
HENRI
Alors, tu n'as même pas cette excuse-là ! Tu n'aimais pas Georges. Pas même cette excuse-là!
RÉGINE
Mais non! mais non ! Et c'est ce qui me donne des nausées... [S' animant.) Seulement, qu'est-ce que tu veux? On n'entend parler que d'amour, que de liaisons, que de conquêtes... On a l'air de n'être pas une femme comme les autres, si l'on n'a pas un amant! Alors... puisque tout le monde
marche et a l'air de ne pas s'en porter plus mal, on fait comme tout le monde.
UENRI
Et le mari, dans tout cela?
RÉGINE, encore plus animée.
Le mari ? La plupart du temps, il regarde autre part.
HENRI
Pour qui me prends-tu, espèce de ..
RÉGINE, très violente.
Ah 1 tu ne vas pas recommencer, hein*? Je te prends pour ce que tu es, un malheureux détraqué... Ne fais pas le malin... C'est sous ton œil amusé que j'ai entendu les premières galanteries de Georges...
UENRI
Ah ! je voudrais bien savoir oii !
RÉGINE
Aux courses d'Auteuil, au Grand Prix!... Tu as dit devant moi, je t'entends encore : « Tiens, voilà Livrain qui fait la cour à ma femme, madame Gendron va lui arracher les yeux. »
HENRI
J'ai pu dire cela en plaisantant. Mais il y a deux mois, est-ce que je ne me suis pas plaint à toi de ce que ta tenue laissait à désirer?
RÉGINE
Oui. Mais au bout d'un certain temps, comme on t'a blagué sur ta jalousie, tu m'as dit : « Ne fais donc pas la tète à Livrain, tu me rends ridi-
cule. » Alors, le flirt a repris, accepté par tous. Quand on montait en voiture, on gardait à mon flirt une place à côté de moi... Mais toi, toimême, le soir du Champagne au bourgogne et aux fraises, à Fontainebleau, tu as forcé Raymond à descendre afin de me donner Livrain pour voisin. Cela, par vantardise, pour montrer que tu n'avais pas le ridicule d'être jaloux.
HENRI
On avait bu comme des imbéciles.
RÉGINE
Je ne dis pas le contraire. Alors, qu'est-ce que tu veux... une fois là... On passe insensiblement de ce que notre morale facile accepte au grand jour à ce qu'elle exige que l'on cache ; des plaisanteries au poivre, des caresses furtives aux pressements de mains, aux simagrées, aux baisers surpris dans les jeux et trop appuyés. Et un beau jour, le monsieur vous dit : « Venez donc chez moi regarder mes gravures. » g^^ <i/vw.^K^ *--^ HENRI -^ W~Wv v^».^^'^ H^ *^^
Tu y es allée, chez lui? Hein, tu y es allée?
RÉGINE
Non.
HENRI
C'était « moins cinq » ?
RÉGINE
Non, mais c'était peut-être la veille. Je sentais que mes bonnes amies trouvaient que décidément je faisais trop de manières. Imbécile ! Voilà
SUZETTE m
dans quel milieu tu m'as conduite. Le mari a peur d'être ridicule en manquant de complaisances et la femme a la même peur en demeurant honnête. Allons, crois-moi. Laissons ces gens-là s'amuser, et, puisque tout de même nous ne sommes pas aussi faisandés qu'eux, résignonsnous à vivre simplement et, dorénavant, restons chez nous. D'ailleurs, je ne demande rien de plus. J'aspire au pot-au-feu sous une suspension. Ouf!
HENRI
Tu t'en lasserais bien vite.
RÉGI.NE
Non, certes ! la leçon que je viens de recevoir n'aura pas été perdue. J'aurai passé près d'un malheur, on ne m'y reprendra pas.
HENRI
Moi aussi. Et l'on ne m'y reprendra pas non plus. Tout ce que tu viens de me dire me prouve que tu me méprises. L'événement de samedi n'est qu'une conclusion. Tu devais en arriver là parce que tu me considères comme infiniment au-dessous de toi à tous les points de vue. Eh bien, je vais te débarrasser et te délivrer de cet imbécile que ton mauvais sort t'avait donné pour mari. Tu pourras fréquenter à ton aise les gens d'esprit comme Livrain.
RÉGINE
Ne te laisse pas monter la tête par tes parents.
HENRI
Mes parents n'ont rien à voir ici.
RÉGINE
Allons donc ! Je reconnais leurs phrases prudhommesques et entortillées.
HENRI
Leurs phrases sont ce qu'elles sont, elles valent mieux que les tiennes.
RÉGINE
C'est vrai !
HENRI
Tu n'as jamais aimé ma famille. Nous sommes des petites gens, c'est entendu, des provinciaux indignes de toi. Tu ne t'abaisseras plus à nous fréquenter.
RÉGINE, résolumenl.
Il faut que j'aie 'le courage de mettre mon amour-propre sous mes pieds. Henri, je le reconnais, je n'ai pas été à l'égard de tes parents ce que j'aurais dû être. Je t'en demande pardon et je suis prête à m'en excuser auprès d'eux. La blague, 1 odieuse blague, m'a souvent rendue inintelligente. Pour toi, j'ai manqué d'indulgence de patience, de bonté.
HENRI
Ah! tu le reconnais !
RÉGINE
Oui. Nous nous disputions trop souvent. Veuxtu que nous nous efforcions d'être meilleurs'!' Veux-tu que nous fassions un effort tous les deux?
HENRI
Il est trop tard.
RÉGINE
Tâchons de retrouver nos bonnes années, nos premières années. Refuses-tu de te les rappeler?
HENRI
C'est inutile.
RÉGINE
Tu es buté. On t'a fait la leçon.
HENRI
Si tu veux.
• RÉGINE
Mais tu ne peux pas parler sérieusement de séparation. Quand on a vécu treize ans ensemble on est attaché l'un à l'autre d'une façon-plus solide que tu ne l'imagines. Les souvenirs communs, quels qu'ils soient, sont des liens, — même les souvenirs des mauvais moments. Et nous n'en avons pas eu que de mauvais. Tu m'aimais tant. Rappelle-toi. Marseille. Nos fiançailles. Les résistances de tes parents et notre mariage enfin. Notre bonheur. Nous étions si fiers de l'avoir conquis.
HENRI, douloureux.
Qu'est-ce que nous en avons fait, mon Dieu!
Tu veux me quitter, toi? Non. Non, Henri. Qu'est-ce que tu deviendrais, tout seul? Je te connais : tu serais tout désem.paré. Un homme divorcé, c'est hybride, déclassé, isolé, errant. Tu retourneras avec notre bande! Quel accueil t'y fera-t-on? Et il n'y a pas que cela, il y a autre chose. Tu as tes manies. Les petits soins dont
tout de même je savais t'entourer, tu en as Thabitude : ils te manqueraient plus que tu ne peux le sentir à présent. Sur bien des détails de la vie de tous les jours, tu t'en rapportais à moi. Tu croiras me remplacer par une autre femme. Elle ne me remplacera pas, parce que, quelle que soit sa bonne volonté, elle ne t'aimera pas depuis assez longtemps.
HENRI, s' attendrissant.
Oui, je serai très malheureux. Si l'on m'avait dit ça, le jour où je t'ai épouséel... J'étais si fier de toi. J'ai toujours été fier de toi... Nous nous sommes bien aimés, Régine. Nous ne sommes pas méchants, ni l'un ni l'autre. Seulement, moi, n'est-ce pas, je n'ai jamais eu de volonté. Je serai très malheureux... Parce que je penserai toujours à toi... Oui, toujours, toujours. Tant que je vivrai.
RÉGINE
Mais il ne tient qu'à toi de ne pas me quitter •'
HENRI
Non. Maintenant," c'est fini... (Regard à sa montre.) Il faut que je m'en aille.
RÉGINE
Tu veux t'en aller?
Il le faut.
RÉGINE
Pourquoi?
HENRI
Mes parents doivent venir me chercher... L'heure est déjà passée.
SlIZETTE RÉGINE
Ils doivent venir te chercher ici ?
HENRI
Dans une voiture. Au coin de la rue.