IV
Dans un petit réduit sans fenêtre, contigu à la sellerie, Napoléon Démosthène Egalité, couché en chien de fusil, sur une botte de paille, poursuivait depuis deux heures son examen d'inconscience et méditait sur l'inconvénient d'aimer plus haut que son cœur.
Il calculait qu'il pouvait être environ trois heures du matin et que si le hasard ne lui fournissait aucun moyen de s'enfuir, il risquait fort de renouveler connaissance avec la justice de la Louisiane.
Or les trois gentlemen qui l'avaient déposé là, avaient malheureusement négligé de desserrer les cordes solides qui lui liaient les pieds et les mains, de sorte que pour l'instant le mulâtre ne conservait de liberté que, dans les expressions dont il qualifiait l'intervention inopportune de James Tarner et de ses amis.
Sa première fureur un peu calmée, il sentit grandir en lui une envie de s'en aller, qu'exaspéraient encore les crampes qui secouaient ses membres endoloris.
— Heureusement, pensait-il, que dans sa joie de m'avoir échappé, miss Lucky n'a pas eu
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l'idée de raconter à ce damné Tarner le petit emprunt que j'ai cru devoir réaliser fort à propos. Et j'ai là, dans la poche de mon veston, une liasse de cinq mille dollars qui joints aux quatre cents qui me restaient me permettraient de gagner New- York et de là l'Europe par les voies les plus rapides. Le principal est de sortir d'ici avant le jour. Tarner et les trois autres vont sans doute passer la nuit dans la maison . . . mais quand le diable y serait, il doit bien rester quelques nègres qui rôdent aux environs et si je pouvais me faire entendre . . .
Et, tout comme il advient parfois dans Fenimore Cooper, le mulâtre poussa un sifflement aigu.
— Allons! vous n'allez pas tenir tranquille làdedans? cria une grosse voix de l'autre côté de la porte.
— Ils ont laissé quelqu'un pour me garder et c'est le second palefrenier qu'ils ont choisi ... Je suis sauvé, pensa joyeusement Napoléon Démosthène.
Son cerveau simpliste ne s'embarrassait point de subtiles déductions. Etranger par définition, il l'était surtout à la spéculation métaphysique. L'attirail des religions et des morales ne lui suscitait aucun obstacle et la vie ne lui avait rien appris sinon que tout s'achète, et qu'il n'y a point de situation, si désespérée qu'elle soit, dont on ne puisse se tirer avec de l'argent. En reconnaissant la voix du palefrenier qui lui avait livré les clefs de Leafy-House quelques heures auparavant, il se dit qu'il lui restait quelque chance de ne point manquer le train qui passait à X . . . vers cinq
heures du matin ... Il entrevit les quais de New- York, les passes de Sandy Hook et la statue de la Liberté cclairaiii le inonde; et ce double symbole lui apparut consolateur.
— C'est vous, Dick? demanda-t-il à travers l'épaisseur du bois.
— Oui, c'est moi, répondit la voix bourrue. Et je vous réponds que je ne m'amuse pas à faire le pied de grue dans la cour des écuries ! Quand je pense que tout ça est arrivé par votre faute ...
— Et par la vôtre aussi, Dick ? . . . car si vous ne nous aviez pas ouvert la grille du parc et la porte de la maison ce soir . . .
— Voulez-vous bien vous taire !
— Vous n'êtes donc pas seul ?
— Si ; mais je ne tiens pas à reparler de cette histoire-là !
— Il le faudra pourtant bien, mon pauvre Dick. Vous devez comprendre que la justice sera ici dès ce matin . . . On fera une enquête ; on établira les responsabilités et nous avons eu beau vous ligotter comme les camarades, rien ne dit que vous ne serez pas soupçonné.
— Sacré nom de cent mille noms de noms de cochons, grommela Dick dans sa langue maternelle, je crois bien qu'en effet cette damnée cuisinière a dii se douter de quelque chose. Ça serait tout de même malheureux de perdre ma place pour cent dollars!
— Perdre votre place ce ne serait rien encore . . . Mais si l'on vient à établir que vous nous avez introduits dans le maison, vous êtes perdu !
— Mais alors que faire?
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— Ouvrez-moi d'abord et je vous dirai cela...
— Vous ouvrir quand ces messieurs m'ont défendu de vous répondre!
— Et si je vous donne encore cent dollars pour causer avec moi?
— Oh ! dans ce cas là . . .
Et Napoléon Démosthène entendit le plus joyeux bruit de clefs . , . La lourde porte s'ouvrit.
— Voyons ces cent dollars? dit le palefrenier.
— Mon ami, gémit Sténéga, je ne demanderais pas mieux que de vous les donner tout de suite . . . et sans reçu encore ! Mais ils sont dans la poche intérieure de mon veston ; et ficelé comme je le suis . . .
— Ah! gros malin, je vois bien qu'il va falloir vous déficeler.
— Il y a plaisir à causer avec vous, dit le mulâtre ... et non seulement vous allez me déficeler . . . mais vous allez seller deux chevaux qui vont nous mener bride abattue à la ville où vous prendrez le train de 4 heures pour New-Orléans, tandis que moi, j'attendai celui qui remonte dans la direction de New- York vers cinq heures. — Une fois à New-Orléans vous prendrez la place que j'avais retenue sur un bateau qui descend à la Vera Cruz où vous vous présenterez de ma part dans une maison dont je vous reparlerai. Quant à moi, que je puisse seulement prendre le premier train et je vous garantis que la police de New-Orléans aura beau télégraphier, je serai en sûreté bien avant que qu'on m'ait reconnu. J'ajouterai que si vous vous prêtez à cette combinaison, qui nous sauve tous les deux, ce n'est pas cent, mais trois
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cents dollars que je vais vous verser immédiatement pour les frais de votre traversée.
L'homme est un apprenti, le dollar est son maître . . . Après quelques minutes de discussion Dick se laissa convaincre moyennant cinq cents dollars -— et tandis que James Tarner et ses amis célébraient joyeusement la délivrance de miss Lucky, les deux meilleurs chevaux de Leafy-House emportaient les compères dans la direction de la petite ville où ils allaient se séparer.
Chemin faisant, Sténéga put communiquer à Dick tous les renseignements nécessaires pour se faire bien venir chez un de ses anciens compagnons de chaîne, qui, sa condamnation une fois purgée, s'était retiré à la Vera Cruz où il vivait le plus honnêtement du monde d'une petite fortune mal acquise et qu'il avait su mettre en lieu sûr.
Les chevaux trottaient sur la route poussiéreuse et le petit jour commençait à poindre, lorsque, tout à coup, quelques noirs sortirent d'un buisson qui bordaient le chemin et se jetèrent au devant des deux cavaliers . . . Sténéga reconnu cinq des principaux grévistes qu'il avait entraînés à l'assaut de Leafy-House et pensa que ses affaires allaient beaucoup moins bien . . . Deux de ces messieurs étant armés de revolvers et les trois autres de solides gourdins, il fit signe à Dick de ne tenter aucune résistance et sentit la nécessité d'entamer une petite conversation avec ses complices de la veille.
— Eh! bien, mes enfants, dit-il, c'est ainsi que vous m'avez lâché au moment où nous étions
maîtres de la position ! Si vous n'aviez pas laissé pénétrer ces quatre blancs que le diable les emporte à l'intérieur de la maison, nous serions à l'heure qu'il est les seuls maîtres de Leafy-House, tous les ouvriers de la plantation nous auraient soutenus et sir Algernon Lucky aurait été bien forcé de subir vos conditions pour pouvoir rentrer chez lui.
— Cela te va bien en effet de nous reprocher notre lâcheté, quand tu fuis honteusement, répliqua le nègre qui tenait d'une main ferme la bride du cheval de Sténéga ... Oh ! ne cherche pas à t'échapper ... Je te tuerais comme un chien. Et toi aussi, le palefrenier qui nous as ouvert la grille du parc . . . Vous nous avez entrainés, pauvres nègres que nous sommes, dans une aventure qui va nous coûter cher. Il est juste que vous en payez le prix tout comme les camarades.
— Ça, c'est bien sûr, dit un autre nègre, que tu nous a fait faire un vilain métier. Monter la garde autour de la maison, pendant que tu cherchais à violer la fille de notre maître . . .
— Et vous l'avez johment montée, la garde, ricana le mulâtre. Les quatre blancs n'ont eu qu'à se montrer . . . vous étiez bien une vingtaine et vous n'en avez seulement pas blessé un seul.
— Nous aurions voulu t'y voir! ils étaient armés.
— Vous aussi.
La discussion allait s'envenimer quand un peloton de cavaliers appfirut au tournant de la route, à quelque deux cents mètres du groupe que formaient les cinq noirs et les deux fugitifs.
— Nous sommes perdus, s'écria Dick: ce sont
les soldats qui arrivent de X . . . pour réprimer les grévistes.
Les noirs afFolés lâchèrent la bride aux deux chevaux et se préparèrent à prendre la fuite.
— Ne bougez pas, malheureux ! s'écria le mulâtre qui n'en menait pas large. Si vous avez l'air de vous enfuir, ils vont tirer sur nous !
Il ne croyait pas si bien dire: cette petite tentative leur valut d'essuyer une première décharge qui aurait abattu deux ou trois hommes, si les carabines n'avaient pas été chargées à blanc.
Les nègres poussèrent des hurlements d'épouvante et Dick constata pour la seconde fois que la situation devenait critique.
— Laissez-moi faire, dit le mulâtre en s'adressant aux nègres qui avaient pris le parti de se coucher par terre. Et vous tous, leur cria-t-il, ne bougez pas: je vais essayer de nous en tirer.
L'intelligence de Napoléon Démosthène ne se haussait point sans doute jusqu'aux concepts de Kant: mais, dans certaines circonstances embarassées, la peur le rendait ingénieux et lui fournissait des expédients inattendus.
Comme le groupe de cavaliers arrivait à portée de la voix, il tira son mouchoir qu'il agita en manière de drapeau, tout en criant :
— Amis ! amis ! ne tirez pas !
Le peloton fit halte: il se composait d'une vingtaine de soldats sous la conduite d'un lieutenant qui poussa son cheval tout en donnant au mulâtre l'ordre d'avancer.
Quand ils ne furent plus qu'à quelques pas de distance :
— Qui êtes vous? et que faites vous là? demanda Tofficier.
— Nous sommes, dit Napoléon Démosthène, deux surveillants des plantations de sir Algernon Lucky.
— Le planteur chez qui les grévistes ont tenté de s'introduire cette nuit?
— Précisément, mon officier. Et nous allons à X. pour attendre notre maître qui doit arriver ce matin et lui faire notre rapport.
— Ah ! très bien . . . c'est lui qui a télégraphié cette nuit de New-Orléans qu'une grève avait éclaté en son absence et pour demander qu'on envoyât de la troupe parce qu'il prévoyait des événements graves.
— En effet, dit le mulâtre, il est temps que vous arriviez. Les noirs ont envahi cette nuit même Leafy-House et sans la courageuse intervention de quelques planteurs voisins qui sont venus à notre aide . . .
— Et qu'est-ce que ce groupe de noirs qui vous entourait tout à l'heure?
— Mon officier, répondit Sténéga avec une tranquillité qui n'allait point sans quelque rosserie .. . ce sont cinq des principaux révoltés. Sachant que nous allons faire notre rapport, mon camarade et moi, à sir Algernon Lucky, ils ont voulu nous barrer la route. . . Mais puisque vous voilà, par le plus heureux hasard, nous allons pouvoir les remettre entre vos mains: la répression, à la suite de cette importante capture, sera singuUèrement facilitée . . . Toutefois je dois vous avertir que deux d'entre eux sont armés de revolvers ... et que tous essaieront sans
doute de nous faire passer pour leurs complices.
— Soyez tranquille, dit le lieutenant: je vois tout de suite que j'ai à faire à deux bons serviteurs de sir Algernon Lucky. Mais il ne faut pas que nous vous retardions. Appelez votre camarade et continuez votre route avec lui. Je me charge de vos cinq moricauds. Merci de votre concours : grâce à vous, nous avons déjà des otages.
Et il cria aux nègres de jeter leurs armes. Les malheureux obéirent sur le champ et n'opposèrent aucune résistance aux soldats qui s'emparèrent d'eux.
— Vous voyez, dit le lieutenant en souriant, ce n'est pas une prouesse. Mais ils vont nous forcer à marcher au pas.
— Je l'espérais bien, pensa le mulâtre qui ajouta à haute voix: „0h! vous n'en avez plus pour bien longtemps. Vous êtes déjà sur la plantation. En vous jetant dans le petit chemin de traverse que vous allez trouver sur la gauche, vous] serez à Leafy-House avant trois quarts d'heure."
Et il indiqua un raccourci qui allait retarder la marche du peloton d'une bonne heure et demie.
— Je vous remercie encore, dit le lieutenant. . . Xe manquez pas de rassurer sir Algernon Lucky dès son arrivée à X . . . et dites lui bien que nous sommes chez lui et qu'il y pourra rentrer sans encombre. Et maintenant je ne vous retiens plus.
Le mulâtre ne se le fit pas répéter: il appela Dick qui n'avait pas très bien compris mais se soumettait aux bizarreries du destin, et une heure
après tous deux se faisaient leurs adieux sur le quai de la gare de X . . . non sans avoir vendu leurs chevaux au directeur du tattersall local, un gentleman dénué de scrupules et qui n'ignorait point que sir Algernon Lucky serait trop heureux de retrouver ses deux cobs pour lésiner sur le prix.
En montant dans un des wagons réservés aux hommes de sa couleur, Sténéga constata non sans plaisir que l'une des banquettes était occupée dans toute sa longueur par un autre mulâtre qui dormait à poings fermés.
— Voilà, pensa-t-il, qui va me permettre de dépister la police au cas où l'on m'en voudrait à Leafy-House de n'être pas parti sans biscuit . . .
Le dormeur avait retiré sa veste qui jonchait négligemment le parquet. Sténéga la ramassa aussitôt que le train fut parti, et tout en surveillant d'un œil son voisin, (un avarié qui ronflait comme un chancre) il eut vite fait de découvrir un portefeuille contenant cent cinquante dollars et des papiers d'identité au nom de Napoléon de Bourbon Dépotoir.
— Tiens, se dit-il, c'est un compatriote : il s'^lppelle aussi Napoléon. Au fait, nous nous appelons presque tous ainsi ... il a même un nom de famille: ça peut toujours servir.
Méthodiquement Sténéga commença par s'annexer cent dollars.
— Il faut bien lui laisser une petite compen-
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sation, pensa-t-il, pour la bonne farce que je vais lui jouer.
Sur quoi il changea ses papiers avec ceux du compatriote et reposant le veston à terre:
— Là ! dit-il, voilà ma tranquilité assurée pour quelque temps. Ce bonhomme là doit avoir une trentaine d'années, comme moi, et naturellement il me ressemble . . . puisque nous nous ressemblons tous, nous autres. Il a tout ce qu'il faut pour répondre au signalement que l'on va télégraphier partout dans l'après midi, dès que cet imbécile de lieutenant se sera avisé de sa bévue et que les quatre Américains auront digéré leur souper qu'ils ont dû arroser copieusement. A la prochaine station importante je descendrai pour faire quelques emplettes, et j'abandonnerai mon remplaçant à son bienheureux sort: il en aura bien pour huit jours à établir son alibi ... et d'ici là . . .
Le train fila pendant cinq heures sans que le remplaçant fît mine de se réveiller.
— Allons, je ne le verrai pas arrêter . . . c'est dommage, cela m'eût bien amusé, se dit le nouveau Bourbon Dépotoir en descendant à une gare qui desservait l'une des plus grande villes des Etats du Sud.
Ses prévisions se réalisèrent au delà de toutes ses espérances. Vers midi, le remplaçant fut réveillé un peu brusquement par quelques policemen qu'il crut devoir couvrir d'injures. Son affaire se gâta tout de suite ... et ce fut bien pis quand il prétendit prouver son identité et brandit victorieusement le portefeuille libérateur. L'exhibition de ses papiers, l'ahurissement où le plongea
la perte de son nom et de ses cent dollars, sa curieuse situation de récidiviste sans le savoir, firent la joie de ses compagnons de voyage. Mais quand le bruit se répandit qu'il avait tenté de violer une blanche, peu s'en fallut qu'on ne le lynchât sans autre forme de procès. Il fut écroué à la prison de la ville et sa petite histoire ne fut éclaircie qu'au bout de quinze jours, pendant lesquels Sténéga eut tout le temps de s'installer à New- York.
Il y prit pension dans un boarding-house rempli de mulâtres qui s'étaient fait du jeu et de la prostitution une source de revenus et qui ne s'informaient pas du passé des autres habitués.
Napoléon de Bourbon Dépotoir (il avait définitivement conservé ce nom qui lui plaisait) mena pendant trois semaines une existence qui lui parut la succursale du Paradis.
Trois passions se partageaient son cœur : l'horreur de toute espèce de travail, le goût de la femme blanche — et celui de l'alcool. Il connut enfin la volupté de ne rien faire et de brutaliser des domestiques nègres qu'il s'efforçait de traiter en inférieurs, et les maisons spéciales de New- York lui fournirent contre beaucoup d'or quelques pauvres filles qui n'étaient plus dominées depuis longtemps dans le choix de leurs possesseurs par des considérations ethnologiques. Toutefois, dans l'abandon même de ces professionnelles. Napoléon Démosthène démêlait encore une nuance de mépris pour sa race et le rêve le hantait d'une femme qui l'eût traité en égal . . .
Quant aux négrophiles il n'en avait encore jamais rencontré dans cette Amérique où les blancs sont
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trop conscients de leur supériorité pour renoncer à l'affirmer par tous les moyens.
Napoléon s'en consolait en buvant les mêmes cocktails que ces gentlemen non coloured, en arborant des complets curieusement multicolores, en dormant quatorze heures par jour.
L'idée ne lui venait même pas que les cinq mille dollars finiraient par s'épuiser. Le mulâtre ne savait point prévoir et comptait sur son ingéniosité naturelle pour parer aux nécessités de la vie intense : du reste, il n'avait pas tardé à s'apercevoir que son boarding-house se changeait chaque nuit en tripot clandestin, et comme il avait toujours considéré que le baccara est encore le jeu d'adresse qui coûte le moins d'efforts, il s'était arrangé de façon à vivre largement aux frais des hôtes de passage qui s'aventuraient dans l'endroit. Quelques dollars habilement distribués lui avaient assuré la sympathie et la discrétion des croupiers, et il avait appris sur le compte du tenancier assez de petites histoires pour que son crédit en fût solidement établi.
11 aurait volontiers passé là tout le reste d'une existence bien remplie, s'il ne lui était arrivé au bout d'un mois une aventure qui bouscula ses projets.
Comme il parcourait un soir les 135 pages du World tout en dégustant un Martini Cocktail au bar du rez-de-chaussée, un gentleman d'une trentaine années, un maigre Yankee rasé comme un ponton, et qu'il voyait pour la première fois, quitta le comptoir où il s'entretenait à voix basse depuis dix minutes avec le barman et vint sans façon s'installer à sa table. Napoléon Démosthène,
qui n'iiimait pas les histoires, ne protesta point et feignit de s'absorber dans la lecture de son journal tout en regardant du coin de l'œil son vis-à-vis qui, de son côté, le considérait avec une attention soutenue . . .
Au bout de deux ou trois minutes d'examen, le Yankee posa sa main nerveuse et sèche sur le bras du mulâtre et lui dit entre haut et bas de manière à ne point attirer l'attention des voisins :
— Vous êtes bien le nommé Napoléon Démostliène Egalité que la police de l'Union recherche depuis un mois. Vous avez profité de l'absence d'un planteur du Sud, sir Algernon Lucky, pour lui emprunter cinq mille dollars après avoir tenté de violer sa fille.
Dès les premiers mots. Napoléon Démosthène avait arboré la pâleur particulière à sa race et qui participe à la fois de la cendre et du caca d'oie. La violence de son émotion se traduisit par un silence qui valait mieux qu'une kyrielle d'aveux.
— Allons! continua l'autre, je vois que je ne me suis pas trompé.
Et comme le mulâtre esquissait un geste de protestation.
— Oh non, dit le Yankee . . . c'est tout à fait inutile. J'en ai démasqué de plus habiles que vous ... Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de me suivre sans résistance. Sans quoi je me verrais dans l'obligation de vous y contraindre avec le concours de deux policemen.
— Mais enfin, balbutia Napoléon Démosthène, me direz vous au moins de quel droit . . .
— John Likespy, détective ... se présenta le Yankee, et pour le moment au service d'une agence de police privée qui s'est chargée de vous retrouver et de vous remettre à la justice de New-Orléans. Croyez bien que je regrette d'avoir à remplir une mission aussi pénible.
Cependant le mulâtre avait peu à peu repris son aplomb.
La physionomie de son interlocuteur lui donnait à penser que John Lekespy n'était sans doute pas incorruptible et il résolut de brûler ses vaisseaux avant qu'ils eussent tout à fait sombré.
— Dites-moi, Mr. Likespy, demanda-t-il d'une voix qui s'efforçait au calme, mais qui tremblait quand même un peu, combien vous rapportera mon arrestation?
— Cinq cents dollars, répondit l'astucieux mouchard qui s'en était fait promettre deux cent cinquante par son agence.
— Vous me flattez, reprit le mulâtre avec un indéniable à propos.
Et après avoir calculé rapidement que ses cinq mille dollars étaient presque intacts encore, grâce au baccara, et que sa tranquillité valait bien un léger sacrifice :
— Et si vous gagniez mille dollars à ne pas vous occuper de moi?
— Deux mille! répondit l'autre qui savait par expérience qu'il y a des cas où l'on ne marchande guère.
— Quinze cents, proposa Napoléon Démosthène . . . c'est tout ce que je puis faire, et je vais vous les remettre imméditement.
— Two Manhattan-Cocktails, please ! commanda John Likespy.
Et, s'accoudant sur la table d'acajou, tandis que Napoléon Démosthène atteignait son portefeuille :
— Si je consens, dit-il.
à la transaction que vous me proposez, c'est à une
condition pourtant ... et sans laquelle il n'y a rien de fait
— Et quelle condition? demanda le mulâtre déjà inquiet.
— C'est que vous quitterez
dès demain matin le territoire de l'Union. Vous comprendrez qu'après l'insuccès
que je vais être obligé d'avouer, je neme soucie pas qu'un autre puisse reprendre à son compte le travail que j'abandonne. Il y va du reste de votre intérêt autant que du mien ... et plus encore ... Je ne suis pas le seul à exercer mon métier et vous sentez bien que vous ne serez
Yankee posa sa tnatn nerveuse et sèche sur le bras du vuilâtre. (P. 119).
jamais en sûreté dans les Etats... On n'a pas toujours de quoi désintéresser les personnes . . .
— En revanche, dit Napoléon Démosthène, si je me soumets à votre condition, je vous demanderai de faire en sorte qu'on ne puisse plus m'inquiéter là où je vais me retirer . . .
— Oh! soyez tranquille, je suis très rond en affaires : vous parti, je me charge de vous suicider le plus légalement du monde et votre affaire sera classée une fois pour toutes. Vous resterez Bourbon Dépotoir et nul n'aura rien à y voir ; Sténéga sera bien mort.
— Voici donc quinze cents dollars, dit Napoléon qui se rendit ce témoignage qu'il n'avait pas conclu une trop mauvaise affaire . . . Et j'espère que vous allez me faire le plaisir de dîner avec moi : il y a ici même un petit cabinet où nous serons très tranquilles . . .
— Oh ! très volontiers . . . d'autant plus que vous pourrez me donner sur la maison quelques renseignements qui me seront à l'occasion fort utiles.
— Tout ce qui vous voudrez, puisque je pars demain !
— Si l'on n'avait que des clients comme vous, dit John Likespy en empochant les quinze cents dollars, le métier deviendrait un plaisir . . .
... Le dîner fut intime et plein de cordialité. Au bout d'une heure de conversation le yankee connaissait son mulâtre et en jouait comme d'un instrument (à corde). Il en obtint assez de renseignements sur les habitués et les habitudes de l'endroit pour faire prospérer sa petite industrie pendant toute une année.
Quand fut venu le moment des alcools et des confidences :
— Vous vous êtes engagé, dit John Likespy, à partir dès demain . . .
— Et je ne vous cache pas, interrompit Napoléon Démosthène, que cet exil me coûte beaucoup ! ]\Iais vous m'avez fait comprendre la nécessité d'un prompt départ: je m'embarquerai donc sur le premier paquebot.
— Il y a justement un bateau français qui part pour le Havre ... et si j'ai un bon conseil à vous donner, c'est d'aller vous fixer à Paris.
Les yeux du mulâtre étincelèrent :
— A Paris! dit-il. Je ne demanderais que cela. .. ]\Iais croyez vous qu'un homme de couleur ...
— C'est le seul endroit du monde où votre origine pourra vous servir. Je ne dis pas cela pour vous la reprocher, mais vous devez bien vous apercevoir que les Américains gardent certains . . . préjugés contre la race noire.
— J'en ai assez souffert depuis dix ans, grogna Napoléon Démosthène.
— A Paris, poursuivit John Likespy, vous serez traité en égal et votre qualité d'étranger vaudra mieux que toutes les recommandations. Vous parlez français?
— C'est ma langue paternelle, et je n'en ai pas parlé d'autre jusqu'à vingt ans . . . Vous savez bien que c'est la langue officielle de notre République . . .
— En effet, vous ne serez donc nullement dépaysé. Et vous aurez toutes les femmes blanches que vous voudrez, mon gaillard !
— Vraiment ! s'écria Napoléon qui se forgeai!
une félicité . . . Mais les Parisiennes coûtent chert.
— Elles coûtent d'autant moins cher qu'on arrive de plus loin ... Et si vous savez tirer parti de vos petits avantages, je vous réponds bien qu'elles ne vous coûteront rien du tout, au contraire !
. . . Ecoutez-moi, mon cher, continua le mouchard que la Fine d'importation commençait à attendrir . . . j'ai habité Paris pendant dix ans, j'y ai fait plusieurs métiers, j'ai été à même de voir bien des choses ... eh bien ! puisque vous parlez français, dites-vous que la France est le plus étonnant verger de poires qu'il y ait sous la calotte des cieux. Ces gens là se croient de bonne foi le dernier peuple du monde, et ils finiront par le devenir , . . Ils se méprisent euxmêmes et n'ont d'admiration que pour les étrangers. Un Français industrieux n'a aucune chance de réussir chez lui: il faut qu'il s'expatrie, et s'il a inventé quelque chose, son invention n'est consacrée que lorsqu'elle revient d'ailleurs . . . comme le Bordeaux retour des Indes ! Ces types passent leur temps à se débiner et à se méfier les uns des autres. Un commerçant parisien ne confiera pas vingt francs de marchandises à un compatriote... Mais que vous alliez, vous, Napoléon Démosthène Bourbon je ne sais plus quoi, chez un grand bijoutier et que vous lui demandiez trente écrins à emporter chez vous pour choisir, il dévalisera tout son magasin ; et vous aurez le temps de filer avec sa pacotille avant que l'idée lui soit venue de courir après!... Montrez-lui seulement votre carte et il sera épaté ! Napoléon Démosthène Egalité de Bourbon Dépotoir ! ! Il saura bien que
ça n'est pas vrai, mais ça l'impressionnera tout de même! Chez nous aussi, parbleu, on est entiché de noblesse, comme dans toutes les démocraties . . . mais on sait à quoi s'en tenir. A New- York, si un Juif voulait se faire prendre pour le duc d'Epernon ou le marquis de Somerset tout le monde lui rirait au nez. A Paris, ça passerait comme une lettre à la poste . . . Un verger de poires, vous dis-je, et vous n'aurez qu'à vous baisser pour les cueillir.
Napoléon Démosthène buvait silencieusement son whisky soda et les paroles de son convive. . . Il s'applaudissait d'avoir fait une si précieuse connaissance et se sentait appelé à de grandes choses.
Quand John Likespy fut au bout de sa tirade :
— Et comment, lui demanda-t-il, avez-vous pu renoncer à vivre là-bas . . .
— Comment? répondit le Yankee d'une voix rauque et tout à coup différente. Ah ! voilà . . . Et puis, tant pis, je puis bien vous le dire, à vous que je vais suicider demain et qui vous en allez. C'est une de ces sacrées Parisiennes qui est cause de tout. Une fille de Montmartre (oh! vous verrez ce que c'est !) une gosse blonde que j'adorais et qui me trompait avec le premier venu par bravade ... je l'ai surprise un jour avec un . . . un nègro comme vous, tenez. Alors j'ai vu rouge. J'ai tapé dans le tas . . . elle y a laissé sa peau. Et je suis revenu ici . . . Mais j'y pense toujours, je la revois, des fois . . . Parlons d'autre chose, voulez-vous ?
Et John Likespy remplit de cognac un verre à bordeaux qu'il avala d'un trait.
— Tout ça, reprit-il, c'est pour vous dire qu'un garçon comme vous peut faire à Paris tout ce qu'il veut.
— Mais je ne sais pas faire grand chose, avoua le mulâtre. Je n'ai pas de métier . . . aucune instruction.
— Pas besoin de ça . . , Pour un nègre, de vagues humanités suffisent!
Napoléon Démosthène ne comprit pas très bien . . . mais déjà John Likespy poursuivait :
— L'essentiel est de ne pas vous emballer. Les catins de Paris adorent les hommes de couleur . . . Jouez la couleur ! Profitez-en ! mais ne mettez pas votre cœur en jeu. La première qui vous tombera sous la main, faites-lui sentir que vous l'avez dure ... et traitez-la en maître. Une bonne volée! elles ne comprennent que ça. Et ne vous inquiétez pas de ne pas avoir de métier. A Paris, un étranger trouve toujours un tas de moyens de s'en tirer et j'en connais là-bas qui sont partis de moins haut que vous et qui sont arrivés tout de même . . . Mais voilà qu'il se fait tard. Il faut que vous alliez vous coucher. Votre paquebot part à 9 heures. Je viendrai vous chercher à huit heures pour vous y conduire et nous boirons un dernier whisky sur le pont. Vous prendrez une place de troisième ... il est inutile que vous attiriez l'attention avant de quitter New-York, Une fois en mer, vous ferez ce que vous voudrez. Vous serez mort pour le Nouveau- Monde.
Ayant dit, John Likespy se leva et prit congé de son hôte qu'il laissa ivre de whisky et des plus belles espérances.
— Allons! se dit le Yankee lorsqu'il se retrouva dans la rue, voilà une soirée comme je m'en souhaite beaucoup . . . J'irai demain l'embarquer moi-même, c'est toujours plus sûr. Tout de même, quel joli cadeau je viens de faire à ce sacré Paris ! je lui devais bien ça . . .
Le lendemain soir, penché à l'avant du blanc Missouri, Napoléon Démosthène Egalité de Bourbon Dépotoir regardait monter dans un ciel très connu des étoiles anciennes; il n'avait jamais lu le sonnet de feu Heredia et trouvait que ces astres ressemblaient à des livres sterling.
Voilà ce qu'en substance Blackspot dit à Maugis qui contint à peine sa joie . . .
— Hurrah ! Hurrah ! Hurrah!... s'écria-t-il, il en fera voir à la Triple Veuve de toutes les couleurs, ce noir! Mais comment avez-vous su tout ça, dear Jamey !
— C'est toute une histoire, et ce serait trop long à vous raconter. Sachez seulement que j'ai mené à New- York une existence plutôt . . . what do you say . . . well rather fast ; et un de mes amis, de goûts un peu spéciaux, eut, du private détective lui-même, ces confidences, un soir qu'il l'avait grisé de beaucoup de drinks et de paroles pernicieuses accompagnées de gestes assez précis. Le vertu d'un private détective à New- York est chose chancelante ... ils ne sont pas assez payés... du moins celui-ci. I would n't give two pence! ^lais des goûts et des couleurs, n'est-ce pas . . .
Maugis nageait dans les prépar^itifs des délices
de la vengeance, tel Antar, illuminé et sombre à la fois comme la musique de Rimsky Korsakoff elle-même. Qu'eût-il dit, qu'eût-il fait s'il eût connu ce que je vais dévoiler au lecteur pour compléter la biographie de ce nègre arriviste!
Dès le deuxième jour de traversée, Napoléon Démosthène s'aperçut que son beau physique, plutôt bronzé, n'était point indifférent à la petite Finlandaise que le hasard lui avait donnée pour voisine à la table des secondes.
Cette enfant blonde, qui travaillait dans l'anarchie, regagnait son pays natal après avoir répandu la grande idée parmi les ouvriers de Pittsburg et de quelques autres cités où la métallurgie favorise l'essor de la propagande par le fait.
Sonia KonfiturofiF se montra tout de suite très flattée des assiduités de son commensal et ne lui fit pas attendre plus de vingt-quatre heures la joie de constater qu'elle s'entendait à traiter tous les hommes beaucoup mieux que des frères. Elle reçut Napoléon Démosthène dans la cabine qu'elle partageait avec une compatriote, qui ne s'étonna point du tour vif et enflammé que prit rapidement la conversation, et qui sut fort à propos remonter sur le pont pour y prendre l'air: le mulâtre en profita congrument et s'applaudit d'avoir enfin rencontré une femme blanche qui ne lui fît sentir que physiquement la supériorité de race. Sonia lui montra, entre autre choses, une absence de préjugés qui le
ir^o
remplit d'aise, et cette facile conquête fit naître en lui la plus insupportable fatuité.
Il regretta seulement que cette maîtresse de passage crut devoir mêler au don de son joli corps souôf et nerveux une ardeur de prosélytisme qui le déconcertait quelque peu : à ces moments mêmes où les phrases les plus courtes sont les meilleures et où l'onomatopée suffit à remplacer toutes les parties du discours, Sonia Konfituroflf se répandait en tirades enflammées, sinon incendiaires, et faisait valoir la grandeur de la cause en même temps que la souplesse de ses reins. Plusieurs fois Napoléon Démosthène dut la rappeler un peu brutalement à la réalité immédiate: mais la Finlandaise, ardente et soumise, ne lui en voulut point de la traiter en esclave.
Le sentiment qu'elle gardait de la brièveté de leurs amours, essentiellement passagères, mêlait aux abandons de Sonia une manière de mélancolie dont son heureux possesseur ne daigna pas s'apercevoir, l'agréable mulâtre étant tout aussi dénué de délicatesse et de littérature que de morale,^ de religion, de préjugés, de scrupules et en général de fouJ ce qui ne sert à rien.
Ils employaient entre eux la langue anglaise la seule qui leur fût commune, et ce sabir monosyllabique, à l'usage des races inférieures et des gens qui n'ont pas grand chose à se dire, ne leur permettait point ces raffinements psychologiques où s'amusent les héros de Racine, de Marivaux et de quelques contemporains trop talentueux pour qu'il soit nécessaire de leur concéder ici de la réclame gratuite.
Lorsque le Missouri fut en vue des jetées du Havre, Sonia s'attendrit à penser qu'elle allait
continuer son voyage et que sans doute on ne se reverrait plus jamais.
Napoléon Démosthène se dit simplement que les femmes blanches avaient du bon et décida la Finlandaise à l'emmener une dernière fois dans sa cabine, pour y prolonger leurs adieux.
Il venait de lui donner les meilleures raisons de le regretter longtemps, quand Sonia lui remit une enveloppe cachetée. Le mulâtre en concevait déjà l'idée la plus avantageuse de la gratitude des Européennes ; mais la jeune KonfiturofF crut devoir joindre à son message quelques explications, qui eussent défrisé Napoléon Démosthène si l'astrakan de sa chevelure avait été moins crépu.
— Puisque vous allez à Paris, dit-elle, je ne saurais confier ceci à quelqu'un de plus sûr. Cette enveloppe contient une lettre très importante et cinq cents francs en billets de banque de France. Il faudrait la remettre en mains propres à Hicksem Boulestine, un camarade qui demeurait jadis dans une isba de Saint AulayefF, gouvernement de Dordogneski. Je sais qu'il a beaucoup voyagé depuis, et qu'il est caché présentement à Paris où il se dérobe aux recherches de la police russe. C'est un nihiliste convaincu ; on lui doit trois attentats aux mœurs et deux contre le Palais d'automne. Il a été mon amant en igoi: j'étais folle de lui à cause qu'il n'avait pas du tout l'air russe. Il vous plaira beaucoup. Faites tout votre possible pour le retrouver et lui donner cette enveloppe de la part de Sonia Konfituroff. Du reste, il pourra vous être utile : il a de très belles relations avec
les gens du pouvoir, et c'est un ami de la Princesse Chloeiosoff . . . à qui vous pouvez plaire, je crois.
— Et si je ne parviens pas à le retrouver? s'enquit Napoléon Démosthène.
— Alors, dans ce cas-là, mon ami, je m'en rapporte à vous pour employer cet argent qui ne m'appartient pas dans l'intérêt de la cause. Il reste encore quelques anarchistes pauvres à Paris.
Démosthène Egalité se découvrit tout de suite une âme d'anarchiste pauvre. A peine débarqué, il avait déjà oublié le nom du camarade Hicksem Boulestine, ouvert l'enveloppe, déchiré une longue lettre en langue russe qui ne l'intéressait point et changé un des billets de la Banque de France contre cinq louis dont il n'était nullement embarrassé de trouver l'emploi.
Il ne crut pouvoir mieux faire tout d'abord que d'offrir lo francs au douanier qui s'obstinait à lui demander la clef de sa malle, et ce fut l'occasion d'une première désillusion. L'honnête fonctionnaire lui demanda à qui il croyait avoir à faire et, sans ménagements, le traita de „Jean Foutre de moricaud", de „Chocolat de mes fesses" et autres. Napoléon Démosthène n'insista point et comprit qu'il aurait désormais quelques susceptibilités à ménager dans cet étrange pays où tout ne paraissait pas encore à vendre.
Il passa deux jours au Havre et fut délicieusement flatté de l'accueil qu'il rencontra dans les maisons que les garçons de café lui indiquèrent comme les plus propres à hospitaliser les amateurs noirs de jolies Françaises. Il eut moins de succès auprès d'une jeune femme qu'il aborda sur le port
et dont le mari se trouvait, par hasard, à quelques pas de là. Napoléon Démosthène connut alors la nécessité de faire des excuses, ce qui, dans la suite, lui parut toujours une simple formalité.
Dès son arrivée à Paris, il s'installa dans un hôtel meublé du quartier latin que John Likespy lui avait indiqué, et là, il eut la joie de constater que l'intelligent détective ne l'avait pas trompé. Le seul nom de Bourbon Dépotoir fit sur le patron une impression si vive qu'il s'empressa de donner congé à un brave gentilhomme limousin qui occupait depuis six mois la plus belle chambre de la maison, mais qui restait devoir vingt-huit francs cinquante sur une note de quatorze cents francs.
Napoléon Démosthène fut installé aux lieu et place de l'évincé, déposa à la caisse trois mille dollars en priant le patron, M. Edgar Gotier, de bien vouloir s'occuper du change, et répandit sur le personnel quelques pourboires habilement somptueux ; moyennant quoi il devint le client sérieux de X Hôtel des Princes Exotiques et de Valparaiso et fut présenté le soir même par Madame Edgar Gotier aux habitants de la maison.
C'était la réunion la plus hétéroclite d'étudiants de quinzième année, de publicistes libertaires, de diplomates nègres et d'interprètes moldo-valaques. Il y avait la des Arméniens échappés à cinquante massacres, un équilibriste japonais qui travaillait le soir dans un beuglant des Gobelins, un Levantin huileux qui traduisait en turc des pornographies belges, et deux philippins qui conspiraient, mollement, contre la domination américaine.
Napoléon Démosthène fut reçu à Champagne
débouché (Clos Willy) et M. Briffotard, le doyen des publicistes libertaires, porta en son honneur un toast où il ne ménagea point les plus délicates allusions à l'Egalité des Races, à la Fraternité des Peuples, à la Liberté des convictions! Napoléon un peu pris au dépourvu n'eut que le temps de glisser sous la table et un louis à son voisin, un Jean-Foudre d'éloquence nommé Ernest-Charles, qui lui griffonna séance tenante un petit discours par quoi le mulâtre affirma qu'il avait senti palpiter l'âme de la France dans cette réunion qui personnifiait l'Avenir de la Civilisation.
Après quoi, on s'en fut à Bullier d'où Napoléon ramena le lendemain matin, vers quatre heures, après la vadrouille indispensable à Montmartre, une délicieuse gamine frisottée qu'il promena pendant toute une semaine.
Le matin du huitième jour, la naïve enfant (qui répondait au nom de Galipette) pensa que le moment était venu d'entretenir son amant des difficultés budgétaires où elle se débattait. Il s'ensuivit une discussion pénible qui lui valut de faire la connaissance d'une canne souple que Napoléon Démosthène avait rapportée de la nouvelle Orléans — et qu'il savait manier comme un ancien surveillant de plantations. Galipette en garda le dos zébré de lignes rouges et un respect sans bornes pour son nègre qui lui portait à la peau. Elle cria pendant une heure, demanda gentiment pardon, et prit l'habitude de s'absenter un jour sur deux.
Ainsi, Napoléon Démosthène Egalité, suivant fidèlement les préceptes de John Likespy, s'était, après deux semaines de séjour à Paris, assuré
un crédit illimité, une maîtresse gratuite, charmante comme elles le sont toutes, et les plus agréables relations.
S'il avait su se contenter de ces avantages — ou songer assez tôt à tirer parti des siens — les quatre mille huit cents dollars qui lui restaient à son arrivée dans la capitale des Poires eussent pu lui assurer deux ans de tranquillité.
Mais on n'échappe point à la fatalité de sa race et le mulâtre céda bientôt à ce qu'on appelle aux colonies le besoin détaler.
Il commença par s'ofifrir une garde-robe éclatante et nombreuse, trompa Galipette avec des personnes qui se montrèrent moins accommodantes et commit la faute irréparable de passer les ponts.
Il prétendit s'initier à la vie parisienne et fréquenta les grands restaurants, les champs de courses, les music-halls et les cabarets nocturnes. L'idée ne lui vint point d'entrer dans un musée, pas plus que d'acheter un livre, ni d'entendre un concert dirigé par Colonne ou Chevillard.
Il parcourut toute la ville sans en comprendre la beauté. Notre-Dame lui sembla une bâtisse trop petite et trop noire, L'Arc de Triomphe une porte qui n'ouvrait sur rien, le Louvre une grande caserne triste et inutile, la place de la Concorde un espace sans arbres. Mais la rue de la Paix réblouit de ses façades et il se plut aux terrasses des grands cafés et aux promenoirs des musics halls.
Paris lui apparut comme un vaste casino ouvert toute l'année et où les étrangers avaient des entrées de faveur.
iiP'U/^'
Des camarades de X Hôtel des Princes exotiques le conduisirent dans un tripot où son adresse au baccara lui attira quelques ennuis. Il ne comprit pas très bien de
quoi on semblait lui en vouloir.
Mais il s'effraya de
voir lui échapper le
meilleur moyen sur
lequel il
comptait pour faire valoir ses
dernières ressources.
Le pari mutuel lui
apporta
quelques compensations.
Il commença par gagner comme tout le monde... continua par perdre comme vous et moi — et finit par jouer pour se rattraper: ce fut le commencement de la fin.
Six mois après son arrivée à Paris, les quatre
Galipette en garda
le dos zèbf (P. 134).
de lïg-nes rouges.
mille huit cents dollars d'entrée étaient réduits à quatre francs soixante quinze et le patron de Y Hôtel des Pri7ices Exotiques commençait à parler de sa petite note.
Galipette qui avait fait, bien à propos, la connaissance d'un riche Américain, voulut bien oublierles trahisons de Napoléon Démosthène. Elle lui fournit pendant quelque temps la matérielle.
Mais les besoins du mulâtre s'étaient accrus en raison inverse de ses moyens — et il en fut vite réduit aux expédients.
Il ne recula devant aucun.
Il profita de sa connaissance de la langue anglaise pour mettre les étrangers en relation avec les quelques professionnelles de la vieille galanterie française qu'il avait rencontrées aux jours de sa splendeur.
Il ne dédaigna point les petits profits que lui rapportèrent d'adroites combinaisons avec des bookmakers — ni l'hallucinante invitation des poches entrebaillées d'où les portefeuilles dépassent. Mais l'invention lui manqua qui permet de lancer une grande affaire financière, de découvrir à distance des gisements du fabuleux métal que Cipango mûrit dans ses mines lointaines — ou simplement de fonder une compagnie d'assurance sur la vie.
Il dut apaiser la fureur grandissante de M. Edgar Gotier par l'abandon de sa garde-robe et fut relégué sous les combles de X Hôtel des Princes Exotiques et de Valparaiso.
Galipette vint l'y consoler jusqu'au jour où son Américain lui offrit un voyage circulaire dont la
circonférence s'éloignait étrangement de la Montagne Sainte-Geneviève.
Napoléon Démosthène se mit en quête dune autre petite amie. Mais la misère ne le privait pas seulement de ses moyens d'existence: les moyens de séduction lui manquaient aussi, il avait perdu cette mâle assurance qui le rendait si agréablement insolent à l'égard des femmes quand elles n'étaient pas accompagnées.
Il en était venu à douter de lui-même, il vivait à l'affût, attendant sans grand espoir l'Aventure qui pût le tirer d'affaire.
Tout vient à point ... .
L'aventure se présenta par l'entremise deMaugis, altéré de vengeance, sous les traits aquilins de Madame Hackel Cadosch.
Maintenant Henry Maugis ignorait (naturellement) tout le passé parisien du nauséeux transatlantique dont je viens d'esquisser le portrait, crapule qui eût mérité, selon un mot du sympathique Deibler, d'être traité en raccourci. Il pensait, du reste, que le propre des races inférieures est de n'avoir point de passé et leur avenir ne l'intéressait guère. La rencontre fortuite de Napoléon Démosthène lui avait paru simplement providentielle en ce qu'il y trouvait l'occasion et le moyen d'une fumisterie vengeresse dont il se promettait de suivre, en dilettante, les effets à longue portée.
Tout en regagnant la rue de Courcelles avec la satisfaction du droit exercé, qui vaut bien celle du devoir accompli, il se complaisait à un petit calcul de probabilités.
— La nature de la mère Hackel-Cadoscli, se disait-il dans la langue du dix-huitième siècle, permet d'espérer qu'elle ne résistera pas même pour la forme aux séductions de ce mulâtrebellâtre-olivâtre-saumâtre — et du reste galfâtre au delà de toute expression. Cette agréable déracinée inclinera négligemment sa branche (car
elle en a, la mâtine) à la portée de ce descendant des cocotiers; sa soif de l'inédit s'étanchera à cette coupe sombre. Napoléon Bourbon Dépotoir ne tardera pas à la mettre à mâle ... et ne lui laissera guère le temps de détraquer ma pauvre petite Suzette et de l'amener aux pratiques d'un féminisme. . . qui incite à l'allitération. .. Sans doute, je sais bien qu'en de telles occurrences la blonde Rézi, jadis chère à Claudine, s'accommode d'une solution ternaire. . . (Qu'est-ce que Sapho pourvu qu'on rigole !) Et je frémis de m'avouer que je ne verrais aucun inconvénient à favoriser une combinaison tierce ... si Madame Hackel-Cadosch ne n'inspirait pas le plus paisible dégoût. Mais cette Messaline „bas Vampire", cette virago sous-intellectuelle a tout ce qu'il faut pour me déplaire et il m'en coûterait (alors que ça rapporte à d'autres) de me porter sur elle à des extrémités, qu'elle a du reste vulgaires . . .
Je souhaite vivement qu'elle se rende assez ridicule pour que Suzette se détache d'elle et me revienne par les sentiers de la vertu. . . Or je préfère de beaucoup faire à Suzette autre chose que de la morale — et quant à la raisonner, autant vaudrait . . . cracher dans un alto jusqu'à plus soif! Mais je connais ma petite comtesse de Lizery comme si je l'avais faite (et je n'eusse pas mieux réussi !) . . . Il y a une chose entre autres qu'elle ne passera jamais à la pieuvre: c'est une faute de goût, une inconvenance mondaine. Quand elle verra un interprète mulâtre présider aux réunions du salon Hackel-Cadosch, elle n'y mettra plus les pieds. Et tout le reste sera sauvé. Elle ne saura point se retenir de me raconter les
faits et gestes du Bourbon Dépotoir lâché en liberté dans un monde qui participe un peu trop des Deux . . . Nous sourirons ensemble, et je reprendrai tous mes avantages, avec et les siens dont le souvenir me remplit encore le cœur, sinon la main !
Pour l'instant, je goûte sournoisement la volupté d'être la cause! Etant donné d'une part le mulâtre et de l'autre la mère Hackel Cadosch, il ne saurait manquer de pleuvoir des conséquences et j'ai comme une idée que, d'ici quinze jours, je ne vais pas m'embêter . . .
Un cheveu pourtant . . . (Dieu me pardonne j'allais me tâter le crâne!) oui... un cheveu. Il devient tout à fait nécessaire que je me raccommode provisoirement avec la pieuvre.
D'abord, parce qu'elle doit donner dans quinze jours une soirée enfantine où toutes les invitées devront venir en costume de bébés ... ce sera le prétexte d'une exhibition de mollets où mon absence se farait cruellement sentir, à moi surtout ! Les maris n'y seront point admis: et déjà Suzette se préoccupe des moyens d'éloigner Frantz. Elle en trouvera dix pour un ! Et elle compte s'exhiber dans une robe de fillette dont elle m'a communiqué le projet . . . c'est court comme un circuit et d'un retroussé à damner le sénateur qui habite 7 rue de Villersexel. La façon de damner vaut mieux que ceux qu'on damne ... Et puis il y aura des Claudines en veux-tu, en voilà. Et ce costume-là m'enchante, (encore qu'on l'ait beaucoup galvaudé), pour ce qu'il me rappelle Polaire qui le porta la première — et comment!
A toutes ces causes, il urge que j'assiste à la
soirée enfantine de notre youpine internationale ; or je compte sur l'entremise de Parville et la reconnaissance de Napoléon Démosthène pour m'ouvrir les arcanes de cette Cosmopolis secrète. Il faut que je sois là, quand ce ne serait que pour empêcher Suzette de faire des bêtises . . . car, d'essayer de lui interdire l'occasion unique de se montrer en chaussettes aux gens de son monde et des autres, non, il ne saurait être question ! Frantz lui-même y perdrait son parler anglobelge . . . son Frantz parler ! Et si le mulâtre allait s'éprendre des charmes dont Suzette ne laissera ignorer que l'essentiel? Sans doute qu'il ne serait pas payé de retour . . . (il ne serait même pas payé du tout, ce qui le changerait). . . Mais quelle joyeuses complications susciterait cette rivalité entre ma maîtresse d'hier et la Pieuvre jalouse : car elle ... la redoutable Rébecca, porte dans ses amours même un sens aigu de la propriété . . . Qu'arriverait-il alors ?
Maugis en était là de ses conjectures quand son sapin nocturne s'arrêta devant le 177 bis de la rue de Courcelles. L'inévitable discussion avec le cocher lui fit regretter amèrement d'avoir prêté pour trois jours, à son vieil ami Jim Smiley, la Victoria bleue (cheval noir) et le fidèle Armand, plus connu sous le prénon héraldique d'Ogier, auquel incombe la charge (90 kgs. 625) de faciliter les relations interurbaines (au mois) du spirituel auteur d'A draps ouverts, . . . Seulement, voilà . . . Jim Smiley s'était épris la semaine précédente d'une théâtreuse assoiffée de publicité et Maugis lui ayant suggéré le coup de la voiture... „ Alors prête-moi la tienne,"
avait demandé l'ami, facilement convaincu, et Maugis, pris à ses propres filets, n'avait pu que répondre: „Fiacre voluntas tua!" Les trois jours accordés se prolongeaient depuis huit jours bientôt et, chaque matin, des communications d'un téléphonisme intensif tenaient Maugis au courant des impressions de Jim Smiley — et de celle qu'exerçait la Victoria bleue sur l'âme de Miîe Snobinette, première gommeuse à la Gai te Poisso7i)iicre . . . Chaque matin, aussi, Smiley implorait un sursis par quoi la Victoria bleue justifiait son titre „ voiture de grande remise".
Dédaigneux, ]Maugis apaisa d'une thune les récriminations de son automédon de rencontre qui, lui, n'avait de bleu que sa lanterne (ce qui le forçait paraît-il à remiser vers la place du Trône).
Le somnolent Fred, brusquement arraché au songe intérieur qu'il entame souvent sur le banc de cuir de l'antichambre, eut à constater une fois de plus l'inégalité d'humeur de son patron, à la fois raide et neurasthénique — un bâton nerveux ; il s'étonna toutefois que ^Monsieur Henry ne passât point par la salle à menger où l'attendait le médianoche habituel.
— Non. je n'ai pas faim ... ni même soif, répondit Maugis à la muette interrogation du groom, Tout est prêt pour le turbin? Pyjamah, whisky, la Fine q8. les plumes, le papier, tout!
— Oui, ^M'sieu. On a rapporté la dactylographie de l'article de Monsieur pour le Mercttre musical, et les épreuves à corriger pour V EcJio de Paris, et puis yi. Smiley a fait dire qu'il renverrait la Victoria à Monsieur après-demain sans faute. Même qu'il était dedans avec une jolie dame blonde.
— Après demain ! ronchonna Maugis à part soi. Voilà qu'il prend des délais de deux jours à présent ! , . . Faut croire que Snobinette l'emmène à la campagne ... Et il a dit devant la dame qu'il me renverrait la voiture?
— Oh! y a pas de danger, sourit Fr éd. .. C'est M. Lauban qui était avec eux, sur le strapontin, qui est monté faire la commission, et la petite dame blonde l'a embrassé quand il est redescendu. Et alors il s'est tordu, et M. Smiley les a engueulés.
— C'est bon, tu peux aller te coucher, Fred! Voyons . . . Deux heures vingt ! Tu me réveilleras à onze heures. Complet veston bleu. Pli au pantalon. Chemise souple. Bottines jaunes. Puisque cet avril s'annonce brûlant . . .
— Monsieur n'aurait pas des fois une entrée pour le bal Tabarin? C'est demain la mi-carême et alors comme je pense que monsieur vadrouillera toute la nuit . . .
— Tu en auras deux, d'entrées, mais fousmoi la paix !
— Monsieur est bien bon.
Cependant, avec l'aide de Fred, Maugis a revêtu le pyjamah des besognes nocturnes. Il s'est installé à sa table de travail qu'encombre un cataclysme de correspondances éparses, de coupures du Courrier de la Presse, de partitions dédicacées, de brochures entrecoupées comme un sanglot . . . Son regard se repose un moment sur le sérail de photographies qui couvrent le mur en face de lui . . . vStellaire dans toutes ses transformations, vStellaire en gamine, Stellaire en p'tit jeune homme, Stellaire en acrobate, des binettes rieuses de
gosses montmartroises, des clownesses, des chorus girls américaines, puis Marthe Payet en costume
// i>'cst installé a sa fable de (t'avait. (P. 144).
de soirée, la même en robe princesse, la même en robe tailleur . . . puis la petite Marcelle, le béguin platonique de l'année dernière, dûment
plaquée, puis celle de qui lui seul connaît le nom... Suzanne n'est pas là — à cause de ce bon Frantz de Lizery qui vient de temps en temps tailler une petite bavette. Mais Maugis ne pense qu'à elle et se la représente vivement, retroussée en fillette, au bal enfantin de madame Hackel Cadosch.
— Ah ça, se demanda-t-il, est ce que je serais en train de glisser à la jalousie posthume ? . . . Tant que j'ai été l'amant de Suzanne, j'ai su me garer d'un pareil ridicule ... Je ne lui ai même jamais demandé ce qu'on se croit obligé par politesse d'exiger des maîtresses en mal d'époux : qu'elles se refusent à leurs maris ... Je puis même m'avouer que la représentation (à moi, Schopenhauer!) des ébats du ménage Lizery, loin de me précipiter en de vésaniques rognes, a toujours éveillé chez moi les idées les plus folâtres ... Et maintenant que je reste seul et que Suzette va faire un autre emploi de son déshonneur, je me sens en proie à cette vaine curiosité contre laquelle ont tonné tous les moralistes! . . . J'ai soif de savoir . . .
Et Maugis se prépare un whisky-and-soda dont le fidèle Fred a réuni les deux éléments préalables sur un plateau annamite en bois de fer incrusté de nacres précieuses.
— Savoir ! souffrir peut-être ! . . . souffrir sûrement! poursuit Maugis qui se sait gré de cette hamlétique rapprochement ... Et puis, qu'est ce que je voudrais savoir? . . . Ah! parbleu . . . c'est trop simple , . . je voudrais bien savoir quel sera le jeune homme à qui Suzanne va donner le droit de s'intéresser à ses dessous ! Et si je commets la bassesse de me raccommoder (oh ! provisoire-
ment!) avec madame Hackel Cadosch, puis-je me dissimuler que le désir bien naturel de revoir les mollets de Suzette ne décide à cette capitulation, beaucoup moins que l'ennui de penser qu'elle va les montrer à tout le monde. Mais je serai là ... je la surveillerai.
Maugis lampe une rasade de whisky.
— Il faut dire, à la louange de ce sacré Fred, qu'il sait tenir les sodas au frais.
Et Maugis, qui n'aime point Boïeldieu, s'en veut de fredonner: „Ah! quel plaisir d'être soda!"
— Un à peu près qui a traîné dans toutes les revues ! ! ! gémit-il . . . Tels sont l'œuvre et le sort de mes allusions . . . Elles resservent aux Degorsse qui me démarquent à plume que veux-tu !
(Courte méditation dont la pendule profite pour sonner trois heures.)
— Trois heures!
Maugis étend le main vers le paquet d'épreuves.
— Que j'aimerais mieux corriger Suzette ! . . . Au fond je lui en veux de m'avoir ainsi plaqué ! . . . Et pourtant, il avait été solennellement convenu au début de notre liaison que le premier des deux qui s'en fatiguerait n'hésiterait point à avertir l'autre. Elle n'a fait que se conformer à nos engagements ... Ce que je ne lui pardonne pas c'est de s'être fatiguée avant moi . . . Quand on convient ainsi de rompre à l'amiable, le premier qui s'en avise s'assure un avantage à quoi le second ne reste jamais insensible ... Et il me manquera toujours quelque chose tant que je n'aurai pas repris Suzette: il me manquera Suzette d'abord — et ma revanche ensuite.
Sur cette grande idée de la Revanche, Maugis
vide d'un trait son verre de whisky (le cinquième de la soirée) et s'adonne à la préparation du sixième.
— Concluons! En mettant la Pieuvre en rapport avec la plus inattendue fripouille que le hasard ait placée sur mon chemin, je prépare de loin le retour de Suzette. Et les relations futures de cette juive levantine avec ce mulâtre au dos vert (dont le blanc doit être le plus sûr moyen d'existence), ne sauraient manquer de fournir les éléments d'une petite histoire bien parisienne. Et je me promets de m'en divertir! Qu'il en arrive ce qu'il plaise aux dieux respectifs de ces rastaquouères, je m'en lave les mains à la pierre ponce (Pilate).
Trois heures dix: il n'est que temps de turbiner, bons dieux ! Après cette journée d'épreuves, il sied d'en corriger.
Maugis penche sur le papier son front dégarni que sillonne le pli professionnel ... et, par l'heureux effet de ce déclanchement dont tous les gendelettres ont le secret, sa pensée se met à fonctionner en sens inverse de ses préoccupations.
Suzette, Parville, la Pieuvre, Napoléon Démosthène s'en vont de son cerveau, sans même avoir fait les trois petites tours d'usage.
La plume de Maugis multiplie les deleatur, les à la ligne, les indications typographiques qui remphssent les marges d'un mystérieux grimoire... Elle grince doucement et, dans le silence de la nuit, on croirait entendre la chanson monotone d'un petit insecte éveillé.
Et, d'entre les lignes fraîchement imprimées qui lui laissent aux doigts une trace noire et
grasse, Maugis voit s'éveiller le monde vivant des Sons, l'univers harmonieux des Accords . . . Il réentend cette exécution de la Neuvième où Chevillard s'est égalé aux plus grands, et ce ressouvenir l'entraîne . . . bien loin de la rue de Courcelles . . . vers l'admirable paradis artificiel
Où tout n'est qu'ordre, beauté, Luxe, calme, et volupté.
Cependant, à Ja souris Convalescente'', le plan de Maugis se développait sous la nonchalante impulsion de Robert Parville, et déjà Napoléon Démosthène, installé parmi le groupe qui formait autour de madame Hackel Cadosch comme une petite cour (des miracles), se félicitait de son entrée dans le grand monde parisien, et plastronnait avec une aisance mal acquise, mais impressionnante.
Parville, que ses fonctions de cornac avaient d'abord excédé, finissait par y trouver une douceur secrète et se plaisait à faire valoir son nu77téro dont les aspects imprévus enchantaient le galerie. — Il avait craint d'abord que le mulâtre ne commit toutes les gaffes; et certes ses craintes avaient été justifiées et au delà. Mais, dans ce milieu de rastaquouères, où le sens de la tradition n'existait pas plus que le goût de la mesure ou la perception des nuances, la grossièreté ingénue de Napoléon Démosthène passait pour le plus aimable laisser aller.
Madame Hackel Cadosch, qui l'avait fait asseoir à ses côtés, n'en était plus à s'étonner de sentir une main lui frôler la taille ou un pied se glisser entre les siens. Elle ne voyait là qu'un discret
hommage et comme une promesse de \olupté dont l'éventualité prochaine ne la laissait point indifférente.
Napoléon Démosthène arrivait à son heure qui coïncidait curieusement avec celle du berger.
Depuis la mort de son troisième conjoint, Rebecca avait reçu les consolations de tant d'intellectuels en disponibilité que l'amour lui apparaissait un petit jeu de satiété dont elle avait fini par prévoir toutes les alternatives. Des messieurs adornés de binocles s'étaient d'abord appliqués à lui enseigner les vices qu'ils avaient eux-mêmes découvert dans des livres spéciaux ... Ils apportaient à l'appui de leurs initiations des anatomies imparfaites et parfois du linge douteux . . . Depuis quelque temps, un grand nombre l'avaient traitée en idole au point qu'elle en était venue à souhaiter d'être traitée par dessous la jambe — qu'elle avait bien faite et cambrée ... A force d'entendre décréter l'égalité des sexes, elle en concluait que le sien pouvait suffire à ses distractions et se consolait du respect des hommes avec l'assistance de quelques amies.
Elle n'en conservait pas moins les relations les plus physiques avec le coulissier Chrysargyropoulo, un subtil Phanariote auquel elle avait confié l'administration de sa fortune.
C'était un homme de finances . . .
Bien qu'il traitât les affaires de Bourse avec une absence de scrupules qui eût suffi à enrichir vingt courtiers marrons, Démétrius n'était jamais parvenu qu'à les tirer du feu et après avoir vingt fois failli réaliser une fortune — il avait failli tout court, deux fois déjà, et ses plus audacieuses
combinaisons n'avait profité qu'à des sous ordres. Dans un monde un peu spécial on l'avait surnommé le Soulier bleu des Pieds Hiunides — paronyme qui eût peut-être étonné Fenimore Cooper, mais qui valait une définition. — Le Soulier Bleu cachait un talon vulnérable, et le défaut le Chrysargyropoulo était de voir trop grand . . . Alors qu'il eût pu se contenter des profits réguliers que rapportent aux sages quelques simples canailleries de tout repos, le Phanariote échaffaudait de gigantesques escroqueries qui s'écroulaient au dernier moment, comme un château (en Espagne) de cartes biseautées.
Démétrius Chrysargyropoulo avait été le meilleur ami et le plus fidèle complice du troisième et dernier mari de Rebecca ; à ce titre il l'avait abondamment trompé, et madame Hackel Cadosch retournée à cet état de veuvage, qui lui rapportait chaquefois plus de fortune et plus de liberté, avait confié l'une et l'autre au Phanariote, qu'elle savait exempt de jalousie et fort habile à manier l'argent des autres . . . Non point qu'elle crût à l'honnêteté ni à la probité de Démétrius, mais elle pensait que, pour la bonne administration de ses biens qui provenaient de spéculations un peu confuses, le concours d'une adroite canaille valait mieux que le dévouement d'un intègre serviteur. . . Démétrius connaissait par le menu toutes les affaires où s'étaient enrichis les maris successifs de la triple veuve. Habile explorateur, il était remonté jusqu'aux sources des revenus de sa maîtresse — et ne s'était point étonné de les trouver assez troubles. . . Aussi, moyennant une indemnité qu'il s'octroyait sans parcimonie, Démé-
trius remplissait, au mieux des intérêts (à 7) de Madame Hackel Cadosch, les fonctions d'intendant officieux et indispensable.
Toutefois cette situation, pourtant lucrative, ne le satisfaisait pas complètement. . . Il avait d'abord espéré qu'en reconnaissance des services rendus, sa maîtresse finirait par l'épouser. Mais la triple veuve lui avait déclaré que rien désormais ne la déciderait plus à renoncer aux avantages de la liberté, et depuis quelques mois Démétrius mûrissait un projet, sinistre bien entendu, mais dont la réalisation eut assuré pour jamais la tranquillité de sa vie. Malheureusement, comme toutes les hautes conceptions du Phanariote, l'exécution de ce projet présentait un insurmontable obstacle: elle exigeait le concours d'un complice dont la nécessaire canaillerie ne se compliquât pas d'une intelligence trop pénétrante. Démétrius, qui s'y connaissait en hommes, n'avait encore trouvé personne qui lui convînt, jusqu'au soir où madame Hackel Cadosch l'emmena souper avec quelques amis à la Souris convalescente . . . Là, quand il eût considéré , pendant dix minutes Napoléon Démosthène Egalité de Bourbon Dépotoir, il sentit que sa fortune allait prendre une face nouvelle: „ Voilà mon homme! se dit-il... Dans trois jours il sera l'amant de Rebecca . . . dans un mois, il commencera à lui coûter cher . . . dans six semaines elle en aura déjà assez ... et alors nous pourrons causer!" Et l'industrieux Levantin ne fit point semblant de s'apercevoir que le mulâtre serrait la veuve d'assez près pour inquiéter les deux esthètes et la fidèle amie qui avait aussi des intérêts dans la maison . . .
D'un tour de main, Madame Hackel Cadosch avait présenté à sa nouvelle recrue les hommes qui l'entouraient.
— Monsieur Démétrius Chrysargyropoulo, le financier.
— Monsieur Mirko Montsel, le musicien.
— Monsieur Raphaël I.e Moidon, le peintre.
— Monsieur Maurice Lauban, le poète.
Puis la triple veuve avait, sans une hésitation, décliné les noms et prénoms du mulâtre à sa belle amie, madame Calliope van Langendonck, une adorable Cypriote, veuve d'un flamand, qui parlait un amusant charabia où elle mêlait le grec, l'italien, l'anglais et le français, avec une ingénuité trop complète pour être sincère . . . Maugis, qui la connaissait, qualifiait ce babélisme de symbolique, et quand on lui demandait la raison de cette épithète, il donnait sans se faire prier d'indécentes explications où il était question de «confusion des langues".
Tout de suite, madame Hackel Cadosch avait accaparé Napoléon Démosthène et l'avait interrogé sur son pays, ses voyages, la poésie des ciels inconnus, la beauté des amours sauvages et libres dans l'immensité de la pampa . . . Elle avait appris de lui que la cuisine est meilleure dans les Etats du Sud qu'à New- York, que les véritables chapeaux de Panama se vendent plus cher à Boston qu'à Cincinnati et que rien ne peut donner à des Français une idée de la vitesse des trains américains qui font jusqu'à soixante kilomètres à l'heure.
Ces renseignements eussent été sans doute assez indifférents à madame Hackel Cadosch, si
son invité n'en avait commenté l'imprévu par une pantomime vive et animée.
Napoléon Démosthène avait dès l'abord marqué par son attitude qu'il ne prenait aucun intérêt à la conversation générale et qu'il était bien persuadé que la belle dame se l'était fait présenter dans l'intention de coucher avec lui . . . Tout en répondant par monosyllabes aux questions de madame Hackel Cadosch, il s'employait des pieds et des mains à lui peindre son état d'âme et déjà Rebecca avait dû retenir deux petits cris cependant que le Financier les épiait d'un œil en . . . coulisse, indulgent du reste et amusé, et que madame van Langendonck „la déesse aux yeux pers" paraissait prendre le plus vif intérêt à l'explication qu'échangeaient à la table voisine une jolie gamine blonde en robe écourtée avec une brune imiposante et d'aspect sévère.
— Tu vas voir voir ce que tu vas prendre en rentrant ! concluait le brune imposante.
Et les grands yeux bleus de la petite furent un instant dilatés par une expression craintive, dont Calliope se sentit tout émue.
— Le grand principe de bourse, voyez-vous, mon cher Maurice, disait Démétrius au poète I>auban, c'est de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.
— Les Japonais sont les premiers peuples de monde, déclarait le musicien Mirko Montsel.
— Mais comment pouvez-vous les admirer puisque vous êtes antimilitariste? suggérait sournoisement Parville.
— Il y a les droits sacrés de la défense . . .
— ... Qui exigent bien quelques militaires . . .
Et où prenez-vous que les Japonais défendent leur territoire envahi ? . . . il me semble au contraire , . .
— Dites-moi, monsieur Parville, demanda le financier à demi voix, où diable avez-vous dénicher cet oiseau là?
Et, d'une cuiller dédaigneuse, il désignait le mulâtre qui parlait entre les seins de madame Hackel Cadosch.
— C'est une découverte de Maugis, répondit Parville ... Je vous l'ai amené parce que madame Hackel Cadosch paraissait vouloir faire sa connaissait . . . mais je le vois ce soir pour la première et la dernière fois.
— Ces rastas, reprit Démétrius Chrysargyropoulo, deviennent vraiment trop envahissants.
— A qui le dites- vous ! s'écria Parville. . , Mais pensez-vous que celui-ci soit bien dangereux?
— Par lui-même . . . non ! Il est évidemment trop inintelligent. Je le crois capable de tout, du reste, excepté d'invention. Il doit vivre au jour le jour, d'expédients honteux.
— Vous voyez ça d'ici? insinua Parville.
— Sacré farceur, va !.. . Non, je veux dire que ce bonhomme n'a pas la manière! Ce n'est pas une de ces belles bêtes de proie qui s'abattent sur Paris. . .
— Quoi! vous ne le trouvez pas beau? s'écria le musicien Mirko Montsel, surnommé, chez les tatas „ Tournedos Rossini".
— Moi, vous savez, répondit le Levantin . . . je n'ai pas les mêmes idées que vous. Oh ! ... ce n'est pas que je ne trouve cela tout naturel. Pensez donc: chez nous, on n'a pas de préjugés! Non, seulement, voyez- vous ... la peau noire . . .
— Noire! protesta Montsel que le soleil du Monténégro avait recuit comme un jambon . . . Mais il est à peine bronzé.
— Seriez-vous donc, demanda Parville, à cet âge où il faut que le cœur se brise ou se bronze ?
... A ce moment, madame Calliope van Langendonck, qui venait d'échanger un regard avec la brune sévère de la table voisine, se leva brusquement et coupant l'entretien de Rebecca et du mulâtre :
— Excuse me, Poulaki mou ! dit-elle, je dois partir prestissimo.
— Vous n'aillez pas nous quitter ^linsi, ma chérie, protesta madame Hackel Cadosch arrachée soudain au charme de la causerie de Napoléon Démosthène sur la main duquel elle se trouvait par hasard assise.
— Si donc ! il faut. . . Enthimoumai subito d'un appointement . . .
— Un rendez-vous à cette heure ci?
— Les gens que je dois causer avec, je les reçois à toutes les instants . . . It 's very late, I must be off, really.
— Mais vous n'allez pas rentrer ainsi toute seule !
— Oh, mon voiture attendait.
A ces mots, le visage de la brune sévère exprima une vive satisfaction . . . que reflétèrent les yeux bleus de la jeune blonde.
— Monsieur jMirko Montsel voudra me reconduire jusqu'à ma voiture.
Le musicien s'empressa.
— Avec ces deux là, au moins, on est tranquille, dit Parville à Démétrius.
— D'accord, répondit le Plianariote . . . Mais voulez-vous parier que la grande brune et la petite blonde ne vont pas faire long feu ici . . . Tenez, qu'est-ce que je vous disais?
Les deux femmes venaient en effet de se lever.
— Les voilà qui gagnent la sortie, reprit Démétrius.
— Elles ne gagneront pas que cela cette nuit, conclut Parville.
— Voyez-vous, méchant, disait déjà à Napoléon Démosthène madame Hackel Cadosch, qui avait la familiarité un peu rapide, vous avez fait fuir mon amie et je suis sûre qu'elle est partie fâchée.
— Pourquoi cela?
— Parce que je n'ai fait attention qu'à vous.
— Qu'est-ce que cela peut bien lui faire? Elle n'avait qu'à causer avec ces messieurs.
— Oh . . . ces messieurs ne l'intéressent guère.
— Ça se voit, dit simplement le mulâtre pour qui ces subtilités linguistiques étaient lettres mortes. Et alors, comme ça, vous ne voulez pas m'emmener ce soir?
— Mais voulez-vous bien vous taire, petit malheureux ... Si l'on vous entendait !
— Bah ! vos amis pensent bien que je ne suis pas là pour vous raconter des histoires, et puisque votre type n'est pas jaloux . . .
— En vérité, monsieur Napoléon, vous êtes d'une brutalité!
— Je n'ai que cela, dit modestement le mulâtre, . . . avec moi il ne faut pas que ça traîne . . .
Madame Hackel Cadosch, délicieusement scandalisée, jouissait de cet irrespect à quoi ses thuriféraires ne l'avaient point habituée. La grossièreté
de ce jeune transatlantique la chatouillait comme une caresse insistante. Elle eût appris tout d'un coup que le mulâtre avait des accès de cannibalisme, que son désir s'en fût accru, et ses lourdes paupières battaient, tandis qu'elle murmurait à l'oreille de Napoléon Démosthène:
— Non, pas ce soir . . . c'est tout à fait impossible. Et j'en souffre autant que vous, croyezle. Il ne semble que vous allez mettre dans ma vie comme un rayon de soleil tropical ! . . .
. . . Napoléon répondit par une obscénité que ]\Iaugis eût traduite: „Oui s'y frotte s'y tropique" et Rebecca en fut secouée d'une voluptueuse indignation. Il n'eût rien manqué à son bonheur si Démétrius eût montré quelque jalousie. Mais le lin coulissier, courbé sur sa théière, regardait son breuvage et ne daignait rien voir : il semblait au contraire prendre plaisir à organiser autour de cette idylle chaudement internationale la conspiration du vacarme; il avait soulevé une discussion politique dont Robert Parville profitait allègrement pour dire à Mirko Montsel et à ses amis tout ce qu'il pensait d'eux depuis longtemps, de sorte que ces messieurs s'appliquaient à généraliser les aperçus particuliers et les allusions trop directes du jeune romancier mondain.
Rebecca eut donc tout loisir d'insinuer au mulâtre que, dès l'après-midi du lendemain, il serait le bienvenu chez elle . . .
— Où ça? demanda Napoléon Démosthène.
— 241, rue du Ranelagh . . . tout au fond de Passy, une petite maison bien simple au fond d'un jardin . . .
. Paraissait prende le plus vif intérêt à r explication qu'échangeaient à la table voisine une jolie gantiite blonde avec une brune imposante. (P. 155).
— Ah! fît le mukitre désappointé ... Et à quel étage ?
— Mais j'habite tout l'hôtel, il m'appartient.
— Ah! . . . très bien. Est-ce que Monsieur Chrysargyropoulo demeure chez vous?
— Mais pas du tout ! quelle idée . . .
— Tant mieux . . . parce que vous comprenez, il a beau ne pas être jaloux, je ne me soucie pas . . .
— Oh, il n'y a rien à craindre ... je serai toute seule.
— Et je vous réponds q'on ne s'embêtera pas, déclara le mulâtre, qui souligna cette délicate galanterie d'un sourire éclatant de ses trente et quelques dents blanches.
— Comme vous avez de belles dents! s'exclama Rebecca.
Mais Napoléon ne lui répondit point comme elle l'espérait: „ C'est pour mieux vous croquer, mon enfant," il se contenta de lui presser la jambe d'un genou éloquent.
— Et à quelle heure pourrez-vous me recevoir, domanda-t-il ?
- — A partir de quatre heures. Vous n'oublierez pas le numéro, au moins?
— Pas de danger... 241, c'était, justement, mon numéro de . . .
Il allait dire, sous l'influence des alcools qui poussent aux confidences : mon numéro de cellule à la prison de la Nouvelle-Orléans . . . mais il pensa que Rebecca éprouverait peut-être une désillusion et reprit . . .
— Mon numéro de cabine à bord du paquebot qui m'a amené en France.
— Vous avez beaucoup voyagé? s'intéressa Madame Hackel Cadosch.
— Oui beaucoup . . . Mais, je puis bien vous le dire, c'est la première fois que je rencontre une femme comme vous.
— Oh! vous me flattez, minauda Rebecca.
A quoi le mulâtre répondit, avec la plus candide courtoisie:
— Mais pas du tout, je vous assure.
A ce moment Parville, fatigué de se battre contre des moulins qui ne tournaient pas, sentit le besoin de faire une petite diversion et, interpellant le mulâtre :
— Monsieur Napoléon Démosthène, dit-il du ton le plus naturel, il y a là-bas à la table du fond une bien jolie petite femme qui vous fait des signes depuis un quart d'heure.
— Vraiment! fit le mulâtre sans dissimuler une expression de fatuité ravie ... où donc ça ?
— Là-bas, tenez, expliqua Parville qui piétinait joyeusement dans les plats de madame Hackel Cadosch . . . De l'autre côté de l'escalier . . . cette petite blonde si décolletée , . . Elle était tout à l'heure avec un Américain, ivre comme les 38 ou 39 Etats, et qui vient de monter au vestiaire. Et quand je dis „ vestiaire" . . .
Napoléon avait suivi la direction du regard de Parville.
— Ah ! je vois, dit-il, c'est une de mes amies, la petite Margot de Miche. En effet elle a l'air d'avoir quelque chose à me dire. Vous permettez, madame? demanda-t-il tranquillement.
• — Mais je vous en prie, répondit Rebecca tout
de même un peu pincée. Je ne voudrai pas vous accaparer, monsieur de Bourbon . . . vous êtes venu ici en garçon ... et vous restez absolument libre.
— Alors excusez-moi : je reviens tout de suite.
— Mais prenez donc votre temps, je vous en conjure.
Cependant Napoléon Démosthène se dirigeait vers la table où Margot de Miche montrait, au dessus d'un buisson d'écrevisses, la naissance et même l'adolescence de ses petits seins ronds, fermes et blancs.
— Ce monsieur Napoléon Démosthène est vraiment tout à fait charmant, constata Démétrius non sans quelque intention d'ironie.
— J'ai mis moins longtemps que vous à m'en apercevoir, repartit madame Hackel Cadosch, provocante et cabrée.
— Vous ne trouvez pas qu'il a des manières de . . . l'autre monde ? interrogea Parville.
— Je le trouve sincère et primesautier, décréta madame Hackel Cadosch ... il est franc comme l'or...
— L'or en barre, murmura Démétrius.
— Il est singulier, mon ami, reprit Rebecca qui avait saisi cette délicate allusion, que je ne puisse plus avoir une opinion sans que vous me contredisiez. En vérité, ce pauvre Ephraïm était plus conciliant que vous ... Si encore vous étiez mon mari . . .
— Il ne tient qu'à vous, chère amie, répondit sans embarras Démétrius, qui pensait qu'une solution si simple arrangerait bien des choses.
— Ah! non, merci! Nous nous connaissons trop, mon pauvre Démétrius. Nous n'aurions plus rien à nous dire !
— Vous voyez bien que si, insinua Parville que cette scène de ménage agaçait.
— Nous vous ennuyons, mon pauvre Parville, dit Rebecca, mais ne vous en prenez qu'à vousmême . . . puisqu'enfin c'est vous qui nous avez présenté ce jeune étranger.
— Pardon, rectifia Parville, je vous l'ai apporté sur commande et je vous assure bien que, sans cet animal de Maugis . . .
— Au fait, de quoi m'en veut-il, votre ami Maugis? demanda Madame Hackel Cadosch.
— Il faudra le lui demander!
— Mais je ne désire pas autre chose. Vous seriez tout à fait gentil de me raccommoder avec lui : car il doit y avoir entre nous un de ces malentendus qui ne résistent jamais . . .
— ... A une explication nette et franche, continua Parville. Je croyais que vous aviez pris Maugis en horreur depuis qu'il avait parlé d'une séance de musique que vous aviez donnée et où l'assistance lui avait semblé, je ne dirai pas mêlée, . . . au contraire !
— Le „Prépuscule des dieux" ? Oh oui, je lui en ai \'oulu pendant vingt-quatre heures ... et puis à la reflexion, j'ai trouvé cela très drôle. Du reste le mot n'était pas sanglant.
— Pardon, protesta Parville.
— Comment ? . . . Ah ! çà quand vous aurez fini de dire des obscénités ! Au fond, voyez-vous, Maugis m'en veut parce qu'il croit que pour le brouiller avec votre ancienne amie, je veux
dire avec Mme de Lizery, je fais des pieds et des mains.
— Des pieds et des mains? Maugis n'en croit rien je vous assure.
— Si si ! il s'imagine que j'ai de l'influence sur cette petite Suzette. Et pourtant, Dieu sait . . .
— Je L'envie dit Parville, de savoir tant de choses.
— Mais vous en savez tout autant que Lui. Vous me connaissez, voyons !
— Justement.
— Et vous vous imaginez que . . . Eh bien non, mon vieux Parville, je vous assure . . . Vous savez combien je suis au dessus des préjugés et des hypocrisies mondaines . . .
— Oh ! ça, dit Parville, les langues peuvent marcher.
— Eh bien, ce n'est pas le cas. Mais vous me faites dire des sottises !
— Ainsi, vous et Suzette ...
— Pas ça ! pas ça ! sans blague ... ou du moins pas encore.
— L'espoir, il est vrai, nous soulage, murmura Parville pour dissimuler sa joie vive et soudaine de se trouver moins à l'étroit dans ses petits souliers (Molière) . . . car il avait craint un moment que l'intervention de Maugis ne fût tardive et sa précaution inutile. Mais le ton de dépit, et surtout l'accent de regret que Rébecca avait mis dans sa confidence en attestait la sincérité, et si Parville avait pu lire au fond de l'âme de Madame Hackel Cadosch, il eût été complètement rassuré . . .
L'influence de Rébecca sur la petite Comtesse de Lizery s'était bornée jusqu'ici à la détacher
de Maugis. Cette rupture, qu'elle ignorait encore, avait été le premier des. travaux d'approche entrepris par la Triple veuve. Quoiqu'elle en eût dit à Parville, Maugis lui inspirait une parfaite aversion : elle sentait en lui un rival dangereux et lui avait voué une jalousie, pour ainsi dire professionnelle, comme si l'amant de Suzette l'eût battue sur son propre terrain.
— Et ça dure toujours, cette liaison ? demandât-elle.
— Cette liaison? répéta Parville, innocent et candide comme un pavé d'autel qu'on lave tous les soirs.
— Eh bien, mais, la liaison de Maugis et de la petite Lizery?
— J'ai tout lieu de le croire.
— Et . . . ça vous laisse indifférent ?
■ — Moi? pas du tout: ça m'enchante!
— Il faut peu de chose pour vous amuser.
— Vous voulez dire que je devrais être jaloux de Mme de Lizery?
— Je trouverais cela tout naturel . . . car enfin ce n'est un mystère pour personne que vous l'avez beaucoup aimée.
— Voilà six ans de cela ... et pourquoi gâterais-je un souvenir charmant par des sentiments antédiluviens. Je sais bien, parbleu, que la jalousie est, comme vous dites, un besoin naturel. Mais il n'y a de naturel en nous que ce qui est bas et inconscient, et tout notre effort doit tendre à réagir contre la Nature.
— A qui le dites-vous? fit Rébecca non sans quelque ambiguïté.
— Pourtant, reprit Parville, dans ce moment
même où nous causons librement, vous cédez à un mouvement de jalousie.
— Moi ! allons donc . . .
— Vous n'avez pris nul soin de dissimuler que monsieur Napoléon Démosthène ne vous a pas souverainement déplu.
— Je le trouve charmant, je l'ai dit assez haut.
— Aussi, quand il nous a quittés tout à l'heure un peu brusquement, vous avez failli nous donner le signal de la retraite. Et si vous aviez suivi votre premier mouvement, vous l'auriez laissé à ses affaires de cœur. Mais vous êtes restée là pour voir ... Et maintenant qu'il se lève et revient vers nous, vous ne pouvez vous défendre d'une petite satisfaction . . .
— Parville, dit ironiquement Rébecca, je vous sais un psychologue, avisé et subtil . . . mais vous ne risquez pas la fâcheuse méningite.
— A quoi bon employer le calcul différentiel quand la règle de trois suffit?
Cependant Napoléon Démosthène n'avait point perdu son temps . . .
La petite Margot de Niché l'avait accueilli par ces simples paroles:
— Assieds-toi en face de moi ... Et ne bronche pas. Il n'y a pas une minute à perdre ... Je viens de faire le portefeuille du type qui est monté tout à l'heure. J'ai pris trois mille balles dedans et je lui ai refourré le maroquin dans sa poche. Il n'a rien vu: il est saoul comme une barrique . . . Seulement je ne sais pas s'il lui en reste assez, des sigs, dans son morlingue pour payer l'addition. Et alors s'il cherche dans son portefeuille, tu vois le pétard : il va gueuler . . . Les
bourriques vont monter. On me fouillera. Alors j'ai pensé à toi pour étoufifer les fafiots. Tu es
Nnpolèon Dèmosikhic a'^'atf tendit In main. (P. 170).
avec des rupins : on n'aura jamais l'idée de vous soupçonner . . . Fais semblant de rien ... je vais te refiler le paquet sous la table . . .
Napoléon Démosthène avait tendu la main . . . quand il la sentit pleine, il la plongea dans la poche de son pantalon et, tranquillement :
— Il y aura mille francs pour toi, dit-il. Margot de Niché devint verte.
— Oh ! pas de crise ou je garde tout, grogna le mulâtre.
La jeune Margot eût reçu une carafe d'eau frappée à travers son joli portrait qu'elle n'eût pas été plus lestement calmée: mais sa bouche laissa tomber quelques éphitètes qui, pour être murmurées, ne perdaient rien de leur précision.
— Plains-toi donc, dit Napoléon Démosthène . . . Tu aurais pu tomber sur un sale type qui aurait tout gardé pour lui. wSans compter que je te rends un fier service !
Margot reprit sa litanie et le mulâtre s'applaudit que la musique des inévitables tziganes couvrît le bruit des conversations particulières.
— Aimes-tu mieux, reprit-il, que j'aille trouver ton entôlé et que le lui remette le paquet, ou que j'aille le déposer à la caisse, ou encore le confier au commissaire de police? Non n'est-ce pas? Eh bien . . . trouve-toi demain soir à la Taverne d'Ali- Baba, tu sais, rue Champollion? . . . et je t'inviterai encore à dîner par-dessus le marché! Songe donc ... tu n'as plus rien à craindre. On peut faire la rafle ici, les fafiots sont en sûreté ... Je suis très bien dans la boîte: j'y ai dépensé des mille et des cents quand je suis arrivé à Paris et depuis, je leur ai amené des tripotées de clients. Ce n'est donc pas à moi qu'on fera des embêtements, sois tranquille . . . vSeulement arrange-toi de façon à ne pas emmener le type chez toi . . .
Dans l'état où il est, je m'en rapporte à toi pour le semer, dès que vous serez en bas.
— On sait son métier tout de même! dit la jeune Margot qui se décidait à faire contre tiers de fortune bon cœur. Mais tu peux tout de même te vanter d'être un sale . . .
— Tu me diras le reste demain à dîner. N'oublie pas ... 7 heures, taverne d'Ali-Baba, rue Champollion.
D'un cœur léger, Napoléon Démosthène s'en revint prendre la place de Parville auprès de Madame Hackel Cadosch.
— Ah! vous revoilà, déserteur, lit la triple veuve. Et vous ne nous amenez point votre jeune amie, qui me paraît bien préoccupée?
— Elle n'aurait pas pu venir, répondit le mulâtre qui ne vit point l'intention ironique de Rébecca. Elle est avec un monsieur qui va venir la rejoindre tout à l'heure.
Et l'idée lui vint tout à coup quil serait expédient de disparaître avant la descente de l'Américain et les conséquences possibles du règlement de l'addition.
— Vous n'allez pas m'en vouloir de me sauver, dit-il simplement. Mais je demeure loin et il commence à se faire tôt.
— Voilà, dit Parville, un mot qui vous attirerait toute l'indulgence de notre ami IMaugis. D'ailleurs, moi aussi, madame, je vais vous demander la permission de me retirer : il sied que j'aille m'occuper du flirt engagé entre la baronne et le vieux marquis.
— Vous allez dans le monde à quatre heures du matin? s'écria Mme Hackel Cadosch. Il y a
donc des gens qui reçoivent à cette heure-ci. J'ai toujours rêvé cela . . .
— Je parlais, expliqua Parville, de mon futur petit sixième : les Sentiers du Vice . . . qui s'annonce comme un des insuccès de librairie les plus considérables du ces trente dernières années :
— Vous m'en enverrez un exemplaire, modeste Parville.
— Avec dédicace, Madame.
Mme Hackel Cadosch chercha, suivant son habitude une obscénité dans ces deux mots et ne la trouvant pas:
— Vilain polisson, minauda-t'elle.
Et elle tendit à Parville une main puissante chargée de tous les péchés et de toutes les bagues d'Israël.
Napoléon Démosthène eut l'a propos de lui rappeler qu'il n'oubliait pas le rendez vous et mit quelque hâte à serrer les mains du financier, du peintre, et du poète . . . car il venait d'apercevoir au bas de l'escalier la silhouette vacillante et palote de l'Américain . . . puis il disparut derrière Parville.
— Ce monsieur Napoléon Démosthène est étranger sans doute, prononça alors le peintre Raphaël Le Moidon, qui n'avait encore rien dit, du moins d'essentiel, mais je le trouve d'une bien jolie couleur.
— Un peu verdâtre, insinua Démétrius Chrysargyropoulo qui s'attira un regard terrible de Madame Hackel Cadosch.
— Et maintenant, honorable gentleman, dit Parville au mulâtre lorsqu'ils se retrouvèrent sur
la Place Blanche où le petit jour bleuissait au dessus des toits, je vais avoir le regret de vous quitter . . . Vous voyez que le hasard vous a fait rencontrer deux bons guides et que les nuits de Paris ont d'aimables surprises, comme les Anglaises de Pailleron.
— Je ne les connais pas, dit le mulâtre . . . mais je vous remercie beaucoup de m'avoir présenté Madame . . .
. — A Madame . . . rectifia Parville.
— C'est la même chose !
— Il n'en faut savoir gré qu'à mon ami Maugis qui a su deviner que vous lui plairiez.
— Mais, dites moi, demanda le mulâtre, est-ce que toutes les femmes du monde sont aussi gentilles à Paris?
— Toutes! répondit sérieusement Parville. Et encore vous ne connaissez pas la province . . . Quand vous aurez été reçu dans quelques châteaux de Bretagne et de Touraine.
— Peuh ! fit Napoléon Démosthène, tous ces gens n'ont pas le sou.
— Ils ne connaissent pas leur bonheur, dit Parville.
Et, sans que le mulâtre eût compris, le romancier s'enfonça dans le matin déjà clair.
Resté seul. Napoléon Démosthène agita quelques instants le projet d'aller finir la nuit dans un restaurant des Halles. Il traversa la place pour échapper aux sollicitations des cochers assoiffés de clientèle et aperçut de loin le groupe des amis de Madame Hackel Cadosch qui la reconduisaient à sa voiture.
. . . Non, décidément, conclut-il ... il vaut mieux
rentrer. Je dois la revoir demain à quatre heures et il importe que je sois en forme . . . Pour une nuit de veine c'est une nuit de veine ! . . .
Il retira de sa poche la liasse de billets bleus que lui avait rapportés la prudence de Margot.
— Un billet de mille . . . trois de cinq cents . . . deux mille cinq ... Et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit billets de cent ! ! et deux de cinquante ! ! ! Trois mille quatre cents balles . . . quatre cents francs de rabiot. Quelle poire, cette Margot !
Il se retint d'esquisser un cake-vvalk.
— De quoi payer la moitié de ma note à l'hôtel . . . Imbécile que je suis ! . . . Je vais en choisir un autre sur la rive droite ... Et comme il me reste quelques vêtements là bas, j'en serai quitte pour y coucher quelques jours encore . . . et sortir chaque matin avec deux complets l'un sur l'autre . . . comme cela, je n'aurai d'autre dépense à faire que d'acheter une jolie malle . . . Et je vois la tête que se feront le père et la mère Gotier quand ils entreront dans ma chambre, au bout de trois ou quatre jours! Allons ! John Likespy me l'avait bien dit, Paris a du bon . . . J'ai de l'argent de poche pour quelque temps ... de quoi tenter la chance au poker, ou même au bac dans le premier tripot venu . . . Et si je sais emballer cette belle femme blanche . . . Car il faudra qu'elle casque — et ferme ! . . . C'est égal, faut-il que je sois idiot pour avoir un moment l'idée de payer ma note aux Princes exotiques !
Napoléon Démosthène en était là de son monologue quand il sentit une main se poser sur son
épaule ... Il se retourna un peu trop vivement et son mâle visage arbora la moins fière expression de terreur qu'on ait jamais pu lire chez un de ses semblables.
— N'ayez donc pas peur, monsieur Napoléon Démosthène Egalité de Bourbon Dépotoir dit d'une voix malicieuse Démétrius Chrysargyropoulo ... Je n'ai pas voulu vous laisser rentrer chez vous sans vous prévenir que le gentleman Américain qui est venu rejoindre votre jeune amie avait encore assez de louis dans son porte monnaie pour régler l'addition . . . Ainsi, vous pouvez aller vous coucher tranquillement.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, balbutia le mulâtre.
— Bien entendu ! reprit Démétrius . . . Mais calmez quand même votre inquiétude ... Je vous promets de ne rien dire, à personne, entendez vous, à personne ... à condition que vous soyez bien sage et que vous ne veniez pas déranger mes projets.
— Je comprends de moins en moins.
— Oh ! vous comprenez très bien que vous avez à faire à forte partie. J'ai tenu seulement à vous prouver que, moi, je ne suis pas une poire et que je lis très clair dans votre jeu. Vous voulez être l'amant de madame Hackel Cadosch . . .
— Monsieur, répondit craintivement Démosthène qui commençait à déchanter faux ... je vous affirme que, si vous y voyez le moindre inconvénient, je suis tout prêt . . .
— Je ne vous demande point d'y renoncer; au contraire : mon amie me semble partager votre avis là dessus ... Et je pense tout à fait comme
vous deux . . . pour quelques raisons que je vous dirai peut-être un jour. Trompez moi donc, jeune homme, il me plait d'être trompé . . . comme une soupe, ainsi que s'exprime Monsieur Maugis.
— Ah! je vous demande bien pardon, supplia le mulâtre. J'ignorais que vous, et madame Hackel Cadosch, j'ignorais tout à fait . . .
— Eh bien, vous saurez maintenant. Et que cela ne vous gêne pas le moins du monde . . . Seulement je ne veux pas que vous me preniez pour un imbécile: je vous permets de me faire cocu, j'ajouterai même que vous me rendez service. Mais arrangez vous de manière à ne pas avoir les dents trop longues.
— Que voulez vous dire?
— Que je suis chargé d'administrer la fortune de la dame sur qui vous comptez pour assurer vos moyens d'existence ... et que cette fortune, qui est considérable, se trouve en des mains qui ne la laisseraient pas entamer. Ainsi, beau jeune homme, allez y discrètement. Je ne veux pas votre malheur: il faut bien que tout le monde vive . . . Mais n'abusez pas de ma tolérance ou je vous avertis que vous trouveriez à qui parler. Ceci dit, quittons nous sans rancune et n'oubliez point que vous êtes attendu tantôt à quatre heures chez madame Hackel Cadosch ... Je n'y serai point, soyez tranquille ... et que mon absence vous soit légère.
Sur quoi, Démétrius salua Démosthène d'un petit geste complice et famiher et s'éloigna rapidement.
Napoléon de Bourbon Dépotoir resta quelques instants atterré.
— Allons, se dit-il, en voilà un qu'il faudra ménager ... Le principal est qu'il ne m'interdise pas de coucher avec sa maîtresse ... ni même de lui emprunter de l'argent . . . Mais quel peut bien être son but?
Et le mulâtre se creusa la cervelle.
Mais le réflexion le fatiguait ... Il renonça vite à comprendre, et hèla un taximètre qui descendait la rue Blanche.
— C'est égal, pensait il en s'installant dans son sapin, il y a de rudes canailles dans ce Paris, tout de même !
Paris appartient à ceux qui se lèvent de bonne heure, aux gens de Toulouse et à quelques autres qui ne sont pas nés dans l'endroit. C'est pourquoi Napoléon Démosthène, qui ne sortait jamais de son lit avant trois heures de l'après midi, fut debout le lendemain dès patron-minette, malgré FindifFérence qu'apportent les mulâtres à ce genre de sport (je veux parler, bien entendu, du lever matinal.)
Dès onze heures et demie, il avait achevé sa toilette qui se bornait du reste à des soins de propreté aussi élémentaires que les notions de M. Pelletan sur l'Histoire de la Marine, et descendait à la salle à manger 'de XHôtel des princes Exotiqties et de Valparaiso.
11 y trouva Madame Gotier qui présidait aux apprêts du déjeuner et qui l'accueillit par les allusions les plus transparentes „à la petite note qui grossissait toujours."
— Un peu de patience, chère Madame, répondit-il. Les fonds commencent» à rentrer.
— Je voudrais le voir pour le croire, grommela la patronne.
— Justement, reprit Napoléon Démosthène,
vous me faites penser que vous seriez bien aimable si vous pouviez me donner la monnaie de mille francs. Sur ce, il sortit son portefeuille et, de la liasse des trois mille quatre cents francs négligemment étalés, sépara l'hercule qu'il tendit à Mme Gotier. A la vue du matelas, la patronne laissa choir une assiette qui ne se cassa point, et, soudain respectueuse, même melliflue:
— Vraiment, dit-elle, monsieur de Bourbon (ce nom bien français lui en imposait quoiqu'elle en eût) ... je ne sais pas s'il nous reste en caisse la monnaie d'une somme aussi importante. Mais, pendant que vous déjeunerez, Edgar ira vous la chercher.
— C'est cela, dit Napoléon, et qu'on me serve bien vite, n'est-ce pas. Je meurs de faim et j'ai des tas de courses à faire.
— Tout de suite ! monsieur de Bourbon ... A cette heure-ci personne n'est encore arrivé et on ne va s'occuper que de vous.
Et Mme Gotier s'empressa, obséquieuse et repentante.
Napoléon de Bourbon fit un déjeuner digne de ses noms et prénoms diversements glorieux et ne refusa pas la bouteille de Musigny 1893 (le vin d'Edgar) que la patronne alla elle-même lui quérir à la cave.
Son repas fini, il demanda qu'on lui fît avancer une voiture et daigna s'entretenir quelques instants avec Mme Gotier du marasme des affaires et de la difficulté que tout le monde trouve à rentrer dans son argent.
Comme il allait sortir, M. Edgar Gotier le poursuivit dans le corridor.
— Et votre monnaie, Monsieur de Bourbon!
— Tiens j'allais l'oublier ... fit Napoléon qui ne pensait qu'à cela.
Et royalement, sans les compter, il empocha vingt louis et six fafiots d'un bel azur tout neuf.
— Ah . . . dites donc, M. Gotier, fit-il ... si par hasard, je ne rentrais pas ce soir, ne vous inquiétez pas de moi. Il peut arriver que je sois forcé de découcher pendant quelques jours . . . mais je n'en garde pas moins ma chambre.
— Oh ! vous pouvez en prendre à votre aise, monsieur de Bourbon, nous sommes bien tranquilles, allez ! vSi nous n'avions que des clients comme vous . . .
— Au cas où mon cousin le chevalier d'Epernon des Goyaviers viendrait me demander, vous lui direz, s'il vous plaît que je passe deux ou trois jours chez notre compatriote le général de Montmorency Cassonnade, à son château de Versailles.
— Très bien. Monsieur de Bourbon, votre commission sera faite, répondit le crédule Edgar Gotier qui avait inscrit ces noms illustres sur un petit carnet.
— Ah ... et si par hasard, mon cousin le chevalier vous laissait mille francs pour me les remettre (je lui ai dit qu'il pouvait le faire en toute confiance) . . . vous me les déduiriez de ma petite note, n'est-ce pas?
— Jamais de la vie, monsieur de Bourbon, protesta le patron, nous vous attendrions.
— Pas du tout, je vous prie. Vous pouvez avoir une échéance et je dois commencer à vous devoir . . . combien? . . . deux mille?
-^ i'342 francs 75, monsieur de Bourbon ! vous "Croyez que vous avez encore de la marge.
— Ah! c'est beaucoup moins que je ne pensais. Allons tant mieux. Au revoir. A demain, ou après-demain et n'oubliez pas ma petite commission.
Edgar Gotier reconduisit Napoléon jusqu'à sa voiture, ferma lui-même la portière après avoir donné l'adresse : consulat de Papaouto ... et rentra à reculons en esquissant des révérences.
— ■ C'est égal, dit-il à sa femme, il n'y a tout de même que ces étrangers de grande famille.. .
Dans son sapin, Napoléon se laissait aller à une gaîté enfantine.
— John Likespy avait raison, pensait-il: ce Paris est vraiment le pays des poires.
Dès que l'hôtel des Princes Exotiques ne fut plus en vue, il se pencha à la portière :
— Cocher ! conduisez-moi donc d'abord à Merry England. Vous savez ?.. le magasin de confections des grands boulevards.
— Si je le connais, tu parles. Chocolat ! répondit l'automédon, moins enclin au respect que le naïf Edgar Gotier.
Mais Napoléon ne voulut pas entendre: il se sentait dans une passe de veine où les contingences ne l'atteignaient plus. Tout allait bien : il avait regagné à peu de frais la confiance du ménage Gotier ... Il n'aurait qu'à revenir pendant une semaine encore à V Hôtel des Princes exotiques et de Valparaiso, pour déménager les quelques vêtements qui lui restaient de sa splendeur enfuie. . . Au pis aller, on pouvait entrer dans sa chambre : sa malle soigneusement fermée à triple tour eût
rassuré par sa lourdeur les hôteliers les plus soupçonneux; car depuis quinze jours Napoléon y entassait des pavés ramassés au hasard de ses vadrouille nocturnes parmi les rues en réfection.
Il s'agissait maintenant de se nipper décemment, d'acheter une malle, une valise et un nécessaire impressionnants et de s'installer dans un grand hôtel: ce fut l'occupation de son après midi. Moyennant vingt-cinq louis, Merry England lui fournit un complet veston, un complet redingote et un pardessus à taille d'un londonnisme approprié, deux chapeaux et quelques objets de seconde nécessité tels que chaussettes, cravates voyantes, étui à cigarettes, et flacon de sels. Quinze autres louis lui procurèrent une sac garni de flacons, une valise ventrue et une suit-case plate, tout une attirail de voyage capable d'éblouir le personnel des hôtels les plus confortables. Sous prétexte qu'il fallait simplifier les choses et qu'il partait dans le délai d'une heure, Napoléon fit disposer sous ses yeux dans le fond de sa malle tous les vêtements qu'il venait d'acheter — fit charger le tout sur sa voiture — et de là se rendit au Veglione de Nice où il s'envoya pour trois cent cinquante francs de lingerie.
A deux heures 1/2, toutes ses emplettes achevées, il débarqait dans la cour d'honneur du World' s hôtel, près de la place de l'Etoile, et s'installait dans la chambre 492 (vingt francs par jour, éclairage et service compris, li/t and bath room), après avoir, selon sa forte méthode, déposé deux mille cinq cents francs à la caisse sur les 2700 qui lui restaient. — Le manager de l'hôtel, persuadé qu'il avait affaire à quelqu'un de ces monar-
ques diversement colorés qui viennent à Paris pour s'initier aux bienfaits de la civilisation, accabla Napoléon Démosthène des plus flatteuses prévenances: il lui montra les splendeurs du colossal Building qui enlaidit une des plus belles avenues du monde et il sut arborer un sourire discrètement complice qiiand le mulâtre inscrivit sur le registre des Etrangers la kyrielle de noms où tenaient quelques siècles de gloire ... un sourire qui sait ce que parler veut dire!
— Est ce que monseigneur prend quelque chose le matin? demanda-t-il.
Napoléon faillit d'abord regarder autour de lui . . . mais il sut se retenir à temps et, condescendant:
— Un chocolat, dit il, entre dix et onze heures. Et il ajouta, impavide:
— Est ce que vous avez un garage pour les automobiles ?
— Nous avons tout ce qu'il faut, répondit le manager. Un garage pour vingt cinq machines et deux puits . . .
Napoléon Démosthène qui, de toute sa vie, n'avait pas fait un kilomètre sur une motocyclette crut avoir mal entendu ; mais, trop finaud pour interroger le manager sur la nature de ces puits, dont l'utilité lui échappait, il regagna sa chambre, défit sa malle, rangea sur une table les accessoires de son beau nécessaire de toilette et revêtit le complet redingote tout fait qui semblait l'avoir été pour lui. — Il garda toutefois ses bottines jaunes (on ne peut pas tout savoir . . .) et mit une cravate plastron (toute faite . . . comme la redingote) dont la couleur l'avait séduit, pour ce que le rouge vif et le vert exaspéré s'y mêlaient sans se con-
fondre. Une fois habillé, il alla jeter un coup d'oeil à la bath room — et il se contenta de se laver les mains au fond de la baignoire et de se vaporiser le visage avec un bien singulier mélange de White Rose et de Trèfle incarnat. — Après quoi il se coiffa d'un panama, un vrai, qu'il avait acheté 50 dollars à New York ... et la glace de l'armoire anglaise lui renvoya l'image d'un des plus parfaits gentlemen qu'il eut jamais admiré.
... A quatre heures vingt . . . car il faut toujours se faire attendre. Napoléon Démosthène descendait de voiture devant le petit hôtel de la rue du Ranelagh, tapi sous le feuillage au fond d'un jardin sombre et frais. — Il poussa la grille en tr'ou verte et si le sable de l'allée ne crut pas devoir crier sous son pas vainqueur, cela tient sans doute à ce qu'elle était pavée de larges dalles blanches. Un larbin, glabre et ironique, l'attendait en haut du perron.
— Votre maîtresse est là ? demanda simplement Napoléon Démosthène . . . qui ne croyait pas si bien dire, le fidèle Paddy, robuste et discret Irlandais, servant madame Hackel Cadosch ... et lui servant aussi, depuis plus de cinq ans.
Paddy ne s'étonna point . . .il en avait vu et entendu bien d'autres . . .
— Monsieur de Bourbon Dépotoir ? demanda-t-il.
— Soi-même, répondit le mulâtre qui parlait plusieurs français.
— Madame attend Monsieur au salon . . .
... Le salon de madame Hackel Cadosch était un paysage, comme son état d'âme, et quand il franchit le seuil, Napoléon Démosthène eut peine
à se retenir d'un respect que jamais nulle cathédrale n'aurait pu lui inspirer . . . Tout ce que le mauvais goût de deux générations de brocanteurs peut accumuler d'audace ridicule et d'insolente ignorance dans une vaste galerie éclairée par trois fenêtres triomphait là dedans avec une incohérence auprès de quoi le salon de feu-Q Zola eût paru arrangé par le goût *>^ exquis et sûr d'un Jacques Blanche — et les plus tristes fronts (les plus souillés peut-être) se déridaient soudain à voir un lit annamite drapé de daghestans se dresser sur un tapis marocain, des fauteuils Louis XVI fraterniser avec des guéridons turcs, et des étagères de Maple pHer sous le poids de bibelots chinois, de statuettes byzantines et de porcelaines hispano mauresques.
Cela tenait à la fois de la pagode, de l'isba, de l'hôtel meublé, de la brasserie, de la canhia indochinoise, du bazar et du joubert.
Mais Démosthène ne s'en dit pas si long ... il eut raison peutêtre, et d'ailleurs il eût été bien empêché ... Il conçut seulement que tout cela avait dû coûter très cher — en quoi il ne se trompait point, Démétrius ayant touché cent mille balles de commission sur les faux Trouillebert, les simili Willette et les
. . . Et de se vaporiser le visage avec un bien singulier mélange de IVhiie Rose et de Trèfle incarnat.
pseu-Daubigny qui garnissaient les murailles.
En ce décor de somptuosité tocarde, madame Hackel Cadosch s'encadrait tout naturellement et si l'on peut dire, comme chez elle . . . Elle était coiffée d'une manière de tiare qui seyait à son visage busqué et mat, et se drapait dans une robe d'intérieur rouge éteint qui plaquait aux bons endroits.
Elle se leva et vint au devant de Démosthène avec un empressement du meilleur augure:
— Je commençais à croire que vous m'aviez oubliée, dit-elle.
— Vous êtes mon ciel et l'étoile de ma vie, répliqua Démosthène avec la plus opportune emphase, car ses amants précédents n'avaient point habitué Rebecca à cette phraséologie ardente et désuète, et elle savait gré à l'enfant de la Savane de s'exprimer en fenimorecooper.
— Asseyez vous, dit elle plus simplement, et du geste dont elle lui eût indiqué une Natchez percée, elle lui fit une place sur le bord du lit annamite où elle venait de prendre une pose qui encourageait à la plus franche cordialité.
Napoléon Démosthène pensa fort justement qi'il n'était pas venu pour autre chose et s'applaudit d'avoir laissé sa canne et son véritable panama aux mains du domestique. Il se servit des siennes pour enlacer Rebecca et lui planta sur les lèvres un baisir lippu et humide qui fit se cambrer les souples reins de la Juive.
Cependant le mulâtre ne perdait point son temps: il avait dégrafé la robe d'intérieur et s'intéressait vivement à découvrir que madame Hackel Cadosch était tout entière gainée d'un
rr.aillot de soie noir, sévère mais juste, et qui la moulait comme une peau . . . Rebecca se défiait de celle que le dieu d'Abraham lui avait confiée pour son usage personnel et qui n'était point blanche ni satinée, mais se marbrait fâcheusement — et périodiquement du reste — de plaques d'eczéma, rose et héréditaire.
L'assaut de Démosthène n'effraya point la triple veuve. Elle s'attendait à cette brusquerie et frissonna voluptueusement de se sentir parcourue à travers la soie par dix doigts frôleurs et moites qui bientôt se fixaient.
— Que faites vous, méchant? demanda-t-elle comme si elle ne commençait pas à s'en douter un peu.
Napoléon faisait de son mieux ... Il répondit par une obscénité précise, qu'accompagna fort à propos un craquement de soie qui se déchire . . . Rebecca eut juste le temps de penser: «Encore un stoppage" et fut bousculée sur le lit annamite qui n'opposa aux étreintes des deux amants que la force de l'habitude. Leurs odeurs respectives de bouc et d'huile de palme se mélangèrent ... La fusion des races s'opéra.
Et madame Hackel Cadosch emmena Démosthène faire le tour du propriétaire dans son cabinet de toilette merveilleusement approprié à ces circonstances où les soins de l'hygiène triomphent des nécessités de la repopulation, (joli sujet de fresque pour l'Ecole de IMédécine). Après l'ivresse, les flacons innombrables qui encombraient l'immense toilette de marbre occupèrent l'ingénuité du mulâtre.
Puis ce furent d'autre jeux.
Napoléon Démosthène s'y montra bien moins' habile qu'à l'étreinte brutale où les gens de sa race bornent leurs avantages . . . Rebecca s'étonna même d'une gaucherie que son expérience avertie lui révéla irrémédiable . . . Mais elle n'en voulut point à son amant: elle savait se spécialiser et le grand principe de la division du travail réglait tous ses abandons. Même elle sut quelque gré au jeune pays chaud d'une ignorance qui prouvait qu'il avait atteint la trentaine dans un état voisin des Tropiques, et de la candeur.
En un tour de main, Démosthène, dévêtu luimême l'avait dépouillée de sa chrysalide et la nudité de Rebecca lui semblait, par comparaison à la sienne, d'une blancheur qui le rempHssait d'orgueil et de joie.
— Ça ne te fait rien, mon chéri, demanda la Juive de voir ces taches rouges que j'ai sur la peau?
— Oh moi ... je n'ai plus rien à craindre, répondit Démosthène avec un calme qui eût désarmé monsieur Brieux. Voilà déjà quinze ans que ....
— Tiens, moi aussi, à Smyrne, pensa Rebecca qui négligea toutefois d'avertir son amant de cette coïncidence.
Et, tout haut!
— Mais tu es fou ! . . . Ce n'est pas du tout ce que tu penses . . .
Le mulâtre regretta la brusquerie de son aveu dénué d'artifice et, dans sa crainte de s'être compromis, il ne remarqua point d'abord que Rebecca n'insistait pas autrement sur le danger où elle pouvait se croire exposée.
— Ces petites taches, dit-il assez ingénieusement, pour détourner la conversation . . . elles me plaisent au contraire sur ta peau. Elle te donnent l'air d'une jolie panthère blanche et rose.
Mme Hackel Cadosch fut si flattée de cette galanterie équatoriale qu'elle n'hésita pas à prouver sur le coup à Démosthène qu'il avait trouvé le chemin de son cœur. Et cette fois le mulâtre apporta dans son effusion une lenteur qui acheva de lui conquérir la Triple Veuve — trois fois heureuse.
Quand ils se furent bien convaincus que leurs dieux différents (ce sont deux puissants dieux) les avaient créés l'un pour l'autre, Mme Hackel Cadosch remmena Démosthène dans son salon et s'assit tout près de lui.
— Et maintenant, mon chéri, dit-elle, tu vas me raconter ton histoire.
Napoléon ne répondit point comme l'eût fait l'incorrigible Maugis: „I1 me semble que vous la connaissez assez maintenant."
Il s'attendait à cette question et, dans le silence des cabinets du World' s Hôtel, s'était composé une petite biographie qui n'était pas dans un taximètre.
Il la détailla sans trop d'inadvertances, d'une voix sombre comme sa couleur et celle de son sujet, à Mme Hackel Cadosch qui, peu à peu, se sentit inondée de tendresse . . .
Fils d'un héros de la quarante et unième révolution papaoutienne, il avait suivi son père dans l'exil, après l'assassinat du Président Jean-Bart de Turenne Condé la Framboisière que leur parti, vainqueur, avait élevé au pouvoir. Réfugiés dans
une Amérique hostile où la s<Fur de Napoléon, une jeune fille d'une idéale beauté, était violée au bout de trois mois par un planteur qui l'emmenait vers le Sud, le père et le fils s'étaient consacrés à la vengeance de l'enfant et au triomphe de la liberté. Ils étaient parvenus à retrouver le ravisseur qui avait succombé sous leurs coups, non sans leur avoir appris en mourant qu'Andromaque-Esther-Athalie-Phèdre de Bourbon Dépotoir s'était suicidée pour ne pas survivre à son déhonneur. Cependant la quarante-troisième révolution papaoutienne leur avait permis de réintégrer leur patrie. Le nouveau président, le général amiral duc de Clisson du Guesclin Xaintrailles les Topinambours était un ami personnel du père de Napoléon.
Rentrés dans leurs biens, qui leur avaient été — tu penses ! — confisqués, le père et le fils auraient vécu heureux sans ce goût d'aventures qui tourmente l'âme des héros. Au bout d'un an le président de CHsson du Guesclin ayant été renversé par le parti intransigeant des Noirs d'Ivoire, ils s'étaient attachés à sa fortune, ce pour quoi la leur avait été confisquée de nouveau. Le père de Napoléon condamné à mort avait été fusillé sous les yeux de son fils enchaîné et était tombé sur le cadavre de son ami le général amiral duc . . . (voir plus haut).
Dès lors Napoléon n'avait vécu que pour la vengeance ; étant parvenu à s'évader de la prison de Papaouto, il avait gagné l'intérieur de l'Ile et prêché la sainte révolte ; tout le pays s'était soulevé à sa voix. Devenu chef de bande et créé général marquis sur le champ de bataille, il s'était fiancé à la fille d'un grand chef de l'intérieur, Mlle Hermine
Solange de Sévigné-Maintenon de Lafayette Cassonnade, qui du reste lui avait déjà donné un enfant. I.e parti de la résistance allait triompher : un corps d'armée de cent quinze hommes uniquement composé de colonels et de chefs de bataillon marchait à l'assaut sous les ordres de Napoléon Démosthène lorsqu'une canonnière américaine venue au secours du gouvernement régulier avait tiré du large sur le groupe des vainqueurs. Il en était resté quatorze, neuf colonels, quatre commandants et le général-marquis.
Ces héros décimés s'étaient rejetés dans l'intérieur et avaient fondé une République dissidente. Mais la division n'avait pas tardé à se mettre entre eux. Deux des colonels s'étaient épris d'une passion insensée pour Hermine Solange de Sévigné-Maintenon devenue marquise de Bourbon Dépotoir: après avoir tué ses deux adversaires en duel (deux duels sans merci, le revolver d'une main, le sabre de l'autre) Napoléon Démosthène s'était trouvé en butte à la haine des survivants que l'étonnante beauté d'Hermine Solange a.vait affolés. . .
Une nuit que tout dormait dans le village où ils s'étaient installés, la case du général marquis avait été envahie . . . Napoléon Démosthène garrotté sans avoir eu le temps de se mettre sur la défensive avait assisté au déshonneur de sa jeune femme, violée douze fois sous ses yeux par des soudards en déhre . . . Enfin il était parvenu à ronger ses liens et bondissant sur le treizième agresseur qui soumettait Hermine à la honte d'un treizième viol, il l'avait dompté, terrassé, désarmé, tué et s'était servi du revolver arraché au mourant pour brûler la cervelle d'Hermine Solange qui
l'avait supplié de lui accorder cette suprême faveur. Alors, poursuivi par les sicaires du gouvernement régulier, traqué par les soudards qui lui
Elle lui fit une place sur le bord dit lif. (P. 186).
avaient volé son honneur, il avait pu gagner la côte par des prodiges de valeur et s'était échappé à bord d'un paquebot qui rentrait en France. — Et votre enfant? demanda naïvement Ré-
becca dont le pacifisme s'était enivré au récit de cette vie, imaginaire mais héroïque.
— Mon enfant? reprit Napoléon Démosthène qui avait complètement oublié ce détail ... Je
l'ai confié à des amis sûrs qui rélèveront dans le culte de la Liberté . . .
... Le récit de Napoléon Démosthène Egalité n'avait soulevé aucun doute dans l'âme cosmopolite et romanesque de Mme Hackel Cadosch. Tout cet imbroglio dramatique répondait parfaitement à l'idée qu'elle se faisait des hommes de couleur d'après les romans d'aventures ... et du reste les cases de son cerveau n'étaient i^uère plus garnies que celle de l'Oncle Tom. Sous ses dehors d'intellectuelle elle avait conservé la mentalité des midinettes qui rendent le dernier montépin au cabinet de lecture en disant : „Comme c'est bien écrit!" et qui sortent d'une
lille attira contre ses l!-vres la tête crépue (In mulâtre. (P. 194).
matinée populaire d' Athalic en .se demandant si la pièce est finie „puisque ces gens-là ne se sont pas mariés."
Les malheurs du héros de l'Indépendance éveillèrent en elle un instinct de maternité qu'elle n'avait encore ressenti pour aucun autre homme : cela, joint à la nudité bronzée qui lui avait tant plu tout à l'heure, la remplit d'une tendresse dont elle ignorait la douceur. Car elle ne s'était pas préoccupée jusque là d'être bonne . . . Voilà que pour la première fois son cœur se mettait à vibrer en même temps que son sexe, et son sentimentalisme acquis devenait sincère en s'accordant avec sa sensualité.
Elle comprit vaguement qu'elle aimerait Démosthène plus et plus longtemps que tous les autres, parce que celui-là lui fournirait des occasions de souffrir et de se dévouer . . . Ainsi cette intellectuelle détraquée retrouvait le sens de la nature et de la vie, à propos d'une gouape exotique qui ne songeait qu'à tirer d'elle la forte somme.
Elle attira contre ses lèvres la tête crépue du mulâtre.
— Mais alors, mon pauvre chéri, demanda-t-elle, de quoi peux-tu vivre à Paris?
— De privations, gémit Napoléon Démosthène... Et il entonna, de sa détresse, un tableau dont se fût offensée la dignité d'un mendiant professionnel. Il ne cacha point à Rébecca les expédients où il en était réduit. (On ne sait jamais . . . et Maugis et Parville raconteraient peut-être un jour où et comment ils l'avaient rencontré ! . . .)
Ah! l'on pouvait aller aux renseignements! Les patrons de l'humble hôtel, dont il évita du
reste de donner l'adresse, avaient suivi toutes les phases de sa misère . . .
— Tu n'as donc jamais appris aucun métier? demanda Rébecca chez qui le sens pratique de la race ne perdait jamais ses droits.
— Vous ne voudriez pas! s'écria Démosthène avec une indignation parfaitement sincère : car le travail lui semblait une déchéance.
Mme Hackel Cadosch lui sut gré de cette noble protestation où elle sentit se révolter l'instinct aristocratique d'un être supérieur.
Cependant Napoléon Démosthène déplorait l'imprévoyance de l'éducation princière qu'il avait reçue, et qui ne l'avait préparé qu'aux devoirs du commandement.
— Et voilà les gens que nos soudards prétendent civiliser! pensait Rébecca qui conciliait curieusement la haine du sabre avec le culte des héros . . .
— Enfin tu m'as rencontrée, mon petit . . . conclut-elle. Et dorénavant je veux que tu mènes une existence digne de toi, digne de ton nom . . .
Napoléon Démosthène de Bourbon ne se demanda point lequel : il entrevoyait l'avenir tout rempli par les joies du poker et du bac, les diners dans les restaurants chers, les faveurs de tout le premenoir des Folies-Bergères . . .
— Hélas, dit-il hypocritement . . . c'est de toi surtout qu'il faut que je sois digne et je voudrais te faire honneur,
— Ne t'inquiète pas mon aimé, reprit Rébecca . . . J'ai assez de fortune pour deux.
— Pour vous et pour monsieur Démétrius ? interrogea le mulâtre qui ne manquait pas de roublardise.
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— Vilain jaloux ! s'écria madame Hackel Cadosch, amusée et flattée . . . Tu comprends très bien ce que je veux dire . . . Tant que nous nous aimerons, je ne veux pas que tu connaisses le besoin. ... La volupté ne s'accommode pas de ces vilaines préoccupations ... je ne veux pas que tu penses à l'argent. Tu me diras sans fausse honte ce qu'il te faut . . .
Napoléon Démosthène crut devoir esquisser un geste de protestation sublime.
— Ne te fâche pas, supplia Rébecca ... Si tu savais comme je suis au dessus des préjugés mondains ! Ceux qui s'aiment librement se mettent à l'écart de toutes les conventions sociales!
La beauté neuve et profonde de cet argument eut raison de tous les scrupules — dont Napoléon Démosthène n'avait garde de s'embarrasser . . .
Il se jeta aux pieds, larges et plats, de sa bienfaitrice, en se demandant simplement si elle casquerait le soir même.
— Ah ! vous me sauvez la vie ! s'écria t-il et je ne sais comment je pourrai jamais reconnaître .. .
— D'abord veux tu bien prendre l'habitude de me tutoyer ? minauda la Juive. Que signifient ces manières, monsieur mon amant ? . . . Il me semble que vous me parliez plus familièrement tout à l'heure devant la cheminée du cabinet de toilette.
— Pardonne moi, soupira Napoléon Démosthène ... Si tu savais comme il faut que je t'aime pour accepter ainsi . . .
— La belle affaire ! Est ce que tu ne me rendras pas tout cela un jour?
. . . Napoléon Démosthène fut traversé d'une inquiétude vague . . .
— Mais bien sûr, bêta . . . quand on t'aura restitué tous les biens qui t'ont été confisqués.
— C'est vrai! s'écria Napoléon Démosthène qui n'y pensait déjà plus ... Il suffit d'une révolution ! . . .
— Là, tu vois bien ! Alors de quoi t'inquiètes tu?
— Mais ce Démétrius, interrogea timidement le mulâtre qui gardait quelques craintes . . .
— Poulo? (je l'appelle toujours ainsi . . .) C'est mon homme d'affaires: il administre ma fortune, au mieux de mes intérêts, du reste ... mais il n'a nullement le droit de contrôler l'emploi qu'il me plaît d'en faire. Il ne manquerait plus que je lui rende des comptes!
— Tu me jures qu'il n'a plus aucun droit sur toi?
— Il a été mon amant : c'était le meilleur ami de mon dernier mari . . . ]\Iais c'est fini, tout cela !
— Ali ! c'est que, vois-tu, Rebecca, je le tuerais, rugit le mulâtre auquel Démétrius inspirait une frousse raisonnée mais violente.
Madame Hackel Cadosch trouva Démosthène si noblement beau dans sa fureur qu'elle se jeta à son cou et, d'une voix changée et rauque :
— Viens m'aimer ! dit-elle . . .
Car elle avait du tempérament.
Napoléon Démosthène comprit que ses nouvelles fonctions ne seraient point une sinécure.
Et madame Hackel Cadosh lui fit visiter sa chambre à coucher.
C'était un spectacle à souhait pour le plaisir des vieux . . . De multiples glaces y reflétaient
le lit immense et bas, tout couvert de coussins qui facilitaient les poses de la conversation . . . Une lampe mauresque épandait sa lueur discrète parmi de lourdes draperies et faisait luire par places la marqueterie d'une admirable commode Louis XVI sur quoi s'équilibrait tout un éventaire de photographies féminines — et masculines même.
Napoléon Démosthène fut un peu gêné de retrouver là le visage dur, le nez busqué, les yeux brillants, la terrible moustache et la lèvre ironiquement dédaigneuse de Démétrius Chrysargyropoulo.
Mais il n'en rempjit pas moins ses devoirs et sut faire face à l'échéance.
Comme il restait étendu sur le lit où l'appesantissait une fatigue heureuse, Rébecca qui s'habillait pour le soir et circulait à travers la chambre et le cabinet de toilette, revint tout à coup s'asseoir auprès de lui, et lui tendant un petit portefeuille de maroquin souple:
— Tiens, chéri, dit-elle, voilà qui te permettra de ne penser qu'à ta Rébecca! Je t'en donnerai un petit comme ça tous les mois ... et, si ça ne suffit pas, tu me le diras bien gentiment.
Napoléon Démosthène sut résister à la tentation d'entrouvrir le portefeuille et donna à sa maîtresse le baiser profond et prolongé à quoi sont tenus les gentlemen qui se trouvent dans son cas . . . Mais, dès que Rébecca eut le dos tourné, il inspecta rapidement le petit étui de cuir odorant . . .
Deux mille balles!
Il eut peine à retenir un cri de surprise joyeuse . . . Et comme cela tous les mois. Ah ! ces grandes dames
savent vraiment le prix des choses ... et il n'y a qu'à Paris qu'on peut se créer une situation.
— Es-tu content, mon coco ? demanda Rébecca qui rentrait dans la chambre et qui prouvait par cette simple question une certaine connaissance du pauvre cœur des hommes.
— Content? reprit Napoléon Démosthène d'un ton vague et lointain . . . mais ton amour illumine ma \-ie.
— ^lais l'éclaire-t-il assez ? demanda Rébecca qui ne répugnait point au langage expressif des demi-mondaines.
Napoléon ne comprit pas du tout : certaines subtilités lui échappaient encore.
— Comment tu n'as pas regardé mon cadeau? . . . poursuivit le triple veuve que tant de discrétion commençait à impressionner.
— Mais non . . . pas encore.
— Ah ! tu es un vrai gentilhomme, s'écria sa maîtresse qui, du reste, le pensait sincèrement.
Napoléon Démosthène rouvrit le portefeuille avec des gestes d'enfant déficelant un paquet d'étrennes et n'hésita point à manifester de nouveau sa reconnaissance, si vivement, que Rébecca lui dit:
— Non, chéri, nous n'avons plus le temps avant dîner; il faut que je finisse de m'habiller.
Le mulâtre n'eût point reculé devant un petit supplément, les gens de sa race apportant aux entretiens d'amour une mollesse relative qui leur permet de fournir, à défaut de mieux, de la quantité . . . ^lais sept heures venaient de sonner à la petite pendule de Saxe qui décorait la cheminée et l'on entendait dans le cabinet de
toilette le pas menu de la femme de chambre-. . .
— Tu dînes avec moi, dit Rébecca avec
autorité.
— Mais je ne sais vraiment . . .
— Nous ne serons que
tous les deux...
Nous dînerons ici, bien entendu. J'ai un chef excellent, et puis tu me conduiras au Gouaf Caf' Conc\ j'adore ces endroitslà .. . et j'ai fait louer deux
fauteuils ce matin.
V^v- r^ , /^^^^w t^^ esclave,
"t -'"*.-,'''' >*S:.r:-^ répondit le
mulâtre, qui
Madamr Ilnrkel Cadosch trouva Déntosihr?ie si J^
noblement beau dans sa fureur qtûcUe se Sait . . . Ct, a
jeta à son cou. (P. iq?). , • -i
part SOI il se dit joyeusement: „ Allons, tout va bien. Si on est nourri avec ça! . . . Et le théâtre à l'oeil. . . Je crois que je vais m'en tirer."
— . . , Seulement continua-t-il à haute voix, il y
a une petite difficulté . . . c'est que je ne suis pas
en toilette de soirée et je demeure si loin que,
pour aller
mettre un
habit . . .
— Oh
c'est vrai . . .
mon Dieu que c'est
donc ennuyeux . . .
Mais attends, nous
allons tâcher de
nous arranger tout de même . . .
Voyons tu
35 de petits
pieds ... à
peuprès sa taille . . .
tout à fait même . . .
Augustine,
voulez -vous
dire à Paddy d'aller
voir dans
les affaires
de Monsieur
soirée, habit
blanches «et des souliers vernis, enfin tout ce qu'il
s'il ou
// inspecta rnpidrinri/f le prttt rtiii de cuir odormit. (P. 198J.
ne reste pas une toilette de smoking, chemise et cravates
faut et vous apporterez cela ici, n'est ce pas? Démosthène crut devoir protester.
— Oh mon chéri, répondit Rébecca . . . Les effets de mon pauvre mari : tu lui aurais tant plu ! il n'y a vraiment aucun scrupule.
— Mais ce n'est pas ça, laissa échapper le mulâtre ... et s'ils ne m'allaient pas ! . . .
— Bah ! pour un soir . . . Et puis nous allons bien voir . . .
Un quart d'heure après, dûment équipé, les pieds à l'aise dans les souliers du mort, le torse cambré dans un gilet de piqué blanc. Napoléon Démosthène arborait un habit présentable et qui semblait n'avoir presque rien d'emprunté . . .
— Quand on est aussi bien bâti que toi, affirma Rébecca, tous les vêtements sont seyants. Je te donnerai la garderobe de ce pauvre Ephraïm. Tout cela s'abîme là haut.
— Habillé! nourri!... et bien payé. C'est la passe de veine, décidément ! pensa Napoléon Démosthène et il suivit Rébecca dans la salle à manger qui ressemblait à une cathédrale.
Le diner fut exquis et si les baisers n'y furent pas plus nombreux que les bouchées de pain, c'est que les deux convives s'intéressaient au menu. Ils savourèrent la joie d'un repas bien gagné.
Et ce fut seulement vers le dessert que Napoléon Démosthène se souvint qu'il avait invité la jeune Margot de Miche à la taverne d'Ali Baba (rue Champollion) pour lui remettre les mille francs qui lui revenaient assez légitimement sur la petite opération de la veille.
— Eh bien ! pensa-t-il . . . elle doit en faire un
de ces raffuts! Heureusement qu'on ne me connaît pas dans la boîte ... je ferai bien de ne pas retourner d'ici quelque temps à la Souris co7tvalescente. Et puis, Zut, après tout! Il n'y pas de danger qu'elle aille déposer une plainte ... Et ça fait cinquante louis qui tombent.
— Tu as l'air tout heureux, mon aimé, dit Rébecca.
— Ah! Comment ne le serais-je pas? répondit-il, en l'ambrassant.
Quatre jours après avoir rompu si brusquement avec Maugis, la petite contesse de Lizery s'avisa que ses après midi étaient tout de même un peu vides . . .
Depuis six ans qu'elle avait offert à Parville les prémisses de son „ déshonneur", les joies de l'adultère lui étaint apparues comme le seul emploi possible de ses cinq à sept; elle trompait son mari, le gentil et cordial anglomane Frantz, non point certes par vengeance, par haine ou par dégoût, mais tout simplement pour le plaisir.
Elle estimait avoir assez rempli ses devoirs d'épouse en donnant à son mari une jolie fille dont il était le père. La naissance de Gretchen lui avait coûté d'affreuses souffrances et elle avait décidé que, désormais, elle ne se prêterait plus à ces étreintes brutales et simples dont les conséquences étaient si douloureuses pour les pauvres petites femmes. Les précautions qu'elle imposait à son mari avaint fini par détourner d'elle peu à peu ce brave et candide Belge qui ne concevait point qu'on pût s'aimer autrement que pour une fin pieuse et selon les règles de la nature: sans doute il trouvait toujours la même satisfaction de propriétaire à posséder ce joli corps blond et souple
que la maternité n'avait pas déformé . . . seulement il y fallait tant de formalités, qu'il en était venu à exiger rarement le devoir conjugal, à quoi Suzanne ne se refusait jamais du reste, parce qu'elle trouvait son mari très beau garçon — et puis parce que ça lui faisait toujours quelque chose. Il n'en subsistait pas moins entre eux un malentendu physique, qui venait de ce que Frantz considérait surtout l'amour comme une fonction tandis que Suzette ne voulait pas y chercher autre chose que son plaisir.
... Ce plaisir là, Parville le lui fit si vivement sentir qu'il fallut, pour les séparer l'un de l'autre, toute la méchanceté du monde ... le monde où l'on cause ... et qui ne pardonne pas au bonheur ni à la pauvreté. Robert était pauvre ... on lui en voulut d'être heureux par dessus le marché et, sous peine de passer pour un „ vilain monsieur", il dut quitter Suzette au moment même où tous deux en avaient le moins envie . . . Invitus invitam dimisit . . . Au XVIIe siècle on eût tiré de ce cas de psychologie mondaine une tragédie . . . (Et si je prétendais que personne ne l'a faite, on m'accuserait de jeter des pierres dans le jardin de Bérénice) !
De son premier amant, madame de Lizery avait pris le goût des étreintes perverses et des caresses compliquées — et l'idée ne lui vint point qu'elle pourrait jamais s'en passer. Elle se trouvait dans le cas de quelqu'un qui. après avoir toujours honnêtement dîné de soupe et de bœuf, aurait appris à connaître les entremets, les hors d'œuvre, les desserts et toutes les pâtisseries, et qu'on voudrait ramener à son premier ordinaire . . . Tout le superflu lui devint indispensable et le pauvre
Frantz, bouilli initial, qui déjà lui fournissait si peu de distractions, lui apparut de plus en plus insuffisant.
Parville disparu, elle chercha donc ailleurs et n'eut point de peine à trouver. De consolations en consolations, elle en était arrivée à Maugis qui réunissait toutes les qualités qu'elle pouvait exiger de ses amants: l'expérience, la perversité joviale, le vice averti, la brutalité caressante — et des dons réels de conversation.
Le malheur fut que la face espiègle de Suzette n'éveillait pas seulement le désir des hommes. Madame Hackel Cadosch s'y intéressa vivement et crut d'abord que le meilleur moyen d'arriver à ses fins était encore de séparer Maugis et madame de Lizery . . . Elle y avait réussi par des voies détournées ... A fréquenter le salon cosmopolite de la triple veuve, Suzette avait connu ce genre de raseurs qui ont failli déshonorer l'intelligence en se décorant entre eux du nom ^intellectuels . . . Elle avait rencontré là l'élite de ces pantins qui se prennent au sérieux: les messieurs qui ont découvert brusquement, voilà quelque temps, la Justice et la Vérité pour se venger des huit jours de consigne au quartier que leur aligna jadis un adjudant de semaine ennemi des tireurs au flanc; les redoutables pacifistes enclins à faire casser la figure aux autres pour la sainte cause du désarmement général; les internationalistes qui ont inventé de préférer au leur tous les autreis pays où ils se dispensent du reste de porter leurs pénates; les libres penseurs qui ne souffrent pas qu'on pense autrement qu'eux; les penseurs tout courts qui croient qu'en parlant de la Faillite
de la Science Brunetière a voulu incriminer les déraillements ou les pannes d'automobiles; les anticléricaux violemment respectueux des cultes shintoïstes ou des religions hottentotes . . . enfin toutes les illogiques mazettes, les bandagistes libertaires, les anarchos en quête de sinécure et les coulissiers collectivistes qui représentent à leurs propres yeux la Pensée du XX^^me siècle.
Madame de Lizery avait naturellement subi l'influence des . . . bilieux.
Le ton solennel et grandiloquent de ces bonshommes lui en avait imposé ; son éducation rapide, — et doublée d'une instruction si primaire ! — la préparait du reste à prendre pour des „idées générales" tous les lieux communs qu'elle ignorait . . . L'idée ne lui vint pas que son amant avait pu faire avant elle, depuis quelque temps déjà, le tour de ces contrées où elle risquait timidement un pied (parmi tant d'autres). L'ironie que Maugis ne cachait point à l'égard de ces altruismes éculés lui parut dissimuler le dédain du renard pour les raisins — et comme les bouffandeaux de la libre pensée affectaient d'ignorer les bouquins de Maugis, Suzette finit par en vouloir à son amant de n'avoir pas écrit quelque chose dans le genre de Matière et Pensée ou de VEviancipation du Prolétariat — ou de X Histoire de V Inquisition au Chiviborazo.
Plusieurs fois elle avait tenté d'amener Maugis à ces discussions philosophiques (!) : elle eût souhaité que l'écrivain subît son influence et écoutât ses conseils . . . Mais Maugis avait toujours détourné la conversation par une pantomine \'ive et animée et ramené l'esprit de Suzette à de tout autres
préoccupations . . , Et madame de Lizery, tout en appréciant l'agrément de telles diversions, gardait rancune à son amant de ne point s'intéresser, aussi, à l'évolution de son intelligence.
Madame Hackel Cadosch, au contraire, ne cessait de flatter Suzanne et de l'entretenir dans le sentiment de son importance ... A force de la complimenter de s'affranchir du joug masculin, elle lui fit entrevoir l'île où tant de nefs ont déjà mouillé.
Jusqu'alors indifférente à ces jeux de la petite Oie (renouvelés des Grecques) Suzanne n'avait prêté à sa perfide amie qu'une oreille attentive . . . Mais sa curiosité restait éveillée et elle se promettait bien de consacrer à son initiation les loisirs que lui laissait le congé de Maugis.
La brusquerie de leur rupture, qu'elle se reprochait un peu, ne lui avait pas laissé le temps d'assurer le lendemain.
Quoique la plupart des hommes qui fréquentaient le salon Hackel Cadosch lui fissent une cour d'honneur, aucun d'eux n'avait su inspirer à Suzette ce sentiment qui induit les jeunes femmes à visiter les collections, à boire du Porto dans des entresols, à déplorer l'absence de crochet à bottines et de houppe à poudre de riz, à fréquenter les bureaux de poste et d'omnibus, à remplir enfin toutes les obligations (libérées) par quoi s'achète le plaisir de l'adultère.
Les intellectuels qui s'occupaient de lui peindre leur état d'âme en termes choisis et, du reste, identiques, n'avaient pas l'heur de lui plaire, parce qu'ils ne répondaient point au besoin d'élégance qu'elle apportait aux choses de l'amour. Ma-
2og
dame de Lizery gardait dans l'aimable irrégularité de sa vie privée (si peu privée) le souci de rester une femme du monde, et son sens parfait du ridicule l'avait préservée de toute déchéance et de tout mauvais choix. L'admiration qui lui était venue pour la curieuse mentalité des habitués du salon Hackel Cadosch ne l'avait pas empêchée de remarquer que ces gens là, sauf quelques exceptions dûment „ collées", joignaient une élégance de pions en rupture de chaire à des manières de mastroquets ; ils parlaient de sport comme des bookmakers et d'automobile comme des mécaniciens grévistes ; ils arboraient des barbes incultes sur des plastrons de chemise veufs de boutons, et des cheveux gras sur des cols râpés, mais sales Or, rien n'aurait pu décider Suzanne à se déshabiller dans une maison dont la concierge eût rempli l'escalier d'un arôme pénétrant de bœuf aux petits oignons ou à écouter les déclarations passionnées d'un éphèbe vêtu d'un pantalon de velours bouffant sur des souliers jaunes et d'une redingote ouverte sur un gilet d'habit.
... Ce qui l'amenait au jour de madame Hackel Cadosch, c'était donc surtout l'espoir de pouvoir s'entretenir quelques instants, seule à seule, avec la triple Veuve ... et d'en obtenir un supplément d'informations.
Dans le petit coupé tout parfumé d'elle, qui l'emportait rue du Ranelagh, Suzette s'abandonnait à un de ces monologues qui trompent l'ennui des longues courses en voiture, et qui renseignent si commodément les lecteurs sur la psychologie des personnages.
— J'ai très bien fait, se disait elle, d'attendre