‹ Sylla et son destinChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE V LA PORTE COLLINE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LA PORTE COLLINE

« Contrairement a ce que pensent et professent les a astronomes, il y a, pour chaque jour du monde, un a soleil nouveau, et que chaque ami du Dieu peut se « rendre favorable. Apollon Pythien, toi qui, dans « tant de batailles, as comblé de les faveurs étince- « lantes l'heureux Sylla, permettras-tu qu'il soit. « renversé et brisé ici, aux portes mêmes de sa patrie, « alors qu'il est le seul à connaître le moyen de son « salut? »

Ainsi invoquait Lucius Cornélius, achevai, tenant entre ses mains une figurine d'or, et la maniant dans l'incidence de la lumière. Ce soleil était celui du 1" novembre de la 672' année de la Ville immortelle, qui correspond A la quatre-vingt-deuxième avant notre ère. 11 allait échauffer une moisson redoutable, mais d'nae imposante fécondité, apportant a l'ordre une formule de salut qui n'a jamais été, depuis lors, dépassée, ni même égalée. Car Apollon entendit son préféré et prévint aussitôt Aphrodite à la belle ceinture ; tous deux allèrent chercher Bellone rugissante,

qui inspire leurs fortes résolutions aux têtes froides, bien qu'éclairées, des grands capitaines. Hais que serait la science de la guerre sans celle, supérieure, de la politique? Cela, l'Epapbrodite le savait, ayant longuement consulté l'oracle, dans le sanctuaire redouté de Trophonuis. Donc il entendit soudain sa blanche jument très fidèle, fougueuse et du nom de Dysée, qui lui disait, dans un hennissement : « Courage, maître, car tu touches au but- Tantôt je te sauverai d'un grand péril, et, celui-ci surmonté, c'est ton triomphe, si tu demeures toutefois implacable.

— Comment cela? s'informa Sylla, caressant l'encolure souple du noble animal. Ne dois-je user de cette modération, dont j'ai déjà donné tant de preuves et qui fait l'équilibre de mon caractère, en limitant mes emportements?

— Aucune modération n'est plus de mise. Tu vas être souverain dans Rome. Use largement, et sans merci, de ton pouvoir illimité, vis-à-vis de ces scélérats qui voulaient ta ruine et celle de l'Empire. Accomplis la besogne terrible pour laquelle tu es né. Je n'ai plus le droit de te parler longtemps, comme avec une langue humaine. Songe que toute faiblesse de ta part, d'ici que le châtiment rude et complet soit accompli, ferait tomber les murailles sacrées pour quatre ou cinq siècles. Sois dur comme le rempart et pénétrant comme le javelot. Fais-en le serment sur la tête des tiens, de Hétella et de tes enfants.

La blanche haquenée Dysée se tut. Alors, ainsi que dans un rêve rapide, mais tout parsemé d'une poussière d'or et de bruits guerriers, qui lui attestaient son réveil, Lucius Cornélius vit les événements d'hier et

d'avant- mer : le débarquement à Brundusium, dixhuit moia auparavant, après une paisible traversée; la lettre explicite et menaçante au Sénat ; l'arrivée et la soumission des Optimates, de Lucrétius Ofella, de Cethegus, ancien adversaire; le concours du jeune et valeureux Gnoeus Pompée, l'avenir de gloire répandu sur son mile visage; la lutte contre Norbanus et la victoire du mont Tibata, grâce à la valeur de Métellug ; les troupes de Scipion le jeune gagnées sans combat et grossissant, de leur gré, les rangs des Cornéliens ébahis. Puis l'apparition en foule des sénateurs au camp du vainqueur; la victoire décisive sur les Marianiens et le jeune Harius, à Port Sacré; le siège de Préneste, la traversée de Rome ; cependant que Hélellus encerelatt et battait le démocrate Carbon ; la déroute des infâmes Samnites, doublemen t parjures à l'Italie et à leurs serments; tout le pays soumis au foudroyant Proconsul, entre les Alpes et l'Apennin. L'occupation, presque sans coup férir, de l'Ëtrurie. Enfin la marche combinée sur Rome (rendue préalablement à la cause de l'autorité et de l'oligarchie) des quatre bandits et ravageurs, pires que les pires parmi les Barbares :Pontius Télésinus, Lamponius, Carrinas, Damasippus... Ces coquins disposaient de cent cinquante mille hommes, tourbe de soldats factieux (que commandaient des chevaliers endettés, nourris du pillage de la caisse publique), de révolutionnaires armés et équipés par le courage du désespoir, d'affranchis récents, d'esclaves révoltés, de Grecs aussi et de gens du Levant, racolés dans les ports et les cités rebelles. Sylla n'avait que quarante mille hommes, mais dévoués jusqu'au supplice et au tombeau, et qui, à plusieurs reprises, lui avaient donné, ou proposé

leurs économies « pour en finir ». 11 les avait refusées généreusement.

Il commandait en personne les cohortes de l'aile gauche, ayant confié le centre à Ofella senior et la droite a Harcus Craasus, l'un et l'autre habiles et éprouvés, bien que ne valant pas Huréna, resté au delà des mers. Son projet, longuement mûri, était d'attendre de pied ferme, puis de défoncer directement la racaille révolutionnaire, composée d'éléments disparates et dont il avait sondé, ou acheté certains, au cours des dernières semaines. Cependant que ses lieutenants essaieraient d'envelopper, de presser etde lui rabattre le gibier de l'aile droite et du centre. De Rome même devait sortir, appuyant le mouvement, une troupe de jeunes gens de l'aristocratie et de la bourgeoisie, boas cavaliers, commandés par Appius (Jlaudius, ressemblant un peu au Proconsul dans sa jeunesse, surnommé pour ce « la petite mûre » et dont on espérait beaucoup. Néamoins, les meilleures et les plus sages dispositions ont invariablement du mal a assurer leur concordance, et, quinze jours auparavant, le général, prévoyant, avait fait une répétition réduite de sa manœuvre, laquelle avait parfaitement réussi. De moins en moins il improvisait, demeurant fidèle k sa tactique, tant de fois éprouvée, de la contre-attaque, et à une stricte économie de ses légionnaires, engagés seulement à l'instant utile, retirés et renouvelés, comme en un manège, selon que se déroulait la bataille. « J'en use, « disait-il, avec eux, comme le cuisinier, qui prélève ■ de son bouillon, ou y ajoute, sans en gaspiller la h moindre goutte.» Ces héroïques gaillards avaient fait le serment spontané de s'entre-soutenir jusqu'au bout.

11 avait choisi la Porte Colline, i cause de sa proximité du temple dédie à Vénus Erycine, dont on apercevait les colonnades de marbre rose. 11 pensait et enseignait que quiconque se bat, avec, comme pivot, une grande ville lui appartenant, a les meilleures chances de l'emporter. Hais il arriva que la garnison d'Appins Glaudius (laquelle devait opérer sa jonction avec l'avant-garde des cavaliers cornéliens, que commandait Balbus) sortit trop tôt et alla donner dans les Samnites de Télénius, gens féroces et commandés par des centurions lucaniens, dont la discipline consiste à ne pas reculer. 11 en résulta une débandade, au cours de laquelle « la petite mûre » fut tuée ; et l'aspect de son cadavre induisit en erreur une foule de combattants, persuadés que c'était celui du général, de la véritable « mûre poudrée de farine ». Cette confusion, bonne pour le théâtre, et qu'on ne s'attend point a trouver dans la réalité, faillit amener un désastre, par l'affaissement du courage des syllanien» et notamment des centaures de Balbus. Leur capitaine les voyait tomber, pivoter, fuir devant un ennemi très inférieur, sans deviner le motif de ce dessous, jusqu'à ce que Sylla prévenu, et comprenant la méprise, crut devoir renoncer à la contre-attaque et se porter tout de suite en avant. Ainsi ses légionnaires constateraient, de leurs yeux, qu'il était toujours là, et invulnérable. Il lut en coûtait certes, de dérogera son principe; et la circonstance, pour la première fois, mettait un caillou dans son soulier.

C'était alors la dixième heure, ce qui fait, chez nous, quatre heures du soir. Le feu du jour devenait un peu moins ardent, rucun nuage n'apparaissant au ciel, où montaient des tourbillons d'une poussière rouge.

comme ensanglantée. Le lieutenant Dolabella, frère et successeur de l'ancien secrétaire, et Torquatus, le secrétaire actuel, se jetèrent au-devant de leur patron, le conjurant de temporiser, vu l'état de fatigue des troupes, à la suite des récentes marches forcées. Us lui représentèrent l'importance unique de la journée, qu'il s'agissait de ne point compromettre par un excès de précipitation. Or, pendant ces supplications de subordonnés excellents, mais trop timorés, le glorieux cavalier vit comme une main de flamme, qui sortait du temple de Vénus et lui faisait signe. C'est pourquoi il s'élança en avant, foulant presque l'infortuné Torquatus. N'est-ce point folie que de conseiller et barrer, en pleine action, un mortel pareil a la foudre, et s'inspirant, comme elle, de motifs célestes? Peu s'en fallut que ces deux raisonneurs intempestifs ae déterminassent une panique.

En effet, la silhouette trapue, vigoureuse, hardie du chef frappa au passage deux Samnites, dont l'histoire n'a pas retenu les noms. Us crurent reconnaître Ieurpire ennemi et celui de tous les mauvais citoyens. Lançant, à toutes forces de bras, leurs javelines, et boas tireurs, ils effleurèrent, de ces traits redoutables, la queue flottante de Dysée. Le magique animal, flairant le danger, s'élança en hennissant de rire, et sauva ainsi son cavalier, comme il le lui avait annoncé. * Ceci explique que, par la suite, Lucius Cornélius ait tenu le plus grand compte des autres avertissements, venus d'une bète à quatre pattes évidemment, mais plus sage et instruite de l'avenir que beaucoup de philosophes. H prétendit même que la jument et lui se comprenaient a l'aide d'un alphabet spécial, consistant en chiquenaudes sur l'encolure et chocs

alternés des sabots sur le sol. Son penchant à mêler le plaisant au grave et la fiction au réel ne permet pas de reconnaître s'il s'agissait là d'une image, ou d'un Tait positif.

Toujours est-il que la chevauchée de celui que l'on croyait mort arrêta les fuyards et changea le sort du combat. C'est une erreur profonde que d'attribuer à l'aveugle hasard et aux dés les changements d'axe et de visage d'une mêlée de deux cent mille hommes, ou davantage. Bien au contraire, la volonté du chef suprême, si elle est impérieuse et précise (et telle était, et au delà, cette volonté syllaoienne, en dépit d'un appareil ironique), se transmet, par le commandement et la discipline, ainsi que la vibration d'une pierre lancée dans l'eau. Il en résulte des figures d'obéissance et de courage, de forme généralement circulaire, qui se meuvent avec rapidité, entraînant, dans leurs girations, les légions, cohortes et manipules. Ces figures s'entrecoupent, comme il est naturel, à cause de la limitation du champ de carnage, et dessinent ainsi d'autres lignes losangiques de force, dont la somme finale constitue la victoire, si elle est marquée du signe plus, la défaite, si elle est marquée du signe moins. Aussi l'armée que commande l'intelligence la plus vive, jointe à la raison la plus inflexible, l'emporte-t-elle logiquement, en dépit de la complexité du détail. L'on distingue aisément que cette règle est aussi celle des luttes politiques, exactement superposable aux menées guerrières.

Tandis que la renommée parvenait aux assiégeants de Préneste (que commandait l'autre Ofella) de la reculade peu vraisemblable des syllaniens, ceux-ci, au contraire, reprenaient le dessus du fer à l'aile

gauche. Le général couvert de sueur, écarlate, mais parfaitement calme, se portait d'un point à l'autre, grâce à Dysée, et versait l'énergie de sa présence à toutes les figures et girations issues de sa volonté : « Tu remets du vin dans nos verres », lui criaient ses troupiers ravis. — «Il faut que nous soyons cette nuit a Home », répliquait-il, montrant du bras l'objet de la convoitise, qui se rapprochait. Cette assurance était prématurée, et la sauvagerie du combat obligea Marin ■ niens et Samnites d'une part, Cornéliens de l'autre, à reprendre haleine et établir une zone neutre de répit. Les sentinelles étant posées et les grand'gardes; assurées, Lucius Cornélius ordonna qu'on préparât le très confortable souper organisé, depuis huit jours, par Terga, intendant en chef et fort expert dans cette importante partie. Car c'est lui qui imagina, sur le conseil du maître, de faire parvenir la nourriture et boisson, de viandes, de vin, de légumes séchés, d'huile, de poisson et de pain, par chariots, jusqu'aux premières lignes.

Le repas était commencé, quand soudain le bruit des trompettes, accompagné de fortes clameurs, jeta l'alarme parmi les convives. L'Etat-Major se leva en tumulte; déjà les centurions couraient aux armes. Or, c'étaient des postiers et héraults de l'aile droite etdeCrassus, lesquels, ayant taillé l'ennemi en pièces, et l'ayant poursuivi jusqu'à Antemna des Sabins, demandaient des vivres pour les camarades et des ordres. Sylla, remerciant dans son cœur Vénus Erycine — dont la protection était manifeste — fit remplir jusqu'aux bords mille paniers de ce qu'il y avait de meilleur, commanda qu'on les plaçât sur des prolonges, et qu'on les portât, en hâte, aux vainqueurs,

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avec ses félicitai ion s et souhaits. 11 rédigea du même coup une tablette de compliments pour Marcus Crassus et ses lieutenants, et leur promit une place distinguée, chacun a leur rang, dans la cérémonie du triomphe, qui aurait lieu avant quinze jours, « le temps de régler quelques petites affaires ». Puis, sans perdre de temps, ni même attendre l'aube, recommandant le secret sur sa courte absence, lui-même partit pour Antemna, accompagné de mille cavaliers, dont chacun, à deux kilomètres de la, alluma une torche enduite de résine.

C'était, je vous l'assure, un étincelant défilé, que celui de ces mille hommes a cheval (dont les cuirasses et buffleteries reflétaient les brillants flambeaux), laissant là deux armées en présence, pour un dessein qui apparut bientôt. En effet, au bout d'une lieue et demie, ou aperçut une masse turbulente et confuse, qui se bousculait et chantait, parles ténèbres, des refrains plus bachiques que guerriers. C'étaient trois mille Harianiens, rosfés par Crassus, las de se battre et qui venaient se rendre, implorant merci. Les Cornéliens firent halte. Sylla reçut les délégués de celte tourbe assez infecte, avec la hauteur et la sévérité qui convenaient. Quand ils eurent exposé leur requête, il réfléchit un moment, et sa sentence — une des plus recommandables et exemplaires de l'histoire — fut la suivante : « Rome accepte votre reddi- « tion et vous garantit la vie sauve, sur te champ de « bataille, à cette seule condition que, d'ici le lever du « soleil, vous aurez fait un imposant massacre de vos «( anciens compagnons d'armes et officiers. » Ceci dit, la cavalerie syllanienne mit pied à terre et attendit que la promesse du perfide carnage fut tenue. Le

Chef profita de cet intervalle pour deviser joyeusement avec les uns et les autres, sur le beau destin qui serait celui de l'Italie, une fois pacifiée et unifiée, et délivrée de l'infection démocratique, laquelle avait déjà amené, autrefois, la ruine d'Athènes.

On n'attendit pas longtemps. A peine une aube livide blanchissait-elle sur cette campagne désolée et solennelle, remplie de ruines antiques récemment incendiées, qu'un lointain tumulte annonça aux Sylianîens que leurs implacables adversaires étaient aux prises. Le Proconsul affirma en riant qu'aucune musique n'avait jamais été si suave à ses oreilles que celle de cette entre-tuerie de factions également odieuses. Il fit remarquer que sa promesse de vie sauve concernait le champ de bataille seul, et aucun autre lieu. 11 achevait a peine, qu'un courrier des légions demeurées en ligne accourut annoncer la surprise des bandits samnites et Iucaniens du vis-à-vis par des énerguménes accourus on ne savait d'où. Les prisonniers se faisaient et cueillaient à la cuiller. Le préteur Damasippus avait péri. Pontius TelesinuS, Lamponius et Carrinas étaient grièvement blessés. On demandait ce qu'il fallait faire de ces trois coinmandants insurgea.

— L'humanité ordonne qu'on les achève — dit Sylla, de manière à être entendu par Dyséo — ei commençant par le plus brave, qui est Pontius Telesînus. Leurs tètes seront confiées ensuite à des balistaires, qui les lanceront dans Préneste, afin de donner du cœur a ces coquins et au jeune Marin» enfermé avec eux, et de leur montrer comment nous châtions.

Assaillie a l'improviste par une partie des sien»,

devenue transfuges, et privée de tout commandement, la suprême armée des démocrates n'existait plus. Pendant que les Cornéliens excités tuaient, écrasaient et foulaient cette canaille, comme Us auraient fait d'animauxobscénes.oude mouches venimeuses agglomérées en essaims, le Proconsul, désireux de se reprendre, se retira sous sa tente. 11 interdit qu'on le dérangeât sous aucun prétexte, confiant, à Ofella senior, les quelques décisions restantes, désormais faciles à exécuter. Trop énervé pour dormir, et la tête bruissante, il s'étendit néanmoins sur son lit de camp et réfléchit, les yeux ouverts, à une foule de petites images, qui se pressaient dans son esprit. L'ambition lui étant venue fort tard, au fil de ses incomparables capacités, il avait gardé intactes des portions de rêverie, d'une certaine douceur et fraîcheur, et dont la distraction le récréait mieux que le sommeil proprement dit.

Sa famille et « gens * était de haute condition, et mêlée à toute l'histoire de Rome, son ancêtre RuÛnus ayant brigué et obtenu le consulat. Lui-même avait grandi dans la maison paternelle à Cumes, accoutumé de bonne heure a la conversation et au commerce des personnages les plus distingués. Sa mère — dont il tenait l'enjouement et la facilité imaginative — atténuait autant qu'elle pouvait la sévérité de son père, Romain d'ancien style, qui ne tolérait nulle peccadille, et ne donnait d'argent ni à Lucius Cornélius, ni a ses frères et sœurs. Ses études avaient été très poussées, notamment en art oratoire, en langue et philosophie grecques et en Droit. Il étonnait ses maîtres par sa facilité à comprendre ; et, devenu adolescent, il s'était diverti sans excès dans la compagnie des courtisanes ;

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«Iles lui semblaient sottes et maniérées. Les artistes de la danse et du chant lui plaisaient davantage, bien que d'un prix trop élevé pour sa bourse. Il était querelleur, puis cédait brusquement ce qu'il avait gagné è la force du poing. Il aimait les voyages, les arts, le cheval, la conversation, les assemblées, la société des mimes et des baladins. Les gens du monde, les oisifs, parfumés et raisonneurs, l'ennuyaient et même le rebutaient. Il détestait les discours conventionnels et l'affectation de vertu. Tout enfant, le nom de Rome lui donnait le frisson, et il prisait la valeur civique et militaire, au-dessus de tout.

L'ambition lui était venue tard, à quarante ans passés, en même temps que la confiance en son étoile. Par quel chemin? Celui de sa rivalité avec Marins, auquel il se sentait opposé par toutes ses fibres, et qui, avant de le proscrire, n'avait cessé de le brimer et de l'exploiter. Harius avait donné issue à ces puissances de colère et de vindicte, que soulevait la pensée de la Patrie malheureuse et menacée par cette informe brute et ses partisans. La mort même de ce destructeur né, incapable de juger une affaire d'ensemble et de rédiger un texte de loi, cette fin, hantée par la terreur hallucinée de Sylla (que le vieillard voyait en lion avide et hurleur), n'avait pas apaisé Sylla. Il méditait une vengeance posthume et raffinée, de même que des châtiments échelonnés et à longue échéance contre les villes et tes particuliers devenus complices de Harius, de Cinna, des démocrates en général. Le succès complet, solaire, apollinien, qu'il touchait enfin, grâce aux Dieux, lui versait dans les veines, avec une béatitude singulière, une soif de sanctions impitoyables, qui lui bandait l'esprit et les nerfs. Il

sentait dans sa vie une douzaine de vies, toutes neuves, toutes hérissées pour le bien public.

Or, sur l'autre versant de ce mont âpre et presque volcanique, qui venait de surgir dans sa décision, il y avait des sources claires et des chants d'oiseaux : sa chère Hétella, demeurée à Brundussium, avec les beaux enfants Faustus et Fauta. Dès le lendemain, un courrier partirait pour la ville fidèle — et qui aurait désormais toutes franchises — invitant l'épouse, la belle, l'unique, a se rendre a Cumes, près de Néapolis, avec les petits. Insuitéeet détériorée, la villa n'était pas détruite. Les réparations seraient chose coûteuse et aisée. Là, désormais, serait le centre, l'axe, le pôle de la dictature, étincelant, appuyé, comme jadis, sur la hache. Et Sylla conclut que, pour commencer, inaugurant ses pouvoirs complets — la chose était déjà entendue entre lui et la majorité sénatoriale — il ferait doubler le nombre de ses licteurs. Vingt-quatre, au lieu de douze.

A ce moment, le sommeil le prit, pour un songe rapide, où la Paix et la Justice, sous les traits purs de Hétella, lui remettaient un glaive d'or tranchant. Ce glaive était lourd à son bras, qui pendait en effet hors du lit, comme i) put le constater, réveillé en sursaut par l'engourdissement. 11 appela aussitôt ses secrétaires, les lieutenants de l'aile gaucbe et du centre, et aussi quelques centurions, pour la transmission rapide des ordres. La tente s'emplit rapidement, éclairée d'une douzaine de flambeaux, que tenaient les porteurs noirs. Le Proconsul dictait ses instructions de son bain, car nne grande journée s'annonçait, et il importait d'aller vite.

La brusque dissociation, ou mieux la fonte des

forces républicaines, simplifiait les choses. Des prisonniers faits, au nombre de quarante mille environ, six mille, pour la plupart samnites ou levantins, furent mis à part et envoyés à la Villa Publica, du champ de Mars, qui était un vaste cirque et clos. Ceux-là, ignorants de leur sort et soigneusement désarmés, devaient être massacrés sur un signal. Le restant, soit trente et quelque mille hommes, également désarmé, serait expédié vers Préneste, dans un camp de concentration, où l'on puiserait ultérieurement, pour les travaux de réparation des immeubles détruits et de rempierrement des routes et aqueducs. Une pitance sommaire, mais suffisante, leur serait attribuée par les soins de Terga. La chiourme, responsable de la garde de ceux-ci, serait choisie parmi les pires et dans leurs rangs. Chose plus importante, la police civile de Rome allait passer immédiatement et jusqu'à nouvel ordre — ainsi qu'on faisait aux villes limitrophes — sous la direction militaire, laquelle juge expéditivement, et d'après un code simplifié. Pour tous les cas de flagrant délit de trahison et de vol, ou autre pillage, la mort immédiate. Pour toutes les causes de suspicion, il en serait référé à Sylla, qui, prenant le titre de dictateur, convoquait le Sénat entier au temple de Bellone, contigu & la Villa Publica. Un corps d'armée partait aussitôt pour renforcer les assaillants de Préneste, dont la reddition était imminente et où aucun quartier ne serait fait. Pompée, qui avait le sens des choses magnifiques et correctement exécutées, serait chargé d'organiser la cérémonie du Triomphe, laquelle aurait lieu avec une pompe sans précédent. Les dépouilles des rois d'Asie et de Hithridate, entassées et surveillées près de la côte, à Tbesaurium — où une excavation 3. g ,i.2 M b, Google

avilit été creusée tout exprès — seraient transportées a Rome, sous bonne escorte, en deux cents chariots. Après chaque paragraphe dicté, Lucius Cornélius, pendant un instant, faisait silence. Puia, il demandait à l' Etat-Major s'il avait quelque observation à présenter. Il arrivait qu'un lieutenant, ou un capitaine, le fit avec courtoisie, implorant par exemple que les circonscriptions de la Cité fussent disposées autrement pour la justice militaire que pour la civile, en vue de simplifier la transmission des arrêts. Un autre rappela que certains notables prénestiens avaient donné des gages au général et méritaient, en conséquence, d'être épargnés. A chacun le maître fournissait, d'une voix forte, les explications sollicitées, ne dédaignant pas d'y ajouter une facétie 'de circonstance, à son habitude. Car il était d'avis que le rire est le sel des préoccupations les plus sévères et permet de les mieux assimiler. Ce faisant, il remarqua que l'officier commandant en chef devant Préneste, Lucretius Ofella senior, frère du chef de l'armée du centre, avait un drôle d'air, dans l'instant ou Pompée avait été préposé au triomphe. Sans doute estimait-il que ce poste privilégié lui revenait. Peu après, le même s'informa si des élections et brigues auraient lieu, sous la pression des armes, pour la questure, la préture et le consulat, peu de temps après la cérémonie, auquel cas lui-même solliciterait le consulat, et, dès maintenant, prenait date. Prétention insolente et prématurée, que le Proconsul releva vertement : « Comment, A Ofella, Pré- « neste n'étant pas encore tombée, devances-tu ainsi « ta récompense? C'est une attitude presque factieuse, « et, pour l'en punir et avertir avec quelque solennité, « je l'interdis, désormais, le consulat ».

— Attrape!... songeaient les spectateurs de cette petite scène de famille; car le Chef, jusqu'alors, prisait Ofella junior et Tarait comblé de faveurs, même au détriment de son aîné.

Comme les flambeaux, entièrement consumés, cédaient la place au jour levant, et aux léchements de ses lueurs grisâtres : « Mes chers amis et compagnons « d'armes [dit Sylla] je vous ai demandé jusqu'ici « beaucoup d'efforts, en Grèce, en Asie et en Italie, et « votre discipline et obéissance — moins quelques « manquements inévitables — demeurera un exemple « pour nos annales. Hais tenez-vous bien; je vais, a dès cette journée, vous demander bien davantage « encore et un rassemblement de vos énergies beauci coup plus malaisé que sur le champ de bataille, ou « dans les villes prises. Les démocrates ont ravagé « l'Italie el Rome par la guerre civile. Ils n'ont eu de « considérations ni pour les personnes les plus res-

■ pectables (plusieurs pontifes ont été lâchement « assassinés), ni pour les vestales elles-mêmes (je « rougirais d'insister), ni pour les monuments aua gustes et les sanctuaires, ni pour les vieillards, « femmes et enfants. Gens de Marins, de Cinna, de « Carbon, chevaliers à la solde de Miihridale, félons

■ et voleurs, y e sont ainsi mis hors la loi et ont mis « la patrie déchirée au bord de la ruine. 11 va donc « falloir vous rappeler que nous sommes les Aïs de la « Louve, et ramener l'ordre durement. Jurez le moil »

— Nous le jurons », firent les assistants, comprenant où il voulait en venir et remarquant la pâleur de son visage, piqueté d'un ronge plus terrible que sa rougeur piquetée de blanc. Comme la colère froide est pire que la chaude et d'un grain bien plus résistant.

— Vous sentez ce qu'il y a en ce serment. La Patrie « est un vaste autel, sur lequel le sang des coupables « doit couler et va couler. Nous ne le verserons qu'a. « bon escient ; mais nous le verserons Bans miséri-

* corde. Car il n'y aurait, pour Rome et son avenir, « rien de plus impitoyable qu'une telle miséricorde. < Si un de vos frères, ou de vos parents, cherchait à « tuer votre propre mère, hésiteriez-vous aie châtier? « Non, n'est-ce pas? Eh bien, les démocrates et révo- « lutionnaires (les premiers engendrant les seconds, « comme l'œuf de pou engendre le pou) ont cherché

• à tuer la chair romaine, l'esprit et le nom romain?. « Ces exécrables forfaits, présents A nos mémoires, « nous allons les châtier sans merci. Il y a en effet « plusieurs années que je roule ce plan dans ma « tête, sans m'en ouvrir a quiconque; rien n'étant « vain comme une menace, non accompagnée de son « effet. Vous me suivrez donc jusqu'au bout. Puis, « les meilleures choses ayant une limite, quand la rude « besogne sera accomplie, nous irons nous reposer « les uns et les autres. C'est entendu de cette façon ? »

— C'est entendu.

L'accolade donnée & tous ses compères (mais conjurés pour le bon motif], en commençant par le plus haut grade, pour finir par le plus petit, Sylla s'aperçut que Lucrétius Ofella avait sournoisement disparu. Il sut ensuite, par ses espions, que cet homme perfide et plein de rage (auquel le consulat était interdit) avait couru à Rome, où l'on entrait comme au moulin, annoncer des représailles sans précédent et tâcher de soulever le populaire ou de susciter un assassin au Proconsul. Ce crime se doublait de celui d'abandon de poste devant Préneste.

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Avant le repas (et bien que son estomac lui tiraillât comme une sangle creuse) le Proconsul, qui allait échanger ce titre, déjà beau, contre un plus beau, s'occupa de la question du désarmement. Elle était à ses yeux essentielle, pour lus hommes, comme pour les places fortes, et il ne confiait à personne le soin de s'en assurer strictement. Il se rendit donc à pied, déjà accompagné de vingt-quatre licteurs (et présumant ainsi la décision du Sénat) jusqu'au parc immense et voisin, où s'opérait cette cérémonie assez peu tendre. Les prisonniers déniaient un à un, mais en vingt séries, entre deux nies de Cornéliens, qui leur arrachaient, puis jetaient au tas leurs piques, leurs lances et leurs poignards, eux-mêmes devant se débarrasser de leurs casques, cuirasses etjambiôres. Ces dépouilles appartenaient de droit au vainqueur, qui y venait chercher chaussure à son pied. Monté sur untumnlus, d'où il dominait cette scène intéressante, Sylla en observai t les détails, par un ciel de novembre lumineux et ouaté. Il avait le menton dans la main, la tête légèrement inclinée, admirant la prestesse avec laquelle ses soldats épluchaient leurs adversaires vaincus, comme des noix, et faisaient d'un hoplite un ver nu. Ces prisonniers, quelques heures auparavant si arrogants, se laissaient faire maintenant comme des chiffes ou comme des moutons; l'hébétement habitait leurs visages terreux. 11 songeait que si les choses avaient mal tourné (comme onputle craindre pendant quelques heures) ses compagnons romains et lui auraient eu à subir celte honte. Mais il s'y serait personnellement soustrait par le poison. Il se rappelait aussi, sous le dôme éclatant du ciel africain, la reddition du noir, luisant et gigantesque

Jugurtha, qui avait mia un rictus effrayant sur son désespoir.

Ces constatations et souvenirs ayant redoublé sa fringale, il se fit apporter une collalion a laquelle il invita, avec Torquatus et le second Dolabella, Hérennius le jeune, les deux Strabonius, sénateurs de tempérament modéré et ralliés de la dernière heure, et le bavard et sémillant Pompée. Il s'amusa a taquiner les deux premiers sur leurs craintes, enfin dissipées, leur représentant qu'aux tournants les plus durs de la circonstance il convient d'être aussi le plus dur, et de demeurer tel, même une fois que la circonstance s'est adoucie. A Hérennius, qui demandait quel sort serait fait aux prisonniers s'étanl le mieux battu, c'est-à-dire aux Samnites, il répondit : « Un sort digne de leur « courage et tel qu'ils n'aient plus à le déployer ». Quant aux deux Straoonius, qui ergotaient sur le moyen légal d'obtenir la dictature d'un simple vote sénatorial, sans enfreindre le règlement, illeur assura que l'excrément de la mouche, dans une conjoncture comme celle-ci, était chose de petite importance; que le vin était frais et conTorme au règlement de la table; qu'ils eussent à le boire sans se troubler. Peu habitués a de telles naiardes, et accoutumés, par leur naissance et leur rang, aux égards de la bonne société, les deux frères se regardaient étonnés et comprenaient que quelque chose allait changer. Ils forent édifiés quand on annonça le président élu du Sénat, Lampronius, qui venait, de Rome, demander a quelle heure était convoquée l'assemblée (ce qu'il lui eut appartenu de décider) et s'il fallait orner de trophées, ou non, le temple de Betlone.

— Prends d'abord cette coupe, 6 Lampronius, et

quitte ce visage soucieux. Nous allons offrir une libation à Bacchus. Il nous inspirera.

Le vieux sénateur, assez timide, allégua qu'il ne buvait que de l'eau, ayant la goutte et obéissant aux prescriptions de son médecin.

— Ton médecin est fol (répliqua Sylla). Tel que tu me vois, j'ai eu la goutte; je me suis guéri avec une soupe au poisson, que m'ont confectionnée les pécheurs d'Halées, trois flasques de vin frais et une fort jolie fille- Cela sous le ciel de l'Attique, particulièrement défavorable aux goutteux, dit-on... Pour les trophées, mets-en et dru! J'aime, en parlant, avoir devant moi de belles armes, dont l'aspect incite à la brièveté et au tranchant. Depuis que j'ai quitté Rome, avez-vous parmi vous de bons orateurs?

— Assez médiocres, sauf Barynnès...

— Oh! ne me parle pas de ce Grec (oui, je sais, né a Rome de parents romains, mais Grec par ses ancêtres) qui huile et déroule ses périodes calculées, à la mesure de sou ignorance perfide. Il ne ferait pas mal aux rostres, pendu par les pieds, bien que ce soit peu conforme au règlement. Mais, parmi les jeunes, les avocaillons, venant de quitter la robe prétexte, qui signale-t-ou ?

— On cite un certain Cicéron, Marcus Tullius Cicéron .

— Le nom est amusant... A Bacchus! Et qu'il nous donne la lucidité nécessaire pour discerner le bon grain du mauvais t

Hérennius le jeune fit observer que la proposition de nommer Sylla dictateur pourrait venir de lui, Hérennius, au début de la séance ; de façon que le Maître parlât, déjà investi de ses pouvoirs. Lucius

Cornélius n'y vit pas d'inconvénient. On convint aussi que les vingt-quatre licteurs se tiendraient prêts dans les couloirs et feraient escorte au nouveau maître, après lequel personne, bien entendu, ne parlerait. Puis, les décisions assurées et les choses secondaires convenablement ordonnées, les sénateurs prirent congé de Stlla, qui demeura seul, afin de composer son dis cours- Nous avons dit que le temple de Bellone touchait au cirque de la Villa Publica, lequel avait servi naguère d'hôtellerie, al'usage des ambassadeurs, puis de cadastre populaire pour les censeurs. Les six mille prisonniers, Samnites et Lucaniens y étaient bourrés et entassés, comme un immense troupeau poussiéreux, entre des rangées de Cornéliens, armés jusqu"aux dents, et sous la haute surveillance de Pompée, décidément en faveur. Il était convenu secrètement que le massacre commencerait dès qu'un émissaire, venu de l'assemblée, en donnerait le signal, frappé sur un timbre de bronze. Sylla, pour l'acceptation sans débat des mesures de salut public qu'il projetait, avait besoin d'un tel effet de terreur et accompagnement. A l'heure annoncée par l'affiche et édit, les Pères Conscrits arrivèrent en foule et ponctuellement, au nombre de six cent huit (comme le révélèrent les scrutins), assez anxieux de ce qui allait se passer, «'entretenant et jacassant de choses futiles, ou des circonstances récentes. La République était comme saoulée, depuis quelques années, d'événemenls d'une si haute importance, et Rome soumise à de si fortes commotions, qu'il en résultait une espèce d'enfantillage des meilleurs, dès qu'ils étaient réunis et délibéraient. Ceux mêmes qui n'assistaient jamais aux

séances, soit par crainte de donna- leur avis, soit par négligence ou luxure chronique, avaient jugé bon de paraître, cette fois-ci, car la journée était historique. Les pires adversaires de Sylla, au nombre de près de deux cent cinquante (parmi lesquels, presque tous les chevaliers), savaient que la dictature était résolue et qu'aucune résistance n'était possible, vu la défaite irrémédiable des démocrates. La tentative de trahison d'Ofella avait complètement échoué. 11 avait bien été question d'une intervention possible de Barynnès, demandant que la dictature fat limitée à un court temps et renouvelable, et non « à vie », ainsi que le postulait Lucius Cornélius. Hais on avait reconnu, après pointage, qu'une pareille motion, dangereuse pour qui la voterait, ne réunirait pas plus de cinquante voix: tant était fort le .courant oligarchique. Les banquiers asiates et grecs, qui soutenaient de leurs deniers les partis révolutionnaires et fomentaient les émeutes et pillages, favorables à leurs transactions, étaient demeurés inertes depuis quarante-huit heures, et tachaient de se faire oublier. Il en était de même des derniers Harianiens, au courant de la situation désespérée du jeune Harius, leur chef débile, dans Préneste assiégée.

L'entrée de Sylla, parmi ses vingt-quatre licteurs, produisit une impression très forte. On admirait qu'il n'eût pas maigri, au cours de ses campagnes et préoccupations, et que ses façons, souples et cordiales, n'eussent pas changé. Il avait quitté son uniforme de proconsul pour la laticlave Manche a bande rouge, laquelle lui seyait à merveille. Sa physionomie s'était faite avenante et ses yeux pers exprimaient la malice, dans une ligure pleine et décidée. Tous se pressaient

pour le féliciter et lui donner l'accolade, même ceux qui l'eussent volontiers coupé vif en morceaux et jeté aux chiens. Il siégeait à droite, parmi les réactionnaires, ses amis, au second rang, entre Téson et Castula, non loin d'Hérennius, ce dernier assez ému du rôle qui lui revenait. 11 se sentait en forme, dispos et même gaillard, et en règle avec Aphrodite, a laquelle il avait fait immoler, propitiatoirement, une génisse, un taureau jeune et douze chèvres. Ses arguments se tenaient en ordre dans sa tête, sans qu'il eût besoin de les inscrire; et il était prêt & les modifier en cours de route, selon les incidents de séance, toujours possibles.

Le président. Lampronius, ayant auprès de lui son savant secrétaire général Varron, âgé, érudit et iin connaisseur du règlement, déclara que la séance extraordinaire était ouverte et que la parole était à Hérennius pour une motion préalable. Dès ce moment, les conversations particulières cessèrent et un silence parfait, sans une ride, pareil à un étang, s'établit. Hérennius, qui avait préparé son affaire, selon les conseils du héros du jour, gravit posément les marches de la tribune et opina qu'en présence des difficultés vaincues et de celles qui restaient a vaincre, il demandait, pour Lucius Cornélius Sylla, au nom de ses collègues de droite, du centre et en son nom, la dictature à vie et les honneurs immédiats du triomphe. Aussitôt tous les sénateurs, sauf une quarantaine à gauche, se levèrent, acclamant la proposition. Dès cet instant, l'affaire était réglée et le courant irrésistible. Lucius Cornélius pria ses voisins de noter avec soin les noms de ceux qui, ne s'étant pas levés, avaient osé combattre la motion d'Hérennius. Puis, d'une voix

grave et claire : « Je demande la parole », dit-il.

La façon dont il monta à la tribune, solennelle, déterminée, assurée, fit passer sur l'assemblée un rapide frisson, mêlé d'adhésion et de crainte. Quelque chose de redoutable et de grand allait se passer, dont ou ne prévoyait pas les conséquences, mais où apparaissait la main des Dieux. Après tant de troubles, de ruines, de batailles, de deuils, d'injustices accablantes, de craintes continuellement justifiées, d'espérances continuellement déçues, la souveraineté de Rome pouvait renaître, ainsi que la sécurité publique, si la sagesse de celui-ci était égale & son génie combatif. Sa sagesse et cette dureté, qui est le ciment des reconstructeurs.

a Mes chers collègues, — dit Sylla d'un ton uni et parcourant du regard l'assistance et jusqu'au public avide, pressé aux portes — « je vous remercie et je « remercie Hérennius des don et transmission très « précieux que vous me faites du pouvoir de la dicta- ■ ture. Si j'ai demandé que ce fût « à vie », contrai- « rement aux usages établis, et, je crois bien même, i au règlement, c'est que des conjonctures exception- * nelles réclament des mesures exceptionnelles. Nous « sommes tous de cet avis que l'Etat a été à deux « doigts de sa perte, au cours de ces derniers mois, « moins du fait de Hitbridate et de ses incursions, « que du fait des factions intérieures et révolution- « naires, à la solde de H ithridate. Nous sommes tous c de cet avis qu'il faut en finir. Ha brigue dictatoriale « auprès de vous tire sa raison de ma volonté d'en « finir, à l'aide d'une méthode qui est mienne, et ne h peut être, a chaque instant, soumise et resoumise à « votre honorable délibéré. Je vous demande donc,

■ non tel ou tel pouvoir en particulier, mais tous les

■ pouvoirs, et sans fixer aucun délai ni moratoire à « leur exercice. Je vous le demande, dès maintenant, « avec instance.

— Qu'entends-tu par « tous les pouvoirs? » — demanda le sénateur Fufidins, d'accord, par cette interruption, avec le maître neuf.

« — Eh bien, mais d'abord le Juttitium, qui sus- « pend la procédure ordinaire, et la haute main sur « les tribunaux civils et militaires, que je vais céans « instituer. Ensuite, la supériorité de mes décrets, h émanant de mon cabinet seul, et sans délibération, « ni contestation préalable, sur toutes autres lois « antérieures. Enfin, la mise hors la loi des mauvais « citoyens et des suspects. Cette énumération n'est » pas limitative. Je veux battre monnaie à ma guise, « déclarer le tumulte a ma guise, suspendre et « châtier, à ma guise, tous- magistrats. Moyennant * quoi... b

A ce moment, le son d'un timbre proche retentit, suivi, presque aussitôt, d'un cliquetis d'épées et de formidables hurlements et appels, comme si des milliers d'hommes étaient suppliciés à la fois. L'assemblée devint pale et houleuse. Quelques sénateurs se dressèrent, tendant l'oreille du côté du cirque, d'où venait cette effroyable clameur. Mais l'orateur leur fit signe de se rasseoir et de s'apaiser : « Ce sont — déclara- t-il « avec calme — quelques mauvais garnements, nui- « sibles à l'ordre et a la cité, que je fais châtier là, u tout à coté. Ne vous dérangez pas, je vous en prie, « pour si peu.

— Allons, pères conscrits, ajouta le président, veuillez demeurer silencieux, et écouter les iutéres-

aantes explications de notre collègue. Sa proposition honore l'assemblée.

La majorité n'eût pas demandé mieux; mais le vacarme rauque et le choc des glaives, accompagné de trémulations vocales suraiguës, atteignaient & un paroxysme tel que la voix de tout orateur en eût été aussitôt couverte. Sylla, souriant, s'était tu, admirant la ponctualité de Pompée et se félicitant d'être si exactement servi. Ce qui l'amusait, d'autre part, en dépit de la tragique ambiance, c'était la mine dn ses auditeurs, devenus auditeurs de l'hécatombe, lesquels coin prenaient l'apologue et que le temps de l'indulgence était passé. Ce voisinage de tant de morts violentes, imprécatoires et indispensables, en somme, — car l'esprit de Harius et de Cinna était demeuré dans cette tourbe a égorger — Taisait à la dictature syllanienne le portique qui convenait. Un Etat ne peut rentrer dans le droit, comme il en est sorti, que par le glaive.

On eût dit qu'un noir démon réglât ce concert de la douleur et du désespoir, donnât tantôt au fer, tantôt aux poitrines, la supériorité sonore, assemblât le tout pour un « forte », le dispersât pour un « decrescendo », le renouvelât pour une vague nouvelle et plus haute. Finalement, s'établit un silence total et plan, plus impressionnant encore que son contraire, et où semblait miroiter un lac de sang. Sylla, demeuré immobile a la tribune, les deux mains appuyées au marbre blanc, et les regards errants sur les trophées de Bellone, déesse du lieu, reprit avec bonne humeur : « Moyennant quoi, mes chers collègues, je crois « pouvoir vous promettre la paix romaine, cette fois, « au dedans comme au dehors, la justice pour les « combattants et vétérans, que ne saurait, sans honte,

« atteindre ta misère, ni la déconsidération qui en « découle, le relèvement des ruines matérielles et « morales, et le retour à la prospérité. »

Il descendit de la table aux harangues au milieu d'un assentiment terrifié, et tel que le vieux Vairon déclarait, depuis quarante-cinq ans, n'en avoir jamais observé de semblable. L'assemblée était maintenan t pareille & un enfant craintif et qui en passera par tout ce qu'exige le rude professeur. Or, ce professeur Bavait ce qu'en valait l'aune et qu'une sidération de cet ordre, malheureusement pour l'Etat, est éphémère et branlante. 11 convenait de bien fermer et ficeler le patient, pour l'empêcher de gigoter par la suite.

Le prince du Sénat, Lucius Valérios Placcus, 1» père, s'en chargea. Ayant seul le droit à la parole, après un personnage proconsulaire, il demanda au président de mettre aux voix le développement suivant de la motion d'Hérennius, acceptée par le nouveau dictateur et dont il lut le texte : « Que tous les actes de Lucius Cornélius Sylla, consul ou proconsul, étaient ratifiés quant au passé. Pour l'avenir, qu'il aurait le droit de prononcer, en premier et dernier ressort, sur les vies et les biens des citoyens; do disposer, même arbitrairement, du domaine public de reculer ou rapprocher les frontières de Rome, de l'Italie et de l'Etat Romain; de dissoudre ou fonder des cités en Italie ; de décider souverainement du sort des Etats dépendants; de conférer l'ïmperium, au lieu et place du peuple, et le Justitium, au lieu et place du Sénat lui-même; de nommer les consuls et propréteurs, et de décréter seul les lois nouvelles de toute catégorie. Il lui appartenait, enfin, de modifier & son gré ses propres pouvoirs extraordinaires, de les

déposer et reprendre, quand et comme il le Tondrait, et de pourvoir, ou non, aux hautes et basses magistratures.

— Et avec ça?... cria un farceur, le petit Bibulus, dont la calvitie avait la couleur de l'aubergine et que le président rappela à l'ordre.

La cérémonie du triomphe était fixée à dix jours a dater du présent décret, qui serait, suivant l'usage, communiqué par Valérius Placcus, le père, aux comices curiates, centuriates et tributes, réunies le surlendemain. Le scrutin, qui eut lieu à la tribune et sur appel nominatif, dans une indéniable atmosphère de respect, bordée de crainte, donna, après pointage, au grand citoyen, passé souverain, l'unanimité moins cinq voix. Inutile d'ajouter que ces cinq sénateurs récalcitrants, qui étaient des chevaliers, furent arrêtés à la sortie et incarcérés, en attendant mieux. Ainsi s'ouvrit l'ère des justes sanctions.

Lampronius déclara la séance levée et la prochaine remise a une date indéterminée, puisque c'était le dictateur, et non l'assemblée, qui fixerait désormais l'ordre du jour. Les licteurs, entrant, encadrèrent Sylla auquel il ne restait plus — selon la plaisanterie, d'ailleurs légitime, de Bibulus — qu'a fonder une dynastie royale. Nul n'osait plus s'approcher de lui et il ne tendit la main vers personne. On remarqua seulement qu'il fit un amical signe de tète au secrétaire général Varron, organisateur, en fait, de cette mémorable journée, où tout s'était si dignement passé. Certains craignaient que le transport des cadavres encore chauds, hors du cirque conligu, coïncidant avec la sortie du Sénat, ne ftt une fâcheuse impression. Hais Pompée, avec beaucoup de tact, fit

fermer le charnier à double tour et ordonna que l'enlèvement de cette viande maudite n'eût lieu que dans la nuit.

11 est bien vrai que le bonheur est toujours géminé et quelquefois triplé. Comme Sylla arrivait au siège du gouvernement — dont il avait fait son logis urbain — situé au palais des Trois Consuls, un courrier fut introduit, lui annonçant la prise de Préneste, en l'absence du félon Ofella. Marius le jeune, a'étant réfugié dans un souterrain, en compagnie du frère de Pontius Telesinus, loua deux avaient décidé de s'entre-tuer,afln d'échapper à l'infamie du supplice. Mari us l'incapable, survivant, s'élait fait achever par un esclave. Corvinus, remplaçant Ofella, demandait des ordres quant au pillage et qui il convenait d'épargner dans l'aristocratie samnite. Sylla répondit de sa main : « Penonne » et en post-scriplum : « Une foi* la ville évacuée de* vieillards, de* femme* et de* enfant*, elle tera traitée en repaire qu'elle eit et ratée. » Car il était convaincu que la haine du Samnium pour Rome — dont cette contrée avait donné tant de preuves — était quelque chose d'inexpiable et de mauvais example pour les autres villes, passagèrement rebelles.

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