‹ SwedenborgChapitre 6 sur 10 · S III · texte numérisé non relu

S III

En l’année 1745, Swedenborg, âgé alors d’environ cinquante-six ans , se trouvait à Londres lorsqu’il eut la première vision qui influa d’une manière si remarquable sur ses destinées ultérieures. Nous préférons le laisser raconter lui-même cet événement.

Voici ce qu’il dit dans une lettre adressée à M. Robsara , et qui se trouve dans la préface de Cœlo et Inferno :

« Je dînais fort tard dans mon auberge à Londres , et mangeais avec un grand appétit , lorsqu’à la fin de mon repas je m’aperçus qu’une espèce de brouillard se répandait sur mes yeux , et que le plancher de ma chambre était couvert de reptiles hideux; ils disparurent, les ténèbres se dissipèrent, et je vis clairement, au milieu d’une lumière vive, un homme assis dans le coin de ma chambre, qui me dit d’une voix terrible : Ne mange pas tant ! A ces mots , ma vue s’obscurcit ; ensuite elle s’éclaircit peu à peu, et je me trouvai 'seul. La nuit suivante, le même homme, rayonnant de lumière , se présenta à moi et me dit : Je suis le Seigneur créateur et rédempteur, et je t’ai choisi pour expliquer aux hommes le sens inférieur et spirituel des Écritures sacrées ; je te dicterai ce que tu

dois écrire. Pour celte fois, je ne fus point effrayé, et la lumière, quoique très vive, ne fit aucune impression douloureuse sur mes yeux. Le Seigneur était vêtu de pourpre, et la vision dura un quart d'heure. Celte nuit meme, les yeux de mon homme intérieur furent ouverts et disposés pour voir dans le ciel , dans le monde des esprits et dans les enfers , où je trouvai plusieurs personnes de ma connaissance, les unes mortes depuis longtemps, les autres depuis peu. »

A dater de cette époque , Swedenborg renonça à ses honneurs et dignités; il se retira complètement du monde, dit adieu aux affaires, ne s’occupa que d’œuvres bienfaisantes, et consacra à ce but des sommes énormes que quelques biographes évaluent à des millions. Quoiqu’il fut arrivé à cette époque de la vie où l’homme qui a consacré toutes ses facultés à la recherche des vérités scientifiques éprouve le besoin de repos, il semblait, au contraire, qu’il fût doué d’une énergie nouvelle pour remplir la mission dont il se croyait investi. Trente-deux années de sa vie furent employées à des travaux spéciaux , pour révéler aux hommes le sens des Écritures sacrées; et, chose extraordinaire, son ardeur ne se démentit pas un seul instant; et ses facultés intellectuelles, quoique dirigées vers un ordre de choses tout-à-fait étrangères à ses études antérieures, parurent toujours, d’après le jugement de Gorrès, s’exercer avec cette lucidité et cette rigueur dans la méthode qui semblent être le partage des esprits voués aux sciences mathématiques.

Avant de porter un jugement quelconque sur les œuvres de Swedenborg , peut-être ne sera-t-il pas hors de propos de donner la nomenclature de ses principaux ouvrages mystiques, qui sont : Du Ciel et de l’Enfer, 1 vol. — De la vraie Religion chrétienne, 2 vol. — Doctrine de la Vie pour la Nouvelle Jérusalem, 1 \o\. — De la Nouvelle

Jérusalem et de sa doctrine céleste , 1 vol. — La Sagesse angélique sur le divin Amour et la divine Sagesse , 1 vol. — La Sagesse des Anges et de la divine Providence, \ vol. — L’Apocalypse révélée , 2 vol . — Doctrine de la Nouvelle Jérusalem sur le Seigneur, 1 vol. — Doctrine sur l’Ecriture- Sainte, 1 vol. — Doctrine sur la Foi , \ vol. — Du Commerce de l’Ame avec le Corps, ] vol. — Des Terres dans notre monde solaire et des Terres dans le monde austral, 'l vol. — Arcanes célestes , contenant l’explication du sens spirituel de la Genèse et de /’Exode, 46 vol. (trois seulement sont traduits. ) — Délices de la Sagesse sur tamiour conjugal , et Voluptés de la folie sur l’amour adultère , 4 vol. — Du Cheval blanc dont il est parlé dans /'Apocalypse , 4 vol. — Du Culte et de l’Amour de Dieu, 4 vol. — Exposition sommaire du sens interne des Livres prophétiques, de la Parole de l’ Ancien-Testament et des Psaumes de David , I vol. — Du divin Amour et de la divine Sagesse , 4 vol. — Clef hiéroglyfique des Arcanes spirituels et naturels, 4 vol . — Des Moyens qui conduisent à la vraie philosophie, et de l’ Homme vraiment philosophe , 4 vol.

Telle est la liste très abrégée des principaux ouvrages de Swedenborg traduits dans notre langue. Cette liste sera bientôt augmentée , grâce à l’activité que déploie l’Église swedenborgiste établie à Paris , ainsi qu’aux immenses ressources pécuniaires mises à la disposition de cette Église par un de ses adeptes les plus fervents.

Dans tous ses ouvrages, Swedenborg, si Ton en croit un de ses admirateurs (4) , Swedenborg, ce nouveau prophète envoyé de Dieu pour révéler la loi nouvelle, explique la nature de l’âme et son union avec le corps ; il y parle divinement et positivement de Dieu, des anges, du ciel,

(l> Fraiclic.

tle reiil’er ; il détaille toutes ces merveilles eu témoin oculaire et eu homme sensé; il ne cherche de garants que dans les cieux ; il atteste Dieu et les anges de la certitude de sa mission , de la vérité de ses écrits. Ecoutons-le parler lui-mème dans la préface de V Apocalypse révélée :

« Dans mes explications de V Apocalypse , je n’ai rien mis du mien ; je n’ai parlé que d’après le Seigneur, qui avait dit par son ange à Jean : Tu scelleras par les paroles de cette prophétie (1) , voulant faire entendre que l’éclaircissement de VApocalypse aurait lieu par la suite. La plupart de ceux qui liront mes ouvrages, surtout la description des cieux, croiront que c’est un produit de mon imagination ; mais j’affirme en toute vérité que ces faits se sont passés sous mes yeux , que je n’étais pas alors dans un état de sommeil , mais en pleine veille. Le Seigneur s’est montré à moi et m’a donné ordre et mission pour instruire les hommes sur ce qui regarde sa nouvelle Eglise , dont Jean a parlé dans VApocalypse sous le nom de la Nouvelle Jérusalem. Le Seigneur a ouvert l’intérieur de mon esprit et m’a mis dans un état tel que, depuis vingt-cinq ans, je suis dans le monde spirituel avec les anges, et sur la terre avec les hommes. Les apôtres, après la résurrection du Seigneur , Paul , Ezéchiel , Daniel , Zacharie , Elysée et tant d’autres serviteurs de Dieu, ont vu les choses du monde spirituel, parce que les yeux de leur esprit avaient été ouverts. Est-il étonnant qu’il ait plu au Seigneur de faire encore aujourd’hui la même grâce à un homme pour le mettre en état d’instruire ses semblables , au moment du rétablissement de l’Eglise? En décrivant les merveilles des cieux et du dessous des cieux, j'obéis à l’ordre de Dieu. »

« Le Seigneur m’a rendu témoin du jugement dernier

(() Jpocii/yi>sc , xxn, lO.

exercé dans le monde des esprits en '1757, et j'en rends témoignage certain aux hommes pour les instruire sur le A'éritable sens intérieur caché de l’Écriture-Sainte. J’ai vu les deux et les anges (-1) : l’homme spirituel voit l’homme spirituel beaucoup mieux que l'homme terrestre ne voit

son semblable On est maître de ne pas me croire ;

je ne puis placer les autres dans l’état où Dieu m’a mis pour les convaincre, par leurs yeux et leurs oreilles, de la vérité des faits que j’ai avancés. Il ne dépend pas de moi de les faire converser avec les anges, ni d’opérer des miracles pour disposer leur entendement ; mais lorsqu’on lit avec réflexion mes écrits pleins de choses ignorées jusqu’à présent, on peut conclure que je n’en ai eu connaissance que par des apparitions réelles et par plusieurs conversations avec les anges. Je reconnais que Dieu ne m’a pas fait cette grâce uniquement pour moi , mais parce qu’il l’a j ugée nécessaire au bonheur et à l’instruction de tous les chrétiens. J’ai reçu du Seigneur l’ordre de publier mes écrits, et ne pense pas que, sans cet ordre, je me fusse avisé de publier des choses que je soupçonnais bien qu’oR tiendrait pour mensonges, et qui me donneraient du ridicule dans l’esprit de bien des gens. Quand je les assurerai que j’ai reçu cet ordre , ils ne m’en croiront pas ; alors il me restera la satisfaction d’avoir obéi à mon Dieu , et je leur répondrai avec Paul aux Corinthiens : Nos stulti propter Christim ; si insanimus , in Deo insanimus. »

Ces affirmations de Swedenborg se retrouvent avec profusion dans tous ses écrits. Dans son Traité de la vraie Religion chrétienne , il dit : « Le Seigneur s’est manifesté à moi; il m’a donné mission et ordre de révéler ce que j’écris; il a ouvert les yeux de mon esprit, et ainsi m’a

(I) Sii|)|)!iijuc au soi rie Suède.

introduit dans le monde spirituel où j’ai vu les deux et les enfers. J'ai parlé aux anges et aux esprits comme un homme parle à un homme , et cela pendant plus de vingtcinq ans. »

Ses formes aflirmatives sont parfois solennelles ; c'est en présence du Seigneur et dans la présence des anges

qu’il a vu, qu’il a entendu 11 est rare que le chapitre

linal de ses traités ne se termine par la relation d’une vision céleste, sous le titre de Vision mémorable , confirmative, des dogmes qu’il vient d’établir. Dans les autres circonstances, ses afiirmations sont simples et racontées avec le naturel de l’homme parfaitement convaincu de la réalité de ce qu’il a vu et entendu. Voici , dit-il, ce que le Seigneur m’a révélé à ce sujet ; voici ce que les anges m'ont

dit là-dessus J’ai assisté dans les deux à une conférence

tenue dans le temple de la Sagesse J’y ai vu débattre

telle ou telle opinion J’y ai* vu statuer srir telle et telle

chose J’ai vu , dans le monde spirituel , Pythagore ,

Socrate, Luther, Calvin, Xé no piton , Sixte - Quint , Louis XIV , Wolf..... Ils m’ont dit telle chose Trans-

porté aux deux, j’ai vu dans un bosquet, dans un temple , dans un palais de telle forme , tel événement , telle fête , telle action

Dans d’autres circonstances, le phénomène hallucinatoire, car je crois que c’est là l’explication de ces faits étranges racontés par un homme de bonne foi , par un homme aussi profondément convaincu que Swedenborg, dans d’autres circonstances, le phénomène hallucinatoire n’est pas aussi frappant, mais la virtualité de sou'existence se présente sous une forme que l’on retrouve fréquemment chez les individus qui , ayant éprouvé des hallucinations , parlent et agissent d’après l’impression primitive que leur a laissée telle ou telle impression sensoriale. C’est ainsi que, dans une lettre placée en tete du traité intitulé : De

ï Exposition sommaire du sens interne, Swedenborg dit : « Un jour que je relisais cet écrit, les anges du Ciel , qui étaient présents en moi, se réjouirent de l’intention où j’étais de le publier pour le bien commun de la nouvelle Eglise de Notre-Seigneur Jésus-Cbrist. »

Je ne vous en dirai pas davantage , Messieurs , sur la persuasion où était Swedenborg touchant l’authenticité de sa mission. Cette croyance de sa part était basée sur des faits dont la valeur se révélera progressivement dans le cours de cet essai , et nous permettra de jeter quelque lumière sur les causes du progrès et de la décadence de l’esprit humain; car c’est là le titre d’un travail dont je ne fais qu’extraire un fait particulier. Qu’il nous suffise , pour le moment, d’émettre l’opinion que Swedenborg n’était pas un imposteur, et que ses conceptions, que l’on jugera comme on voudra, se déduisaient fatalement de causes dont il n’était plus* libre de repousser l’influence. Son-état mental se comprendra encore mieux, lorsque nous le rapprocherons de celui d’autres personnages qui ont pareillement puisé dans l’excentricité de leurs doctrines, dans l’ardeur de leurs convictions maladives , l’influence qu’ils ont exercée sur leurs adeptes. Hâtons-nous d’ajouter que cette influence, si grande qu’elle ait pu être dans des circonstances déterminées , n’a jamais régné d’une manière universelle, et n’a jamais compromis d’une manière sérieuse les destinées de l’humanité. Cette influence a vécu ce que vivent l’esprit de système , l’erreur ou la passion ; elle a disparu pour faire place à d’autres systèmes qui n’avaient pas plus de solidité; tant il est vrai que l’esprit humain a incessamment besoin d’un aliment qui le surexcite, à défaut d’une activité de bonne nature. Dès qu’il abandonne la vérité , l’homme se jette dans le faux et le merveilleux , et on a vu souvent les plus belles intelligences se laisser fasciner par les mirages trompeurs que suscite

l’enthousiasme irréfléchi. Ce n’est plus, dans ces cas, l’ascendant des esprits forts sur les esprits faibles qui se traduit à l’extérieur, ainsi que le disait le maréchal d’Ancrc dans sa sublime réponse à ses accusateurs, c’est le fait inverse qui se produit. Si l’on étudie l’histoire au point de vue de la manifestation du fanatisme religieux, par exemple , on peut se convaincre que la plupart des sectateurs et des faux prophètes qui ont trompé leurs semblables et ensanglanté le monde , étaient des individus faibles, intellectuellement parlant , parfois des êtres maladifs et souffrants, de véritables hypocondriaques, mais ils étaient doués le plus souvent d’une merveilleuse et fatale puissance pour fasciner les imaginations, et les faire tourner dans l’orbite de leurs propres erreurs.

Il est bien heureux, cependant, que la Providence n’ait pas permis à l’esprit d’erreur, d’ignorance et de mensonge de dominer d’une manière absolue les intelligences humaines, et qu’elle ait placé en nous-mêmes le moyen de distinguer la vérité de l’imposture et de la folie. On nous citera des faits, je le veux bien ; des faits extraordinaires, je l’admets encore; mais ces faits auront beau être entourés de tout le prestige du merveilleux, ils finiront toujours par se classer dans notre esprit sous une forme déterminée, et nous serons invinciblement portés à leur faire subir une épreuve , sinon toujours bien exacte , au moins très compromettante pour l’individu qui est le sujet de nos observations , je veux parler du libre examen de

notre raison Faisons une supposition : un homme se

présente à nous et prétend avoir une mission surnaturelle ; il se dit prophète, inspiré; il commande aux éléments; il est en communication avec les esprits célestes , et tient sous sa domination les esprits inférieurs; il les évoque , et produit des phénomènes inexplicables à première vue 11

parvient même, je suppose, à fasciner notre intelligence

et à nous plonger dans toutes les perplexités du doute. J’admets tout cela, mais nous serons toujours libres, le premier moment de l’émotion passé , d’examiner ces faits, de les juger, et d’appliquer à leur auteur le critérium dont

je parlais plus haut Nous trouverons, dans l’histoire

générale de l’humanité , des analogies pour nous aider à asseoir notre jugement, des motifs pour baser nos convictions et la vérité finira toujours par se dégager du

merveilleux qui tendait à l’obscurcir Là , encore une

fois , ne réside pas la principale difficulté du problème

Mais que le même homme dont nous avons signalé les prétentions insolites , et que nous avons regardé tantôt comme un imposteur, tantôt comme un halluciné de bonne foi, et même comme un véritable malade; que ce même homme finisse par persuader à des êtres intelligents, souvent même mieux doués que lui sous le rapport des facultés intellectuelles et morales, ainsi que nous allons en avoir des exemples dans un instant, qu’il a la mission de les faire renoncer à tous les motifs de leurs croyances antérieures, et que ces mêmes individus jouissant, nous le supposons au moins, de toute leur raison, adoptent sans examen les croyances les plus absurdes, la théodicée la plus extravagante , voilà qui a lieu de nous étonner grandement et de nous faire douter de l’infaillibilité du sens commun. Mais arrivé à ce point de notre examen, nous devons scruter et approfondir la question , nous tenir en garde contre les fascinations du merveilleux , et , faisant un énergique appel à notre foi et à notre raison , nous dire : ou bien il fallait que , dans les croyances de ce prétendu prophète inspiré , de ce révélateur de la véritable Jérusalem , puisque nous avons en ce moment à juger Swedenborg, il y eut des motifs bien puissants pour subjuguer la raison humaine, ou il est nécessaire d’admettre que cette disposition des esprits, disposition vrai-

ment maladive , lient à une cause générale qu’il n’est pas moins important d’examiner dans son point de départ et dans son influence sur les idées , la morale , la religion et la société. Permettez-moi donc de jeter d’abord un coup d’œil rapide sur ce que la doctrine de Swedenborg peut renfermer de si convaincant, ou , si l’on veut, de si séduisant pour ceux qui l’ont adoptée.

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