‹ SwedenborgChapitre 5 sur 10 · C0VPD’(Ë1L SIR LE DÉLIRE RELIGIEUX · texte numérisé non relu

C0VPD’(Ë1L SIR LE DÉLIRE RELIGIEUX

Par iri. le U' HIOREIi,

Médecin en chef de PAeile des aliénées de Saint-Yon, k Rouen .

( Mémoire lu à l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen dans la Séance du 30 Avril 1858. )

Si nous ouvrons un de nos dictionnaires biographiques à l’article Swedenborg , nous apprenons que cet enthousiaste Suédois, qui a réussi à fonder une secte malgré l’extravagance de sa doctrine (je cite les propres paroles des biographes), naquit à Stockolra le 29 janvier 1689, et qu’il mourut à Londres le 19 mars 1772. Cette existence si longue peut se partager en deux parties bien distinctes : dans la première , certains biographes rendront hommage au savant qui produisit tant d’œuvres remarquables , pour ne citer que les Essais et remarques sur les mathématiques et la physique; de la nouvelle Méthode pour trouver les longitudes, soit en mer , soit sur terre, au moyen de la lune. Dans la seconde partie, au contraire, les mêmes biographes ne rappelleront les traités Du Ciel et de l’Enfer, ceux de la Nouvelle Jérusalem et de sa doctrine céleste ,

celui de V Apocalypse révélée, et tant d’autres encore., que comme preuve des aberrations auxquelles peuvent se laisser entraîner les esprits les plus distingués.

En vain cherchons-nous une appréciation moyenne entre ces deux époques de sa vie , qui nous fixe sur la valeur de cet homme extraordinaire. Ses premiers ouvrages ne sont plus assez connus aujourd’hui, et la période mystique de son existence est jugée diversement, selon que l’on a affaire à ses critiques ou à ses enthousiastes. Pour ceux-ci , il reste le fondateur de la Jérusalem nouvelle , le nouveau prophète envoyé de Dieu; pour ceux-là, il n’est qu’un imposteur ou un aliéné. Encore , les plus indulgents s’en tiennent-ils au terme vague à' illuminé , qui désignerait, si je ne me trompe, une situation intermédiaire entre l’exaltation produite par la folie et la force intellectuelle que donne l’ardeur des convictions vraies ou fausses. Dans la biographie la plus récente de Swedenborg par Gorrès, nous voyons plutôt l’exposé des doctrines de Swedenborg dans leur rapport avec les les croyances de « l’Eglise , que l’historique des circonstances qui amenèrent l’avénement de cet étrange réformateur, dont l’influence, à l’époque où nous vivons, mérite cependant d’être étudiée (1). Il nous serait difficile , d’un autre côté, malgré le schisme qui existe dans la secte swedenborgiste , de baser nos appréciations sur l’enthousiasme de ses adeptes. Lorsqu’on ne voit plus , dans l’homme dont on se dit le disciple, qu’un prophète envoyé de Dieu pour révéler au monde une religion nouvelle ; lorsqu’on le compare à Zoroastre , Moïse , Boudha , Confucius , Jésus-Christ , lesquels, dit un admirateur passionné de Swedenborg,

(l) Iinimanuel Swedenborg: Seine visionein und sein verhàltnisz zu kirciie.

ont les mêmes prineipes et se proposent la même tin que son maître, quoique celui-ci les dépasse de beaucoup par la sublimité de sa doctrine , on reste effrayé en présence d’une confusion aussi déplorable des notions les plus élémentaires touchant Dieu , la révélation et la vérité. La peine que l’on éprouve est d’autant plus vive , l’anxiété de l’esprit d’autant plus grande, que l’on trouve aujourd’hui, parmi les sectateurs de Swedenborg , des hommes d’un mérite incontestable , je dirai même des intelligences d’élite et surtout des âmes ardentes, prêtes à sceller leur foi par le sacrifice de leurs plus chers intérêts.

Amené , par la nature spéciale de mes études, à méditer sur les causes qui , de près ou de loin , agissent sur l’obscurcissement ou la perte des facultés humaines , j’ai eu, en ces derniers temps, occasion de m’occuper des doctrines de Swedenborg, et dç l’influence que ces doctrines pouvaient exercer sur le monde des intelligences. J’ai cherché aussi les rapports qui unissaient ces doctrines avec celles d’autres révélateurs des temps modernes, Jacob, Boëhm , Martinez Pasqualès, Saint-Martin, dit le Philosophe inconnu, M™*' Guyon, M™® Bourignon et autres personnages célèbres par leurs excentricités mystiques et par leurs prétendues révélations. Je vais avoir l’honneur de vous exposer, dans cet essai , les considérations psychologiques que cette étude m’a suggérées ; je le ferai simplement , brièvement, et sans autre prétention que celle de me rapprocher autant que possible de la vérité.

La notice du célèbre psychologue Ideler sur Swedenborg, notice qu’il a lui-même empruntée à la biographie

très étendue de Gôrrès sur le même sujet , m’avait laissé complètement indécis sur l’idée que je devais me faire de l’illustre Suédois, et sur la place qu’il était possible de lui assigner, soit dans la hiérarchie des intelligences séduites par l’erreur, soit dans la catégorie des esprits égarés par le délire. Dans son ouvrage intitulé : Essai d’une théorie sur le délire religieux , le célèbre aliéniste et psychologue Ideler établit plusieurs classifications des délires religieux dans leurs rapports avec certains sentiments prédominants. Il existe , dit-il , un délire qui a sou origine dans l’amour passionné de la divinité , ou , si l’on veut , dans l’amour de Dieu poussé jusqu’à l’exagération ; il existe un autre délire qui a son point de départ dans l’idée excessive que l’on se fait de la justice divine. Cette crainte peut aller si loin, qu’elle engendre, avec la terreur et le remords, l’idée du suicide , et qu’elle peut porter les hommes les plus inolfensifs , les plus doux et les plus humbles , à des actes épouvantables , comme de sacrifier à un sentiment mal compris les objets de leurs plus chères affections. Tous les médecins aliénistes ont soigné dans leurs asiles ces tristes victimes du délire par religion mal entendue. En signalant ce phénomène de pathologie mentale , j’appelle d’avance votre attention sur la tendance qui domine ces malheureux de se croire des prophètes , des inspirés , et de se poser, sur le piédestal de leur folie , en réformateurs du genre humain.

Un insensé de cette catégorie m’a légué plusieurs volumes d’écrits incohérents qu’il écrivit , dit-il , sous l’inspiration de l’Esprit-Saint , et je puis assurer que beaucoup de pages écrites par cet homme simple et ignorant, n’auraient pas déparé les œuvres de quelques-uns des illuminés dont je viens de citer les noms.

Mais, pour en revenir à Swedenborg, son délire n’aurait rien de commun avec ces dangereuses folies dont les

éléments générateurs sont la crainte , la terreur, et dont les tristes victimes sont, le plus ordinairement, renfermées dans nos Asiles.

Âme ardente , pleine de foi et d’amour de Dieu , comme l’attestent ses nombreux écrits, Swedenborg quitta le monde et sacrifia à ses convictions religieuses la brillante position qu’il occupait. Trente ans de sa vie furent consacrés à propager ses doctrines, et, pendant ces trente années, il vécut plutôt dans le commerce des anges que dans le commerce des hommes; tout ce qu’il a écrit, c’est Dieu qui le lui a révélé. « Quand j’assurerai aux bommeè, dit-il , que j’ai reçu cet ordre , ils ne me croiront pas ; alors il me restera la satisfaction d’avoir obéi à mon Dieu, et je leur répondrai , avec Paul aux Corinthiens : Nos stulti propter Christim; » et il ajoute, avec le commentateur : « Si insanimus, in Deo insanimus. »

Il n’en faut pas beaucoup plus à Ideler, ainsi que j’avais l’honneur de vous le dire , pour classer Swedenborg dans la catégorie des délirants par excès d’amour divin , et de l’associer, — veuillez ne pas être scandalisés de ce que je vais ajouter d’après le psychologue allemand , — de l’associer à saint Antoine et à saint Hilarion, à MM"’®* Guyon et Bourignon. Cela seul , Messieurs , suffirait pour vous faire voir que la classification du psychologue allemand ne repose pas sur une base bien solide. Si M. Ideler était un auteur peu connu , je n’aurais pas relevé cette manière de classer Swedenborg, mais je cite un homme dont les ouvrages sont répandus dans toute l’Allemagne, et qui jouissent en ce pays d’une réputation classique. Que, pour ce qui regarde particulièrement Swedenborg , on puisse dire : Peccavit excessu amoris divini , je le veux bien; mais ce n’est pas dans l’excès d’amour divin qu’il faut chercher la cause absolue des aberrations intellectuelles du même genre. Il existe d’autres fondateurs de sectes

dont les extravagances ont un point de départ différent : les uns ont été de véritables imposteurs, et ont cédé au désir de se faire un nom ; ils n’ont eu d’autre amour que de satisfaire leur haine ou leur orgueil. Les autres, comme Swedenborg , ont pu être de très bonne foi ; c’étaient des hommes profondément honnêtes , mais qui , pour avoir sacrifié à une idée exclusive, ont éprouvé des phénomènes cérébraux qui les ont entretenus dans leur manière de voir, phénomènes qui , en surexcitant la force de leur imagination, nous expliquent, jusqu’à un certain point, et l’ardeur de leurs convictions et l’influence qu’ils ont exercée sur leurs semblables.

Ces préliminaires étaient indispensables. Messieurs, pour vous prouver que l’appréciation sur Swedenborg, sur ses écrits et sur leur influence, était encore à faire. J’ai cherché à former ma conviction , non-seulement en lisant les écrits de cet homme singulier, en les comparant avec les productions d’autres illuminés , en consultant les opinions de ses sectateurs et de ses adversaires , mais j’ai eu le triste privilège d’observer l’influence de la doctrine swedenborgiste sur un malheureux adepte qui est venu expier, à l’Asile dont j’étais le médecin en chef avant de remplir ces mêmes fonctions à Saint-Yon , l’enthousiasme irréfléchi qui l’avait précipité corps et âme dans les croyances erronées de l’auteur de la Jérusalem nouvelle. Ce que je vais avoir l’honneur de vous lire est détaché d’un travail sur les causes de l’égarement de l’esprit humain. Aussi , ai-je besoin de toute votre indulgence pour oser livrer à vos appréciations un fragment qui ne peut présenter d’intérêt^ que si on le relie par la pensée à l’ensemble des faits dont il est momentanément distrait.

Emmanuel Swedenborg naquit, comme nous l’avons vu , à Stockolm, de 1688 à 1689. A l’age de vingt-et-un ans, le futur fondateur d’une secte religieuse nouvelle débuta, dans le monde littéraire , par un poème intitulé : Ludus heliconus, sive carmina miscellanea. L’amour des voyages lui fit ensuite parcourir l’Angleterre , la Hollande , la France et l’Allemagne. 11 augmenta , dans sa fréquentation avec les hommes les plus célèbres de l’époque, les vastes connaissances qu’il possédait dans les sciences naturelles, ‘ et Charles XII le nomma assesseur du Collège des mines. Investi plus tard de la confiance de la reine Ulrique Eléonore, Swedenborg continua de justifier la grande réputation qu’il s’était acquise dans les sciences naturelles et dans les sciences philosophiques, en publiant des ouvrages qui eurent, à leur époque, le plus grand retentissement, et qui mériteraient encore d’être étudiés aujourd’hui. Le plus considérable de ces ouvrages est celui qu’il publia en 1734 , et qui a pour titre ; Principia rerum naturalium , sive novorum tentaminum phœnomena mundi elementaris philosophice explicandi, libri très (in-fol.).

Cet immense travail, composé dans le véritable esprit cartésien , fait ressortir à chaque instant les vastes connaissances de son auteur en métaphysique et en mathématiques.

Le caractère moral de Swedenborg y brille de tout son éclat, car il ne veut que le triomphe de la vérité , et il ne recherche que la glorification du Créateur dont il proclame la sagesse infinie dans chacune de ses œuvres.

Le seul examen des œuvres scientifiques de l’illustre Suédois suffirait pour défrayer plusieurs de nos séances ; mais n’ayant d’autre but que d’appeler votre attention sur

les doctrines mystiques de l’auteur, sur les conséquences qu’elles eurent à leur apparition , et sur les liens qui rattachent ces doctrines aux productions fantastiques de quelques autres prétendus inspirés , j’ai hâte d’arriver à cette époque solennelle de l’existence de Swedenborg , où le savant disparaîtra pour faire place au fondateur d’une religion nouvelle ; ce n’est qu’à ce point de vue que je veux l’examiner.

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