IO
jusqu'aujourd'hui pour annoncer à Rébecca que j'ai lâché cet animal de Maugis. Tous ces soirs ci j'attendais une lettre de lui, je ne sais quoi, une tentative de réconciliation . . . que j'aurais eu peut-être la faiblesse d'accueillir, avant hier sur tout ... où je me sentais au cœur un vide affreux — dont Frantz a su bénificier, du reste ... Il ne faillait rien moins, pauvre Frantz, pour le décider à partir en croisière sans moi sur le yacht des Abrahannel . . . Mais pouvait-il hésiter entre le chagrin de me quitter pour quinze jours et la joie d'être présenté à S. A. R. le duc de Lancastre ! . . . Et puis j'ai fait donner la garde et l'arri ère-garde des prétextes et raisons de ne pas naviguer: ma peur naturelle des coups de mer, ma neurasthénie, la fragilité de ma blonde chevelure qui se décolore aux souffles du large, la cruauté de fourrer Gretchen chez les Dames de la Deuxième Apparition, les frais de toilette (à quoi il s'est montré très sensible) l'horreur physique que m'inspire la mère Abrahannel, le sentiment contraire que j'inspire à son troisième rejeton, tout enfin, tout ... Et ce soir Frantz aura rejoint le Goéland, en rade du Havre — et me voilà libre pour quinze jours! Libre de déjeuner seule et de dîner chez maman (je n'en abuserai pas) chez maman qu'il ne peut pas souffrir . . . Libre d'aller, de venir, de choisir un sucesseur à Maugis, de m'initier aux mystères que Rébecca m'a laissé entrevoir, de me risquer dans ses petites réunions d'amies où l'on ne s'embête pas, dit-on . . . libre de montrer mes mollets qui gagneront à être connus comme la main (diable de Maugis, il m'influence encore) et de m'exhiber en bébé rose
à cette garden-party . . . qu'il sera toujours temps de raconter à Frantz. Ah! cette garden-party, sentir sur ma peau les regards chauds de tous ces hommes — et de quelques dames . . . car il y a gros à parler que la semaine prochaine me trouvera moins naïve . . . Rébecca va me donner quelques explications nettes et franches,
Le coupé s'engage dans l'avenue Kléber et Suzanne cherche à se représenter des choses.
— Ça n'est pas que j'en meure d'envie . . . non ! Mais je n'ai vraiment personne en vue ... Et puis il faut tout savoir ... Il y a cinq ans je n'aurai jamais osé. Le père Sérafini m'eût refusé l'absolution ... Je serais passée à l'état de cas réserve . . . Mais à présent que je ne pratique plus . . . Un vice de plus ou de moins, ça ne fait de mal à personne, au contraire.
Le coupé tourne autour de l'encrier colossal et si curieusement symbolique que Monsieur Barrias a dressé à la mémoire d'un poète qui n'en pense pas plus, au milieu de la place Victor Hugo.
— Cette Rébecca . . . Son regard vert et fixe m'impressionne comme des yeux de magnétiseur. . . vSes yeux ! Il y a des moments où ils ont l'air de lui sortir de la tête et de venir se planter dans les vôtres ... Et alors il me semble que je ferais tout ce qu'elle voudrait ... et qu'elle ferait de moi ce qui lui plairait ... Je m'en doute un peu, d'ailleurs, de ce qui lui plairait . . . Cinq heures et demie! Ça va être plein de monde chez elle. Je préfère cela ... Je ne suis pas encore au point pour aller la voir en dehors de son jour. Bah ! je trouverai bien moyen de causer cinq minutes
avec elle et de prendre rendez-vous pour un entretien plus privé . . .
Rue de la Pompe. Le coupé dépasse une Victoria bleue qui fait se blottir Suzette au fond de son coupé.
— Mais je ne me trompe pas . . . C'est la Victoria de Maugis! Smiley a dû la lui rendre. La Victoria de Maugis ... et Maugis dedans ! avec Parville ! Où peuvent-ils bien aller dans ce quartier-ci ? . . . Promenade hygiénique sans doute . . . Ils doivent parler de moi pour s'exercer à m'oublier ... Et ces deux grands débris se consolent entre eux... Débris! pas tant que cela! Parville est encore frais comme le Matin calme — et Maugis ne le lui cède en rien ... et il a tant de cordes à son arc . . . cet arc qu'il sait toujours tendre. Allons, décidément, je ne puis pas penser à lui sans lui emprunter son langage. C'est cela qui exaspère Rébecca ! ! Elle ne peut pas souffrir cette manie des à-peu-près . . . peut-être parce qu'elle ne comprend pas tout de suite . . . Mon Dieu ! que je vais donc lui faire plaisir en lui apprenant que je suis brouillée avec Maugis . . . sa bête noire — car elle ne lui pardonne pas d'avoir dédaigné ses avances. Elle aurait été si contente de l'exhiber à ses invités, surtout depuis le succès de Fleur des Poids. ÎLlle connaît bien les opinions de Maugis . . . Mais, pour recevoir un monsieur qui tire à cent cinquante mille, elle oublierait jusqu'à ses devoirs de maîtresse de maison . . . Quant aux autres . . . M'a-t-elle assez circonvenue pour lui amener Maugis . . . Seulement, voilà ! Il n'a rien voulu savoir. Il n'y est jamais retourné depuis . . . depuis
sa première visite ... il y a cinq ans . . . Qu'il m'avait donc amusée ce soir-là!
Et Suzette sourit à se rappeler cette histoire ancienne de Maugis, présenté solennellement par Madame Hackel Cadosch, désireuse de l'épater, à toute une tribu de comtes du pape, et disant ensuite dans l'antichambre au larbin qui lui remettait son pardessus: Merci, baron!
— Il a tout de même plus d'esprit que tous ces gens-là. !Mais pourquoi n'en a-t-il pas assez pour me comprendre? S'il s'était seulement intéressé à l'évolution de ma pensée ! . . . Il semble, en vérité, que je ne sois à ses yeux qu'une poupée sans cervelle. Eh bien nous allons voir, mon vieux Maugis ! Le muffle ! il n'est même pas venu diner mardi ... il s'est excusé sous prétexte de je ne sais quelle répétition générale ... et j'ai failli m'attraper avec Frantz . . . qui ne peut se passer de lui . . . Ah ! il me paiera tout cela, je m'en réponds !
L'arrêt du coupé suspendit le ressentiment de la vindicative monologuiste.
Elle franchit la grille toute grande ouverte et pénétra dans le jardin où, sous l'ombre lourde des marronniers, quelques couples d'invités fuyaient le five o'clock pour s'occuper de leurs petites affaires.
Suzanne de Lizery reconnut la jolie Madame Nathan Paillasson, la jeune femme — si légère — du vieux et illustre Nathan Paillasson, Membre de l'Académie des Sciences Inexactes.
Cette charmante académicienne par mésalliance (née Paillasson, elle avait su se faire épouser à 25 ans par le père Nathan, septuagénaire mais riche à millions) . . . cherchait pour l'instant à
s'isoler sous une touffe de lauriers en compagnie de son flirt ordinaire le jeune André Sanfrapé, poète libertaire, romancier anarchiste et secrétaire d'un commissaire de police . . .
Madame de Lizery ne résista point au plaisir d'aller troubler leur tête-à-tête, sous couleur de demander des nouvelles de l'illustre Maître . . .
— Mon mari? dit gaiement Madame Nathan Paillasson. Mais, comme vous le voyez, nous le fuyons à tire d'ailes! Imaginez-vous qu'il est en train d'improviser au milieu du salon une conférence en quatre points sur le Pacifisme . . . Madame Hackel Cadosch est très embêtée . . . On ne peut plus causer ... Et je connais Salomon (hélas !) il en a pour trois quarts d'heures . . .
— Ah ! mon Dieu, fit Suzette, c'est que j'ai un tas de choses à dire à la patronne.
— Puissiez vous apporter quelque désordre dans les développements de mon époux . . . Quand il se met à développer . . .
— On est instamment prier d'entrer pendant l'exécution des morceaux. Allons, je vous laisse . . . et j'entre dans la fournaise.
... La première personne que Madame de Lizery rencontra dans l'antichambre fut Napoléon Démosthène-Egalité-de Bourbon-Dépotoir, qu'elle voyait pour la première fois. Le mulâtre se pavanait en habit et cravate blanche: car il devait, après le dîner, promener Rébecca dans quelques beuglants et comme il n'avait point encore avoué à sa maîtresse qu'il s'était installé au W or la' s Hôtel, Madame Hackel Cadosch lui avait permis d'arborer cette tenue prématurée, pour lui éviter un voyage inutile à X Hôtel des Princes Exotiques,
A l'aspect de ce moricaiid en sifflet ^ladame de Lizery se dit, tout naturellement :
— Tiens Rébecca s'est payé le luxe d'un domestique nègre ! . . .
Elle sombra dans l'ahurissement, lorsque Napoléon Démosthène s'avançant vers elle lui dit d'un ton allègre et délibéré :
— Jolie Madame ! . . . est-ce que ça vous ennuierait de venir me voir demain, au World's Hôtel, chambre 492?
Le mulâtre avait rencontré chez Rébecca une résistance si désarmée, qu'il en était arrivé à croire qu'il lui suffirait de jeter le mouchoir et que toutes les petites femmes blanches se bousculeraient pour le ramasser. Sa connaissance du monde se bornait au Nouveau, et depuis peu au Demi, et, sa fatuité naturelle aidant, il jugeait qu'en trompant Rébecca avec une de ses amies, il y trouverait, en même temps qu'un plaisir très vif, l'avantage d'entretenir la jalousie de Rébecca, au cas où elle viendrait à se douter de quelque chose . . .
Et puis, l'éclat de rose blonde, que tout de suite il avait admiré chez Suzette, lui rappelait cette Daisy Lucky qu'il ne se consolait pas de n'avoir pu violer ... A travers la planète, Madame de Lizery était l'image vivante de l'adorable girl de New-Orléans, et Napoléon Démosthène se promettait de prendre une jolie revanche sur cette peau fraîche et veloutée, qu'il goûterait d'autant mieux encore par contraste avec la peau saurienne de Rébecca . . .
Aussi perdit-il un peu son aplomb en entendant ^ladame de Lizery lui répondre d'un petit
ton à quoi les dames de la Souris convalescente ne l'avaient point habitué :
Elle f7-ancnii a grille toute grande ouverte et pênctrn dans le jardin. (P. 213).
Est ce que ça vous ennuierait, mon garçon, si je vous faisais jeter à la porte?
Le sang mêlé de Napoléon Démosthène ne fit
Et Xapoh'on Dèinosthrne, rempli
soudain de la plus trépidante
nostalgie, bondit au viiliett
du Salon. (P. 224).
qu'un tour, et ce fut d'une voix sourde, frémissante de rage humiliée, qu'il répliqua :
— Ça, je vous en défie bien, par exemple !
— Ah? Eh bien, nous allons voir. . .
Rouge jusqu'aux oreilles, Suzette entra au salon, et, parmi les groupes immobilisés sous la cascade d'éloquence pétrifiante qui ruisselait des lèvres lippues de M. Nathan Paillasson, elle marcha droit au fauteuil où trônait Rébecca qui l'accueillit d'un sourire pâmé en lui disant à demi-voix :
— Que vous êtes donc jolie, ma chérie !
— Votre larbin me l'a déjà dit, chère amie . , . répondit Suzette assez haut pour soulever chez les auditeurs de la conférence des murmures de protestation.
— Hein ? quoi ? quel larbin ? bégaya Madame Hackel Cadosch qui ne comprenait pas du tout.
— Eh bien, mais . . . votre domestique nègre qui a eu l'aplomb de me donner un rendez-vous!
^ Et Suzette se retournant, se trouva face à face avec Napoléon Démosthène qui l'avait suivie et faisait à Rebecca des signes de dénégation . . .
Il y eut, pendant un moment, dans l'entourage de Rébecca, cette atmosphère de gaieté sournoise qui accompagne la grande Gaffe.
Madame Hackel Cadosch ne vit qu'un moyen de s'en tirer . . . Comme elle tenait essentiellement (et pour beaucoup de raisons) à ne point se brouiller avec Madame de Lizery, elle tendit la main à Napoléon Démosthène, avec lequel elle se promettait d'avoir dans la soirée une petite explication privée, et le présentant à Suzette:
— Mon ami le général marquis Napoléon Démosthène Egalité de Bourbon Dépotoir, le héros des dernières révolutions papaoutiennes, dit-elle avec quelque solennité.
Suzette ne salua point et, d'une jolie voix claire :
— Je serais très heureuse, monsieur le héros, dit-elle, de vous faire faire connaissance avec mon mari.
Il y eut un petit froid, et notamment dans le dos de Napoléon Démosthène, qui préférait les femmes blanches à leurs maris et gardait toujours un mauvais souvenir d'une petite semonce qu'il s'était attirée le jour même de son arrivée au Havre.
— Je vous supplie, Madame, dit-il, d'agréer toutes mes excuses et je suis prêt à les faire à Monsieur votre mari.
— Rassurez-vous, monsieur le héros, dit Suzettc, pour cette fois, cela suffira.
— Allons, allons, mes enfants, intervint Madame Hackel Cadosch, je vois qu'il s'agit d'un déplorable malentendu.
— En effet, reprit Napoléon Démosthène, figurezvous, chère amie, que j'avais pris Madame pour une autre de vos amies . . .
— Général, interrompit Rébecca, vous seriez bien gentil d'aller consoler M. Chrysargyropoulo qui paraît s'ennuyer dans son coin.
De fait, jamais Démétrius ne s'était aussi franchement amusé ... Il n'avait rien perdu de toute cette petite scène et en dégageait à part soi le sens et la moralité.
— Ça va bien! ... ça va bien, se disait-il . . . Pour que Rébecca n'ait pas débarqué son amant, il faut qu'il lui soit déjà singulièrement attaché par ces faibles liens de la chair . . . que rien ne pourra dénouer avant trois mois. Elle lui sacrifiera son salon et le rendra odieux à tout le monde. Elle m'a déjà signifié que je n'étais plus pour elle qu'un ami ... et je m'en contenterais volontiers,
si cette situation pouvait suffire à assurer mon avenir. Mais il est temps que j'y mette un peu du mien ... du sien surtout ... et que je simule habilement une jalousie qui servira à légitimer mon intervention violente au moment où elle deviendra nécessaire et lucrative.
Et, pour se conformer au plan qu'il préméditait, l'artificieux Démétrius reçut Napoléon Démosthène avec une brusquerie si bien simulée que Madame Hackel Cadosch, qui les surveillait du coin de l'oeil, conçut quelques craintes vagues — que l'avenir devait justifier — et se demanda pourquoi le Phanariote, jusque là si complaisant, se mettait à jouer les Othellos. L'attitude un peu fuyante de Napoléon Démosthène devant Suzette ne l'avait point indignée: elle appartenait à cette race dont on a pu dire qu'elle a inventé le ridicule du courage, et Napoléon Démosthène ne lui paraissait point diminué pour avoir accueilli sans enthousiasme la pensée de faire connaissance avec le défenseur naturel de la petite Lizery.
— Il faut excuser le général disait-elle à Suzette . . . C'est une nature ardente comme le soleil de son pays.
— Le seul qui noircisse, répliqua Suzette à qui les leçons de Maugis n'étaient pas toujours inutiles.
— Tous les hommes se valent, ma chérie.
. . . Madame de Lizery allait répondre qu'elle venait d'avoir la preuve du contraire, quand elle fut frappée d'un mutisme soudain par quelque chose de tellement imprévu et stupéfiant, qu'elle en resta clouée dans son fauteuil, les yeux agrandis et la bouche entr'ouverte : Parville venait
d'entrer dans le salon, suivi de Maugis souriant, l'allure aisée comme la critique elle même ... Et ce fut bien pis encore, quand Suzette vit son ex-amant faire à Napoléon Démosthène un petit signe de reconnaissance . . .
Alors quoi ? tous ces gens-là se moquaient d'elle ?
L'idée lui vint qu'elle était tombée dans un guet-apens et qu'il allait se passer des choses extraordinaires : elle faillit se lever, partir, . . . mais la curiosité la retint.
Tout se passa le plus naturellement du monde.
Maugis traversa le salon parmi des murmures étonnés sinon flatteurs et des „rumeurs en sens inverses" qui couvrirent un instant la voix inlassable du pacifiste Nathan Paillasson. Il vint présenter ses hommages à Madame Hackel Cadosch qui l'accueillit avec toute la bonne grâce dont elle était capable. Puis il s'assit dans le petit cercle des intimes après avoir salué Madame de Lizery qui n'en revenait pas . . .
Suzette n'y put tenir. Elle se leva et entraîna Parville dans une embrasure prochaine.
— Voyons, Robert, lui demanda-t-elle à voix basse, que se passe-t-il?
— Mais rien que de très simple . . . Madame Hackel Cadosch m'a prié de la raccommoder avec Maugis: je le lui ai amené avant-hier. Elle l'a immédiatement invité à sa garden-party et voilà !
— Maugis ici ! ... Et causant amicalement avec la patronne ! ... Je ne puis pas me persuader que c'est vrai . . .
— Le vrai peut quelquefois . . . Ah ! ça, wSuzette, il paraît que vous l'avez plaqué, mon pauvre Maugis ?
— Qu'est ce que ça peut vous faire !
— Ce que . . . x\h bien ! vous êtes gentille, vous, par exemple! Comment, vous n'avez même pas songé à moi pour remplir l'intérim ! Pourquoi faites-vous cette figure-la? Ça n'a rien d'un mot obscène, „intérim!"
— Toutes vos fadaises ne m'expliquent pas comment il se fait que vous et Maugis connaissiez ce nègre ...
— Mulâtre, si-ou plaît ! . . .
— Je ne sais pas comment on appelle ces choses-là . . . Enfin cet individu que la patronne appelle le Général.
— Le Général! Ah! la brave femme! elle avait déjà son Capitaine, son Colonel, voilà ses cadres au complet . . . Imaginez-vous que Maugis et moi nous avons rencontré ce moricaud ; Blackspot le connaît très bien ; c'est une parfaite gouape qui . . .
Tandis que Parville mettait Madame de Lizery au courant, la Triple veuve accaparait Maugis et le consultait sur l'ordonnance de cette fête travestie dont elle se promettait un triomphe.
Cependant elle ne se consolait pas d'avoir laissé le redoutable Nathan Paillasson s'engager dans cette conférence interminable qui nuisait à l'effet qu'elle attendait de la présence de Maugis. Elle eût été si heureuse de cornacquer l'auteur d'A draps ouverts et d'en faire les honneurs . . . Mais le pacifiste ne se lassait point : les phrases émol- Hentes volaient sur ses lèvres de miel: déjà, quelques invités avaient gagné prudemment le jardin et les autres présentaient tous les symptômes d'un embêtement général ...
— Cet homme âgé continue, remarqua Maugis . . . Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de le réduire à de plus simples expressions?
— Ah! si vous faisiez cela, cher Maître, soupira Rébecca, quel service vous nous rendriez! Voilà une heure qu'il rase tous mes invités . . .
— Je ne demande pas mieux que de vous en débarrasser, dit Maugis . . . Mais je crains que ce ne soit pour toujours . . .
— Vous auriez alors tous les droits à ma reconnaissance, car, depuis plus de deux ans, je cherche tous les moyens de l'éloigner d'ici où la présence de sa femme est tout à fait déplacée, ajouta pudiquement Rébecca.
— Ah la jolie petite Madame Nathan Paillasson ? . . .
— Elle a flirté partout.
— Comme dans les, Plaideurs / . . . Alors, puisque vous m'y autorisez je vais tenter une petite diversion. Laissez-moi seulement prévenir mon vieux Parville dont le concours me sera nécessaire, ainsi que celui de notre charmant ami Napoléon Démosthène.
Madame Hackel Cadosch acquiesça et Maugis alla susurrer quelques mots, d'abord au mulâtre qui parut manifester une joie sauvage, et ensuite à Parville qui, par de savants détours, se rapprocha du piano.
— Qu'allez vous faire? demanda Rébecca, lorsque Maugis fut revenu prendre sa place auprès d'elle.
— Oh ! rien de bien méchant ! Vous n'êtes point, que je pense, ennemie d'une douce gaieté?
— Pas du tout, d'autant plus que tout mon monde s'ennuie à mourir . . .
— Alors, ne bougeons plus et prêtons des oreilles attentives.
La voix de Nathan Paillasson se haussait pour ramener l'attention qu'ils sentait fléchissante . . .
— Oui, clamait-il, de tous les points de la terre le souffle de la Concorde se lève et rafraîchit les fronts redressés des hommes. Sur toute la surface du monde la chaîne de la Fraternité se renoue et les Temps sont proches où les distinctions de Race et de Patrie s'aboliront dans l'accord universel des Peuples, où, tous enlacés, et la main dans la main, dérouleront le sublime Théorie de l'Humanité consciente de sa mission, et, sur l'Autel de la Guerre abattu et dévasté, danseront le . . .
— Cakewalk ! cria simplement Maugis ... Et Parville complice attaqua l'ivoire. Et Napoléon Démosthène, rempli soudain de la plus trépidante nostalgie, bondit au milieu du salon.
Une joie féroce secoua les apôtres de la Fraternité universelle. En quelques secondes, malgré les molles protestations de Rébecca qui s'indignait sans aucune conviction, les chaises furent poussées le long du mur, et tous les jeunes gens, rentrés du jardin, se démenèrent avec un entrain qui transforma ce bailloir en une succursale de Bullier.
Il y eut quelques minutes heureuses . . . surtout quand on put voir Nathan Paillasson courir après sa jeune femme et l'arracher brutalement aux joies de la troisième figure pour l'entraîner dans sa retraite.
Vert de rage, le pacifiste s'en fut présenter à la maîtresse de maison des hommages acidulés, puis sans lâcher sa femme, qui n'y comprenait rien, il s'avança vers Maugis et lui lança ce mot cruel :
— J'ignorais, ^Monsieur, que fesseur de danse !
Mndaiiif Ilarkfl C.ndosch rrçut liii Jiucfâfre
une correction (/ni Ini jit sentir qu''elle
l' ainiernif nue toute so 7-/e. (P. 228).
VOUS tussiez pro-
— Et de chaus son, Monsieur, répondit Alaugis en lançant le regard le plus équivoque à la petite madame Xathan
Paillasson qui crut devoir lui adresser un sourire prometteur.
Comme Maugis et Parville
reconduisaient ]\Ime de Lizery jusqu'à sa voiture, ils rencontrèrent
Blackspot qui arrivait.
Accompagnezmoi donc un bout de chemin, leur
dit-elle. Nous allons marcher à pied tous quatre et les voitures nous suivront . . .
J'ai une jolie histoire à vous raconter . . .
Et elle leur dit quels avaient été ses premiers rapports avc^c Napoléon Démosthène.
Les deux complices versèrent quelques pleurs de joie.
Blackspot ne se montra point surpris, so exactly like him, affirma-t-il.
— Ce g-arçon-là, conclut Maugis, est ma plus belle découverte.
— C'est aussi l'avis de Madame Hackel Cadosch, dit Parville.
— Je ne peux pas me figurer cela, fit Madame de Lizery ... et un pareil choix me détache bien d'elle.
— Le noir détache, dit Maugis pour dire quelque chose, car il avait peine à dissimuler sa joie.
— Dites donc, Maugis, reprit Madame de Lizery qui était restée quelques instants rêveuse, puisque vous voilà dans les papiers de la patronne, vous me servirez bien de cavalier pour cette gardenparty ?
— Je ne me suis raccommodé avec elle que pour cela, avoua l'écrivain.
— Oh! vous savez, mes vieux, dit Suzette à ses deux ex-amants, c'est bien fini, nous trois. Mais ça me gênerait de venir toute seule là-dedans . . . Blackspot est trop incertain. Et puisque Parville se défile ...
— Une juste méfiance, dit Parville, me retient de prendre part à ces petites fêtes de famille . . . Du reste, je pars après demain pour Dieppe où terminer mes Sentiers du Vice.
— Tâche que ça ne finisse pas en cul-de-sac, lui recommanda Maugis.
— Allons, je vous quitte, dit vSuzettc. Vous allez dire des horreurs.
— Sans vous, jamais . . .
— Et puis je dîne avec ma gamine. Ainsi c'est entendu, Maugis, vous venez me cueillir jeudi?
— Ah ! qu'il fait donc bon, qu'il fait donc bon, cueillir Suzette, fredonna IMaugis . . . Est-ce que vous avez toujours l'intention de venir aussi . . . décolletée ?
— Jusqu'au-dessus des genoux. J'aurai des chaussettes.
— Of course, dit Blackspot.
— Les blanches à rayures bleues? demanda Parville.
— Ou les noires à raies rouges? demanda Maugis ?
— Vous avez la mémoire fidèle . . .
— Nous n'avons même que cela ! soupira Maugis.
— Allons, adieu ! couple heureux ! Et ne dites pas trop de mal de moi.
— Nous ne le croirions pas !
Et dès qu'elle fut remontée dans son coupé :
— C'est égal, dit Maugis, nous pouvons nous vanter d'être arrivés à temps; et si la Pieuvre n'avait pas distingué ce mulâtre, tous nos efforts de sauvetage c'aurait été comme des pommes.
— Ali 's well that ends well, cita Blackspot. -— Nous avons servi la vertu par des voies
détournées, dit Parville ... et tu m'en vois aussi heureux que toi : car vraiment c'eût été dommage ! Elle est si gentille, cette chère Suzette!
— Such a dear !
— A qui le disons-nous?
... Ce même soir, Madame Hackel Cadosch ayant exigé de Napoléon Démosthène quelques explications au sujet de l'enthousiasme un peu vif qu'il avait montré pour Madame de Lizery, reçut du mulâtre une correction qui lui fit sentir qu'elle l'aimerait toute sa vie.
La garden-party costumée de madame Hackel Cadosch n'échappa point à la fatalité de ces fêtes travesties qui sont les plus tristes du monde, parce que les hommes y viennent beaucoup plus nombreux que les femmes, et parce que les dames âgées y voient un prétexte à montrer un tas de choses dont nul ne se soucie plus.
En vain la triple veuve s'était-elle flattée que toutes celles de ses amies qui avaient dépassé la trentaine hésiteraient à revêtir le costume bébé, la vieille garde se présenta au grand complet, parée de grâces enfantines et l'on put voir des quadragénaires jouer au cerceau dans les allées du jardin cependant que des matrones poussives édifiaient des pâtés de sable et improvisaient des parties de cache-cache.
Le cosmopolitisme de cette réunion aurait pu servir à démontrer une fois de plus que le privilège de vieiUir avec grâce n'appartient qu'à quelques Françaises — et qui s'y sont prises de bonne heure.
Le seul aspect de madame Houské-Covadis, une levantine de cinquante ans, déguisée en fillette mauresque, suffisait à couvrir de ridicule
toute une partie du monde ancien — et quant à la marquesa Concepcion de la Union de Calatrava y Mançanarez, vêtue en gamine andalouse, elle évoquait la forte parole de l'Ecclesiaste „sicut acies ordinata". (Elle est terrible comme une armée rangée en bataille).
. . . Des robes écourtées se balançaient sur des tibias anguleux ou sur des mollets dont Ténormité gélatineuse faisait penser aux étalages de charcuterie pendant la semaine de Pâques. Des cascades de nichons ruisselaient sur des dilatations d'estomacs, et des flots de Rubens déferlaient des corsages échancrés ; c'était vraiement le gala de la Fressure et l'apothéose de la Réjouissance.
Trois cents hommes debout, comme aux Thermopyles, évoluaient parmi ces amas de viandes foraines ... La plupart d'entre eux avaient heureusement reculé devant la triste obscénité où sont réduits les pauvres mâles quand il leur faut se déguiser en bébés — et la redingote sévissait uniforme et impersonnelle . . . Quelques uns, pourtant, avaient tourné la difficulté en arborant des costumes de leur fige (et de plusieurs autres) et d'inévitables mousquetaires coudoyaient des seigneurs dont aucun Valois n'aurait souffert la présence à la Cour, fût ce pour la balayer. De glorieuses défroques couvraient des échines serviles, et se drapaient sur des épaules faites pour le bâton, le knout ou la schlague.
Cette foule masculine, attirée par le fallacieux espoir de contempler les plus jolies jambes de Paris, se vengeait de sa déconvenue par des commentaires dépourvus d'aménité.
Fort aguichante du reste en gamin, veste et
culottes courtes de velours bleu sombre, bas de soie du même ton moulant des jambes dont la beauté sculpturale faisait oublier qu'elles étaient terminées par des pieds . . . Madame Hackel Cadosch s'évertuait à répandre quelque gaité dans cette mascarade. Elle courait de l'escarpolette qui gémissait sous les pieds de madame Houské- Covadis à la toupie hollandaise où Démétrius, en jeune Palikare, se révélait d'une adresse toute hellénique. La polyglotte Calliope ne ^quittait point Rébecca : son costume de petit Ecossais laissait admirer sous le kilt une paire de jambes nues qui lui aurait attiré les hommages de tous les hommes, si elle n'avait désarmé les admirateurs, cette année, par son indifférence.
— Comme c'est CMnuyaiit, darling-, disait-elle à Rébecca, que vous êtes innamorata pour ce si vilain coloured man ... I can't understand ! . . . Les hommes maintenant, je trouve c'est une chose pour business , . . ]\Iais pour eux prendre des capotes ! . . .
— Béguins . . . corrigea madame Hackel Cadosch. . . Béguins !
Et rêveuse comme si elle se parlait à elle même :
— C'est vrai, je l'ai, le béguin pour ce Napoléon Démosthène. Tout me plaît en lui ... et sa brutalité même ... et j'ai bien pour que cela ne dure longtemps . . . Croiriez vous, CaUiope, que j'en suis un peu jalouse?
— Why ! Jalouse ! vous dites, s'écria Calliope . . . oh ! Toujours pas à cause de moi . . . per Baccho ! No matter!
— Non pas à cause de vous, je vous assure, chérie . . .
Madame Hackcl Cadoscli, selon son habitude, disa fia moitié de la vérité . . . L'autre, c est qu elle éa?t follement jalouse de Madame de Lizery tu^^ r par Vnisme naturel que pour faire Autam p y ^^^^^^^^^ 3^ ^laîtresse, le mulâ-
tre n'avait point cache a Rebecca son admiration pour Suzette au point que, si elle l'eût ose, madame Hackel Cadosch eut désinvité la petite comtesse.
Elle craignait tout de cette ^brutalité dont son amant se Fmontrait si prodigue envers les femmes, car elle ne concevait point qu'on pût résister a un général papaoutien ... Que l'occasion se présentât, Demosthène Egalité saurait s'imposer à Suzette. ... Et quoi de plus facile que de s'isoler dans cette foule qui avait envahi le jardin et le petit hôtel . . .
et parmi toutes ces pièces ouver- / > ; ^ tes et vides, où la surveillance J^ y^ de cinq agents de la surete ne s'étendait que sur la seule probité des quatre cents hôtes de Rébecca ... et les laissait flirter à leur aise, pourvu que ce fût à distance des vitrines et des ob ets de prix, lout en se rn^pS jusqu'à s'élever au carré, comme le i?pSva en^^^ devoirs de maîtresse de maison, iXcca ne cessait donc de surveiller son Demoshène qui se pavanait dans un magnifique cos-
Fort agiiichnnir du reste en j^aviin. (P. 2jo).
le mulâtre s'était
tume de radjah qu'elle lui avilit offert la veille Les craintes de Madame Hackel Cadosch n'a
valent pas tout à fait tort.
Blessé dans sa vanité native
promis d'en appeler de l'accueil
insultant que lui avait fait madame de Lizery . . . Une seule
chose le retenait: la peur naturelle des époux . . . Mais il se
flattait que Suzette, devenue
sa maîtresse, garderait le silence et d'autre part, il se disait,
non sans raison, que Rébecca,
même avertie de sa trahison,
tenait beaucoup trop à lui pour
ne pas lui pardonner . . . En
quelques jours il avait pris sur
elle un ascendant qui lui permettait de tout espérer — et
de tout oser . . . Quoique son
intelligence rudimentaire ne
lui fournît point les moyens
de raffiner sur la psychologie,
il pensait assez justement que
les femmes sont les esclaves
de ceux qu'elles aiment pour
leurs défauts. Peut-être n'aurait
il point fait, à lui tout seul,
cette découverte sentimentale .
l'y avait puissamment aidé.
Poursuivant un plan dont
l'exécution à quelques mois plus tard, afin d'en
assurer mieux la réussite, le Phanariote jouait un
double rôle où sa finesse le servait à merveille.
. Qui se pavanait dans costume de radjah.
. ; mais Démétrius
il avait ajourné
Il montrait à Rébecca, qui affectait de ne plus le traiter qu'en ami, une jalousie qu'il ne ressentait pas — et dont elle commençait pourtant à s'inquiéter — et, en même temps, il donnait à son rival les meilleurs conseils pour asservir l'âme et les écus de la triple veuve. Il prévoyait que tout cela finirait par un joli drame passionnel, dont il s'apprêtait à recueillir les bénéfices . . .
La disparition de madame Hackel Cadosch devenait' de jour en jour plus nécessaire pour couvrir certaines opérations de bourse et autres, dont le dépositaire de sa fortune eiit été assez embarassé de lui rendre compte. . . Que Rébecca rejoignît ses trois premiers maris dans un monde encore moins choisi que celui où elle les avait connus, et Démétrius saurait fournir aux lointains et vagues héritiers des comptes parfaitement rég'uliers en gardant pour lui tout le résultat d'un étouffagc savamment pratiqué depuis plusieurs années. Mais il lui fallait pour cela l'inconsciente complicité du mulâtre — soit que Napoléon Démosthène en vint à se charger lui-même quelque jour de la besogne nécessaire — soit que la passion aveugle de Rébecca pour le mulâtre justifiât une intervention violente et rapide, que la jalousie de Démétrius suffirait à rendre excusable aux yeux de tous les tribunaux, toujours indulgents pour les crimes dits passionnels.
Tout en se livrant au jeu de la toupie hollandaise, Démétrius se demandait donc si l'union libre de sa maîtresse et du mulâtre tournerait d'ellemême au drame qu'il souhaitait, ou s'il serait obligé de supprimer Rébecca — et au besoin Napoléon Démosthène, perspective qui ne l'effrayait
nullement, pouvu qu'il s'en tirât les mains nettes, mais pleines.
Ainsi, parmi le vacarme faussement joyeux de cette garden-party cosmopolite, se préparaient tous les éléments d'un drame dont les lecteurs bénévoles connaîtront peut-être quelque jour le dénouement . . . Mais il ne s'agit ici que de la vengeance d'Henry Maugis, dont l'absence commençait à se faire vivement sentir.
L'après midi s'avançait, et madame Hackel Cadosch commençait à espérer que quelque circonstance imprévue empêcherait madame de Lizery de se rendre à invitation, quand elle apparut au bras de Maugis — et leur entrée fut saluée par de joyeuses acclamations.
Sans doute, la garden-party de madame Hackel Cadosch aurait sombré dans le plus profond ennui si le Désir ne l'eût traversée tout à coup, apporté par la grâce espiègle de Suzette que son déguisement de gamine rendait encore plus jolie que nature, parceque les jolies femmes le deviennent davantage en raison directe de ce qu'elle nous montrent de leurs charmes.
Tous les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés, dit un poète qui n'a pas encore sa statue.
Suzette n'avait pas fait autre chose.
Elle avait pensé que cette fête enfantine lui fournirait l'occasion unique de montrer des jambes dont la vue n'avait encore enchanté que ses cinq ou six amants : et tout naturellement elle avait poussé le souci de l'exactitude jusqu'à revêtir une robe blanche, droite et courte, et des chaussettes blanches qui avivaient encore la blancheur de sa peau.
Et certes Suzanne n'était point la seule des invitées qui eût fait preuve d'une si heureuse audace. D'autres mollets nus égayaient les parterres ... et le nombre des «Claudines" eût fait reculer leur auteur lui-même. Mais leur quantité ne suffisait point à faire oublier qu'elles avaient passé l'âge de ces espiègles fantaisies — et pour ainsi dire doublé le cercle Polaire.
L'apparition des mollets de Suzette, si cambrés, si ronds, tournés à souhait pour le plaisir des yeux, et des mains, souleva un de ces frémissements d'enthousiasme où l'on sent passer l'âme innombrable des foules ! Madame Hackel Cadosch en oublia pour un instant sa jalousie: elle comprit qu'elle tenait son clou, et que sa petite fête était sauvée !
Elle fit donc le meilleur accueil à Suzette — et même à Maugis qui triomphait plus modestement en potache de Stanislas, son obésité toujours naissante agréablement mise en valeur par la ceinture de cuir à boucle cuivrée où la «Grosse S'' prenait un sens presque symbolique.
Après avoir reçu les félicitations de Rébecca, Suzette et Maugis se répandirent dans le jardin. Raccrochés aussitôt par Blackspot qui s'amenait, extrêmement suave en Eton boy:
— Don't you think it's lovely?
— Most charming! Attention aux vieux Messieurs! dit Suzette.
Maugis insista avec un peu de mauvais goût:
— Oui, old chap, tu devrais aller comme ça sur les boulevards, tu serais sûr d'un succès à dégotter ceux des télégraphistes . . .
— When I was at Oxford, commença l'autre.
et il raconta une histoire assez raide qui se terminait par: Move on ladies, you can't ail 'ave 'im ! que Suzette dut se faire expliquer. Après quoi Blackspot déclara.
— Cette garden-party me dégoûte pour des raisons que vous connaissez sans doute, ail thèse old females ! . . . But ... et puis je n'aime pas le whisky qu'ils ont ici . . . seulement le ' Canadian Club ', J'ai soif, princesse souffrez que je calte, comme dit parfois Maugis. Bonsoir ! . . .
Il partit, très digne, sans gêne quand Maugis lui cria.
— Change de pantalon, Jamey, ou prends une voiture fermée ...
— No danger ! . . .
Des groupes compacts se pressaient autour d'eux et la petite comtesse se plaisait à lire dans les yeux des hommes le moins discret hommage et le désir le plus précis ... La joie physique qu'elle ressentait de tous ces regards qui caressaient sa nudité blonde s'augmentait encore de ce que la plupart de ces gens lui étaient inconnus et qu'elle les considérait comme de très méprisables muffles . . . Les habitués même du parloir Hackel Cadosch, ceux dont elle s'était imaginé qu'ils avaient un cerveau, lui parurent devenus de pauvres hommes — et elle se sentit pour eux le mépris que Circé montrait à ses adorateurs.
Elle constata que, décidément, ceux dont elle avait admiré la libre pensée ne savaient point lui parler de ses jambes en termes aussi imprévus que Maugis en avait trouvé pour les louer, et elle profita d'un moment où on les entourait moins pour lui dire :
— Eh bien . . . mon vieux Maugis, je commence à croire que ce n'est pas encore aujourd'hui que je vous trouverai un remplaçant. Et vous êtes bien gentil de ne pas me lâcher, car ce demi-monde est rempli de gens avec qui je ne voudrais pas me trouver dans un coin.
— Ils vous violeraient comme une neutralité, dit Maugis. Et je me suis laissé dire que ce genre d'exercices ne procure pas aux jeunes femmes toute la joie qu'elles en espèrent généralement. Outre qu'il y manque le plaisir du choix, le viol a l'inconvénient de négliger les préliminaires . . .
Tandis que Maugis développait sa pensée. Napoléon Démosthène qui venait d'apercevoir Madame de Lizery risquait la congestion cérébrale. S'il n'avait écouté que son atavisme, nul doute que Suzette n'eût passé un fichu quart d'heure. Mais les circonstances ne se prêtaient point à des gestes qui exigent la solitude et ne veulent pour témoins que le silence et l'ombre — et il y avait trop de messieurs qui peut-être se seraient opposés aux entreprises du mulâtre . . .
Napoléon Démosthène se sentait en proie à tous les désirs qui secouent (si j'ose m'exprimer ainsi) l'orang-outang de Bostock derrière les grilles de sa cage.
Avoir là, pour ainsi dire à portée de la main, ces jambes exquises qu'il se représentait dans ses rêves, c'était plus qu'il n'en fallait pour lui donner presque du courage.
Et tout autant que de la beauté de Suzette, il était troublé par la ressemblance étonnante qu'il lui découvrait avec cette Daisy Lucky qu'il n'avait pas pu posséder. Ce déguisement même lui rendait
plus présente encore la fillette dont un jour il avait par surprise senti la chair frissonner sous ses doigts. Et il oubliait la gifle dont la robuste gamine avait payé sa caresse, pour ne se rappeler que l'odeur de sa peau fraîche, de sa peau blanche qu'il avait si vainement désirée . . .
Du moment qu'il eut aperçu Madame de Lizery, Napoléon Démosthène ne la quitta plus des yeux, et se mit à marcher derrière elle à l'affût, comme s'il attendait quelque chose d'imprévu et d'extraordinaire qui la mettrait à sa merci.
Maugis s'avisa de ce manège.
— Il me semble, dit-il à Suzette, que le nègre de notre vieille amie se soucie beaucoup plus de reluquer vos mollets que de venir me présenter ses devoirs. C'est à croire qu'il ne me reconnaît pas et j'ai presque envie . . .
— Oh je vous en prie Maugis, dit Madame de Lizery, ne faites rien qui puisse le rapprocher de nous, il m'inspire un peu plus que du dégoût . . .
— Quoi donc? un commencement de sympathie ?
— Voulez-vous bien vous taire! Quand je pense qu'il est l'amant de Rébecca, cela seul suffit à me détacher d'elle.
— Voilà qui devrait m'assurer la gratitude de ce jeune homme : car enfin, si je n'avais pas pris la peine de le découvrir ... Il me doit sa situation.
— Ah ! vous pouvez vous vanter d'avoir fait là une bonne action !
— Peut-être . . . car si la Triple Veuve ne l'avait pas connu . . .
— Oui je comprends ce que vous voulez dire ;
mais rassurez-vous, mon vieux. Si je cherche d'autres distractions . . .
— Dites-moi du m.oins que ce ne sera pas dans ces heux où les deux sexes s'ennuient chacun de son côté ?
— Oh! ça . . . je vous le promets.
— Chère petite Suzette, je n'ai jamais tant regretté de ne plus être que votre ami.
— - Faites pas attention ... ça se passera. — • Non ... je n'ai jamais eu si envie de vous, que depuis que j'ai cessé de vous plaire.
— Mais vous me déplaisez de moins en moins, mon vieux Maugis. Depuis que nous nous sommes revus, vous êtes devenu moins ironique — avec moi, du moins . . . car l'invention du Cake-Walk. l'autre jour, me remplit encore d'une folle gaieté quand j'y pense, et je me suis dit qu'il pouvait y avoir des raisons valables de ne pas prendre au sérieux ces gens-là.
— Laissons leur ce soin, chère amie, et revenons à ce qui seul m'intéresse. Vous vous accommoderiez d'un Maugis attendri et sentimental?
— Qui sait? maintenant que j'ai connu l'autre . . . ça me changerait! Et puis le Maugis sentimental ... il me semblerait l'avoir à moi toute seule.
— Un Maugis pour une ! . . . Bien tiré ! sans faux col ! . . .
— Allons voilà que vous retombez dans votre ornière . . .
— C'est pour cacher une émotion naissante.
— Vous avez bien tort ! . . . puisque je vous aime mieux comme cela. Ainsi tenez tout à l'heure quand vous êtes venu me prendre . . .
— Vous prendre? Ah!
dit vrai ...
- Me
chercher enfin ... et quand vous m'avez reproché en
termes si vifs la légèreté de mon costume . . .
car vous m'avez attrapée comme Frantz
lui-même ne l'aurait pas osé ! . . .
eh bien, ça ne m'a pas
déplu du tout.
— Alors?
puis-je espérer? comme on
chante à l'Opéra- Comique . . .
— Non
que n avez-vous
Maiigis qui triomphait plus tnodestement en potache de Stanislas. (P. 236).
pas encore .. . Mais continuez.
— Comme le nègre „qui s'attache à nos pas" ?
— C'est vrai qu'il s'attache l'animal. Et il roule des yeux bleuâtres sur mes mollets.
— On les roulerait à moins . . . Mais qu'avez-vous Suzette? Vous voilà rouge comme le Bloc luimême.
— Oh ! mon vieux Maugis, soupira Madame de Lizery . . . Ne vous moquez pas de moi ... Il m'arrive la plus terrible chose qui puisse arriver à une femme, surtout dans le costume que je porte.
— Le plus grand malheur qui puisse arriver à une femme ? . . . Vous perdez votre pantalon ? dit Maugis avec une sombre certitude.
— Vous l'avez dit! Que faire, mon Dieu . . . je ne puis pourtant pas le laisser glisser et s'abattre à mes pieds . . .
— C'est bien dommage . . . Mais ne nous frappons pas, Suzette ! Nous voici près du perron. Franchissez-le et gagnez le cabinet de toilette de Madame Hackel Cadosch . . . Courez, patinez vous! Kouropatkinez-vous, même ! ... Je couvrirai votre retraite.
Madame de Lizery se hâta de suivre ce sage conseil. Quand elle parvint dans le cabinet de toilette il était temps ... ou plutôt il n'était plus temps. Malgré tous les efforts qu'elle faisait pour la maintenir à deux mains à travers sa robe, l'enveloppe intime, où tenait le bonheur de quelques aimables gentlemen, glissa le long de ses jambes nues et tomba sur ses bottines blanches.
Les chevilles empêtrées dans cette entrave de dentelles, Suzette s'activait à la recherche des indispensables épingles, tout en maugréant contre la trahison de ses dessous ...
— Pourvu, mon Dieu, se disait-elle, que personne n'ait soupçonné la cause de ma- fuite . . . J'ai rencontré des gens dans l'escalier qui ont dû se demander pourquoi je montais si vite en me retroussant jusqu'aux aiselles ! Si Rébecca s'aperçoit de ma disparition . . . Bah ! Maugis inventera quelque chose, sans quoi je serai couverte d'un ridicule éternel. Voyons, j'ai bien fermé la porte du corridor. L'autre donne sur la chambre de Rébecca, personne ne peut venir par là.
Madame de Lizery se trompait . . . Au moment même où elle était le plus absorbée dans son travail, et où la présence d'un témoin pouvait lui être le plus désagréable, cette porte s'ouvrit et Napoléon Démosthène apparut, les yeux injectés, le front en sueur et les mains crispées.
Il n'avait pu y tenir . . . Aussitôt que Suzette avait quitté Maugis, il s'était élancé derrière elle . . . Mais la précaution qu'elle avait prise de verrouiller la porte du corridor l'avait forcé à tourner la position. Du reste, quand même l'autre porte se fut trouvée fermée, le mulâtre n'eût pas hésité à l'enfoncer ... Il était décidé à tout. Sa fatuité le persuadait que madame de Lizery ne résisterait que pour la forme — et la violence de son désir était telle qu'il ne prévoyait même plus les conséquences de son acte. Il s'agissait seulement de ne pas perdre de temps, de profiter de la solitude ... et d'une occasion qui s'offrait à lui plus belle encore qu'il n'eût osé l'espérer.
La subite invasion (noire) de son irrespectueux adorateur causa quelque frayeur à Suzette quoiqu'elle ignorât les intentions du mulâtre, et la mit dans un embarras extrême car elle avait les
mains occupées et tout geste lui était interdit.
— Que venez vous faire ici, monsieur?
damanda-t-elle un peu tremblante, mais d'un petit ton assez hautain pour tenir à distance le premier des Bourbons Dépotoir . . .
J'Japoléon Démosthène ne répondit que par un sourire avantageux et s'avança vers Suzette.
— Ah! c'est vrai, j'oubliais que vous êtes ici chez vous. Et bien, monsieur, vous ferez acte de galant homme en me laissant seule ... et plus vite que ça, n'est ce pas?
Mais Napoléon Démosthène entrevoyait, entre autres choses qui lui mettaient le feu au cerveau, une tout autre façon de se conduire en galant homme. Bien loin de se retirer, il se jeta aux genoux de madame de Lizery et les embrassa en balbutiant :
■ — Je vous adore ... je vous veux . . . Excusez moi, je suis fou, mais je vous rendrai si heureuse.
Madame de Lizery eut d'abord la pensée d'appeler au secours. Mais le ridicule de sa situation ne lui permit pas d'en voir tout le danger, et elle crut pouvoir se débarrasser sans esclandre de ce Ruy-Blas tropical.
— Fichez moi le camp ou je vous calotte, répondit-elle simplement.
— Ne me repoussez pas je vous en supplie ! Vous voyez bien que je vous adore, répétait Napoléon Démosthène dont le vocabulaire n'était pas à la hauteur des intentions.
Madame de Lizery sentit courir sur ses jambes nues les lèvres lippues et froides du mulâtre. Un frisson de dégoût la secoua ... et, lâchant tout ce qu'elle tenait des deux mains, elle se pencha
et gifla Napoléon Démosthène à tour de bras.
— Comme l'autre ! pensa-t-il.
Mais ce rapprochement même ne fit qu'irriter son désir . . .
Voyant Suzette embarassée dans le flot de dentelle qui lui entourait les pieds, il se redressa, la saisit brusquement à la taille et, sans lui donner le temps de se reconnaître, la porta, muette d'épouvante, sur un de ces divans qu'on trouvait toujours à point nomm^ dans l'hôtel de madame Hackel Cadosch.
— Ah ! joli bébé ! dit il, d'une voix rauque, de cette voix un peu spéciale que les hommes de toutes les latitudes prennent à certains moments vous allez rhe payer cela, je vous en réponds!
]Mais avant qu'il pût exécuter sa menace, Rébecca parut à son tour . . .
Elle avait suivi jalousement toutes les évolutions de son amant autour des jupes de Suzette, et quand elle vit madame de Lizery entrer dans la maison et le mulâtre la suivre à quelques pas, l'idée folle la bouleversa qu'ils s'étaient revus quelque part et donné rendez-vous pour la tromper chez elle.
... Ce qu'elle aperçut ne fit que confirmer ses soupçons: elle vit jaune.
— Eh bien, c'est du joli, dit-elle en marchant vers le divan, haute et droite dans son travesti qui lui donnait l'air masculin le plus impertinent . . . Il parait que j'arrive à temps !
— Ah i chère amie, vous pouvez le dire, répondit naïvement Suzette, toute heureuse d'en être quitte pour la peur et qui sentait son sang froid lui revenir. Sans vous, j'aurais peut-être
servi de distraction à votre macaque . . . que vous feriez mieux d'enfermer.
— Je serais désolée de vous en priver, ma chère, répondit Rébecca d'un ton où grondaient la jalousie, la haine, la colère, la vengeance et tous les sentiments qui se partageaient son âme de pacifiste humanitaire.
— Non? reprit Suzette en riant franchement vous avez vraiment cru que je voulais détourner votre... moricaud de ses* devoirs? Demandez lui donc de quelle manière j'ai accueilli ses avances . . . je ne pense pas que ce soit la première paire de claques qu'il ait reçue . . . mais, pour être donnée par la main des grâces, elle n'en était pas moins bien appliquée. Un blanc en garderait la joue encore enflammée . . . mais sur ces peaux-là ça ne marque pas !
— Non mais les baisers marquent sur les peaux blanches, répondit Rébecca en désignant du menton les jolies jambes de Suzette où les lèvres de Napoléon Démosthène avaient semé quelques roses.
Lors, ramassant à terre le petit pantalon de dentelles qui traînait:
— Et c'est avec ceci sans doute que vous avez giflé notre amant?
— Ah ! et puis zut, dit Suzette qui commençait à s'irriter. Je ne vais pas tout de même me donner le redicule de me justifier!
— C'est bien inutile, en efl'et. Votre présence ici, votre attitude . . . horizontale de tout à l'heure, votre galant . . . déshabillé, votre aimable désordre . . .
— Tout cela serait contre moi, évidemment, dit Suzette, si vous m'aviez trouvée avec un autre
monsieur que votre gigolo à qui je n'ai jamais pris la peine de cacher le dégoût qu'il m'inspire. Il lui a plu d'entrer par surprise dans cette pièce où j'étais venue réparer un accident de toilette très ridicule. Je me fais assez comprendre je pense et vous avez les preuves en mains. Il s'est roulé à mes pieds en m'embrassant les genoux (ce qui me corrigera pour toujours de montrer mes jambes!)... il a, pour sa peine, encaissé une paire de gifles . . . puis il a profité du désordre de ma toilette pour tenter d'\- mettre la dernière main. Votre arrivée l'a dérangé fort à propos . . . Voilà tout ... je vous dis cela pour vous rassurer, et parce que je ne voudrais pas compromettre la situation de ce jeune héros qui n'a rien fait après tout. Gardez-le donc, je vous prie et tâchez de compléter son éducation . . .
— Vous êtes d'une insolence, Madame ! rugit Rébecca.
— C'est de famille, répondit Madame de Lizery. Mais je vous croyais plus amie de la vérité ... je vois que Maugis avait raison : pour nous autres femmes, la Vérité porte toujours un nom d'homme. Là-dessus, bonsoir!
— Allez donc rejoindre votre Maugis.
— De ce pas et vous ne risquez pas de nous revoir de sitôt ... je vous laisse mon . . . ma pièce à conviction et votre bâton de réglisse.
Sur quoi Madame de Lizery se retira, sans pantalon, mais non sans dignité.
Tout en descendant l'escalier, elle eut le plaisir d'entendre le bruit sonore de deux autres gifles (et de quatre !) qui marquait le début d'une explication assez vive entre Rébecca et le mulâtre.
— Et je parie, pensa-t-elle, que c'est elle qui les a reçues.
Elle se pencha et gijla Napoléon Démosthène à tour de bras. (P. 244).
Elle ne se trompait pas: le mulâtre, qui avait gardé un silence prudent pendant la querelle des jcleux amies, était en train de reprendre ses avantages. Outre qu'il ne pardonnait pas à
sa maîtresse de lui avoir ôté le pain blanc de la bouche, il avait déjà tiré parti du masochisme, qui, de tous les vices dont s'ornait l'âme de Rébecca, était le plus facile à contenter. Ce geste opportun fut suivi de quelques autres qui calmèrent la fureur de la Triple Veuve et ne lui laissèrent de rancune que contre Suzette : car si elle avait compris assez vite qu'il ne ^s'était rien passé'' , elle en voulait à Madame de Lizery de la situation ridicule où sa jalousie l'avait mise.
Tandis que Rébecca et son amant se reconciliaient sans phrases, Suzette avait rejoint Maugis dans le jardin où la fête battait son vide et lui racontait comment elle venait de se brouiller avec Madame Hackel Cadosch . . .
— Je ne vous cacherai point, ma mie Suzette, dit Maugis, la joie enfantine que m'inspire cette petite histoire ... où je suis pour quelque chose. Je vous pardonne de m'entraîner dans votre retraite et de me remettre au plus mal avec la Pieuvre. Mais je ne quitterai point ces lieux, sans avoir dit quelques mots à ce jeune papaoutien qui vous a manqué — et du reste manquée — avec tant de désinvolture . . . Justement le voici ! comme on dit dans les tragédies ... et nous allons pouvoir improviser un petit dénouement selon les règles . . . avant sortir de la place avec les honneurs de la guerre.
— Maugis, mon ami, qu'allez-vous faire? supplia Madame de Lizery.
— Je vais faire tout à fait la même chose que vous, répondit Maugis ... et en même temps mon devouar!! Je suis aujourd'hui votre cavalier: laissez-moi réclamer les bénéfices de ma fonction !
Je remplace Frantz, après tout, que diable !
— Savez vous que vous me replaisez beaucoup comme ça, mon vieux Maugis? dit Suzette.
Et lui indiquant de l'œil le mulâtre qui descendait le perron au bras de Rébecca:
— Et maintenant, dit-elle, va le battre !
— Maugis s'était avancé vers le groupe fatigué de réconciliations et s'adressant, à Napoléon Démosthène :
— Beau jeune homme, dit-il, vous avez tout à l'heure essayé vainement de manquer de respect à une dame que j'ai l'honneur d'accompagner
— Ne réponds pas, ne dis rien, souffla Rébecca à l'oreille de son amant.
Le premier des Bourbon Dépotoir se conforma d'autant mieux à cette sage prescription que les mots lui manquaient et qu'il se sentait la langue collée au palais.
— Comme vous n'êtes point de ceux qui peuvent compromettre une femme, reprit Maugis, vous pourriez vous étonner que je vienne vous demander raison . . .
Napoléon aurait bien voulu s'en aller, mais Rébecca le tenait solidement.
— Monsieur, dit-elle à Maugis, je ne comprends pas ...
— Que vous ne compreniez pas, Madame, dit Maugis . . . cela n'a qu'une importance relative. Mais votre jeune ami me paraît vraiment trop ignorant des subtilités de la langue française. Il y a du moins un langage que tous les peuples comprennent.
Et s'adressant à Napoléon Démosthène.