‹ Swedenborg; histoire d'un visionnaire aux XVIIIe siècleChapitre 33 sur 34 · Vie des Saints · texte numérisé non relu

Vie des Saints

rence restera toujours dans le secret ; car Pascal ne parla jamais de cette vision à personne, si ce n'est peut-être à son confesseur. On n'en eut connaissance qu'après sa mort, par un écrit tracé de sa main qui fut alors trouvé dans l'épaisseur de son pourpoint *. »

C'est cet écrit, un peu incohérent, de physionomie au moins étrange, qu'on a appelé l'amulette de Pascal.

L'hallucination de saint Paul et celle de Pascal eurent sur la vie et les idées de ces deux hommes éminents l'influence décisive que l'on sait.

Mais souvent l'hallucination n'est pas une, elle n'intervient pas seulement pour orienter l'existence dans une direction donnée, elle se reproduit et se renouvelle, entretenant ainsi et développant les dispositions qu'une première fois elle a fait naître. De la concentration de l'esprit sur un groupe de sentiments et de pensées résulte un véritable rétrécissement du champ de la conscience, particulièrement propre à la genèse des troubles psycho-sensoriels. « Le rétrécissement du champ de la con-

1. Lelut. L'amulette de Pascal. Paris, J.-B. Baillère, 1866, p. 154.

science, dit M. Murisier*, déterminé en partie par la maladie, en partie par les pratiques ascétiques, a pour conséquence naturelle les visions et les hallucinations. Ces hallucinations, visuelles, auditives, olfactives, etc., vieyinent fortifier « le sentiment de réalité » déjà attaché à ridée religieuse. Comme il arrive toujours en pareil cas, la comparaison devient impossible, faute de termes à comparer, et avec la comparaison disparaissent la délibération, la volonté, le jugement et la croyance qui les présuppose. L'image complexe ou le petit groupe d'images associées, ne rencontrant aucun obstacle, s'impose avec une force irrésistible et engendre cette conviction, commune à l'extatique et au fanatique, dans laquelle n'entre aucun élément de doute, cette certitude absolue de l'individu qui a vu de ses yeux et entendu de ses oreilles. Aussi le mystique ne se considère-t-il plus lui-même comme un croyant et prend-il désormais le titre de Voyant, »

Les exemples abondent de ces mystiques aux hallucinations renouvelées, fréquentes, qui

1. Murisier. Le sentiment religieux dans Vexlase^ in Revue philosophique, 1898, n» 12, p. 617.

entretiennent la foi et exaltent les convictions acquises. Jeanne d'Arc fut du nombre el aussi sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse et bien d'autres. Un jour, saint Dominique apparut à sainte Catherine et lui promit qu'elle prendrait l'habit des sœurs de la pénitence, qui étaient de son Ordre. Devenue religieuse et retirée dans la solitude, elle eut fréquemment des apparitions et des entretiens de Notre-Seigneur. « Ces visions et ces communications célestes se multiplièrent tellement que la plus acti"" — "•'"" sation entre deux amis n'aurait ] égaler ce que disaient Catherine el maître. Mais Dieu voulait affermir '.

sa servante. Il permit au démon de formes sensibles pour la tenter. De 1 tomes envahirent sa cellule, s'ell souiller les yeux et les oreilles de D'aQreuscs visions assiégeaient san imagination. Catherine se réfugiaii ou faisait couler avec une chaîne ■ sang en abondance. Enfin, la tem| Jésus-Christ apparut à sa servante et lui donna des paroles consolatr une autre vision plus magnifique, ciel, accompagné de la sainte Vit

1» SWEUENBORG

plusieurs saints, lui mit au doigt céleste, gage d'une indestructible a anneau n'était visible que pour la Sai ci ne pouvait cesser de l'admirer'.

On en pourrait citer bien d'autres et Luther, et Fourier, car il y a les orthodoxes et les mystiques laïques

Arrêtons-nous seulement sur sain la réformatrice de l'ordre du Carme

De toutes les théomanes raisonnai est pas dont l'histoire offre plus d' symptômes se présentent chez elle leur développement et nous en con détail grâce à l'autobiographie qui n venue'. Elle naquit le 28 mars IS cité d'Avila, au vieux royaume de Ci appartenait à une famille de douze e l'âge le plus tendre, elle manifesta »

tions à l'enthousiasme religieux ei cisrae. Ayant lu dans la Vie des soi martyrs sont appelés à contempler Dieu dans l'éternité, elle partit tout enfant avec un de ses

< . Sainte Catherine de Sienne. Vie des Maints.

2. Vie de sainte Thérèse, écrite par eile-méme, traduite d'après les inanuscrila originaux, par Le P. Marcel Bouii. Paris, VioLor Lscoffre, M' édition.

jeunes frères pour aller chercher le martyt pays des Maures. Elle fut arrêtée par un di oncles, à peu de distance d'Avila, sur la r de Salamanque, et ramenée avec son frère maison. Le 2 novembre 1S33, à l'âge de huit ans, elle entra au monastère de l'in nation de l'ordre de Notre-Dame-du-M Carmel. Elle raconte avec beaucoup de cision et de détails, dans le récit de sa vie hallucinations et les extases auxquelles fut sujette pendant le cours de sa carrière gieuse.

Les premières visions eurent lieu en lE elle avait alors vingt-deux ans. Le divin Mt lui apparut avec un visage très sévère : « Je le dit-elle, des yeux de l'âme, beaucoup plus i rement gue je n'eusse pu le voir des yeux corps. Son image se grava si profondén dans mon esprit, qu'après plus de vingl ans, je la vois encore peinte devant mes yeu « Un grand mal pour moi, dans cette circi tance, ajoute-t-elle, fut d'ignorer que l'âme voir sans l'intermédiaire des yeux du corps d(5mon, pour me confirmer dans cette ij rance, me faisait entendre que c'était une cl impossible ; il me représentait ma vision con

une tromperie ou un artifice de Tesprit des ténèbres. Il me restait néanmoins toujours un secret sentiment que ma vision venait de Dieu et n'était pas une illusion. »

La même année, un étrange spectacle frappa soudain sa vue. Elle vit venir à elle « une espèce de monstre semblable à un crapaud d'une grandeur plus qu'ordinaire, mais beaucoup plus rapide dans sa course ». L'impression qu'elle en reçut ne lui sembla pas sans mystère.

Depuis cette époque, sainte Thérèse fut sujette aux apparitions, aux visions les plus variées. Elle décrit, avec beaucoup de pittoresque, en divers endroits du récit de sa vie, les hallucinations qu'elle a éprouvées, et ce récit est le recueil le plus complet qu'on possède aujourd'hui des divers troubles psychiques ou sensoriels auxquels sont sujets les théomanes raisonnants. Passons-les rapidement en revue.

Ce sont d'abord des hallucinations psychiques visuelles ou auditives.

« Le jour de la fête du glorieux saint Pierre, dit-elle, étant en oraison, je vis, ou pour mieux dire, car je ne vis ?nen, ni des yeux du corps ni

:roubles mentaux 193

îme, je sentis près de moi Notreus-Christ, et je voyais que c'était )arlait. Il me semblait qu'il marirs à côté de moi; néanmoins, 5tait pas une vision imaginaire, je ) sous quelle forme... Que si je lis Notre-Seigneur ni des yeu:

jux de l'âme, attendu que la vi; naginaire, on me demandera s înt je puis savoir et affirmer q oi avec plus d'assurance que s mes propres yeux. Je réponds quand une personne, ou aveu très grande obscurité, n'en [ tre qui est auprès d'elle. To iparaison n'est point exacte, .'un faible rapport ; car la perso ! acquiert, par le témoignage ,ude de la présence de l'autre, tt, soit en l'entendant parler 01 5 cette vision, il n'y a rien de ci irité pour la vue; Notre-Seigr jsent à l'âme par une connaisse ue le soleil. Je ne dis pas qi 1 ni clarté, non; mais je dis lière qui, sans qu'aucune lum

frappe nos regards, illumine l'entendement, afin que Tâme jouisse d'un si grand bien. »

« Une fois, en allant communier, écrit-elle ailleurs, je vis des yeux de Vâme plus clairement que je n'aurais fait des yeux du corps, deux démons d'une figure horrible qui serraient avec leurs cornes la gorge du pauvre prêtre, et je vis en même temps dans l'hostie qu'il était prêt à me donner, Notre-Seigneur Jésus-Christ avec cette majesté dont je viens de parler. »

Elle s'étonne d'ailleurs du caractère de ces visions :

(( Jusqu'à ce moment, les visions intellectuelles, et même les imaginaires qui se voient des yeux de l'âme, avaient été pour moi quelque chose d'incompréhensible. Je croyais, comme je l'ai dit, qu'on ne devait estimer que celles qui frappent les yeux du corps et je rCen avais point de celles-là, »

De même que « son âme » voit, son âme entend des paroles divines, sans participation aucune des sens.

Elle nous apprend que ces paroles que Dieu adresse à l'âme sont « parfaitement distinctes, mais on ne les entend pas par les oreilles du corps; l'âme, néanmoins, les entend d'une ma-

nière boaucoup plus claire que si elle valent par les sens. On a beau résisk pas les entendre, tout efTurt est inutil parole humaine, il dépend de nous i l'entendre, nous pouvons fermer noi nous pouvons encore concentrer notrt sur un autre objet, de manière à i qu'un son confus, sans saisir le sens est dit. Il n'en est pas ainsi de la paroi Elle s'impose et dompte toute résista

« L'àme qui aura entendu des paroi verra clairement ce qui en est, car t et les autres, il y a une souveraine i Quand c'est l'entendement qui forn rôles, quelque subtilité qu'il y mette, c'est lui qui les arrange et qui les p un mot, lorsque l'entendement est 1 ces paroles, il agit comme une peri arrange un discours, et quand elles é:

Dieu, il écoute ce qu'un autre dit. Dï mier cas, il verra clairement qu'i point mais qu'il agit, et les paroles q ont je ne sala quoi de sourd, de faut manquent de cette clarté, caractère il de celle de Dieu. »

Mais l'hallucination ne garde pas I

caractère d'hallucination psychique : elle revêt

="""""it celui d'hallucination psycho-senso-

Sainte Thérèse fait d'ailleurs, avec une

i finesse d'analyse, la distinction entre

;t l'autre.

ne religieuse du monastère, grande serde Dieu, était décédée il n'y avait pas ! deux jours. On célébrait l'office des pour elle dans le chœur; une sœur lisait çon et j'étais debout pour dire le verset, noitié de la leçon, je vis l'âme de cette use sortir, comme celle dont je viens de , du fond de la terre et s'en aller au ciel.

dsion fui purement intellectuelle, tandis précédente s'était présentée aux yeux de me sous des images. Mais Tune et l'autre it à l'âme une égale certitude. »

Burs, elle s'exprime ainsi :

i que je désirerais maintenant pouvoir connaître, c'est la manière dont Notre- !ur se montre dans ces visions; mais je iprends pas de dire de quelle sorte il illu- 'œil intérieur de l'âme de cette puissante ■e et montre à notre esprit une image de ime si vive et si claire qu'il nous paraît iritahlement présent. C'est aux savants de

l'expliquer... Je mécontenterai donc de rapporter ce que j'ai vu. En certaines circonstances, ce que je voyais ne me semblait être qu'une image, mais, en beaucoup d'autres, il m'était évident que c'était Jésus-Christ lui-même, cela dépendait du degré de clarté dans lequel il daignait se montrer à moi. Quelquef cette clarté était moins vive, il me se ce que je voyais n'était qu'une image image très différente des portraits les vés. Comme j'en ai vu plusieurs, jt qu'il y a entre cette image divine e du plus habile peintre toute la diff^ existe entre une personne vivante e trait... Si ce que je voyais était u:

cette image était vivante et non p c'était Jésus-Christ même vivant qu voir à moi, Dieu et homme tout ense comme il était dans le sépulcre, mai était après la résurrection. »

Les hallucinations psycho-sensoi sont pas rares chez sainte Thérèse, quelques exemples. Et d'abord des 1 tions visuelles :

(1 Un jour que je tenais à la main 1 mon rosaire, Notre-Seigneur me la pr

r il me la rendit, elle était formée de quatre

grandes pierres incomparablement plus précieuses que des diamants. Que dis-je? les plus beaux diamants du monde semblent faux et sans lustre, auprès de Téclat surnaturel dont brillaient les magnifiques pierres de cette croix. Les cinq plaies de Notre-Seigneur s'y trouvaient admirablement gravées. Ce divin Maître me dit que je la verrais ainsi désormais. Sa promesse s'est fidèlement accomplie : à partir de ce jour, je n'ai plus discerné dans cette croix le bois dont elle était faite ; les resplendissantes pierres qui la composent frappent seules ma vue ; mais nul autre que moi ne jouit de cette faveur. »

Et ailleurs :

« 11 plut un jour à Jésus-Christ, tandis que j'étais en oraison, de me montrer seulement ses mains; la beauté en était si ravissante que je n'ai point de termes pour la peindre. Peu de jours après, je vis sa divine figure et je demeurai entièrement ravie... Le jour de la fête de saint Paul, pendant la Messe, Jésus-Christ daigna m'apparaître dans toute sa très sainte humanité, tel qu'on le peint ressuscité, avec une beauté et une majesté ineffables. »

TROUBLES MEMAUX

En un autre endroit, oIIp raconi elle fut transportée en enfer et dôcr supplices. On remarquera l'anale quable de ce rêve mystique avec qi de ceux de Swedenborg.

« Étant un jour en oraison, je mi un instant, sans savoir de quel transportée corps et âme dans l'enfe de ce lieu de tourments me parut une de ces petites rues longues et i pour mieux dire, à un four extrên obscur, resserré. Le sol était une hoi d'une odeur pestilentielle et remplii venimeux. A l'extrémité s'élevait u dans laquelle on avait creusé un étroit où je me vis enfermer. »

Les hallucinations auditives sont munes que les visuelles ; cependai en éprouve quelquefois.

Un jour « cet adorable sauveur mi les vanités auxquelles j'avais été me dit : " Tu dois regarder comme « grâce que je permette à un cœur a " de s'attacher à moi, et que je vei (1 recevoir. « Voici d'autres paroles « tendues de sa bouche ; « Souvi

« temps où tu mettais ton honneur à aller contre « mon honneur. » Il ma également adressé « celles-ci : Rappelle-toi ce dont tu m'es redec< vable ; alors que tu m'offensais le plus, je « m'en vengeais en te comblant de grâces ».

En d'autres cas, l'hallucination auditive et l'hallucination visuelle s'associent.

« Je me trouvais un jour dans un oratoire, lorsque le Démon m'apparut au côté gauche, sous une forme affreuse. Pendant qu'il me parlait, je remarquai particulièrement sa bouche, elle était horrible. De son corps sortait une grande flamme, claire et sans mélange d'ombre, 11 me dit, d'une voix effrayante, que je m'étais échappée de ses mains, mais qu'il saurait bien me ressaisir. Ma crainte fut grande, je fis comme je pus le signe de la croix, il disparut, mais il revint aussitôt. »

La sainte ne confond pas les hallucinations de l'ouïe avec les images résultant d'une simple représentation mentale : elle s'attache au contraire à différencier les unes des autres.

« Je termine, écrit-elle, par ce dernier trait de différence ; il dépend de nous d'entendre quand il nous plaît, les paroles de notre esprit; chaque fois que nous sommes en oraison, nous

ous figurer qu'on nous parle ,si des paroles de Dieu : en vf leurs jours, j'aurais le dési:

Dieu ne me parle pas ; tand împs, malgré mes résistancf s entendre. »

ivons fait ressortir précéd de toutes ces haUucinalionf celles du rêve ; elles naissent oppent d'autant plus librem >mme dans le rêve, a plus ce pu ses relations avec le mor st ce qu'on observe aux | l'extase. L'histoire de sainte ait à cet égard des docume:

ur de l'Assomption de Notri l'Église d'un monastère du | Unique, et pensant aux ne ma vie que j'y avais confessa . tout à coup saisie d'un gran fe trouvant presque hors i m'assis; et il me sembla qi ilever la sainte Hostie, ni èti nesse, ce qui me laissa du si !tte extase, je me vis revêti

robe éblouissante de blancheur et de lumière : je ne vis pas d'abord par qui, mais bientôt j'aperçus la très sainte Vierge à mon côté droit et mon père saint Joseph à mon côté gauche ; ils me firent connaître que j'étais purifiée de mes péchés. A peine étais-je entièrement revêtue de cette robe, que, pour comble de bonheur et de gloire, la très sainte Vierge me prenant les mains, me dit « que je lui cau- K( sais un grand plaisir par ma dévotion au glo- « rieux saint Joseph; je devais croire que mon « dessein concernant la fondation s'exécute- « rait... Son fils nous avait déjà promis d'être « toujours au milieu de nous : or, pour gage de « la vérité de sa divine promesse, elle me faisait « don de ce joyau ». En achevant ces paroles, ellemit à moncou un collier d'or très beau, d'où pendait une croix d'une valeur inestimable. Cet or et ces pierreries différaient infiniment de tout ce que l'œil voit ici-bas ; et l'imagination même ne saurait rien concevoir qui approche d'une telle beauté. Il était également impossible de comprendre de quel tissu était cette robe et de donner la moindre idée de son incomparable blancheur : à côté d'elle, tout ce que la nature a de plus éclatant est noir comme la suie. Je ne

pus saisir rien de particulier dans les traits du visage de la sainte Vierge; je vis seulement en général, qu'il était d'une ravissante beauté. Elle était aussi vêtue de blanc, dont l'éclat quelque extraordinaire qu'il fût, réjouissait la vue au lieu d'éblouir. Je ne vis pas si clairement saint Joseph; il m'était présent néanmoins, mais comme on l'est dans ces visions où nulle image ne frappe l'âme et dont j'ai parlé plus haut... Après qu'ils eurent passé quelques moments avec moi, versant dans mon âme un bonheur qu'elle n'avait pas encore senti, et dont elle eût voulu jouir sans fin, je les vis remonter au ciel, accompagnés d'une grande multitude d'anges. »

Mais l'état d'extase n'est favorable à l'apparition des hallucinations qu'autant qu'il est incomplet. A son degré le plus accusé, au contraire, les troubles psycho-sensoriels s'atténuent et se suspendent. L'expérience de sainte Thérèse est encore instructive sur ce point.

« Si l'âme a des visions, on entend des paroles divines pendant qu'elle est ravie, ce I n'est jamais quand le ravissement est à son plus haut degré. Car durant ce temps, toutes les puissances de l'âme étant entièrement per-

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dues en Dieu, elle ne peut ni voir, ni écouter, ni entendre. Dieu se rend maître d'elle d'une manière si absolue qu'il ne lui laisse de liberté pour rien. »

Les exemples que nous venons de rapporter et particulièrement le dernier, celui de sainte Thérèse, nous fourniraient des éléments suffisants pour tracer une description symptomatique de la théomanie raisonnante. Mais ce n'est pas ici le lieu de le faire. Nous nous bornerons à indiquer les caractères dominants de ce type morbide dont nous trouvons des cas nombreux dans l'histoire. Cette esquisse nous aidera à mieux comprendre Swedenborg.

La i< folie » raisonnante consiste, comme on sait, en une préoccupation fixe, obsédante, qui n'a souvent rien d'absurde en elle-même, mais qui lentement et progressivement organisée finit par absorber presque toute l'activité cérébrale : les pensées du malade arrivent à converger vers la préoccupation ou l'idée dont il s'agit, et qui par sa fixité se révèle déjà pathologique. Comme toute conviction morbide, celle des raisonnants est d'ailleurs une conviction arrêtée contre laquelle ni les bons arguments, ni les preuves

es ne prévalent; les raisons que le invoque à l'appui de son idée, bonnes

uvaises, plus souvent mauvaises que

, n'ont aucune valeur dire

; de prétexte apparent à ceti

iont pas elles qui l'ont fai

lant , comme tous les pi

tt pas qu'on puisse penser au le sujet qui fait l'objet d( la différence des autres p:

'absurdité manifeste de ]

tre assez le caractère morbii

au premier aspect moins

é » que comme un exalté,

ipation mal fondée en fait, >

as a priori insoutenable. Chi

sion, ni le raisonnement, i ne sont faussés : il n'est pas inci certaine activité mentale et peut, ( la sphère de son idée fixe, agir avi et juger avec justesse. Les perséci teurs, dont J. Falret a tracé la des processifs, les jaloux, tous ces « f( que Trélat s'est attaché naguère connaître sont les types du genre, léomanes que nous vison

OU théosophes, en doivent être rapprochés.

Chez eux, comme chez les Régicides, l'idée dominante qui dérive à son profit les sentiments et les pensées du malade n'est inconciliable, ni avec la lucidité de l'intelligence, ni avec une certaine justesse de raisonnement :

aussi peuvent-ils tenir leur place dans le monde, et s'y comporter correctement, dans la mesure toutefois où ils sont capables de s'abstraire de la préoccupation qui le plus habituellement les obsède. C'est à ce titre que les malades peuvent être classés parmi les « aliénés raisonnants ».

Mais comme beaucoup de Régicides, ils diffèrent des autres « fous lucides » par l'intervention d'un élément psychopathique qui manque d'ordinaire chez ces derniers, l'hallucination* Nous avoïis fait entrevoir, par des exemples, quels sont les caractères des hallucinations des mystiques ; résumons-les brièvement. Régis a tracé de ces hallucinations une description très exacte à laquelle il n'y a, pour ainsi dire, rien à ajouter. Ce sont des hallucinations oniriques^ c'est-à-dire analogues à celles du rêve, se produisant comme ces dernières, souvent la nuit pendant le demi-sommeil ou le

sommeil, mais aussi le jour dans des (conditions particulières, telles que l'extrême fa la méditation, les longues prières, la co plation qui réalisent des états analogu rêve. Elles sont intennittcntes, contrair à ce qui a. lieu dans les autres psychoses matiques où, une fois apparues, elles évi avec régularité et continuité. Elles so général complexes; il s'agit moins d'un lucination simple que d'une scène hall toire suivie et cohérente, telle que celles di songes nous donnent à tous l'expérience I«s sens y peuvent prendre part : la vu tout et en première ligne, puis l'ouïe, aussi ie goût, l'odorat, la sensibilité gér Les hallucinations se présentent tantô le caractère d'hallucinations psychiques, avec celui d'hallucinations psycho-sensor Le sujet n'assiste pas toujours immobile scène qui se déroule devant ses yeux : s< il croit se déplacer lui-même, et il si transporté dans les sphères aérienne il est admis à voir de près la majesté de les puissances du Ciel ou les morts < connus.

Il convient d'ajouter que la théoman

sonnante est une psychose essentiellement progressive. Les dispositions mentales et les troubles psycho-sensoriels qui la constituent s'accentuent à mesure que se succèdent les années; il n'y a ni arrêts, ni intermissions durables, ni rétrocessions dans révolution des symptômes.

Si Ton veut bien revenir en arrière, comparer les phénomènes relevés chez Swedenborg à ceux que l'analyse décèle chez sainte Thérèse, et les troubles notés chez tous les deux à ceux qui résument la symptomatologie de la théomanie raisonnante telle que porte à la concevoir le rapprochement de cas nombreux, on ne pourra pas ne pas reconnaître une frappante ressemblance entre la fondatrice du Carmel et le Voyant de Stockholm, et on n'hésitera pas à assigner à tous les deux la place qui leur revient dans le cadre nosographique. Sans doute, il a plus de mysticité sentimentale chez sainte Thérèse, plus de théosophie chez Swedenborg : mais la nuance importe peu. A regarder ces deux figures curieuses d'un peu haut, sans s'arrêter aux différences de détail, on retrouve chez Swedenborg, comme

, mCrac tournure originelle ■ndance innée et progressià concentrer l'attention vers es, mômes troubles psychoses et, au degré près, mêmes ' a des différences qui saui elles sont dans l'extérieur ond : de sainte Thérèse h

toute la distance qui peut me de la catholique Espa- Ècle de la théosophie du

du svni°. Raison de plus gies soient significatives et !s pathologiques fondamenmcs, en dépit des modificaie et d'allures que peuvent ifférences de terrain, de mi- ;omparez le persécuté d'auiité d'autrefois : l'expression

a singuIièrementvarié,non

caractères essentiels, Com-

notre époque, le délire d'un

I paysan des Uévennes h celui d'un Parisien raf-

I fine, et vous serez frappés des dissemblances.

" *' portent ces variétés de surface si subsis-

s traits essentiels des espèces morbides?

La Ic^gitimité et Tautonoinie de ces espèces nous apparaissent même d'autant plus solidement établies que les analogies caractéristiques et permanentes des cas qui leur ressortissent conservent leur valeur prépondérante à côté et audessus des variations contingentes. C'est bien le cas de la théomanie raisonnante qu'on trouve toujours identique à elle-même, au moins dans ses traits essentiels^ en quelque époque et en quelque lieu qu'on l'observe.

Le temps oii vécut Swedenborg était singulièrement propice à l'éclosion et au développement des tendances mystiques ou théosophiques. Le xvni® siècle, celui que Michelet appelait le grand siècle-, nous apparaît sans doute comme une époque de réaction féconde contre le dogmatisme religieux et l'intolérance qui en est la conséquence. Mais les écrivains de génie qui l'incarnent à nos yeux, principalement en France, furent plutôt des précurseurs. Leurs ouvrages reflètent sans doute la pensée et les idées d'une élite, non celle de la foule : la théosophie et le mysticisme qui avaient eu d'illustres représentants au xvn% en eurent encore et de nombreux au xvni*. Jacob

|ui s'acquit en Allemagne, 1600, une grande réputatk relation des n^vélations div inspiré', devait avoir dei suffira de rappeler parmi hez nous, Mlle Bourignon iret, la célèbre M°" Guyon lations spirituelles avec le vecFénelon; en Angleterre ciples Thomas Bromley e ^ la fin du xvm' siècle, di , la réaction contre le nai rôné par les illustres épie»

jOuis XIV, eut pour princi 5 Rétif de la Bretonne, aul ; panthéisme qui suppriw le l'âme et la remplaçait étempsychose ; son camari Loiseau, Dupont de Nen:

nomiste, l'ami de Lavoisie ime sur la Hiérarchie dt irgens, l'auteur des lettres

on complète dfa œurr^s de Boehi cipes de l'essence divine, ta Tripl tterdam, en 10 vol., en 1730.

sa vie, S vol. in-12, Amsterdam, Il îie morbide, loc. cil., p. 224.

tiques ; dom Pernetty, auteur du Dictionnaire Mi/tho-hermétiqua ; Tabbé Terrasson, auteur de Séthos; Bergasse, Clootz, Court de Gébelin, Fabre d'Olivet, Quintus Ourler, auteur de la Thréicie, où ce théosophe ressuscite la doctrine des mystères de Thrace, et qui est un appendice curieux au Misopogon de Tempereur Julien, saint Martin, qui se nomme luimême le « philosophe inconnu ».

On en pourrait citer bien d'autres. Lavater, chef de la ligue de Tilluminisme chrétien à Zurich, qui en vint, au déclin de sa vie, à penser qu'il pouvait, par la force de la prière, s'identifier avec le Christ ; Fourier, esprit génial, mais qui s'abandonnait parfois à de véritables divagations et « rêvait tout éveillé »; l'abbé Fournie qui, vers la fin du dernier siècle et la première partie de celui-ci, fut sujet à des apparitions.

On voit que Swedenborg eut autour de lui de nombreux et illustres exemples. Est-ce à dire qu'il soit allé demander des inspirations aux théosophes qui l'avaient précédé ou qui furent ses contemporains? En aucune façon.

Très personnel comme tous les esprits de sa sorte, il a ignoré la plupart des visionnaires de

ips; dans une lettre à Beyer, datée de 1767, il déclare qu'il n'a jamais lu les î Boehine, « où il aurait pv ■^-""'i-sortes d'inventions et d'opir 1), et il paraît en être de i le ceux deM"° Bourignon, deM îLeade. D'ailleurs, ceux qu'il il les eût certainement dcdaîg •e de la plupart des théosopl .63 de ne croire qu'à leure p:

de considérer comme phénom sans importance celles de leur 9 ce que dit Swedenborg dei :t des visionnaires : « Ceux qu p aux choses religieuses et qu t point de les voir pour ainsi ent en eux-mêmes, commenc Ire des esprits qui leur parlen religieuses, quelles qu'elles homme s'y attache par lui-mi !mêle point de choses diverses monde, pénètrent dans l'inti l'homme, s'y établissent, s'emparcn' son esprit, entrent dans le monde sp mettent en mouvement les esprits qu mais de tels hommes. sont des visioi

des enthousiastes, et Tesprit qu'ils entendent, quel qu'il soit, ils croient que c'est l'esprit saint, tandis que cependant ce sont des esprits enthousiastes qu'ils entendent; les esprits qui sont tels, voient des faux comme vrais * ».

Cette manière de voir n'implique pas une tendance accusée à aller demander des inspirations aux illuminés qu'il a pu connaître. En réalité, si le milieu où il a vécu a eu sur Swedenborg quelque influence, c'a été une influence médiate : le visionnaire de Stockholm n'a été le disciple direct, moins encore le copiste de personne. Mais il n'est pas permis de douter que l'orientation de son esprit ait été favorisée par les opinions ambiantes et les tendances qui étaient en quelque sorte dans l'air du siècle. Aussi est-ce avec raison qu'on a pu dire de lui qu'il ne fut en dernière analyse, « que la plus grande personnification des éléments théosophiques de son temps ».

Après la mort de Swedenborg, l'Académie de Stockholm chargea l'un de ses membres, M. de Sandel, de prononcer son éloge. Cet

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