ÉPILOGUE
regard clair, il indiqua, par gestes, à Torquatus qu'il désirait connaître le contenu d'un pli, que le doyen des -vétérans de la colonie militaire de Pouzzoles venait d'apporter. Il y était dit que le maire Granius s'était attribué l'impôt fourni par sa Tille, pour la reconstruction du temple de Jupiter, croyant que le Chef était devenu inconscient et gâteux. D'une main ferme, Lucius Cornélius écrivit sur une tablette : « Qu'où m'amène Granius! » Quand le misérable fut en sa présence, entre trois Cornéliens éprouvés, Sylla traça de nouveau, sans trembler, quelques lignes en style de sentence, dans la formule irréprochable qu'il employait au temple des Dioscures; et où Granius maire de Dicéarchie, magistrat prévaricateur et félon, était condamné à la mort immédiate. Puis, d'un suprême effort, se dressant sur sa couche, inondée de sueur, et montrant sa ceintnre proconsolaire, marquée de la Louve, au pied du lit, il ordonna par geste que le coupable fût étranglé. Comme les exécuteurs voulaient opérer dehors, dans la crainte que la pièce ne fût souillée par le supplice, il les retint du feu de sou regard, et exigea que justice fat faite céans. Passant donc le licol glorieux autour du chef de Granius, qui se débattait et criait comme un veau, au risque d'ameuter la maison, ils serrèrent avec tant de force que la face en devint noire et vultuée, tandis que la vile carcasse s'écroulait.
Tel fut le dernier acte de Lucien Cornélius Sylla, le plus grand, le plus sage et le meilleur des Romains, en qui apparut, comme en nul autre, cet art de développer tous les possibles poliliques, avec majesté, dans tous les sens, et de les rendre favorables à la Cité. II ne rendit le dernier soupir que vers le soir, en pré-
28i SYLLA ET SON DESTIN
sence de sa femme Valéria, de sa fille Fausla, de sa garde numide et d'une délégation de ses vétérans. La lecture de son testament eut lieu dans l'atrium de la villa, selon l'usage, devant le corps exposé sur le lit de parade, et rigide comme une de ses lois.
Aucune des fables repoussantes, imaginées par les historiens et annalistes démocrates, pour salir les derniers moments du héros, ne doit être rapportée ici. Ce sont de tels commentateurs et menteurs qui sont des poux, nichant dans toute gloire leurs œufs horribles. A la nouvelle du trépas, au contraire, le deuil de l'Italie, unifiée par Sylla, fut immense et général, chez les grands, qu'il avait sauvés, comme chez les petits, qu'il avait exhaussés, comme chez ses amis qu'il avait comblés. Une piteuse intrigue de Lépidus, aussitôt contre-battue par Pompée le déshérité — qui agit, eu la circonstance, généreusement — n'aboutit qu'A former l'unanimité du Sénat, quant au décret d'obsèques nationales, et telles qu'on n'en eût jamais vues ; 11 fut décidé que le corps sacré du dictateur serait amené de Cumes à Rome, suivi de tous les vétérans qui voudraient accomplir le trajet, et inhumé au Champ de Mars. A mesure que le corlège avançait, de province en province, de ville en ville, de bourgade en bourgade, les Cornéliens rejoignaient^par groupe de cent, de mille, de cinq mille, si bien qu'il défila finalement une armée de plus de cent mille hommes, au pas funéraire, précédée et truffée de musiques et orphéons, de trompettes et tubicines, sonnant, a intervalles espacés, le glas funèbre. Lorqu'on arriva dans la région pastorale, où le maître avait légiféré quant aux troupeaux et aux droits si importants de parc, de pâturage et de circulation, de nombreux bergers se