‹ Sylla et son destinChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le vainqueur de la Porte Colline, et nouveau dictateur, était de ces très rares mortels auxquels sert une première expérience. Quelque six ans auparavant, du temps de Sulpicius et de la fuite du vieux Marias, qu'avaient relâche les magistrats de Minturnes, il avait tenu déjà Rome dans sa forte main; puis, par longanimité et insouciance, pardonnant quand il aurait du sévir, ou ne sévissant qu'à moitié, il laissait échapper la fortune et s'installer Ginna avec Carbon. D'où découlaient, pour la Patrie, des maux terribles, et, pour lui Sylla, d'intolérables injures, telles que le pillage de ses domaines, les persécutions contre sa femme Hétella et ses jeunes enfants. Alors il avait vu dans ses songes, qui lui dispensaient tous avertissements, la forme éplorée de la vengeance, nationale et familiale à la fois, le suppliant de ne plus la dédaigner, de l'appeler, de la bien nourrir, d'user d'elle a fond, vu qu'elle est la déesse qui demande toujours à être assouvie, et fait son festin de la colère et rancune, longuement mûrie, refroidie et reassaisonnée.

— Tu seras écoutée, lui dit-il, ainsi que ma cavale Dysèe, dont l'avis est conforme au tien.

De longue date, en Grèce et en Asie, le grand prévoyant, déméleur des causes et nivelcur d'obstacles, avait médité sur ce qu'il ferait, le jour où il serait le maître absolu. Sur chacun des maux dont souffrait la Cité, par la perfidie des hommes et la nocivité des institutions démocratiques, il mettait des noms et des visages, des responsabilités et des méfaits, n'étant point abstracteur de quintessence, ni porté aux solutions passives. Derrière chaque blessure portée à l'Etat, il voyait le fer d'un tribun scélérat, ou l'or d'un chevalier véreux. Les idées et conceptions générales lui étaient certes familières, mais plus familier encore lui était l'art de les personnaliser et revêtir de chair et d'or. Il ne croyait à l'anonymat, ni dans la mauvaise confection des lois, ni dans les événements funestes, ni dans la composition des poèmes, chansons ou Atellanes, ni même dans les mouvements ou convulsions des foules furieuses. Toutes choses, selon lui, avaient un chef, un meneur, un initiateur et un but; et, seuls, l'entre-croisement et la natte en rendaient la lecture malaisée et le remède parfois incertain. 11 disait que, d'une eau bourbeuse, il considérait la source comme troublée; d'une sédition, l'origine comme illégale, inique, ou contraire au sens commun ; d'un crime, le principe comme souillé ou erroné; d'une paralysie, le début comme parétique et tenant aux humeurs. Toutes scories et écobues qui se peuvent amender, brûler et jeter aux vents. Aussi déprisait-il fort la sophistique, qui noie les fautifs et leurs fautes dans un vague magma universel, pardonne ainsi que dans un brouillard, et encourage à toutes les exactions :

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« De tels menteurs et dupeura d'esprits doivent être pendus, ou bannis, au même titre que les coquins qu'ils absolvent. » Rigidité de vues et d'actes qui n'empêchait — et bien au contraire — ni la fertilité d'imagination, ni les délices de l'analyse : « Grec pour la rêverie et méditation, Romain si je mets la main à la pale. » Ainsi se définissait Lucius Cornélius.

La perspective de la cérémonie triomphale — qui lui était certes bien due — ne lui montait pas à la tête, ainsi qu'A tant d'illustres capitaines. Il la considérait comme utile à l'accomplissement de ses vastes desseins : vastes en largeur et en profondeur. Il regrettait seulement qu'elle dut aboutir à un temple en ruine* et flambé, qui était celui de Jupiter Capitolin. L'incendie, au cours duquel avaient disparu les livres sibyllins, gardiens et protecteurs de la cité, datait du mois de juillet de l'année précédente. On l'attribuait à la négligence des gardiens, afin d'en absoudre les démocrates, responsables en surplus de ce crime affreux. Sylla avait solennellement promis au Prince des Dieux de lui reconstruire sa maison sur un plan magnifique et de rechercher et châtier les coupables, sur la piste desquels il mettait sa police. Une prime importante était promise a quiconque les découvrirait. Ce fut là l'origine des délateurs, tant reprochés, et si aprement, au plus grand législateur de l'empire romain, mais sans lesquels il eût été impossible de connaître nommément les meneurs, assassins et autres canailles, qui avaient failli ruiner l'Etat. A ceux qui lui objectaient en riant, par la suite, l'emploi de ces auxiliaires précieux et décriés, il répliquait, riant aussi, que nul flamîne, ni questeur, ni consul, ne se prêterait à semblable besogne, et qu'il

est impossible de manier Tail exquis, sans que quelque odeur ne reste aux doigts.

Sa femme Métella, qui le connaissait & merveille et jusque dans les replis, étant confidente de ses pensées, se doutait que son indulgence, naguère célèbre, était morte en lui. Les durs combats qui avaient, au mépris de la foi jurée, suivi le traité, en bonne et due forme, avec Lucius Scipion, le jetaient dans une exaspération froide et sans merci. Quand elle l'interrogeait sur ses desseins, calmement appuyée à son bras ou le surprenant d'un baiser a son travail, il évitait de lui répondre directement, et usait de quelque apologue ou plaisanterie. Comme jadis pour les villes prises, il avait divisé Rome en un certain nombre de secteurs, commandés chacun par un magistrat militaire, lequel avait sous ses ordres un bureau de police et un millier de Cornéliens, choisis parmi les plus dévoués. Il y eut d'abord douze de ces secteurs; puis l'élargissement de la besogne en lit porter le nombre à vingt-deux, communiquant entre eux d'heure en heure, à l'aide de messagers spéciaux. Dès la première minute après la victoire, toutes les portes de Rome furent étroitement gardées, et nul ne put entrer ni sortir; sans un ordre visé dans ces capitaineries. Chaque matin, arrivaient au palais des Trois Consuls, aménagé comme un quartier général, les signalements des émeutiers qui s'étaient particulièrement compromis, au cours des derniers troubles révolutionnaires, avec la liste de leurs méfaits, des personnes nobles qu'ils avaient tuées, dépouillées, ou persécutées, des femmes et des jeunes filles dont ils avaient abusé. Non seulement pendant plusieurs années, dignes de la pire barbarie, une infecte plèbe, déchaînée

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par Marias, Sulpicius, Cinna et Carbon, avait tenu la plus belle des villes et la plus fiera sous la (erreur mais, derrière cette tourbe et plus haut qu'elle, des chevaliers, des coupeurs de bourse, des escarpers nan lis, avaient guidé les coups et s'étaient gorgés de richesses volées. De ceux-là surtout s'enquérait, sur l'ordre du maître, la police syllanienne, avec une promptitude et une précision telles qu'en une semaine près de douze mille noms étaient réunis. Une sélection attentive en ramena, par la suite, le chiffre & six mille, soit la moitié, les autres demeurant en état de baute surveillance ei suspicion, sans être autrement inquiétés. Avez-vous, par hasard, au cours d'une promenade dans le désert, aux confins de l'oasis, entendu, vers la tombée d'un jour ardent, rugir le lion en frairie et chaleur? Aussitôt les buvantes gazelles, après un rapide émoi et entre regard, se sauvent et se choquent, sur leurs pattes grêles, dans tous les sens. Les buffles hagards se mettent à galoper, frappant le sol de leurs durs sabots, hennissant, bousculant tout sur leur passage. Les oiseaux eux-mêmes, bien que hors de cause et de portée, volètent d'une branche a l'antre, et piaillent, appelant leur couvée en détresse. Le chat sauvage, capable, d'nn bond, de se soustraire a qui le poursuit, perd la tête et s'agrippe aux tendres onagres et autres zèbres devenus comme fous. C'est une agitation analogue à celle des feuilles du tremble avant la bourrasque, des cours d'ean avant la tempête, par qui leur flux est augmenté. Ainsi, au premier rugissement de Sylla, tenant, au Capitule, le glaive à deux mains et prêt à frapper, trembla et fut secouée la cohorte pale des républicains. En vain certains de ces froussards, qui cherchent a se rassurer en rassurant,

affirmai eut- ils que le tyran n'était pas si cruel, qu'il redouterait les représailles, se bornerait à une douzaine d'exécutions et d'exemples, et passerait le reste à la lessive. En vain, d'autres plus imprudents goguenardaient-ils qu'il serait assassiné et vite, s'il faisait le méchant et le faraud, et que son meurtrier était déjà tiré au sort et désigné. Ni ces assurances, ni ces menaces, ne convainquaient les gens clairvoyants, renseignés par les proches du dictateur, et les quelques propos qui leur échappaient. On se rappelait comment, huit ans auparavant, il s'était débarrassé de Sulpicius et avait exposé sa tète au Forum, attachée aux rostres pendant quatre jours. On évoquait les hallucinations du vieux Marins, un dur à cuire cependant celui-là, mais que hantait, à l'agonie, la mémoire effrayante de son adversaire. Enfin, en revenant de la prise et du sac de la maudite Préneste (où ses soldats avaient passé presque tous les habitants au fil de l'épée), Lucius Cornélius n'avait-il pas déclaré publiquement : « Que nul de mes ennemis, que nul de ceux-là n'espère de pardon qui ont été délibérément contre moi depuis la rupture de la trêve avec Scipion. » On lui prétait encore ce propos terrible : « Je châtierai les hommes et les magistrats, je « châtierai les villages, je châtierai les tribunaux etles » villes, et, s'il le faut, des provinces entières. Aucun « traître ne sera épargné. »

La villa de Cumes étant fort éloignée de Rome et proche de Naples, et d'ailleurs en proie aux architectes qui y construisaient une salle de spectacle, un riche citoyen, du nom de Tifanius Ruber, assez prétentieux et plus conservateur que réactionnaire, avait prêté au chef sa villa, sise à Rome même, pour la cérémonie

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du triomphe. Il l'avait rapidement aménagée à cet effet, tel Xémandre, naguère, son palais de Dardane, pour l'entrevue avec Mithridate. Ce n'étaient que trophées et astragales. Une aile fut attribuée a Hétella et aux jeunes enfants, Faustus et Fausta déjà grandelets, attentifs à la gloire paternelle et qu'il fallait modérer; une aile à Sylla et & ses secrétaires, janissaires noirs et licteurs, dont la compagnie lui était imposée, comme on le pense bien. Dans les jardins les plus vastes et beaux de la cité, et représentant, & eux seuls, plusieurs fortunes, étaient édifiés des baraquements dorés, pour le personnel et les cuisines du banquet consécutif. Cet immense va-et-vient de serviteurs, de marmitons, de soldats, de clients, de délateurs et aussi de parents, naguère persécutés ou se disant tels, se faisait dans un ordre et unej>onctualité d'excellent aloi. Il ne s'y mêlait pas de simples curieux, ni de suspects, à cause du sentiment de crainte, qui allait grandissant.

Enhardi par l'amabilité souriante de son hôte — toujours enjoué, en dehors du service — Tifanius Ruber eut la tentation de se rendre compte, par luimême, de cette activité fameuse, et dont chacun s'entretenait en frissonnant. Il gravit l'escalier de marbre qu'il connaissait bien, le tenant de ses aïeux, et où il avait joué tout enfant, mais qui, en ce jour, lui parais sait autre et plus 'solennel. Les gardes s'écartèrent devant lui. Il entra et surprit te dictateur assis et parlant à ses secrétaires, l'œil et la joue enflammés, cependant qu'un vieux magistrat aux cheveux blancs, ancien préteur, du nom de Gabirius, se tenait debout devant lui. Lucius Cornélius venait d'apprendre que son lieutenant félon Ofella, ayant détourné, à son

profit, une somme destinée à l'achat de vivres militaires pour le siège de Préneste, avait été mie en jugement le matin même, & son insu, et acquitté par Gabirius. Ce qui l'irritait, c'était moins le dol de sou lieutenant que l'incroyable pusillanimité du juge.

— Pourquoi as-tu agi de la sorte (demandait-il)? Tu t'imaginais, sans doute, que je mettais Ofella audessus des lois. Tu tombais bien! Or, Ofella serait mon fils ou mon frère, qu'il n'en serait pus moins soumis à notre Droit urbain, lequel châtie, trop mollement il est vrai — mais j'y remédierai — la concussion. Réponds... Pourquoi as-tu agi de la sorte?

— Ha sentence me semblait légitime et légale, 6 divin, le délit n'étant pae complètement prouvé.

— Qu'appelle s- tu un délit complètement prouvé, vieille ganache?

— Celui où il y a six témoignages concordants.

— Pourquoi pas cinq, ou douze ou quatre, triple buse! Tu ne vois donc pas encore, à ton âge, que la lettre de la loi est une chose, 1 esprit une autre, et que c'est l'esprit qui doit l'emporter. Tu mériterais d'être pendu par les pieds. Néanmoins, en raison de ton âge et de la bonne conduite de ta « gens », pendant la dernière insurrection, je me contenterai — et tu te contenteras aussi sans doute — d'un châtiment plus bénin :dix coups de vergesen plein Forum.

A ces mots, la physionomie prétoriale, mais stupide, du président Gabirius exprima un désarroi, mêlé de stupeur. Aucun magistrat, à sa connaissance, n'avait été fessé en public, depuis deux cents ans et davantage. Encore le fait était-il contesté par de très bons et honorables historiens. Homme du monde et répandu, accueilli dans la meilleure société aristocratique,

limant et fignolant ses arrêts, dont quelques-uns étaient célèbres, rendant visite aux nobles dames et matrones, leur envoyant des bonbons au jour de l'an, ainsi que des fleurs et des parfums, il se demandait si son supérieur hiérarchique plaisantait... de quel toa fâcheux 1 Le regard de Lucîus Cornélius lui prouva que la chose était sérieuse. C'est pourquoi il changea d'attitude et tomba soudain à genoux, demandant grâce comme un enfanl. Témoin de ce grotesque spectacle, le second Dolabella, Torqualus et les autres secrétaires se retenaient pour ne pas rire.

— Tu es écœurant. Relève-toi, rentre chez toi et attends-y patiemment les fustigateurs, qui te mèneront au Forum, aussitôt après le triomphe. 11 te restera la consolation de servir ainsi d'exemple aux autres. J'ai besoin de juges qui sachent juger.

A ce moment, Tifanius Ruber, pour se donner de l'importance — et aussi parce qu'il était en relations cordiales avec Gabirius — eut la mauvaise inspiration d'intervenir devant tous et d'implorer sa grâce du dictateur. Ce trait d'audace fut suivi d'un assez long silence, pendant lequel chacun se demandait comment aller tomber la foudre. L'œil courroucé et railleur de Sylla passait de Gabirius tremblotant a Ruber interloqué, puis se promenait sur l'assistance et sur les murs de marbre du grand bureau.

— Que penserais-tu, û Tifanius — articula-t-il enfin, d'un ton détaché — si je te demandais de retourner cette pièce de la demeure, où nous sommes céans, de telle façon que le plafond fût à la place du plancher et réciproquement, ainsi que les murs a l'envers et retournés?

— Oh I oh 1 fit l'interventionniste malheureux,

ne voyant à cette question aucune réponse convenable.

— Tu penserais, ô Tifanius, d'abord que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, ensuite que j'ai moi-même la tête à l'envers. Un problème du Latium, que tu connais sans doute, affirme qu'à chacun suffisent ses oignons. La bonne et saine administration de la justice romaine, à laquelle tu es aussi intéressé que moi — étant propriétaire et opulent — exige que celui-ci soit fouetté. Uu mot de plus et c'est toi que

- je charge d'appliquer, a ton indigne client, ma sentence trop douce.

Le bonhomme, vexé, se le tint pour dit. Assez alléché par ce préambule, il demanda même la permission, qui lui fut accordée, de demeurer spectateur de ce qui allait suivre. Les gardes entraînèrent Gabirius tout eu larmes, et qui avait déjà les mains sur son derrière, a la façon d'un vieil enfant risible, et introduisirent Lucretius Ofella, ainsi que plusieurs témoins de ses propos odieux et de ses excitations à la révolte. Son regard, d'ordinaire orgueilleux — car il se cuidait grand capitaine et égal aux premiers pour la valeur et l'intelligence tactique — exprimait, cette fois, un certain abattement. 11 n'avait pas prévu l'immense popularité de son général ; ni l'étonnante, mais humaine lâcheté de sp,s ennemis les plus déclarés. Excellent sur le champ de bataille et aux sièges des citadelles — quand il ne désertait point son poste — il était médiocre à, l'assemblée, ou dans les brigues des comices.

— Je pourrais, A Lucretius — commença Sylla, — ta faire mettre à mort et même supplicier, sous trois chefs également pertinents : abandon de poste, excitation à la sédition, concussion manifeste. Pourtant,

tenant compte de tes loyaux services antérieurs, je te donne l'occasion de te racheter et d'aller rejoindre Muréna, ou, au choix, de partir avec Pompée pour l'Afrique. 11 y a là-bas des honneurs et de la gloire & cueillir. Je te rétrograde à l'humble fonction de centurion et te laisse douze heures pour tes préparatifs et tes adieux aux tiens. Acceptes-tu?

— Je refuse et, en vertu de la loi Tiberia, vu que j'ai commandé en chef devant Frénésie, je brigue, dés demain le consulat.

Cette riposte insolente fut prononcée avec assurance, à cause du 'public présent dans la salle ; alors qu'an privé le lieutenant factieux eût été beaucoup plus docile.

— Tu ne m'as pas bien entendu, ou tu ne m'a pas compris, ô Lucretius ; et je te prie de mesurer dorénavant tes propos. Tu as, de ma part, l'alternative entre l'armée de Métella, en Asie, et celle de Pompée en Afrique. Je n'ai pas ajouté que tu eusses la faculté et permission de briguer le consulat, ni aucune charge, dans les consultations électorales qui vont s'ouvrir incessamment.

— J'ai fort bien entendu et compris, général. Sans moi tu [n'aurais pas triomphé du jeune Harius, dans Préneste. C'est grâce aux dispositions prises par moi que tu as enlevé la ville rebelle. Toute peine mérite salaire. Mon nom est aussi réputé que le tien. Dans un instant quand je vais sortir, tu entendras les acclamations. Gabirius avait bien jugé, en m'acquittant d'un délit imaginaire: et la querelle que tu lui as cherchée est une injure. Je ne puis que te répéter que, dés demain, je serai candidat au consulat, que tu le veuilles ou non.

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— As-tu pesé, 6 imprudent, les termes de la motion sénatoriale, qui m'a décerné la dictature ?

— Au-dessus de ta dictature, Lucius Cornélius, il y la coutume de ta République.

— Soit. Prends donc tes responsabilités, comme je vais prendre les miennes, et ne souille plus mes yeux de ta présence.

Ofella sortit, au milieu d'un murmure désapprobateur, tant A cause de son indiscipline que de son inadmissible arrogance. Presque aussitôt retentirent les clameurs d'une bande de voyous et de sicaires, attirés par lui devant la villa, et qui simulaient l'assentiment populaire. Tifanius Ruber, bien que médiocre observateur, remarqua que la figure de Sylla passait de l'écarlate au livide et se poin tillait de petites taches rousses. Le chef appela d'un geste Torquatus, et lui glissa quelques mots A l'oreille. Un moment après, on entendit un cliquetis d'armes et les cris des manifestants, qui fuyaient sous les coups des Cornéliens. Le possesseur de la belle villa reçut ainsi l'assurance qu'il avait jeté ses dés du bon coté, en offrant l'hospitalité au vainqueur de Harius et de Mithridate. Mais, pendant un moment, le toupet d'Ofella en avait presque imposé A son caractère indécis. Le soir, il raconta A sa femme Calphurnia les intéressants incidents auxquels il avait assisté et exagéra la noblesse de son propre râle, quant à Gabirius le vieux. A l'entendre, le dictateur, ému par ses supplications, ferait grâce. Calphurnia, très belle personne et très courtisée, admirait Lucius Cornélius et n'admirait pas son propre mari ; mais elle feignit de croire cette bourde, étant d'ailleurs en bons termes avec Métella, et très occupée des soins du banquet. Rapide-

maut, la nouvelle transpira que l'ancien préteur et juge Gabirius, président du tribunal depuis cinq ans, devait être fouetté, en plein Forum, pour une peccadille, et qu'il était interdit à Lucretius Ofella, sous peine de mort, de briguer le consulat, ni aucune charge.

Deux graves affaires préoccupaient Sylla, et qu'il voulait avoir réglées avant la journée Ju triomphe. L'une était de qualité intime et concernait le jeune et brillant Gnseus Pompée. L'autre, d'un ordre plus général, avait traita la dépouille de Marius et aux multiples statues et trophées consacrant un peu partout, à Rome et ailleurs, la gloire frelatée de ce vieux brouillon et démocrate, vainqueur malgré lui des Cimbres et des Teutons. Le maître résolut de consacrera la première le début de l'après-midi, après sa sieste, et, a la seconde, la tombée du jour. Après quoi, il remettrait au surlendemain la suite des affaires sérieuses.

Hétella se trouvait & ses cotés, contrairement aux usages qui tenaient les femmes romaines à l'écart de semblables transactions, quand il reçut Gnreus Pompée. Celui-ci était grand, bien fait de sa personne, séduisant et assez fat. 11 se vantait volontiers de mettre le proconsul dans sa poche et de lui faire avaler toutes sortes de forgeries. Au fond, Lucius Cornélius l'impressionnait, comme les autres lieutenants, et il subissait son ascendant. Il avait épousé une femme très sotte, médisante et qui boitait, ornée en outre d'une tète de Gorgone, plus âgée que lui et fort riche ; et il faisait la cour à la frêle et charmante Emilie, Mlle d'un premier mariage de Métella avec un imbécile, nommé Scaurus. Emilie était fiancée à Hanius Glabrion, individu brutal et de nul agrément.

— Je t'ai fait venir, mon cher Pompée, aSn de te

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remettre le commandement de six légions entières et de cent vingt galères, accompagnées de huit cents transports. II s'agit, tu le sais déjà, de passer en Afrique, pour y mettre à la raison Ahénobardus, et son compère noir Hiarbas le Numide. Cette mission te sied à merveille et feradetoi le premier dans Rome, après moi. J'y mets cependant une condition.

— Laquelle, 6 divin?

— |Tu vas répudier la mégère dont tu gémis sans cesse, devant Métolla ici présente, et qui gâte ton existence et ton avenir. Tu aimes en secret notre bellefille Emilie. Nous te la donnons. Suivant la formule consacrée, ne t'inquiète de rien : l'exécution de ce décret n'est que l'affaire [de quelques heures et d'une très brève formalité. Emilie est gentille et elle a une belle dot.

— Je tesavaisleplusexpéditif des hommes, — réplique Pompée, en se rengorgeant et riant, — mais ceci bat tous les précédents. En effet, ma femme m'est odieuse. Eu effet, je ebéris Emilie. En effet, c'est pour moi un grand et profitable honneur, auquel je suis, crois-le, fort sensible, que d'entrer dans ton illustre famille et de vivre désormais près de toi, mon chef et mon ami. Cependant, permets que je réfléchisse avant de prendre une pareille décision et le commandement que tu m'offres.

— Réfléchira quoi?... Ce n'est pas une proposition, c'est un ordre. Je procède par voie de conséquence : tu es le seul de mes fidèles lieutenants qui puisse régler rapidement cet ennuyeux contretemps africain. Ta femme actuelle est un empêchement. Je la supprime et te remarie à celle quo tu désires, sans te l'avouer.

— Mais Emilie est fiancée à Glabrion.

— Qu'importe! J'expédie Glabrionen Espagne, avec

Annius, contre Sertorius. Ce n'est pas la besogne qui manque. Allons, décide toi, mon très cher, rien n'est pénible comme le spectacle de l'hésitation, chez un soldat de ta valeur.

— Décidez-vous, Cneius Pompée. . — ajouta aimablement Hétella — Notre seigneur à tous deux l'exige, et, en somme, la pénitence est douce. Je réponds du caractère d'Emilie.

Pompée en était encore à se demander si ce n'était pas là une taquinerie, ou une épreuve. 11 redoutait les plaisanteries des camarades, quand ils apprendraient comment avait été tranché puis renoué le lien conjugal. Le commandement de l'armée d'Afrique tentait grandement son ambition, qui était à la taille de ses capacités. Enfin il lui déplaisait de jouer, devant la belle et subtile Hétella, un râle de gobe-lune.

— J'attends — reprit Sylla avec flegme. — Tu sais peut-être que j'ai autre chose & faire que de dresser la liste de tes scrupules et balancements. Refuse et rends ton grade et ton épée, ou accepte... mais décide-toi.

— Eh bien, faites venir la tendre Emilie. Je me résous à répudier ma mégère.

Cette scène de comédie avait mis le général d'excellente humeur. Il la racontait, par la suite, a tout venant, louant et offrant, ainsi qu'un modèle, la docilité de Pompée: «A la bonne heure, voilà un carac- « tèrel » Il n'était pas fâché, en somme, de déconsidérer un peu cette ambition sans frein, et de la tenir désormais sous sa coupe, car sa belle-fille ne le contrariait jamais en rien ; elle aimait Pompée, et jusqu'à sa mort, qui vint rapidement, en raison d'une grossesse maladive, elle sut gré à son beau-père ae l'avoir démariée, puis remariée selon ses vœux.

La seconde besogne, d'un genre différent, avait une haute importance politique. Les effigies de Marius lauré, victorieux, capitolin comme Jupiter lui-même, broyant et foulant les barbares, infectaient les temples et les places de Rome, ainsi que les domiciles privés. Par toute l'Italie, le nom de la brute des marais de Hinturne avait été donné & des rues, à des carrefours, à des décisions municipales. On ne pouvait faire un pas, dans certaines provinces, sans rencontrer un torse du pseudo-héros, une jambe tendue, un bras menaçant, ou un Jugurtha mis en marmelade, par une sorte de colosse barbu ; ce qui d'ailleurs était faux, car ledit Marius n'était pour rien dans la capture de Jugurtha et était pour assez, peu de chose, au résumé, dans les victoires d'Aix et de Verceil. Grâce à lui les premières familles du patriciat romain avaient été décimées ou anéanties, les provinces s'étaient soulevées et l'usure était devenue, avec la guerre civile, le grand fléau de l'Italie entière. Dans les nombreuses écoles publiques, les enfants, stylés par des maîtres ignorants ou démocrates, célébraient journellement le nom et les hauts faits de ce mauvais citoyen. Les choses continuant ainsi, l'histoire serait faussée et la postérité induite eu erreur. Des maux infinis en pourraient résulter, par la corruption du jugement des hommes, enclins à célébrer, dans leur principal représentant, des institutions exécrables et honteuses.

Après qu'il eut réfléchi à ces conséquences, le parti de Sylla fut pris ; il se remémora une antique coutume, tombée en désuétude — ce sont généralement les meilleures — qui autorisait les monarques romains & exhumer les mauvais citoyens et jeter leurs dépouilles à l'eau, qui disperse et pourrit, non au feu qui purifie.

C'était par là qu'il fallait commencer. On s'autoriserait de cette opération pour ta destruction ultérieure des dégoûtantes effigies et l'assainissement scolaire. Le dictateur manda près de lui Tyrannion, fort occupé avec Ephastès au rangement dos manuscrits d'Arislote et de Théophraste, dans la grande bibliothèque municipale de Rome. Tyrannion avait le défaut de lever le coude et de boire plus que déraison, ce qui lui faisait une trogne peu banale, avec un nez comme un flambeau ; mais il ne manquait ni de psychologie, si de pédagogie, et la fréquentation des philosophes grecs le rendait habile à extirper les causes et supprimer, du même coup, les effets. Ce qui est une partie de la science politique, avec la prévoyante énergie.

— C'esl bien beau ici — fit Tyrannion, avec ses cheveux emmêlés et clignant ses yeux gris de béotien — mais cela manque un peu de boisson, 6 divin, et ma gorge est particulièrement sèche.

— Tu oublies, répliqua Lucius Cornélius, qu'au dire de mes détracteurs et ennemis, je me désaltère exclusivement de sang. Veux-tu un pot de sang tout frais I

Après ce préambule railleur, le philosophe fut mis au courant de ce que son redoutable et jovial patron attendait de lui : « Je te prépose à la destruction delà gloire et popularité de cette sinistre brute de Marins. Son cadavre est enterré a l'Esquilin, comme tu sais. Demain, pendant que je monterai au Capitole, grimpe à l'Esquilin avec quelques fossoyeurs et une garde solide, ouvre la sépulture, tire à toi la charogne, puis, sur un tombereau, va la précipiter sans tarder dans un égouta ta convenance. Celui de l'Anio est tout proche. Les jours suivants, a l'aide de marteaux, seront détruites les statues du drôle, conformément & un

édit que je vais prendre. Enfin, je te donne l'inspection générale et permanente des écoles publiques, & charge, dans le délai d'un mois, de biffer des programmes scolaires la mémoire et jusqu'au nom de Marius. De cette façon, l'oubli viendra vite.

— D'autant plus vite — ajouta Tyrannion — que le soleil de Sylla, maintenant au zénith, reléguera dans l'ombre et les ténèbres ceux qui prétendaient l'offusquer. On attend de toi, ô Epaphrodilel de grandes choses, lesquelles, par définition, doivent être terribles. Ne déçois pas nos espérances ! Permets-moi de te demander, pour l'accomplissement de mon mandat, quelques milliers de sesterces. L'avilissement et la trempette des restes de ce Marius comportent un certain apparat, et nous vivons à une époque où la cbienlit elle-même se paie très cher.

— 11 ne convient pas que l'Etat romain soit souillé, à mes débuts, d'une telle dépense — Lucius Cornélius mit le menton dans sa main, selon un geste familier. — Adresse-toi, de ma part, à l'affranchi Chrysogonus, le plus généreux de ceux qui mettent leur bourse à ma disposition. Or, le placement n'en sera point si mauvais. Chrysogonus sera enchanté de noyer Marius. Va! J'insiste sur le point important: le synchronisme de ton acte avec la montée du cortège au Capitole. Ce contraste saisira et charmera la foule immense. Car je représente l'ordre, Tyrannion, et mon pouvoir succède à un long désordre. Il importe donc que mon gouvernement soit aussi dramatique et fertile en épisodes récréatifs et roboratifs que l'était celui des démocrates. La révolution tire sa principale force de ceci, qu'elle est pareille à un jeu du cirque. J'entends que cet irrésistible attrait ne soit pas refusé à la réaction.

LE TRIOMPHE DE SYLLA m

Le dictateur revint sur cette pensée, au cours d'une conversation qu'il eut, ce soir prétriomphal et unique, avec son épouse Métella.Les enfants dormaient. Les ordres étaient donnes. Etonnamment calme sous le clair de lune, la somptueuse villa buvait la nuit. Après avoir ardemment souhaite cette heure victorieuse et supplié les dieux de l'accorder, la Romaine redoutait maintenant, pour le Chef des Chefs auquel sa destinée était unie, un excès de rigueur de sa part, allant jusqu'à la froide cruauté. Le pontife son père lui avait enseigné cette mesure en tout, qui préserve les humainsdes contre-coups de leurs succès, aussi grands que ceux de leurs échecs. Hélée au premier milieu politique de son temps, à ses traverses, parfois atroces, d'intelligence avisée et au delà, elle calculait que la pointe sublime de la Fortune est aussi la plus délicate, là ou le diamant s'achève en cristal. Sa préoccupation, exprimée d'une voix douce et en termes simples, remua Sylla, qui lui prit la main. Elle le voyait, à la lueur des flambeaux, maître de lui comme de l'univers civilisé, et de jugement parfaitement sain.

— Je prévois — commença-t-ilen pesant ses mots — deux années qui seront très dures, et où rien, ni aucune intercession, ne m'amollira. Je dois me transformer en pierre, pour redresser les pierres de la cité. Les lois présentement sont exténuées, ou pleines de trous, et les magistrats sont pourris. L'esprit civique est perturbé par la fréquence de la brigue et des votes, par l'excès des mots sur les choses. L'Italie s'en va en morceaux et Rome s'en irait en factions. Il me faut deux ans pleins pour amender cela et rendre l'autorité aux meilleurs, en réformant la comptabilité publique et rétablissant nos finances.

■1HU SÏLLA El' SON DESTIN

— Par quel moyen, mon très cher mari?

— Par la confiscation des biens des grands voleurs. Des moyens et petits larrons, qui larronneut dans le denier public, je n'aurai cure. Us relèvent du prêteur et des verges. Hais quelques neuf cent millions de sesterces — et peut-être davantage — sont a recueillir sur six à sept mille gaillards, ennemis publics et pilleurs de l'Etat, agents avoués ou cachés de Mithridate et fabricants de démagogues. Ces trésors de la trahison et du dol iront par mes soins à l'Etat et feront baisser le prix des denrées, devenu intolérable et excessif. Je punirai, en sus des particuliers, les villes rebelles, qui ont embrassé la cause révolutionnaire et se sont données à Marius et à Ginna. Les unes seront raflées complètement comme les plus coupables et perverses, et leurs habitants dispersés. Aux autres, j'arracherai la moitié de leur territoire et l'attribuerai à mes soldats el à leurs sous-officiers et officiers. C'est une chose odieuse que la vagabonde misère, ou que la simple gène de ces braves gens qui ont tout sacrifié à la patrie. Eux et leurs familles ont droit a ces biens que détiennent aujourd'hui indûment des exploiteurs, des charlatans, des accapareurs et des banquiers... Tu vois — conclut affectueusement le héros — que la besogne d'Hercule, aux biceps irrésistibles, était menue à coté de celle que (j'entreprends. Pendant deux années, je donnerai certes des fêtes magnifiques et des combats de gladiateurs. Huis aucune de ces dis* tractions populaires, ni des farces et Atellanes qui les accompagneront, ne vaudra la scène politique. Nous avons de quoi nourrir cent, mille, six mille tragédies, toutes plus rudes les unes que les autres, et où il apparaîtra que le gouvernement d'un seul, si celui-là est

résolu, contient plus de substance et de mouvement que la folle anarchie des démocrates assemblés.

— Rappelle-toi cependant — objecta Hétella, devenue songeuse — qu'à celui qui détient le pouvoir suprême l'entraînement hors de l'humain est aisé. La sagesse borne la justice, et la justice illimitée devient injustice. 11 ne serait pas bon que ta vindicte au nom de Rome rejoignit tes rancunes personnelles et qu'on pût t'accuser d'assouvir les nues, sons le couvert des autres.

Lucius Cornélius, à ces mots, ne put réprimer un sourire. Car ce qu'il projetait était bien au delà d'un pareil reproche et comportait certes d'autres risques. Accoutumé aux pires calomnies, et dédaigneux de leur sottise, il avait pris son parti d'avance des interprétations mesquines ou sordides, habituelles aux libéraux et conservateurs, qui sont les laquais des démocrates. 11 s'en souciait comme d'une peau de lamproie. Cette causerie conjugale, d'un aimable laisseraller, comportait une conclusion : « Il serait inoppor- « tun — ajouta-t-il, en jouant avec les doigts fins de « son épouse — que vous demeuriez à Rome, toi et « les enfants, pendant que je procéderai à cet assai-

■ nissemenl. Les miasmes fétides t'en attristeraient. « Comme je compte frapper les plus hautes têtes, « principalement au Sénat et parmi les chevaliers, tu « serais harcelée, habitant la Ville, du matin au soir,

■ par les supplications vaines de ces ardélions, qui » se mêlent de tout et dont notre cher hâte, Tifanius « Ruber, est le modèle achevé. Étant femme, il est « dans ta nature de pencher vers le pardon des « injures, ou l'amollissement des sentences; car la u vue des pleurs te bouleverse. C'est alors, si je « cédais à tes prières, que l'État, dans ma personne,

» serait le plue exposé. Car un tel remède, appliqué u a moitié, permettrait, à ceux qui en réchapperaient, « de comploter arec leurs pairs et complices, non « encore atteints et punis, et de rétablir le désordre. « Cela s'est vu il y a huit ans. Alors j'ai fléchi par « humanité et parce que tu me le demandais, et les a conséquences inhumaines de ce fléchissement ont « amené les suprêmes excès de Marius, de Cinna <i et de Carbon, poussé l'Etat au bord du gouffre. « Je serais un sot, Ifétella, de retomber dans pareille « erreur. Je te prie donc de t'iostaller à Cumes, où « tous me Terrez fort souvent, en compagnie de « Faustus, de Fausta et de quelques-uns de nos amis. u Ha résidence officielle demeurera aux Trois Consuls, « où je me contenterai d'un lit de camp et d'un loge- ■ ment moins confortable. »

Métella n'avait qu'à se conformer a ce désir. Ce qu'elle fit. Son maître lui recommanda en outre d'aménager la villa ancienne de telle sorte qu'on y put recevoir les ambassadeurs et les princes de tous pays et les traiter avec dignité. Peu exigeant pour lui- ' même (sauf quant & la table et aux plaisirs de la chasse et de la pêche, auxquels il s'adonnait Bans grand attirail et en petite pisciculture et vénerie), le dictateur tenait, par-dessus toutes choses, à ce que ses invités fussent bien choyés et gardassent un suave et agréable souvenir de la chère, des vins, des bains, des danses, des lits, de la bibliothèque, des jardins, des distractions. 11 désirait, du même biais, que les femmes de sa cour et notamment la sienne, fussent toujours en grande toilette et parées, montrant leurs charmes avec décence, mais avec goût. Ses détracteurs ont raconté mensongèrement que ses fêtes semi-

officielles ou privées, auxquelles étaient admis des comédiens et des danseuses (comme c'est l'usage),dégénéraient eu débauches, ou en batifolages malséants. Rien de plus faux. En présence de Sylla, baladinsmimes, courtisanes mêmes (et, si celles-ci étaient admises, les dames de la société se retiraient), observaient une tenue et une étiquette, que nul ne se fût avisé d'outrepasser. Nous verrons par la suite qu'il en était bien ainsi et que les folliculaires et satiriques du temps, favorables a la démocratie, donc défavorables au syllanïsme et à Sylla, ont imaginé leurs turpitudes d'après eux-mêmes, s'ingéniant & noircir Lucius Cornélius et à lui prêter une foule de vices; selon le mode des républicains, sévères aux autres et indulgents & leur propre hypocrisie et salacité,

Le matin du triomphe, qui était un vingt-neuf janvier, Apollon en personne tint à faire bien les choses pour son ami. Le soleil étineelaît et dégelait de telle façon que nul ne pouvait le fixer et que les gamins, le recevant sur des plaques de métal, s'amusaient a en aveugler tes passants. La ville entière de Rome, y compris les mutilés, les estropiés des guerres récentes, les esclaves et les matrones les plus altiéres et retraictes (on prétend même aussi les vestales) était rangée et pressée sur le parcours que devait suivre le cortège, du Palais des Trois Consulsau Capitule. Certains emplacements se louaient à l'avance, et [fort cher. Il y avait du monde jusque sur les statues de la Victoire et les toits des maisons particulières. Beaucoup avaient apporté des escabeaux et des échelles. D'autres étaient grimpés sur les pylônes, supportant les trophées. Les marchands d'eau, de bonbons, de pâtes frites, circulaient en annonçant

leurs denrées, cornais aux combats des gladiateurs. La cérémonie différait des autres, par l'atmosphère d'attente et d'espérance pour ceux-ci, de crainte pour ceux-là, que créaient et développaient le nom illustrissime de Lucius Cornélius et sa renommée de capitaine législateur, ou de législateur capitaine. A ses exploits réels, a ses premières décisions de justice, le populo en ajoutait d'imaginaires, mais dans les lignes et directions de son épopée déjà légendaire, telle que s'il était mort depuis deux cents ans. Ses soldats l'assimilaient à un Dieu, affirmaient qu'il les préservait de la mort, de la soif, des accidents, des amours malsaines. Ils juraient que, grâce à lui, dans un délai très rapproché, les pirates de l'épargne étant châtiés et leurs biens confisqués, le vin, les légumes, le pain, la viande même tomberaient aux prix les plus bas et la prospérité renaîtrait comme au temps des Rois. Une de leurs scies préférées consistait à scander, d'une voix tonnante et frappant du pied le sol en cadence, sous les balcons des cercles républicains, dont les fenêtres demeuraient closes, le refrain à la mode : Satius est uti regibus quam uti malit legibus... Mieux vaut roi que mauvaise loi. Par ailleurs les plaisantins et les loustics, qui ne manquent jamais en de telles circonstances, brocardaient les surnoms de Félix, d'Heureux, d'Epaphrodite qu'affectionnait le héros du jour, les noms de Paustus et de Fausta. Metella avait une bonne presse, à cause de sa bonhomie et décence ; les mêmes, qui souhaitaient que le dictateur coupât cent mille têtes, souhaitaient aussi qu'il fit grâce à cent mille autres, sur l'interces-ion de sa femme. C'est l'usage des foules, passionnées par la politique, de charrier ainsi et mêler des sentiments

contraires, a la façon d'une tête fiévreuse, qui creuse et fouille l'oreiller de l'insomnie.

Les Romains sont médisants et cancaniers autant que tumultueux et braves. Us se montraient en ricanant les magistrats concussionnaires et les chevaliers sans scrupules, les manieurs d'argent et les meneurs démocrates, dont on disait déjà qu'ils figuraient sur les listes de proscription et que leurs têtes n'étaient pas solides sur leurs épaules. Payant d'audace, afin de ne pas se signaler par leur abstention (plus significative que leur présence), ces fripouilles, sacculaires et sycophantes, quelques-uns chargés d'autant de sang et de crimes que d'or et de biens volés, affectaient de ne rien redouter et de participer à l'enthousiasme général. Cependant leurs visages grimaçaient sous le soleil franc, redoutable aux hypocrites et assassins. Aucun d'eux n'avait osé quitter Rome, à cause de la police cornélienne, qui veillait aux portes, entrées et sorties, et accomplissait sa besogne de surveillance avec une sorte de passion minutieuse et rageuse. Le bruit ayant couru que Sylla serait assassiné pendant le défilé, ce qui était fort improbable (car il était trop chargé d'avenir pour être pénétrable a un fer meurtrier, et les Dieux ne l'eussent point permis), dix mille de ses soldats de Grèce et d'Asie faisaient la baie, ainsi que tout autant de licteurs. Trois ou quatre turbulents, sans intention criminelle, désireux de voir et cherchant A franchir ce cordon, en dépit de la défense, furent mis & mort sans plus de façons.

Dans la matinée, le bruit courut qu'un édit de forme dictatoriale, approuvé par le Sénat (ce qui du reste était superflu), ordonnait au préfet de la bibliothèque et des Ecoles publiques, Tyrannion, d'exhumer

la dépouille de Harius à l'Esquilin et de la jeter à l'égout de l'Anîo. Démentie, pais confirmée, puis redémentie, cette nouvelle fut annoncée par béraut pour chaque quartier de la ville, et détint ainsi officielle. 11 était ajouté que quiconque protesterait, en paroles ou en gestes, ou par écrit, contre ce décret de salubrité, serait exécuté dans les deux heures, cependant que ses proches seraient bannis. En dehors de quelques grincheux, qui réprouvent les nouveautés à priori, et des 'partisans secrets de Harius et de Cinna, cette mesure fut généralement approuvée. Il était naturel que le vainqueur écrasât jusqu'à la mémoire du vaincu et tirât son avantage & plein collier. En outre, cet acte purificateur correspondait à l'idée que chacun se faisait du nouveau pouvoir, ce qui est le point important.

Un mince épisode, mais typique, parut [à Lucius Cornélius d'un heureux présage. On lui avait rapporté qu'un jeune lieutenant, d'une vingtaine d'années, appartenante la gens Julia, du nom de César, possédait, comme Pompée, une femme acariâtre et marianienne. Celle-ci se répandait en calomnies et en injures contre Hétella et menait, par les salons, une sorte de fronde et cabale, clabaudant sur la liberté perdue et la République anéantie. C'est pourquoi le dictateur avait mandé au Palais des Trois Consuls le mari imprudent, afin de lui laver la tête et de lui faire répudier la domclle. Les gardes l'introduisirent, tandis que Sylla essayait la robe triomphale, assez courte, cavalière, sobre de forme, bien ajustée, d'un rouge éclatant, et la couronne de lauriers d'or. Le garçon, d'allure assez timide, était svelte et beau, le profil net comme un camée, le nez long et droit, bien

LE TRIOMPHE DE SYLLA VSl

qu'épais au bout, et le cheveu presque frisé. Son regard semblait an feu dans le froid. H écouta les reproches, dans l'attitude d'un officier discipliné, sans que tressaillit un muscle de son visage, déclara que les propos rapportés étaient inexacts et qu'il ne répudierait pas sa femme, pour ce motif qu'elle lui était chère. La trempe était autre qu'en Pompée. Le maître se promit de la briser (sans briser le fourreau, qui pouvait être utile & l'État), mais un devin chaidéen lui avait annoncé jadis qu'une jeune résistance, survenant quand il l'attendrait le moins, serait le signal de son omnipotent prestige, qui ne cesserait qu'avec sa vie, et de façon non violente. Ainsi, sans aucun doute, s'accomplissait l'oracle. Julius César ne sut jamais pour quel motif celui devant qui tout pliait (et devant qui lui n'avait pas plié) reconduisît presque poliment. Il faut ajouter ici que lu mot, attribué à Sylla, suivant lequel il aurait annoncé, en César, la gestation de plusieurs Marins, futl'iovention d'un bel esprit.

Les enfants avaient demandé a, voir leur père majestueux dans tout l'éclat de sa puissance, et la mère y avait consenti. Les servantes les amenèrent dans la pièce, où les principaux dignitaires de Rome, le Pon tife Maxime en tête, venaient chercher le dictateur pour le triomphe, mais de façon familière et sans apparat. Us racontèrent que Chrysogonus avait fait remplir d'un vin rare les fontaines publiques et distribué aux pauvres cent mille sesterces. « C'est donc (remarqua le petit Paustus, âgé de sept ans, déjà fort perspicace) qu'il les leur avait pris auparavant. » Chacun admira en riant, et Sylla tout le premier, le bien-fondé de cette répartie, où revivait la causticité

paternelle. Ensuite ce fut une délégation des huissiers du Sénat, conduits par leur vénérable doyen, fins connaisseurs des lois et du règlement, qui s'entretenaient des anciens usages abandonnés, notamment de l'esclave rappelant au triomphateur qu'il n'était que poussière : « Je loue les Dieux (observa Lucrus

* Cornélius) de |m'avoir débarrassé d'un tel imperti- « nent. D'ailleurs, je suis balai plus que poussière et

* les démocrates s'en apercevront. » Le temps passait dans ce joyeux devis quand, tout à coup, les trompettes sonnèrent, à grands fracas, annonçant qu'il était midi et qu'Apollon et Jupiter réclamaient leur homme.

Sylla était curieux de lui-même comme d'autrui, arrêtant l'analyse au point où elle aurait gêné son plaisir, ou gâté sa main. Ayant maintes fois conjecturé la cérémonie actuelle, il avait l'impression du déjà vu ; et la pompe, les acclamations, les panneaux étincelantB, auxquels étaient accrochées les images des batailles gagnées et des villes prises, en Grèce et en Asie (du reste fort peu ressemblantes) venaient en quelque sorte renforcer la représentation appréhensive qu'il s'en était faite. Sous son caparaçon d'argent et d'or, sa fidèle Dysée était toujours celle qui l'avait mené au cœur des combats, qui lui avait sauvé la vie, avec laquelle il conversait. Elle hennissait de contentement, quand il l'enfourcha, de préférence au char traditionnel, jugé d'un appareil moins guerrier. Immédiatement après lui, à quelque distance, venait ce char, selon le rite, mais rempli d'armes polies et de fleurs rares. Puis, aussitôt,, les plus illustres citoyens de Rome, couronnés de bandelettes fleuries, ceux qui l'avaient sauvé des atteintes et outrages révo-

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tutionnaires, qui le saluaient, en une interminable litanie, des noms de « sauveur », de « père », de « reconstructeur «, de « rénovateur », pleurant de joie et de reconnaissance, levant et abaissant les bras, remerciant Apollon et Aphrodite, incitant le peuple à tes imiter. Sur leur passage retentissaient Us encouragements : « Vous serez vengés!.. C'est bien votre tour ...Honneur, trois fois honneur!... « cris poussés par des citoyens très sincères mais qui, à un autre moment, eussent lapidé ceux qu'ils félicitaient. Par là-dessus le murmure imprécis, symphonique et bruissant, pareil à celui de la mer, non courroucée, mais vigoureuse, qui est celui d'une grande cité, hérissée de plaisir et d'orgueil. Il est SQr que Rome se mirait en Sylla, dur et juste comme elle, taillé comme elle pour l'éternité, avec ses annales et sa puissance. Elle le chérissait de l'avoir violée et emportée d'assaut, arrachée aux méchants, soustraite aux deux catégories de barbares, ceux du dehors, ceux du dedans. Elle se donnait à lai allègrement.

Ce qu'on ne saurait décrire, c'est la majesté du dictateur, son aisance à rendre les saluts, son absence de morgue et sa mine souriante. Hais les habiles observateurs décelaient en lui une détermination pareille à l'onyx et aux pierres infrangibles. Ce triomphe n'était pas un aboutissement; c'était un point de départ, un début, et qui annonçait des sanctions sans exemple, dignes de la louve d'argent, portée au bout des piques et hastes a plateau. Vers la moitié environ du trajet, auprès de la statue de Mercure et de ta fontaine dite d'Agrigente (dont l'eau guérit les tavelures), Tyrannion et les exécuteurs du cadavre de Marins vinrent rejoindre, annonçant que

justice était faite et la viande maudite 'au charnier humide de l'Anio. Ce qui permit aux malédictions contre Marius de corser les bénédictions quant à Sylla. L'effet cependant fut amoindri par le spectacle incomparable (dans l'ordre matériel) des dépouilles des rois d'Asie, juchées sur des ; éléphants de tailles différentes et brinqueballant sous les feux du zénith. On savait, Je cet entassement de richesses, qu'il serait vendu au profit des combattants, que le général n'en gardait pas une coquille, après tant de sueurs et d'efforts. Ainsi apparaissait la ;calomni« de ceux qui l'accusaient d'avoir fait son huile avec les olives de Mithridate, Derrière les éléphants, marchaient les esclaves Asiates des deux sexes, plus surprenants que beaux; attendu que les femmes avaient, en général, le nez trop court ou épaté, et la gorge lourde, et que les hommes montraient des visages d'animaux, hircins, lupiformes, simiesques, bovins, comme dans les foires, ou les musées. Les dames romaines surent gré a Sylla, et aux ordonnateurs de la fête, de n'avoir pas trimballé en public, et sans voiles, de trop belles filles,, ni trop appétissantes, capables de détourner d'elles (fût-ce un moment) leurs fmaris, amants et fiancés. Faute que] plusieurs triomphateurs avaient commise précédemment. Un habile législateur est habile en tout.

Au paroxysme de la ferveur populaire, alors qu'on entendait presque bondir Us coeurs dans les poitrines, Dysée, se retournant, dit, une seconde fois et tristement, celle-ci, à son maître : « Je m'en vais bientôt • te quitter, après un long et dur service; car le Dieu « des coursiers, notre Mars à nous autres, me rappelle b auprès de lui. Souviens-toi d'être implacable, et

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u d'autant plus qu'on cherchera à t'apaiser et amollir. « Le salut de Rome est à ce prix. » L'annonce de ce départ peina le général ; mais il n'essaya point d'assurer a la noble bête qu'elle se trompait, sachant qu'elles ont des lumières qui manquent aux humains. L'aspect du temple de Jupiter, tel qu'une raine noire et brûlée, n'en était que plus imposant sous le soleil, parmi ses tronçons de colonnes et sa toiture effondrée, ainsi qu'après un siège et un assaut. Devant la foule assemblée et plus dense la que partout ailleurs — à cause de la piété devenue plus vivace — le héros jura de reconstruire la maison du Prince des Dieux et de punir les sacrilèges et blasphémateurs. U regretta, en excellents termes, la perte des livres Sibyllins, assurant toutefois, qu'il n'y avait là nul mauvais présage, bien au contraire, et qu'il fallait y voir la an des périls menaçant Rome et auxquels ces reliques sacrées portaient remède. 11 expliqua la nécessité, où l'avait mis un songe prophétique, de jeter a l'égout la dépouille de Marias, qui avait volé à ses lieutenants les victoires d'Aquœ Sextîte et de Verceil, et de détruire ses statues néfastes. Il annonça que, chaque jour désormais, et a partir de ce vingt-neuf janvier, dans l'après-midi — car le fer doit être battu chaud — il rendrait ta justice publiquement, au-dessus du Forum, au temple des Dioscnres, et accueillerait à son tribunal les plaintes motivées. Quant aux autres, reconnues fausses et mensongères, leurs auteurs seraient frappés de verges et proscrits. Ces annonces, contraires à la coutume qui faisaient du triomphateur un soliveau, une espèce de poupée vaniteuse, muette et peinte au carmin, eurent un succès considérable.

Elles présageaient un profond changement et on intérêt dramatique, voire tragique (avec intermèdes comiques) qui ne fut du reste jamais affaibli. Pour finir, Sylia s'adressant & Jupiter, le supplia humblement de recevoir tous les cadeaux qu'il lui apportait et destinés & requinquer et ragaillardir le délabrement de son auguste demeure, moins la juste et confortable prébende assurée anx combattants. Ceux qui, placés prés de lui, entendirent ce discours, assurent qu'il fut un de ses meilleurs et déchargé de tout poncif, comme de toute fioriture inutile.

L'impatience populaire ne devait pas attendre longtemps. Le dictateur étant allé aux Dioscnres, ainsi qu'il l'avait annoncé, parmi une affluence extraordinaire, que les licteurs contenaient en présentant la hache, aperçut au centre du Forum, au débouché du vieux Jugarius, proche la fontaine de Servilius, un rassemblement : Lucretius Ofella commençait sa brigue pour le consulat, au mépris de l'interdiction qui lui en avait été faite, outrageant ainsi son Chef, — et cela, le jour même de son triomphe. On apercevait cette petite silhouette trapue, qui s'agitait et tourbillonnait, joignant les promesses aux outrages. Sylla fit signe, en levant le bras, à un centurion, du nom de Tabarrus, commandé a cet effet et qui dévala le long de la pente en courant. Arrivé au cercle de la brigue, Tabarrus, s'approcbant du rebelle, cria • par ordre > et, en même temps, lui trancha le col, de son glaive court, au point où se branche l'artère carotide. Ofella s'abattit dans un flot de sang, comme sacrifié au génie du vote, et sans faire ouf. Trépas encore trop propre pour lui. Ses partisans, un moment stupéfaits, attribuant ce meurtre a une rancune, ou fan-

taisie individuelle, entourèrent le centurion et le traînèrent au tribunal du Maître, mais avec une mollesse qui allait croissant — comme le raconta Tabarrus — a mesure qu'ils approchaient. En effet, ils se rendaient compte, à l'impassibilité du grand Juge et de ses licteurs, qu'il y avait là exécution commandée et légale, non forfait. A quelques mètres du temple des Dioscures, ouvert ainsi qu'une scène de théâtre, et où Sylla, impavide, se tenait assis, la plupart avaient lâché pied. (Jeux qui restaient s'entendirent déclarer, d'une voix menaçante, que le centurion avait bien agi et qu'il serait récompensé. De sorte qu'ils regrettèrent leur démarche et transmuèrent leurs menaces et rigueurs en craintives félicitations.

A l'occasion de la fête du soir, dite post-triomphale, donnée chez Tifanius Ruber, celui-ci et les richissimes affranchis Ghrysogonus et Vettius Picens avaient uni leurs débours, trop considérable» pour un seul. Ils pensaient que c'était de l'argent bien placé, vu l'étonnante autorité de Sylla, reposant non sur la plèbe, ni sur les chevaliers et banquiers, mais sur les aristocrates et les militaires, moins fluctuants et d'une autre assise. Le châtiment mérité d'Ofella avait fait, a ce point de vue, excellent effet, comme un portique de sang et de crainte. Il décourageait les imitateurs possibles. L'envoi de Gnoeus Pompée en Afrique était aussi très bien jugé. Malgré la saison, le bas crépuscule était tiède, quand des somptueuses litières et chaises A porteur descendirent, au palais, les invités de choix ; la foule des badauds était contenue au loin par les Cornéliens. Les fontaines donnaient du vin. Les majordomes des anciens bannis

de Mari us distribuaient des vivres et des vêtements. Un tiers des dettes était remis, par édil trompette, à tons les débiteurs. Une distribution des blés en réserves dans les silos était commencée, comme on n'en avait jamais vu. On annonçait des jeux du cirque, on figureraient les éléphants du triomphe, plusieurs fauves d'Asie — plus féroces encore que ceux d'Afrique, à cause de l'humidité palustre du climat — et des régates, au cours desquelles Lucullus coulerait vingt navires d'Arehélaos et de Mithridate. Enfin il était question d'un affranchissement en masse, portant sur les esclaves des Chevaliers. Ceuxci tremblaient dans leurs peaux et avaient assailli — mais en vain — de demandes d'invitations Ruber, Chrysogonus et Picens. Cicéron a prétendu depuis que Chrysogonus et Picens avaient vendu des cartes d'entrée a cette occasion; mais Cicéron, homme du centre, avocat disert et juriste, fourvoyé parmi les hommes d'action — et quels hommes, d'action 1 — peut être considéré comme assez menteur. Le pauvre garçon l'a payé cher.

Selon l'usage des grandes maisons romaines, les Femmes se tenaient d'un côté, dans des salons ouverts sur les jardins, jacassant de leurs petites affaires, sous la présidence de Hétella et de Calpburnia Ruber, cette dernière coquette et sans conséquence. Dans d'autres pièces s'aggloméraient les hommes, naturellement groupés autour du dictateur, mais respectueusement et sans poser aucune question, car il passait pour détester les importuns. Ceux même qui l'avaient connu jeune et familièrement, ayant couru et joué avec lui chez les courtisanes, évitaient de le lui rappeler et attendaient qu'il les convoquât & un

colloque, généralement bref, bien que cordial. Les invites avaient été triés de telle sorte qu'aucun des oligarques lâches ou pervers, ayant favorisé les démocrates et embrassé Leur détestable cause, ne fût présent, ni implorant; car Sylla avait déclaré que de tels impudents et mauvais citoyens seraient arrêtés séance tenante. Il pardonnerait plus volontiers à un marianien déclare — ajoutait-il — qu'a un libéral et mondain, ayant fait le jeu des marianiens et applaudi à leurs exactions. C'était le principe nouveau qu'il comptait appliquer dans sa rigueur et qui fit merveille.

Aussi se montrait-on avec étonnement l'ancien consul Quintus Rufus, chargé des faveurs de la République, et qui, malgré son indigne conduite sous Cinna, avait enfreint la consigne du nouveau maître. Comme cet homme âgé et assez arrogant s'avançait au cercle de Lucius Cornélius, celui-ci vivement lui tourna le dos. Hais Rufus, au lieu de s'en aller et d'attendre son sort à domicile, avec la dignité d'un Romain, demeura penaud et baguenaudant, tandis que les gens s'écartaient de lui, h cause de son odeur de pendu. Bien que les édits des premières proscriptions, et fort indispensables, fussent dans l'air, U n'y était fait aucune allusion, non plus qu'au juste trépas de LucrétiusOfelta.déja colporté etdiversement apprécié. Par contre, les moindres incidents du triomphe étaient rappelés et admires, parmi les congratulations. On se félicitait de l'ordre surprenant qui avait présidé à la cérémonie, sans une note discourtoise, ni discordante, de la sagesse de la plèbe, de la bonne volonté générale. Visiblement, une ère de prospérité commençait, et sous les plus heureux auspices,

comme chaque fois que le gouvernement des clans et factions est remplacé par celui d'un seul.

Fait à noter, il n'y avait, dans l'entourage de Sylla, aucun de ces importuns imbéciles, qui ont la faveur de leur franc parler. L'habitude du commandement et le jet de son regard pers écartaient jusqu'à l'absurde la supposition d'une telle familiarité. 11 ne faiblissait a la règle que devant les très jolies femmes et filles de toutes conditions, les gens de métier rustique et populaire, et les comédiens. Avec ceux-là, il riait largement et souvent à gorge déployée et se livrait a tous estrambords et débordements de sa nature joviale, fantasque, débridée. C'est ainsi que l'arrivée des mimes et histrions, convoqués par ses hôtes attentifs, amena aussitôt, sur son visage et dans ses manières, La rupture de l'étiquette et du protocole. Ils étaient cinq et de premier choix, ces favoris de l'art et des Muses : Roscius, tragédien renommé, chevelu et aux gestes puissants, qui tue sa progéniture, les yeux au ciel, puis pousse des soupirs à fendre lime. Sorius et Métrobius, dont la bouffonnerie sans cesse renaissante, épicée à souhait, et au delà des convenances, dériderait un mort; la joueuse de lyre Fiïtillaria, aux bras impeccables et nus; la menue comédienne Argyre, délices de Rome et de Néapolis, grande quand elle apparaît sur la scène et dépasse en harmonie et souplesse les figurines aux flancs des amphores. Tout ce petit monde était intimidé, en comparaissant devant la « mûre à la farine », qui commandait à la terre entière; mais Sylla, allant au-devant d'eux spontanément, les assura qu'il ne leur ferait point trancher la tête, ni se les bannirait, ni ne leur mangerait le nez et les

LE TRIOMPHE DE SYLLà 197

oreilles à la croque au sel, à condition qu'ils animassent la petite fête de leurs danses, chants et récitations. Puis, prenant chacun d'eux par la main, il les vanta et loua publiquement, de façon agréable et comique, notamment quant aux charmes des daines, visibles ou conjectures, et quant aux talents joyeux ou dramatiques.

11 résulta de cette volte-face — escomptée par l'habile dictateur — un déraidissement général. Les dames romaines, au bruit des rires, abandonnèrent leur gynécée, accoururent se mêler |au cercle, en maintenant, bien entendu, leur dignité, mais se divertissant de voir de près des personnages, maies ou femelles, qu'elles ne considéraient habituellement que de leurs loges ou stalles de spectacle. De là à croire que la sévérité de Sylla était on mythe et un racontar, il n'y avait qu'un pas, pour ces gracieux oiseaux : ainsi la cité était sauve, grâce à un maître terrible, et ce maître n'était pas terrible! Double avantage!

Renaissant à l'espérance, quelques fripouilles dorées, qui s'étaient insinuées là comme partout, préparaient déjà de nouveaux rets et des combinaisons fructueuses.

Chacun des artistes se surpassa. Roscius, Sorius -et Métrobius furent copieusement applaudis, félicités et comblés de présents. Le premier récita un compliment en vers et bien tourné — qu'il prétendit de sa composition — au vainqueur d'Athènes, de Chéronée et d'Orchomène, sans allusion malséante à la Porte Colline, ni & Sacriport. Le second et le troisième désopilèrent les rates à souhait, au point que les éclats de cette hilarité attirèrent les serviteurs de la villa et les soldats de garde; et le dictateur ordonna qu'on les

196 SYLLA ET SON DSbTTN

introduisit six par six, et aux derniers rangs, afin qu'ils eussent leur part de l'allégresse commune. Fritillaria et Argyre reçurent l'honneur inusité — et qui fit jaser longtemps les matrones — d'être présentées à Hétella. Celle-ci, avec la bonne grâce qu'elle mettait en tout, les releva de leurs génuflexions et les convia à sa villa de Cumes, où une autre fête officielle était préparée. Les comédiennes promirent de s'y rendre ponctuellement, avec l'arriëre-penaée, outrecuidante — comme la suite le prouva — d'obtenir ainsi, en volupté, la grâce de tel ou tel de leurs soupirants. Car Sylla, en dépit de ses détracteurs, n'était pas de ceux qui sacrifient leur devoir à leur plaisir ; et il gardait ses compartiments étanches et sans communications, k la façon d'un navire bien arrimé, et payait chacun en sa monnaie.

L'heure des rafraîchissements arrivée, ceux-ci furent les plus magnifiques qu'on pût voir, apportés, dans des aiguières d'argent et d'or, par de jolies esclaves, peintes en blanc et rouge. Les cruches et amphores de vin reposaient sur des blocs de glace, qui en avivaient ta fraîcheur. Profitant de l'animation générale et de la dégustation laudative des connaisseurs, Sylla se fit remettre, de façon discrète, par son secrétaire Torquatus, une première liste de proscrits, dont la tête était mise à prix etdont les biens seraient confisqués. Elle était dressée avec grand soin et comportait quatre-vingts noms, y compris celui de Quintus Rufus.

— Que lis-tu là, ô divin 7... demanda Roscius, à moitié ivre, et le visage enflammé comme celui d'un faune.

— Le premier chant de mon poème politique...

répondit Sylla avec bonhomie.

La mort de Dysée, qui avait porté pendant huit ans le corps et la fortune de Sylla, survint deux jours après le triomphe, comme le noble animal l'avait annoncé. Quelques courtisans, de ceux qui dépassent l'intérêt qu'ils prétendent servir, proposèrent des funérailles nationales, auxquelles le dictateur s'opposa avec vivacité. Hais il fit faire, par uo bon peintre, un portrait de son fidèle destrier, et ordonna qu'on le plaçât dans le vestibule d'entrée de sa villa de Cumes, sur une manière de chevalet. Les enfants ne manquaient jamais de s'écrier en passant : « Chère Dysée, nous ne perdrons point ta mémoire I » ce qui attendrissait les visiteurs.

Désormais, la journée du grand vengeur des intérêts méconnus des combattants et de la Patrie — le plus grand, sans doute, que le monde ait vu naître — fut réglée sur un rythme presque invariable et d'une inflexible méthode. L'origine en était cette idée aristotélique que l'homme de gouvernement est celui qui domine la nature, dans les instincts qu'elle nous impose, comme dans le joug matériel auquel elle

voudrait nous assujettir. Ceux qui ont donné leur sang pour la cause nationale ont contre eux l'oubli, l'inertie, la canaillerie des financiers et des mauvais magistrats, et ausBi leur propre aveuglement, qui est une semi-confiance dans la démocratie. La révolution leur tend les bras, mais pour mieux les étouffer. Seule la réaction, au sens plein du mot, est capable de leur conférer leur part antérieurement refusée, en assurant l'ordre a la cité. De cette idée naquit le principe de la qusettio rtpttundarum , ou tribunal des Reprises, dont l'économie était très simple et le fonctionnement perpétuel .

Étaient, en effet, déclarés ennemis publics et hors la loi tous les fonctionnaires, et, en général, tous les personnages civils et militaires qui, après le traité conclu avec Scipion — en bonne et due forme — avaient persisté à défendre ou prôner la révolution violente et émeulièrc, ou simili-légale, et même législative et démocratique, et à la soutenir de leurs deniers. A. quiconque, en dehors du bourreau et se substituant à lui, débarrassait l'État d'un de ces malfaiteurs, l'impunité était assurée et une récompense de 12.000 deniers, soit 13.750 francs, immédiatement allouée. Ceux qui ont reproché comme excessive, a Syila, cette dernière disposition, ne réfléchissent pas qu'il punissait des iniquités et des exactions atroces, d'une cabale de gens se soutenant entre eux — et qui avaient dea magistrats nombreux et puissants parmi leurs affiliés — et qu'il était forcé d'aller vite. S'il avait traîné et lanterné, observant la forme dans ses nuances et verrues, il eût reçu en pleine poitrine le choc en retour des premières sanctions, qui l'eût emporté et anéanti avec la suprême espérance

LE TRIBUNAL DES REPRISES aot

de Rome. La vélocité était une condition du succès, comme pour te pilote, qui franchit, pendant la tempête, une passe dangereuse. En outre, ayant contre lui les manieurs d'argent a la solde de Hitbridate, race fuyante comme celle des anguilles, et qui se retranche derrière l'anonymat de ses capitaux, sa seule ressource était de s'en prendre aux personnes et de tner leur commerce infâme en leur ôtaut la vie. La nécessité en était dure, certes, mais salubre. C'est grâce & ce remède héroïque qu'il évita la banqueroute, en un moment ou, ruinant les soldes et pensions, avec la Défense nationale, elle eût ouvert à nouveau les frontières aux barbares de Germanie et à ceux d'Asie.

Les biens des condamnés, exécutés ou proscrits; échéaient à l'État sans intervention aucune d'hommes de loi, par le simple jeu du Tribunal, que présidait Sylla en personne, assisté, selon un roulement, de trois ou quatre sénateurs réactionnaires. De la somme ainsi recueillie dans sa totalité — et sans interception d'héritage bien entendu, ni même de fisc — une moitié était attribuée à l'État et l'autre aux Cornéliens, suivant an cadastre qui tenait compte des responsabilités, des grades et des services rendus, aussi bien par les corps que par les individus. Le Maître exigea de ses lieutenants qu'ils ne se taillassent point la part du lion. Afin de leur donner l'exemple, non seulement il ne s'attribua point la moindre parcelle des reprises, mais encore il consacra publiquement a Hercule le dixième de ses biens à lui, afin que le dieu encourageât ses travaux. Ce mélange de générosité et d'ironie fut très goûté du populaire, qu'enthousiasmait la justice syllanienne, et qui était écœuré,

jusqu'à la fureur, des longues hâbleries des républicains et de leurs complaisances pour l'ennemi asiatique. Chaque fois que Lucius Cornélius montait aux Dioscures, il était acclamé par la foule ainsi que ses vingt quatre licteurs; et cette ferveur, loin de se ralentir, ne fit qu'aller en augmentant.

Ce que l'on appréciait le plus, c'était la promptitude et la ponctualité avec laquelle fonctionnait cette énorme machine & dégraisser les bandits majeurs. Chaque inculpé, traîné au Tribunal, sans aucune considération pour sa condition sociale — et d'autant plus rudement qu'il se croyait plus puissant — était interrogé sur les pièces d'un dossier réuni avec soin, que les magistrats avaient sous les yeux. Il lui était loisible de se défendre et d'appeler trois témoins A décharge, ou six, ou neuf (selon la gravité de l'imputation), étant établi que le faux témoignage était châtié de mort immédiate et aussi de confiscation. Enfin, les fils et petit-fils du coupable étaient exclus du cursus konorum, et la même règle rigoureuse frappait les biens et la progéniture des grands malfaiteurs, tombés antérieurement dans les combats et les camps révolutionnaires. Car Sylla affirmait justement que la mort n'est pas une excuse et n'éteint pas le crime inexpiable, qui est celui contre les Lares. De même, la rétroactivité des lois, et châtiments attenants, fut admise pour une période indéterminée et jusqu'à ce que le salut public ne fut plus considéré comme eu péril.

Aux anciens magistrats, préteurs, questeurs, tri- ' buns, consuls, convaincus d'infamie ou de concussion, des supplices spéciaux, accompagnés d'humiliations, étaient réservés. I) fut décidé que leurs têtes

tranchées demeureraient exposées en plein Forum, prés du bassin de Serviiius. Ici encore, oui ne saurait taxer Sylla de cruauté à ce sujet; alors que ses prétendues victimes (et qui avaient mérité cent foie la mort) avaient .elles-mêmes fait ruisseler le sang le plus honorable, incendié les demeures des lieutenants luttant, aux armées, contre le Roi de Pont, violenté leurs femmes et leurs filles, et dérobé tes deniers publics. Des quelque six mille bandits de haute volée, justement châtiés, aucun n'eût pu démontrer son innocence, ni contester un seul de ses forfaits ; aucun n'était de petite condition. Tous figuraient, après Loyale enquête, sur les listes dressées a cet effet. On a prétendu que des abus s'étaient glissés dans ces feuillets redoutables et redoutés, que des favoris du dictateur avaient fait leur ipelote, en dénonçant des non-coupables, ou en achetant, & des prix illusoires, les propriétés des proscrits. Ces abus, s'il s'en produisit, furent impitoyablement relevés et poursuivis par Sylla lui-même, plus intéressé que quiconque à la bonne administration de sa vindicte et\a l'incorruptibilité de ses rudes et salutaires sentences.

Les enchères gavaient llieu, comme les interrogatoires et les condamnations, publiquement. Le Maître exigeait que les citoyens ^apolitiques, aussi bien que les pins notables réactionnaires, y prissent part, afin qu'ils fussent compromis avec lui et mêlés étroitement a sa fortune. 11 tenait en méfiance ces libéraux, qui approuvent ici les mesures de force et s'en vont les désapprouver un peu plus loin, se ménageant une porte de sortie pour le cas où les choses .tourneraient mal et où la démocratie reprendrait le dessus. Ayant médité, de longue date et a loisir, sur les mesures

radicales et fort logiques qu'il prenait maintenant, conformément & son plan critique et politique, il n'admettait pas qu'elles fussent encrassées par des exécutants médiocres, ou compromises par une cabale de gens du monde. Ceci l'amena à sévir sans miséricorde contre une douzaine de salons, de sang demiromain, demi-étranger, dont les habitués se flattaient d'échapper a ses coups, parce qu'ils tenaient, de près ou de loin, à l'aristocratie, et que son pouvoir était d'essence oligarchique. 11 détestait par-dessus tout les nobles transfuges, qui sont les auxiliaires des tribuns et des démagogues; et c'est a peine s'il pouvait s'empêcher de les malmener, en les envoyant au dernier supplice. Alors qu'au contraire la franche parole d'un ennemi déclaré (si elle ne lui arrachait pas une parole d'acquittement) valait au moins an condamné une parole d'encouragement à bien mourir. Une de ses formules habituelles, et très goûtée des assistants, était celle-ci : « Des milliers de bons citoyens sont « tombés pour la défense du territoire romain et des « Dieux Lares. Comment m'attendrierais-je sur ton « sort, alors que ta conduite ne pouvait qu'aboutir à « la perte de ce territoire et de ces dévolions si néces- « saires? » Ou encore « Tu as offensé les ancêtres par « tes paroles et tes actions. Reconnais toi-même que « tout châtiment autre que le suprême, qui le serait « infligé, ajouterait à ces offenses. »

Certains admis a son prétoire, s'imaginant s'en tirer a bon compte, avouaient arrogamment leur culpabilité et réclamaient le prix de leur sincérité et franchise : « Tu vas le recevoir... », déclarait-il simplement. Bien que de nature caustique, il n'usait pas, vis-à-vis de ses justiciables, d'une plaisanterie hors de

mise ou d'un bon mot hors de saison. 11 désirait que tout se déroulât et se dénouât dans une atmosphère de grandeur, expliquant aux condamnés que leurs crimes et fautes seraient rachetés par l'attribution de leurs biens à des braves gens. Si leur repentir était sincère, il allait jusqu'à se lever et leur donner l'accolade avant le supplice, dont quelques-uns, le connaissant mal, étaient stupéfaits et se seraient bien passés. Quand un de ses assesseurs commettait quelque faute juridique grossière, ou malmenait un futur proscrit, ou donnait un renseignement inexact, il le chassait et l'interpellait devant tous, avec une force et une dignilé souveraines, et en appelait un autre à la place.

Il avait choisi, comme tribunal, le temple des Dioscures, pour cette raison qu'il surplombe le Forum et qu'il pouvait assister, de là, aux -mouvements de la brigue et de la foule. Il se tenait prêt a intervenir en personne contre toute tentative de soulèvement et d'émeute ; mais, après l'exécution d'Ofella, puis quand Gabirius le vieux eut élé fouetlé de verges, rien de tel ne se produisit. Vis-à-vis des juges de mauvaise foi, ou de ceux qui avaient favorisé les sicaires de Cinna, de Carbon, antérieurement de Harius, ces fessées exemplaires faisaient merveille. Elles n'étaient pas très douloureuses, mais l'humiliation qu'elles infligeaient était cuisante et incitait les collègues à une notion plus exacte de leurs devoirs professionnels. C'est un fait que les Etats croulent par la corruption, ou la débilité des lois et de ceux qui les appliquent, ainsi que par ces maximes absurdes, qui dénient à l'homme le droit de punir son semblable. Sylla, dans la répression des délits et crimes (notamment de

306 8YLLA BT SUN DESTIN

l'empoisonnement et de la concussion, ainsi que de la fabrication de fausse monnaie) avait [une fertilité d'imagination peu commune et une décision sans rivale. Sn outre, il tirait, du cas le plus pendable, une leçon morale appropriée et qui nous rend particulièrement sensible la [perte de ses fameux mémoires, dont hérita son lieutenant Lucullus. C'est & son discernement juridique que nous devons la distinction des causes civiles et des criminelles, et aussi la juxtaposition, en cas de troubles, de la justice civile et de la justice militaire, cette dernière augmentant à mesure que la sédition tend à croître et embellir.

II répétait volontiers qu'alors que la justice républicaine {si ces deux termes ne jurent pas d'être rapprochés) suscite l'émeute et la convulsion, pour la réprimer à loisir, eu tapant dans le tas, la justice dictatoriale monarchique, ou d'un seul chef, procède d'autre allure. Bile doit porter sur les têtes dominantes, selon la formule de Tarquin, fauchant les sommets des plus hauts pavots, et s'exercer tout de suite avec rigueur, afin de limiter le dégât. La véritable cruauté, et féroce et cannibalesque, consiste a> encourager les coquins à coquiner, par des sanctions lentes, lénitives, défaillantes, et à ne trancher les criminels que peu à peu, des talons vers le col, par des rondelles hésitanteset timides. De même, il n'exemptait, de la répression impitoyable, ni les corporations, ni les villes, ni les provinces, sources de gros revenus pour les combattants et pour la Capitale, alors quec'était en corps aussi et en municipe que les unes et les autres avaient trahi, ou agi perversement, ou frauduleusement, contre l'intérêt général. A ceux qui lui reprocheraient d'avoir appauvri l'Italie et créé:

des régions désertiques, par un tel procédé, sa grande mémoire pourrait répliquer que, sans ces sévérités exemplaires, la sédition provinciale eût .recommencé indéfiniment. Le châtiment de Capoue, de l'Etrurie et du Samnium, ce dernier complètement rasé, empêcha une dislocation intérieure, où aurait sans doute sombré l'Empire. Médecin quand il le fallait et appliquant ,les remèdes internes, c'est-à-dire législatifs, avec une maîtrise sans précédent et qui n'eut guère d'imitateurs, Lucius Cornélius était chirurgien quand il le fallait, extirpant, par le fer et le feu, les membres gangrenés et pourris. Si un tel politique eût vécu, comme un aigle ou une carpe, deux ou trois siècles, modifiant à mesure la constitution et lui assurant la continuité, avec l'extraction des germes et causes de démolition et de mort, il eût rendu impossible les invasions ultérieures des Barbares et assuré le passage 'sans secousses de la civilisation antique a la nouvelle. Il était conducteur né et non conquérant, utilisateur né des élites, même affaiblies, et eu possession des cinq ou six secrets de solidité et de pérennité qui autorisent la prospérité et la paix relatives, auxquelles peuvent prétendre et parvenir les sociétés ici-bas.

Sitôt qu'un proscrit était désigné et déclaré ennemi public, tous les esclaves de la gens a laquelle il appartenait étaient affranchis du même coup et grossissaient la garde personnelle du dictateur. On imagine le dévouement de tels lurons (dont le nombre atteignit plus de dix mille) à celui qui leur avait donné la liberté et fort souvent, en plus, une petite aisance ou le moyen de l'acquérir. De même, les quelque deux cent cinquante mille vétérans des guerres victorieuses,

installés soit dans les faubourgs de Rome, soit dansles villes et bourgades du centre et du sud de l'Italie, et y formant des quartiers spéciaux et d'un loyalisme éprouvé, constituaient, pour le dictateur, une sécurité aussi forte que pour le fondateur d'une dynastie. Uslé mettaient au rang des Dieux; après sa mort un coite syllanien, d'allure demi-historique et guerrière, demireligieuse, subsista, pendant une cinquantaine d'années, au milieu des vicissitudes qui suivirent. La clé de cette puissance et influence prolongées au delà du tombeau, en dehors de toute progéniture, ce fut que cet homme météore, au ciel trouble de la politique, ne séparait point l'idée de l'acte et, concevant juste, appliquait rude- La deuxième liste des proscriptions, dontla mémoire nous est parvenue, comportait deux cent vingt noms de personnages consulaires et de chevaliers, également traîtres et tarés. Ceux qui se trouvaient ainsi désignés tombaient à une situation des plus fâcheuses, ne pouvant ni fuir (vu que les issues de Rome ou de leur ville et province étaient gardées), ni demeurer chez eux, leurs demeures étant confisquées, ni se réfugier chez an ami ou an voisin. A la merci du premier venu, aussi misérables, et davantage, que les derniers des vagabonds, ils se voyaient retranchés vifs du nombre des humains, et la plupart se suicidaient. On les découvrait au coin d'une rue, empoisonnés, ou sous les auvents des boutiques, un couteau dans le flanc, ou bouchant de leurs cadavres une conduite d'eau, ou pendus dans une cave, ou un grenier, ou étouffés d'une étoupe de linge, ou de paille. Le trépas dépendait ainsi de l'ingéniosité personnelle, à moins que le drôle, mis au ban, ne sollicitât d'un ami le service de

passer chez Plutoa. De là à prétendre que ces autothanasies étaient autant d'assassinats, il n'y avait qu'un pas, et les médisants et républicains le franchirent vite. Cela commença par de petites chansons, circulant sous le manteau, où l'on demandait quelle différence existait entre un cadavre dû a la colère de Marius et de Cinna, ou un dû à la vindicte de Sylla. La différence était que le premier cadavre était d'un bon citoyen et honnête homme, et le second d'un scélérat. Différence comme du noir au blanc, ou de la beauté à la laideur, ou de la culpabilité à l'innocence. Hais c'est l'usage absurde du troupeau du juste milieu, de confondre la violence qui dissout l'Etat, avec la violence qui le restaure et le sauve, et de mettre dans le même panier le voleur et le gendarme, l'assassin et le juge, le sage et le fou. C'est pourquoi, tandis qu'on châtie, il importe de décourager avec soin ceux qui blâment et s'indignent que l'on châtia. Notre héros n'y manquait point et c'est ce qui explique sa sévérité vis-à-vis de Quintus Aurélius, chef des modérés, et, comme tel, ayant laissé Cinna décimer le Sénat et insulter les pontifes, sous prétexte qu'aucune loi ne lui permettait de réprimer ces crimes odieux. Le dictateur l'ayant mis en tête de la troisième liste, laquelle était cette fois de quatre cents noms de factieux de grande envergure, Quintus Aurélius s'écria en levant les bras : « Ha maison d'AIbe est « cause de ma perte I Le dictateur convoi te ma maison a d'AIbe I n Imputation véritablement stupide, car Sylla, ayant déjà sa villa de Cumes, ne convoitait nullement celle du médisant, ni ne comptait l'attribuer à aucun de ses favoris. Mais il punissait, dans ce lâche centriste, la tendance trop fréquente à laisser com-

mettre, sons couleur de scrupule juridique, 'des infamies de toule couleur et extra-juridiques, à tenir pour légales et infrangibles des sentences manifestement nuisibles à la cité, a supporter des agissements criminels. En le plaçant au chef de sa liste, il indiquait très sagement que la responsabilité de celui qui tolère le forfait, pouvant l'empêcher, est pire que celle du délinquant lui-même. Or, qu'arriva-t-il ? Les clameurs et gémissements d'Aurélius, qui ameutait ainsi les passants, excitèrent la convoitise de deux sicaires, lesquels se jetèrent sur le tapageur et le poignardèrent. Averti du fait et très mécontent (car l'incident pouvait être exploité), le Maître fit empoigner ces mauvais garçons et ordonna qu'on les précipitât de la Roche Tarpéienne. Ce qui fut fait.

Quintus Aurélius possédait, en dehors de sa villa d'Albe (laquelle échut à un humble soldat qui la revendit a un commerçant), une barbe calamistrée et un ventre rebondi, ainsi que de nombreuses relations. 11 donnait la comédie a domicile, et obligeait ses amis dans le besoin. Un de ceux-ci, sénateur modéré, du nom de Métellus, indigné de cette mort et pris de boisson, imagina d'interpeller Sylla, qui assistait àla séance, au banc des minisires, et de lui demander « combien de temps allait durer l'abattoir » ? Rappelé & l'ordre et censure par le président, il expliqua qu'il désirait, non pas sauver les coupables, mais que fussent rassurés les bons citoyens. A quoi le dictateur, avec un grand calme : « J'ignore encore ceux que je laisserai vivre. — Désigne donc ceux que lu veux faire mourir. — Je ne fais pas autre chose », répliqua Sylla, au milieu d'une hilarité de bon aloi. Or, àla sortie, le même Métellus, un peu dégrisé et comprenant son

imprudence, osa aborder celui qu'il avait ainsi insulté, afin de lui présenter nés excuses. Hais Lucius Cornélius lui conseilla de quitter Rome (non sans un saufconduit) dans les deux heures, s'il voulait éviter le sort de son ami Quintus Aurélius.

Afin de montrer qu'il ne tremblait pas devant ses propres décisions, Sylla décida de procéder aux enchères lui-même, en sortant du tribunal, et d'attribuer, quelquefois pour de petites sommes, des biens considérables à des citoyens particulièrement méritants, et éprouvés au service de Rome. La mode s'installa aussitôt, dans le populaire comme dans la bourgeoisie et aristocratie, de suivre les adjudications souveraines de ce commissaire-prise» r improvisé, entouré de ses licteurs et partisans, tranquille et jovial comme un marchand de moutons. Il est inexact qu'on l'interpellât grossièrement, ce qui eût été châtié par la hache. Hais de nombreux sous -officiers chevronnés, ou officiers traînant la patte, et aussi plusieurs centaines de veuves, ou fiancées de combattants morts, et réduites elles-mêmes a la misère, l'ayant imploré a haute voix, reçurent de lui de magnifiques domaines, contre la remise de quelques francs. Il n'en résultait bien entendu, aucun autre murmure que de satisfaction et d'enthousiasme; chacun célébrant la dextre qui donnait et attribuait, tandis que l'autre main, terrible, frappait : a La Révolution, disait Sylla, ne « se détruit pas seulement par de bonnes lois tranf chantes, pertinentes et d'un effet immanquable. « Elle ne se détruit pas seulement en mettant aux « prises les factions et clans révolutionnaires, en les <c faisant ainsi s'entre-dévorer. Elle ne se détruit pas « seulement en réformant des programmes scolaires.

213 STfI.1 A ET SON DESTIN

« ou en bannissant les étrangers et métèques qui nous « poussentnaturellementauxquerellescmles.Elle ne

< se détruit pas seulement en poursuivant les plus « hautes canailles, et en affranchissant leurs esclaves. « Elle se détruit surtoutpar une justice forte, tangible, « évidente, implacable ici, et généreuse là, attelée, de

< jour et de nuit, à récompenser et a punir. » Aussi habile que le meilleur homme de loi à couper en quatre des cheveux du code Romain, et à imaginer des disjonctions et arguties dans les textes, gloses, commentaires, il savait à l'occasion, comme en ces enchères, tremper vigoureusement la soupe de Thémis, et en distribuer de pleins et savoureux bols, a la manière du roi Salomon, de Solon, de Lycurgue et des autres. Les gens ne s'attachent qu'au légendaire, qui est la conjecture sur ce qu'ils ont vu. La renommée du marteau et de l'encan du dictateur, les récits des pauvres hères et des veuves de guerre, recevant enfin leur dû et trois fois dû — à cause du sacrifice des leurs à la cité — sous la forme de cette manne tombée du ciel syllanîen, parcoururent l'Italie, franchirent les Alpes et les mers, et firent autant que vingt campagnes heureuses, pour le désarmement des ennemis. Les législateurs ne se doutent pas du pouvoir que met dans leurs mains l'équité, implacable aux pervers et nantis, et souriante et amène aux bons et aux dénués. Le principal levier de l'âme est aussi le principal des Etats.

Tout cela n'allait pas sans à-coups et sans heurts, évidemment, de ce que les Provençaux et Languedociens nomment mistoufles et qui sont difficultés intercalaires, malaisées à prévoir dans les meilleures besognes et les mieux conduites, comme l'était le

nettoyage syllanien. C'est ainsi qu'une semaine à peine après la mise en mouvement du mécanisme, alors que le dictateur siégeait à son tribunal, un certain Lucius Catilina, — qui depuis a fait parler de lui — de haute taille, de grande décision et fort beau drille, lui apporta la tête coupée, et saignante encore, du démocrate Marcus Marius, neveu du vieux misérable immergé dans l'Anio.

— Que veux-tu que j'en fasse? demanda Lucius Cornélius, qui ne voulait avoir l'air interloqué, mais auquel déplaisait ce procédé expéditif, non commandé, joint à un certain air d'arrogance.

— C'est pour ajouter & ta collection — répartit Catilina. — Ne va pas voir ici l'acte d'un courtisan, mais celui d'un prévoyant. Celui-ci avait juré de te tuer et je n'ai fait que prévenir son crime.

— Je te remercie cordialement. Remets ce chef ignoble à mes gardes, et attends que j'aie rendu mes

arrêts quotidiens. Nous causerons.Jj

Ainsi futfait. Au cours de la conversation ultérieure, le Chef des chefs se rendit compte qu'il avait affaire à un fratricide, lequel voulait excuser son crime, en faisant mettre son frère au nombre des proscrits comme s'il eôt été encore vivant. Il était difficile de refuser, après un pareil service rendu, Marius étant, en effet, un adversaire dangereux. Néanmoins, le procédé sembla indélicat, l'individu brutal et sommaire; et, s'étant débarrassé de son obséquiosité assez fraîchement, Sylla le fit mettre en surveillance.

Un plus grave contretemps fut celui de l'affaire Roscius d'Amérie, compliquée de l'affaire Chrysogonus, et qui donna au justicier de grands ennuis, dont il sortit à son avantage. Depuis qu'il avait participé

aux frais et débours de l'hôtellerie de Sylla, le jour du triomphe, en compagnie de Tifanius Ruber, l'affranchi millionnaire Chrysogoou» faisait montre d'une fatuité et d'une audace intolérables. Il se donnait comme l'ami intime et le confident du maître souverain — (ce qui était un mensonge) — reçu dans son intimité et mangeant à sa table; alors que Lucîus Cornélius avait horreur des parvenus de ce style et les maintenait à distance, après qu'il les avait utilisés. Une seule fois, l'animal doré avait été invité à souper à la villa de Cumes, dans une fournée de parvenus, et il avait ennuyé tout le monde par son intarissable ■acoude : ■ Ne me ramène pas cet olibrius », implorait, après son départ, Métella, parlant a son époux. La grande prétention de Chrysogonus était de s'y connaître en finances, d'avoir l'esprit ingénieux dans ce domaine important, alors si éprouvé. Il s'imaginait qn'il serait ministre de la dette publique, et en attendant, pillait et larronnait, pour s'y entraîner. C'est ce qui le conduisit à faire insérer, sur les listes de proscription, a l'insu du dictateur et au dernier moment, le capitaliste Sextius Roscius, du municipe d'Ameria, dont i] subtilisa treize fermes — (mauvais nombre) — pour le prix de deux mille sesterces, alors qu'elles en valaient au moins six millions. Sextius Roscius ayant été assassiné au cours de cette immense volerie, les meurtriers accusèrent son fils de ce crime et osèrent cyniquement le déférer aux tribunaux.

Quand Sylla apprit la sinistre vérité, de la bouche d'une grande dame romaine, amie de sa femme et s'appelaot aussi Métella — (par une curieuse coïncidence) — il entra dans une fureur froide. Chrysogonus passait pour son favori et sa double infamie

rejaillissait sur tout le nouveau gouvernement, dont il régalait les secrétaires. La première pensée du grand Chef fut de le faire dérocher de la Tarpéienne, sans autre forme de procès. Il allait signer le décret, quand Métella, prévenue, le supplia de n'en rien faire et d'employer an autre moyen, qui n'eût pas l'air d'étouffer ce scandale. C'est elle, à ce qu'on assure, qui lui conseilla de faire défendre le fils Roscius, dont nul avocat n'osait prendre le dossier, par le jeune Harcus Tullius Cicéron. Débutant au barreau et d'une réelle éloquence, bien que faible de caractère, celui-ci passait pour républicain. Un tel procès, habilement conduit, devait prouver la grandeur d'âme du dictateur et prétendu tyran, qui laissait charger un indigne de son bord et entourage, et aboutir à la condamnation de Chrysogonus. La solution était élégante. Elle fat adoptée.

En conséquence, Sylla appela auprès de lui, dans le plus grand secret, le jeune et brillant robin, qu'il n'avait fait précédemment qu'entrevoir. Afin de l'éprouver, il lui demanda, à brûle-pourpoint et d'un œil sévère, s'il était vrai qu'il eût accepté le dossier de Roscius contre Chrysogonus. Harcus Tullius, croyant sa dernière heure venue, pale et déjà repentant, se défendit d'une telle inconvenance : Roscius l'avait sondé par intermédiaire. Mais il avait repoussé la proposition, de crainte de déplaire au mainteneur des plus précieuses traditions romaines, au restaurateur de l'ordre, au père du Droit.

— Tu as eu tort — (interrompit tranquillement le dictateur) — ce Chrysogonus est une canaille, et si ton éloquence, que l'on dit grande, le fait pendre, ce sera, pour tout le monde, un fameux débarras.

Qui demeura pantois? Ce fut notre Cicéron. Ayant entendu parler, sur le mode horrifique, de la duplicité de Sylla et de son habileté & sonder les gens, il se demandait quelle manigance se dissimulait sous cet encouragement. Pensant que le silence était dangereux et confiant dans son instrument, qui était la dialectique et la finesse, il se lança & travers toutes sortes de considérations, que son malicieux interlocuteur se garda d'interrompre. Finalement, le connaisseur d'hommes lui dit, mettant la main sut son épaule : « Tu es jeune et tu as un beau talent. Conlente- « toi donc des procès d'affaires et renonce à la poli- « tique. Nous sommes à un tournant où elle brûle. »

— Et s'il me plaît d'être brûlé? — répliqua le verbeux, avec une aimable impertinence, attendu que cette familiarité inattendue lui rendait l'aisance avec le naturel.

En fin de compte, il fut entendu qu'il prononcerait le plaidoyer pour Roscius et qu'il chargerait sans merci Chrysogonus. Sylla alla jusqu'à lui remettre des notes de police, concernant l'affranchi sans scrupules, qui prouvaient l'ancienneté de son improbité et de sa malfaisance. C'est de cette façon que Cicéron plaida, avec une fougue et un courage dont demeurèrent ébahis ses auditeurs. 11 savait qu'il ne courait aucun risque. Il était même autorisé, en sa qualité de prétendu républicain, à faire quelques allusions, discrètes et fleuries, à la liberté perdue; mais la vérité oblige à dire qu'il écrivit celte partie de son discours et qu'elle fut soumise à la censure préalable du Maître. On raconte que celui-ci en donna lecture à ses familiers et ajouta, de sa main, histoire de rire, quelques traits encore plus piquants et que l'avocat n'osa

pas utiliser. Depuis cette époque, chaque fois qu'il était fait eu sa présence l'éloge du jeune Marcus Tullius, Sylla levait le doigt et déclarait : a Talent considérable, opposant de tout repos. »

11 n'en est pas moins vrai que Cicéron eût mienx fait de suivre le premier conseil de son auguste interlocuteur et de renoncer a la politique. Hais le prétoire entraîne an Forum, et, quand on est pris dans l'engrenage, il est malaisé de se retirer. Tout le monde ne sait pas, comme Lucius Cornélius, éviter les chocs en retour. Bref, Cicéron eut uu immense succès; le tribunal, prévenu en dessous comme c'est l'usage, ne se contenta pas d'acquitter Roscius. Il poursuivit d'office ses calomniateurs, prescrivit une enquête, & la suite de laquelle ils furent confondus, et Chrysogonus fut expédié aux galères, après restitution préalable de ses millions. Le peuple, émerveillé, célébra la justice dictatoriale, bien supérieure à celle des tribuns, qui languissait pendant des mois et des mois, pour aboutir à des cotes mal taillées.

Un mois environ après l'indiscrète question de Métellus, le Sénat fut convoqué de nouveau au temple de Bellone. Une heure avant l'ouverture de la séance, le Maître était là, très entouré, comme on l'imagine, et le front soucieux. Il simulait l'inquiétude civique, bien qu'assuré, et au delà, du résultat; car il tenait tous ces hommes dans sa main, à l'exception de deux ou trois. Les résultats obtenus par sa méthode étaient trop nets et trop beaux pour que le sénatus-cou suite ne l'invitât pas & persévérer, au besoin en corsant la sauce.

— Que prépares-tu, 6 divin ? — demanda l'espiègle Bîbulus au crâne poli.

— Un acte juste répartit Sylla.

Comme dictateur, il avait le droit de harangue avant le prince do Sénat, Valérius Flaccus le père, lequel, du reste, n'avait rien à dire. Lampronius, président perpétuel, lui ayant donné la parole, il monta à la tribune, de sa démarche accoutumée, an milieu d'un prorond silence et d'une attention aussi grande qu'à la séance qui suivit la bataille de la Porte Colline. Des la veille, son lieutenant Commis avait amené, sur la place et dans les environs, quelques centaines de vétérans, de Cornéliens et d'affranchis, qui avaient passé la nuit au Champ de Mars, comme a la veille d'un grand événement, ou dans les auberges avoisinantes. Il en était résulté un concours inusité de population autour de la délibération sénatoriale et le Maître comptait lé-dessus pour enlever la décision terrible qu'il projetait.

A sa gauche se tenait le groupe compact des chevaliers, parmi lesquels tous ses ennemis jurés, et dont il connaissait un à un les visages torves et hypocrites, grâce a son excellente mémoire, en dépit de ses nombreuses absences et expéditions. Au centre, les modérés et libéraux, bien moins nombreux qu'auparavant, le considéraient avec des faces assez rouges, à la façon de gens qui auraient mal dormi, ou que relanceraient des hémorroïdes. En tout une cinquantaine de résignés, jouets alternatifs de la révolution et de la contre-révolution. A droite et au centre droit, on remarquait les trots cent cinquante partisans de l'ordre et de la Cité, dévouésan dictateur et à sa cause, et soumis à sa volonté, en y ajoutant la leur. Un peu plus bas et plus loin, entre les travées, se pressait le public ordii.nire des grandes séances, surveillé par les huissier - vigilants.

Lucius Cornélius débuta avec un mélange de bonhomie et de réticences, parlant des résultats déjà obtenus par le tribunal des Reprises, quant aux vétérans et quant au trésor public, fournissant des chiffres qui rassuraient. Barynnés, qui siégeait parmi les chevaliers, lui ayant demandé de l'interrompre pour une courte observation — ce qui était son truc ordinaire — l'orateur refusa, d'un ton tranchant. Tout a coup il fit allusion a un complot, dont il ressentait les premières atteintes, et qui mettait des bâtons dans ses roues et des obstacles dans l'exercice de sa justice ; ajoutant qu'il connaissait les coupables, qu'il demandait à l'assemblée de lever leur immunité, que la multitude accourue au Champ de Mars le réclamait avec lui et qu'il ne répondait plus de rien, si sa motion était repoussée- Il rappela que le décret dictatorial, voté précédemment, lui donnait le moyen d'agir sans consulter le Sénat ; et qu'il le ferait, en effet, s'il en était besoin. Il ajouta qu'il voulait associer la majorité nationale à une œuvre urgente de salut public.

La-dessus il s'arrêta un bon moment, laissant arriver aux oreilles le murmure confus de la foule extérieur, auquel se mêlaient des acclamations a son adresse. C'était sous une autre forme, moins cruelle, la mise eu scène de la Villa Publica qui recommençait. Sylla estimait que la corde populaire doit être pincée en même temps que la parlementaire, afin que l'impression soit irrésistible, au moins dans les circonstances décisives. Il appliquait, à la vie civile et aux embarras législatifs, le même procédé qu'a la vie des camps et aux embarras militaires, s'appuyant sur l'obstacle pour le franchir.

• Mes chers collègues, j'en arrive, sans tarder, & la partie principale de mon intervention, que j'exposerai en termes très brefs. Ceux qui fomentent ce complot criminel — renouvelé de Harius, de Cinna et de Carbon, que les dieux écrasent ! — sont ici. Us siègent sur ces bancs. Je les désigne, je les accuse, je vous demande leur arrestation immédiate ».

Ce disant, il montrait les deux cents chevaliers, immobiles, sidérés, comme si leur eût été tendu le chef de Méduse ou d'une Furie. Un spectateur raconta ensuite qu'ils semblaient transformés en cadavres, avant même l'intervention du bourreau, et qu'à plusieurs la sueur perlait aux tempes, au front et au cou. Le mouvement hardi et, h coup sûr, peu légal était tellement en dehors des usages et conventions, que le vieux secrélaire Varron, estomaqué, alla consuller le président Lampronïus, lequel l'écartaavec douceur. Le tapage augmentait au dehors, accompagné de cris stridents de « à la Tarpéienne », qui faisaient allusion au supplice traditionnel, réservé aux mauvais citoyens.

— Je vous demande donc, ou plutôt j'exige de vous — insista Sylla — l'arrestation immédiate de ces ennemis publics, leur immunité une fois levée.

À ce même moment quelques huissiers, de garde aux portes, vinrent annoncer que le public répandu au dehors, — au nombre de plus de cinquante mille hommes — averti de ce qui se passait & l'intérieur, acclamait le dictateur et réclamai! les conjurés, pour les massacrer. C'était un déchaînement terrible et contre lequel aucune résistance n'était possible, ni concevable. Cette nouvelle ajouta à l'accablement des chevaliers, et à l'élan de la majorité, d'où quelques

voix s'élevèrent, demandant qu'on procédât au vote immédiat, par assis et debout, vu l'urgence, sans aucune nécessité de scrutin nominal à la tribune. Attendrait-on que le public fit éclater les portes et troublât la majesté de la délibération I Le président Lampronius regarda Sylla, très calme et sûr de lui, et qui conclut : « Pendant que vous allez voter, ce qui « sera l'affaire de quelques instants, et qu'on se saisira « des conjurés, dont le propréteur Fulgens a la liste, « je vais, précédé de mes licteurs, haranguer et calmer « ce bon peuple, uniquement composé de patriotes et <t d'anciens combattants ».

Ainsi fut fait. Quatre cents sénateurs, se levant, en envoyèrent deux cents à la mort, lesquels — chose prodigieuse I — ne se levèrent même pas, pour tenter de sauver leur propre vie, A la contre-épreuve ; tellement ils se sentaient morveux. On eût cru qu'ils acceptaient de bon cœur l'accusation et la sentence de leur pire ennemi. C'est qu'ils s'attendaient, depuis plusieurs semaines, au coup qui les frappait, et que la certitude leur en était moins cruelle que l'appréhension. Hais on n'était pas au bout des émotions d'une journée si bien remplie. En effet au moment où, le vote étant acquis, le propréteur Fulgens procédait à l'appel nominal des chevaliers-sénateurs voués au supplice, cinquante environ de ceux-ci, sur deux cents, burent le poison, qu'ils tenaient prêt dans leurs bagues, et s'écroulèrent comme autant de marionnettes. De sorte que les gardes mandés et les huissiers emportèrent pêle-mêle des morts, des moribonds et des vivants pour quelques heures, et qui n'en valaient guère mieux. Le secrétaire Varron, avec quelque retard, déplorait l'issue tragique d'une séance, qu'il

eût cru devoir être plus réglementaire et moins chargée en couleur de sang.

Pendant ce temps, Sylla sorti hors du Sénat et ayant réclamé le silence, — chose difficile, vu l'enthousiasme que provoquait son apparition attendue — expliquait à ses vieux troupiers, si fidèles et attachés & sa fortune, la dure nécessité ou il était de sévir. Sur quoi, des milliers de voix chaleureuses lui criaient de persévérer et d'en remettre ; attendu qu'on ne saurait trop écraser les mouches venimeuses, chargées d'un miel indu et volé. Il répondait en riant — le ton du Forum n'étant pas celui de l'assemblée — que l'essaim de telles mouches chevalières semblait assez malade et mal en point et qu'il ne se rassemblerait plus de longtemps. Qu'au reste les biens résultant des fortunes confisquées, après le supplice de leurs abominables détenteurs, passeraient, comme ceux du tribunal des Dioscures, partie au trésor public, partie aux anciens combattants.

Ce qui montre bien son énergie physique, en môme temps que sa force morale, c'est qu'ayant donné ce double effort, il rentra dans la salle du Sénat, chaude encore de l'arrestation des coupables et refit une troisième allocution dans ce sens : « J'ai décousu, « pour le bien commun, avec quelque vivacité- Je « m'en excuse, et vais recoudre. Le prince du Sénat, « Valérius Flaccus, voudra bien vous convier, dès « demain, en ce même lieu, à un vote par cooptation, « où vous remplacerez les deux cents chevaliers cri- « minels — que vous venez de châtier — par autant « de collègues élus, aux comices des tribus, parmi « les censitaires de premier rang, et les questeurs « anciens et nouveaux. En outre, je décrète l'inamo-

« vibilité du Sénat et l'abolition de la censure. Enfin, « étant avéré que les chevaliers ont pillé l'impôt asia- « tique, je leur retire en bloc ce fermage, leur interdis « de siéger aux tribunaux et les chasse définitive- « ment, et par décret, de leurs quatorze bancs officiels « au théâtre ».

De cette cascade et pluie de décisions excellentes, les assistants retinrent surtout la promesse de l'inamovibilité, et le renouvellement par cooptation, qui les soustrayait à l'infecte brigue électorale et faisait d'eux les assises de l'Etat. Le Maître avait beaucoup exigé d'eux sans doute et de leur loyalisme, avec cette hécatombe de deux cents des leurs ; mais il les récompensait royalement. On remarqua que les plus empressés à célébrer les vertus de Sylla et sa rapidité d'exécution furent parmi les cinquante centristes et libéraux, lesquels au commencement semblaient un peu gelés. Il n'est rien de tel que la fermeté pour en imposer aux hommes flottants et leur ragaillardir la jugeotte.

La nouvelle de ces événements et du châtiment exemplaire des chevaliers-sénateurs traîtres, engraissés des libéralités de Hithridate et de ses gouverneurs et intendants asiatiques, produisit une impression plus forte encore que les premières listes de proscrits. Cette fois c'était le style de la Louve, sa griffe et son sceau, qui renaissaient. Le charnier écœurant disparaissait devant la majesté de la Justice, et le peuple bénit le nom, trois fois heureux, de l'invincible Epaphrodite.

CHAPITKE VIII

Ayant ainsi débarrassé Home, l'Italie et le Sénat de deux cents de ces chenapans, bien que sénateurs' chevaliers, sur lesquels s'appuyait la trahison, avec la concussion et le dol, Sylla anéantissait la guerre civile. Du même coup, il effrayait Mitnridate et les rois barbares et les privait de leurs suppôts. Alors qu'avant lui les briseurs de séditions s'en prenaient a la masse ignorante et amorphe, et s'empêtraient dans celte terre glaise, lui s'attaquait aux chefs, aux meneurs, à la statue. Son implacabilité nécessaire se trouvait ainsi limitée et petite, cependant que son vaste génie législatif allait guérir et forcer, dans les entrailles des mauvaises lois, les origines des troubles intérieurs et des émeutes, dans l'impréparation a la guerre, la cause de la guerre et de l'invasion. Hais, en même temps qu'il faisait exposer sur le Forum, a la fontaine tiède de Servilius, les têtes et crânes, affreux a voir, des criminels exécutés — afin qu'il n'y eût aucun doute sur leur trépas et que leur indignité fût divulguée — en même temps que cinq magistrats, préteurs et tribuns prévaricateurs, ou ayant mal jugé.

étaient fouettés quotidiennement en place publique, taudis que leurs intolérables richesses étaient confisquées, il ordonnait des fêtes et des distributions de blé, accompagnées de remises de dettes. Signifiant ainsi que la bonne et saine administration de la chose publique a deux visages : l'un de sévérité allant jusqu'au rude, l'autre de divertissement et de détente.

11 arriva qu'un après-midi, où la foule des promeneurs se rendait à la fontaine dite « du châtiment », par un temps superbe — c'était au moment des idesde quintilie, que nous appelons présentement juillet — chacun s'ébahit de voir un vieillard aux cheveux argentés, ballant et sautant de coté et d'autre. On aurait cru d'un ménestrel ou d'un de ces bohémiens sans Age, qui courent les chemins en jetant des sorts. C'était le président Gabirius, que la honte de sa fessée publique avait rendu fou, et qui célébrait la justice de Sylta par une pyrrhique appropriée. Averti, le maître, riant, ordonna qu'on respectât ce délire, où il voyait un bon augure et une leçon pour les autres mauvais juges.

A. cette même époque, fut institué l'usage des galimafrées et repas publics et par quartiers, qui eurent lieu trois fois dans le mois. Les citoyens les plus riches de chaque circonscription de Rome furent invités à fournir largement les pièces de viande, de pâtisserie et des barriques des meilleurs et des plus vieux vins connus, destinés à alimenter et rafraîchir le populaire. Le dictateur donnait l'exemple, ayant fait dresser des tréteaux et des tables pliantes autour du palais des Trois Consuls, et les couvrant à ses frais d'une bombance de choix. Il ne dédaignait pas, en ces circonstances, d'apparaître en personne, accom-

pagné de sa femme llétella et de ses enfants, et de haranguer avec familiarité les uns et les autres, comme il faisait naguère pour ses soldats, de s'informer des besoins de chacun, d'en donner notice à ses secrétaires, aussi nombreux que ses licteurs. Il n'était rien de plus cordial et réjouissant que le spectacle de ce grand homme et restaurateur des lois, devenu débonnaire et railleur, humant et goûtant le piot, tourneboulant les indiscrets, faisant compliment aux jolies filles, apaisant les querelles d'un mot. S'il arrivait qu'un majordome d'une table lui signalât un artisan excellent ou un patriote éprouvé, grand assommeur de marianiens et contempteur de démocrates, il l'anoblissait séance tenante ou, s'il était esclave, l'affranchissait, ou lui conférait un degré de civisme. Cela, parmi les applaudissements et la liesse. Car il ne voulait pas que la démocratie ploutocratique fût confondue avec le peuple, dont elle est précisément la corruption et le contraire.

Hétella, de son côté, ne demeurait pas inactive. Se souciant peu de la toilette et comblée de pierres précieuses par son mari, qui en avait une collection incomparable, elle les vendait et en distribuait le prix de vente aux familles des Cornéliens les plus éprouvées. Lucius Cornélius, fort généreux lui-même, bien qu'aimant le faste, fermait les yeux. Il lui plaisait que son épouse accoutumât les enfants à une vie simple et frugale, comme à distribuer aux pauvres le surplus de leurs jouets et de leurs vêtements. Faustus commençait a étudier le grec, sous les meilleurs maîtres, dont Tyrannion, et Pausta, ressemblant & son père pour le feu du regard et la détermination, marquait du talent pour la broderie.

Il a paru surprenant à beaucoup qu'un homme ayant exercé de telles représailles et dont aucun ennemi de Rome ne pouvait attendre merci ni pardon, pût ainsi se promener a loisir et narguer le fer de ses assassins. Car, quelle que soit la vigilance des licteurs et la crainte qu'inspire la hache, un individu jeune, vigoureux et ne craignant pas la mort, peut toujours en égorger par surprise un autre, même haut placé. La chose s'est vue et se verra encore. Julius César, infiniment moins déterminé et hardi que Sylla dans la répression judiciaire et politique, est tombé sous le poignard des conjurés. Cela tient à ce que le conquérant des Gaules n'avait pas la même foi dans job étoile, ni dans la protection des Dieux, que le vainqueur de Chéronée et d'Orchomène. Cela tient aussi a ce que César croyait plus habile de faire des concessions aux démocrates, leur ouvrant ainsi des chemins dangereux contre lui. Cela, tient enfin à ce qu'il lui arriva d'attendre Tassaut adverse et de le laisser, par nonchalance, sans riposte. Au lieu que Lucius Cornésras, s'il avait une fois sous sa griffe léonine une personnalité, ou une gens, ou une bourgade, ou u*e cité, ou un peuple hostile el blessé, n'en laissait plus rien subsister. La certitude de ses coups répétés faisait, autour de lui, une coque de bronze, où il était impossible de l'atteindre. Vingt fois, des assassins furent désignés pour le frapper. Vingt fois, ils furent dissous, et comme anéantis, avant de s'être mis à ses trousses. Une nuit, ayant appris, par sa police, le lieu d'uri rendez-vous, où l'on complotait de l'empoisonner, il s'y rendit, suivi d'hommes armés qu'il laissa & la porte. Étant entré seul et sans licteurs, jusqu'au seuil de cette mauvaise chambre, et ayant reconnu

quelques-ans des rebelles, il les interrogea ironiquement sur l'objet de leur entretien.

— On m'a dit que vous vouliez me supprimer. Je sois venu ici pour connaître, de votre bouche, la vérité.

La stupeur fut telle qu'il ne reçut aucune réponse, ni au renouvellement de sa question. S'effaçant alors et appelant sa garde, il lui ordonna d'exterminer tous ceux qui se trouvaient en ce logis. Ce dont elle s'acquitta sans tarder. C'était la conviction générale, dans son entourage, qu'il possédait un talisman contre le meurtre et les venins. Mais son principal talisman, c'était le feu de sa résolution qui le précédait et garantissait. Les hommes politiques, qualifiés pour être assassinés sont, en général, des gens incertains ou susceptibles de dépression soudaine, ou menant un débat trop âpre pour leurs moyens physiques et moraux, j'ajoute qu'il était formellement interdit, même et surtout & ses proches, de présenter et offrir au Mattre l'hypothèse d'une telle éventualité, et qu'il exigeait la confiance en tout et d'abord en son immunité physique.

Le délassement de sa besogne formidable — et classée dans son imagination, heure par heure — ne consistait en aucune débauche, qui eût débandé ou distrait sa volonté; mais en quelques passades très normales, chez un sanguin d'une telle trempe et complexion; puis en auditions musicales et soirées chez quelques amis intimes et de choix; enfla en réceptions à la ville de Cumes — située non loin de Naples, à deux jours de poste de Rome — lesquelles tenaient de la cour quelquefois et de l'étiquette, le plus souvent de l'intimité. Tableaux, statues et tapis-

séries représentaient des héros ou des scènes de l'histoire romaine et grecque, et ta qualité en était encore supérieure & la quantité. Il arrive qu'au bout d'une, ou de deux générations, une pièce de mobilier et d'argenterie, qui passait pour ordinaire et ne sollicitait pas l'attention, acquière, avec les années, une rareté et saveur inestimables. C'était le cas pour tant d'objets accumulés dans la noble et ancienne gent Gornélia et, notamment, pour les miroirs de toutes formes et des plus singuliers reflets, et pour les livres et manuscrits. Quand, a l'occasion des fêtes ou repas privés, de nombreux et brillants flambeaux étaient allumés entre ces glaces et surfaces polies, leur lumière s'y multipliait comme d'un incendie. La chère était délectable et abondante, composée de six, sept et jusqu'à dix services, que goûtaient, au préalable, d'anciens centurions, attentifs a la vie de leur Chef. Quel cuisinier fol aurait eu l'audace de mêler aux mets une substance vénéneuse! Dans aucune ville aristocratique le poisson n'était accommodé et ragouté comme chez Sylla, et l'on y reproduisait assez souvent la soupe odorante des pécheurs d'Halées, en même temps que la divine poutargue de mulet ; le rouget et le turbot, plus que la sardine, y étaient en honneur.

Certains ont prétendu, & tort, que le conquérant de la Grèce et de l'Asie avait inventé la broche. C'est exagéré, car cet instrument, incomparable pour les rôtis, ou gibiers et autres, a existé de temps immémorial et jusque chez les anciens Chaldéens. Ce qui est vrai, c'est que Lucius Cornélius la perfectionna, lui ajouta une ficelle d'une longueur donnée et chronométrée, dont le déroulement assurait le point de

caisson. 11 composait lui-mémo, pour les perdrix qu'il farcissait de cailles, une sauce au vin et à l'oignon, dont les gourmets se léchaient les doigts. Il ordonnait aux écbansoDS de ne s'occuper des carafes que dans la mesure où il les fallait renouveler et, en petit comité, priait ses hôtes de se verser eux-mêmes, et largement, le suc exquis dont usa Bacchus, et abusa Silène. L'ivresse lui était peu agréable, comme tout ce qui rompt l'harmonie, et il faisait battre de verges les rares serviteurs qui s'y adonnaient. 11 lui arrivait de prendre feu contre un cuisinier, qui avait gâté une sauce, ou laissé brûler un morceau de choix. Alors il le rétrogradait marmiton et le mettait à l'épluchage des légumes, jusqu'à ce que le maladroit eût réparé son manquement.

On imagine de reste qu'aucun patron n'était mieux, ni plus ponctuellement servi et obéi que celui-ci. Les jardiniers et vignerons eux-mêmes, race indépendante, tracassière et dépensière, et dont il est difficile de venir & bout, travaillaient et s'appliquaient chez lui, du matin au soir, comme si leur vie eût dépendu de leur zèle. Encore qu'on n'ait jamais raconté que Sylla ait puni de mort aucun serviteur, il recrutait son personnel supérieur de majordomes chez ses vétérans et ne craignait pas, en public, d'adresser à l'un ou à l'autre, et gentiment, la parole, de lui rappeler un mauvais moment, ou une heure {comme U disait) « plus chaude qu'au plein soleil ». U invitait ceux qu'il apostrophait de la sorte à lui répondre lib iem int, sinon sur le même ton, sans oublier, pour cela, les distances. Il était interdit de le quitter avant qu'il eût donné le signal du départ, ou de refuser son invitation. Personne ne s'en fut avisé, et c'était une faveur

recherchée (malgré ta grande distance) que d'être admis aux soupers de Cumes. Pendant les premiers mois des proscriptions, en prévision d'armes cachées, les invités des deux sexes étaient fouillés, avec discrétion et prestesse, par des chambrières adroites, postées dans le vestibule à cet effet. Ensuite, cette précaution se relâcha, puis fut supprimée.

Le comité de législation, que nécessitait l'élaboration rapide de tant de textes nouveaux et importants — et dont il fallait prévoir les conséquences — se tenait, tous les trois ou cinq jours, au Palais des Trois Consuls, dans une salle des plus belles et des mieux ornées. Sylla présidait, ayant à ses cotés et par ordre de préséance : Hultivalens, dont les {travaux juridiques, d'une remarquable clarté et prévision, notamment sur les attributions et pouvoirs des tribuns, faisaient autorité. Homme éloquent et d'une voix de cuivre, connaissant à fond le droit de cité, qui règle le débit des étrangers et limite leur nocivité, comme le robinet limite le filet d'eau claire, ou bourbeuse, Multivatens ne laissait dans l'ombre aucun point de droit. Il pensait qu'une bonne aristocratie, bien en mains, peut suppléer un dictateur et môme un roi, à condition qu'elle comporte un conseil réduit, de sept, de cinq, de trois ou de deux. Il était pour la cooptation, ou l'hérédité des fonctions, contre l'élection, qui est l'origine des troubles politiques et, à leur suite, des séditions. Quand une conviction l'animait, il défendait son point de vue avec autant de vigueur et même de froide rage, que la ligresse défend son petit; ceci agréait au grand Chef, qui méprisait la tiédeur à l'égal d'un vice, principalement en législation.

Quelques-uns supposent que Multivalens fut l'inven-

leur du municipe et de ses pouvoirs, dont la paternité est généralement attribuée à Sylta, partisan déterminé des libertés locales et professionnelles, ennemi né du libéralisme vague et anarchique. C'est parfaitement faux.Multivalensse contenta de mettreaupointle municipe, qui substitua peu à peu le maire aux gouverneurs de province, sur le plan des .intérêts urbains. Auprès de lui, et prenant la parole en second rang, on remarquait Juniua Brutus, ptus âgé, maître en droit civil et qui se spécialisa, au bout de deux séances, dans la question primordiale de la part revenant aux combattants et des colonies militaires. Les confiscations, organisées avec méthode (et dont la brutalité nécessaire n'était que le fait divers), rapportaient au trésor des sommes considérables, dont nous avons dit qu'une partie servait & relever les ruines des guerres civiles, une autre a doter les Cornéliens : soit près de deux cent cinquante mille lieutenants, centurions, manipulaires et soldats. H s'agissait de loger ces dotés. A l'instigation de Sylla, Junius Brutus et ses secrétaires, par un labeur incessant, distinguèrent les villes dites « a citoyens romains», ayant donné des preuves de loyalisme, sortes de petites Rome en réduction, possédant des embryons d'assemblées, taillées dans les anciennes cités fédérales ; et les villes à colonies militaires, choisies parmi les plus suspectes ou rebelles, et où on fort quartier de Cornéliens surveillait et endiguait ce qu'il restait du mauvais esprit révolutionnaire et tribunitien. En cas de litige, urgent et soudain, dans les unes comme dans les autres, il en était appelé au préfet, envoyé de la capitale, lequel en référait au Sénat. En outre, afin de limiter la brigue, issue quelquefois de trop riches et trop puissants

propriétaires, qui armaient la plèbe et jusqu'aux esclaves, et les subventionnaient (comme cela s'était vu sous Cinna), Junius Brulus, sur le conseil du Chef, divisa et lotit la plupart des grands domaines ou latifundia, ou avaient eu lieu des désordres. Les terrains en furent partagés entre les familles des lieutenants syllaniens les plus éprouvés — notamment les blessés et mutilés — auxquelles ils appartinrent désormais en propre.

Le seul défaut de Junius Brutus, et qui apparaît enses écrits, était une tendance grecque a dialoguer jusque dans les lois, opposant ainsi le pour et le contre, et la complexité de la nature à la rectitude de l'esprit humain. Le Chef l'en raillait volontiers, tout en lui tapotant l'épaule a la familière; il le traitait de Socraton, ou Socraticule, ajoutant qu'il lui eût volontiers associé Tyrannioo, si celui-ci n'eut été un ivrogne — bien que fort érudit — et confié les manuscrits et traités de Platon, s'il n'eût eu peur qu'il les corrompit et emberlificotât davantage. Junius Brutus n'en continuait pas moins à faire discuter Budoxe et Apimandre et à mettre en contradiction, et réciproque ironie ou maleutique, Praxilis et Turriphoras. On peut refaire ses points de vue, non modifier sa propre trame et substance.

La vaste besogne des grandes commissions syllaniennes ou « questions » transitoires ou perpétuelles reposait sur les larges épaules de -Pubiius Castor, dont les parents avaient été massacrés par Mari us le Vieux et les domaines incendiés. Fort comme l'ours alpestre, duquel il possédait la stature puissante, Castor avait, comme lui, les bras courts et le torse bombé, et se nourrissait, comme lui, de miel et

antres sucreries. Tout eu organisant et dressant ses tribunaux» cours d'appel et de troisième juridiction, dite de pure forme, tout en fignolant la filière et madrague de ces chambres successives, où devait, en fin de compte, se trouver pris le délinquant le plus glissant, oint et anguillaire, ce juriste né suçait des pastilles, et sa bouche diserte était pleine de jus. Ainsi furent instituées les « questions » ou tribunaux, traitant de la majesté, des outrages qui pouvaient lui être faits et de leur répression sévère; de la concussion, notammenten ce qui concernantes gouvernements de province, et la perception des impôts d'Asie, de Grèce et d'Afrique; du meurtre et vénéfice, car l'usage des poisons sévissait, et jusque dans la classe populaire, où les chevaliers et les tribuns l'avaient introduit ; de la corrnption électorale, qui élait courante et presque considérée comme licite. L' « ours ■ s'appliqua aussi à réformer, de la façon la plus heureuse, le tribunal de la Lance, ainsi nommé à cause de la haste, que l'on plantait anciennement devant les juges. Ce fut le tribunal des centurions, spécialisé, pour ses débats et sentences, dans les questions de propriété privée et d'héritage. Après les principes d'ordre politique, dont tout dépend, Sylla mettait immédiatement cette affaire de la propriété et de l'héritage, que menacent sans cesse les menées révolutionnaires, chaudes ou tièdes, ou refroidies en démocratie légiférante. 11 voyait en elles les assises de la cité; et son intention primitive avait été, en occupant Rome, après la bataille de la Porte Colline, de mettre à mort les méchants magistrats, ou poltrons, ayant transigé sur ces deux points. Seule, l'intervention de Junius Brutus, de Hultivalens et de

Castor l'empêcha de mettre ce projet A exécution et lui fit substituer la fessée légale à la décollation, sauf pour les personnages consulaires. A ce degré, il ne voulut rien entendre, va son principe de la responsabilité essentielle. De même exigea-t-il que des procès criminels, avec sanction immédiate et non retardée, pussent être institués aux villes de province où, par la faute des magistrats, le principe de propriété et d'héritage avait subi quelque injure grave; en suite de quoi la natalité avait diminué et l'esprit civique s'était affaibli. Le municipe fut interdit & ces cités, qui perdaient, en même temps, le droit de tester, aussi bien en corps qu'individuellement et par familles : « Ce qu'elles ont souillé doit leur être enlevé. »

Gastulus Vairon, petit de taille et méticuleux, aussi patient et laborieux qu'une fourmi, s'occupa de dresser et établir la juridiction et la pénalité concernant la falsification des testaments et des monnaies, des comptes publics et des constats. Son frère Aequalis, aussi zélé et actif, reçut en lot l'adultère, l'injure atroce, l'usure dite « unciaire » et les règlements somptuaires, concernant les cérémonies publiques, les funérailles et les objets de luxe. Le chapitre le plus épineux de ses attributions fut peutêtre le jeu, dont le Maître ne voulait pas entendra parler — bien qu'il fût profondément entré et ancré dans les mœurs — et qu'il traquait jusqu'à domicile. Hais le Dieu du jeu étant Mercure, qui est aussi celui des filous, et du plus fuyant et engoulteletté de tous les métaux, cette partie de la législation syllanienne demeura toujours assez peu opérante; et ceux-là même qui devaient l'appliquer y contrevinrent.

Ce tableau De donne qu'une très faible idée, et très grossière et abrégée, des travaux juridiques de la grande commission des Trois Consuls. Nous n'y ferous mention que pour mémoire de la transmission, sans frais ni chicane, des biens dits de mainmorte et corporatifs, par laquelle fut empêchée la pulvérisation d'une forme de propriété particulièrement solide et recommandable ; de la limitation du divorce aux cas exceptionnels; de l'abolition de l'ordre des hommes de finance et ploutocratee — sur lesquels s'appuyait la démocratie, par le canal des tribuns et des censeurs — et qui se confondait avec les chevaliers ; de la réglementation des dîmes des colonies et de la suppression des abus auxquels elles donnaient lieu; de la fixation des limites de l'Etat proprement romain au Rubicon et des frontières de la latinité. 11 n'était aucun des ressorts grands, moyens, ou petits, de l'État et de ses rapports avec les citoyens des divers degrés, qui ne fût a nouveau évoqué, examiné et réglé définitivement.

Sylla s'était réservé le domaine ardu de la politique pure — dont le reste dépend — et des attributions dn Sénat, qu'il voulait prépondérantes, aux dépens des tribuns et môme des comices. Cependant que ses collaborateurs creusaient et fouillaient leurs compartiments spéciaux et les archives nationales, lui, de son ceil d'aigle, guidait et gouvernait l'ensemble vers un même but, qui était l'écrasement de l'électoral — source de maux sans nombre — et de la brigue continuelle, la restauration du système cooptatif, par qui les pairs se renouvellent entre eux, et de l'hérédité. Au nombre il opposait victorieusement la qualité; & l'aveuglement de la foule et ruée comiciale, la com-

PAR LE GLAIVE ET PAR LA LOI 23ï

potence ; à la corruption par l'argent, la priorité da sang transmis. L'étranger accouru en Italie et a Rome, en raison même de ces victoires syllaniennes qui avaient nettoyé le barbare et Hithridate, n'était plus admis à corrompre ni gâter l'Etat. L'affranchissement des esclaves était réglé de telle façon qu'il ne jetait plus à la vie publique une masse ignorante et avide, dont la moindre motion tribunitienne pouvait faire un foyer d'incendie. Le Sénat renforcé, arc-bouté, à l'abri des Pontifes et des Lares, faisait et appliquait les lois, dominait jusqu'aux consuls et proconsuls, primait et effaçait l'assemblée dite populaire — dont mourut Athènes — qui ne devait plus être réunie que pour la frime et rarement. Ainsi, au fatras politicolégislatif, financier et parlementaire, bâclant des textes mal étudiés et mal votés, d'où étaient sortis la guerre civile et, par voie de conséquence, l'invasion, le Prince des Romains et des législateurs substituait un ordre harmonieux, vivant et souple, une réaction tellement bienfaisante que nous en éprouvons encore les effets.

Hais que penseriez-vons, mes amis, si vous aviez vu, selon un mot fameux, le « monstre lui-même », procédant a cette réforme de géant, sans humeurs, avec une bienveillance et une jovialité inaltérables, interrogeant, a tour de rôle, Multivalens, Junius Brutus, a l'Ours » Castor, Gastulus Vairon, Aequalis et les autres, discutant sur un ton de bonne compagnie, marquant son objet, le dépassant, y revenant, butinant, de-cî, de-là, & la rescousse de son opinion, un souvenir ou une anecdote. Il ne se privait pas d'appeler et convoquer, en toute bonhomie, tel ou tel spécialiste, sur tel ou tel point, et de l'interroger, de

le pousser, répétant : « Hais contredis-moi donc;

■ mais contredis mon voisin; ou celui qui est a coté « de mon voisin; mais vas-y carrément et n'use « d'aucune réticence, si tu penses que nous nous a sommes trompé 1 L'erreur est humaine. Hoi aussi « je suis humain, bien qu'on affirme le contraire, et

■ que Carbon m'ait comparé au renard ». Pour mieux amadouer et entortiller son monde, il faisait apporter une collation, en régalait ses robins et conseillers, les forçait a s'empiffrer et à boire, se moquait d'eux, s'ils suivaient un régime et l'ordonnance d'un médecin. Affirmant que la soupe au poisson à la haléenne, et ornée de sa rouille à l'ail, guérit toute espèce de maladie, même juridique, et l'enténèbrement législatif de l'esprit.

— Il nous tourneboule — affirmait Multivalcns — mais avec tellement d'agrément qu'on ne saurait lui en vouloir.

Sitôt qu'on présentait un texte a Sylla, se levait, dans sou infaillible raison, tout le peuple des conséquences, politiques et sociales, de ce texte. Il voyait les hommes et les villes, les ententes et accommodements, querelles et séditions, apaisements et conciliabules, et des personnages gesticulant dans la lumière du Forum. Ses auditeurs demeuraient pantois de la justesse de ces remarques, auxquelles euxmêmes n'avaient pas songé, en dépit de leur science et expérience. Habile et véhément à persuader, il saisissait la main, ou le bras, ou le pli de la toge de son interlocuteur, le secouait, plantait dans ses yeux ses yeux pers, le fascinait, puis éclatait de rire; car le monde, après tout, n'est qu'une comédie, intercalée de quelques catastrophes et pluies de sang.

Il leur racontait, au devisé, que sa rudesse célèbre — (sujette d'ailleurs a rémissions volontaires) — lui était venue peu à peu sous la pression de l'amour de Rome, non à la façon d'une ambition. A l'entendre, il avait été insouciant et même baguenaudeur et gauleur de noix jusque dans sa maturité, goûtant le théâtre, la philosophie, les lettres, les femmes, les propos des gens dans fa rue, les repas d'amis, la chasse, la pêche, toutes les bonnes choses ; ayant horreur de la foule, de la déclamation, de la poussière dans les yeux et dans le nez, de la laideur et du désordre. Sa femme Hétella lui avait apporté une conception plus grave de l'existence ; et il avait alors examiné et compris la guerre civile et ses origines, le gouffre où tombait a pic la Patrie. Tandis qu'il se muait ainsi au dedans, lea Dieux lui avaient parlé, l'encourageant et lui promettant leurs appui et concours. A partir de là, choses avaient marché toutes seules, comme si un autre les accomplissait en lui, combinant, parlant, agissant à sa place. 11 affirmait que, très souvent, il s'allait promener et divertir, tandis que ce personnage inspiré dispersait les biens confisqués aux enchères, ou prenait la parole au Sénat et sur le Forum. Toutefois, à la commission des Trois Consuls, c'était lui-même, et non son double qui débattait et concluait, en pleine conscience et lumière juridique de l'esprit, du « noos » grec, disait Tyrannion.

Or, il advint qu'a cette même époque des prodiges surprenants vinrent attester le consentement des Dieux a l'œuvre restauratrice du dictateur. Des paysans, dignes de foi, et qui apportaient, de bon matin, les produits de la campagne au marché voisin du Forum, remarquèrent, autour de la fontaine de

Servilius, des sortes de vapeurs, reproduisant les formes nuageuses de guerriers acharnes a s'assaillir et s'entr'égorger. Les Cornéliens se reconnaissaient a leurs enseignes, marquées d'un lion, et a la forme plus courbe de leurs casques, imités des Grecs ; leurs fautâmes faisaient un carnage des Marianiens, qui s'opposaient a eux. Après chacun de ces combats, l'orage éclatait dans l'aube mêlée de brume, et la foudre brillante dessinait un S colossal et scintillant, qui était celui-là même de la signature de Sylla. La chose ayant été mise en doute, des augures officiels furent convoqués comme témoins, et confirmèrent les dires des campagnards. En plusieurs autres points de la ville, et toujours au lever du jour ou un peu auparavant, ces luttes spectrales se reproduisirent, et l'on conclut que les mânes irritées des victimes de la guerre civile demandaient un apaisement. Sylla fit faire alors an vaste sacrifice de génisses, de béliers, de chèvres, d'oies, de jars et d'autres animaux de choix, & Jupiter, & Mars et à Aphrodite ; et il s'y rendit en personne, parmi un grand concours de population.

A dater de la, les phénomènes cessèrent subitement. En revanche, la femme du Maître, Métella, qui avait eu sur lui, depuis leur lointain mariage, quelque vingt ans auparavant, une influence heureuse, tomba malade, d'une sorte de langueur accompagnée de fièvre; et les meilleurs médecins consultés, quelques-uns mandés de fort loin, et même de l'Espagne, où Qorissent les docteurs les plus réputés, déclarèrent qu'ils n'y comprenaient pas grand' chose. Ils ordonnèrent, & cette personne active, née et élevée & Rome et que la politique passionnait, de séjourner désormais exclusivement a Cumes, où sa mélancolie rapidement empira.

Les ennemis de l'époux le plus attentif et le plus dévoué de toute l'Italie firent courir le bruit, naturellement, que les débauches incroyables du tyran (lesquelles n'existaient que dans leurs imaginations pourries) avaient jeté sa compagne dans cette inclinaison misanthropique. Certains allèrent jusqu'à prétendre qu'il l'empoisonnait lentement, afin de se débarrasser d'elle, ou qu'il la séquestrait, ou qu'il lui avait cassé la jambe dans un accès de fureur. Un des premiers salons libéraux de Rome, celui des Quercus Nobilis, s'étant distingué par la perfidie de tels propos, et ceux-ci ayant été rapportés a qui de droit, Sylla, qui ne plaisantait pas sur ce chapitre, envoya en exil toute cette fournée de médisants, mit en vente le domaine de Quercus Nobilis et en attribua le produit aux dénonciateurs, amis (intimes de leur victime comme il sied. A quelqu'un de la société, accouru pour solliciter la grâce des bavards infects, il répondit que chaque membre de la gens des Quercus Nobilis devait s'estimer heureux de n'avoir point la langue coupée. D'où le dicton, demeuré célèbre à Home : « Si tu « veux conserver ta langue, ne la trempe pas dans le « fiel, ni la sanie, a la façon des Quercus Nobilis. » Car il serait très faux de croire que les mesures de salut public, prises par Lucius Cornélius contre les révolutionnaires et démocrates (dont tous les gens raisonnables étaient excédés), eussent attristé la plus caustique des villes et Capitales, bien au contraire. Les proscriptions, la vente des biens aux enchères, les distributions de lots aux combattants, de vin et de blé au populaire, l'exécution des sénateurs-chevaliers, l'exposition de leurs têtes coupées, tout cela donnait, & l'immense majorité des citoyens, l'impression joyeuse

d'une libération longtemps attendue et d'une renaissance. Ce fut un redoublement de spectacles, de divertissements, de farces, d'Atellanes, de réceptions, de dépenses somptnaires — (en dépit des édita) et de bons mots, réparties et répliques. La poésie lyrique, l'esprit de satire, l'élégance oratoire, la verve dramatique, trop longtemps comprimés, avilis, sinon détériorés et détruits par la prééminence des démagogues illettrés, et des hommes d'argent et de rapine, poussaient des rejetons neufs et virides, comme au premier printemps après un rude hiver. La crainte du dictateur et égorgeur ne talonnait que les gens de mauvaise conscience et inspirait aux autres, non l'angoisse, mais toute sorte de nazardes, quolibets et moqueries, dans cette manière rude et drue qui est celle des fils de la Louve. On remarqua un afflux de proverbes, qui sont la fantaisie du peuple, quand ses dispositions sont gaillardes, et parfois envieuses et hostiles. Enfin la situation financière, qui avait été exécrable et plus qu'inquiétante sous Cinna, se redressait, en fonction même de l'autorité et de l'ordre ; les rentrées des impôts se faisaient bien. Dès sa prise du pouvoir, Syila avait eu soin de taxer les gouverneurs de province sur leurs biens personnels, et les cités & demi rebelles, sur la durée et la perversité de leur rébellion. Joint & l'énorme contribution de guerre de Hithridate, ce premier argent frais avait fait merveille. Les guerres prolongées, mêlées aux séditions, amènent constamment une perturbation des fortunes, où les pires et les plus lèches, eu général plus roués, trouvent bénéfice. Sylla, qui s'en rendait compte, résolut d'y porter remède par quelques petits décrets, de forme très simple, d'intention vigoureuse et immédia-

tement appliqués ; avant que ceux qu'ils devaient frapper eussent le temps de se tenir en garde et de mettre leurs rapines en sûreté. Beaucoup de spoliateurs et trafiquants notoires (quelques-uns d'excellente naissance), afin de prévenir l'effet de ces décrets et les sanctions consécutives, vinrent proposer eux mêmes, avec force génuflexions et marques de repentir, la restitution et le dégorgement de leur trop-plein. A ceux-là, l'indulgence fut acquise, accompagnée d'une invitation sérieuse à ne pas recommencer. Les autres furent contraints, en bonne et due forme, de s'exécuter jusqu'au dernier sol, sous la menace et en présence du bourreau. Ou rapporte que quelques-uns, fort délicats et sensibles, ou portés à réchauffement du diaphragme et du cœur, en crevèrent de saisissement. En ce cas, leur héritage fut saisi et interdiction faite a leurs descendants, jusqu'à la seconde génération, de participer aux affaires publiques. On calcula que quatre cent millions de sesterces rentrèrent ainsi, en quelque six mois, au Trésor, et permirent à Lucullus de perfectionner et d'augmenter sa marine de guerre, qui avait fait si grand défaut devant le Pirée. Lis connaisseurs goûtaient beaucoup la sagesse avec laquelle le Maître de la restauration — représenté à tort comme un sanguinaire, par ces menteurs, qui courent à travers l'histoire, en criant et ameutant les badauds — s'il reconnaissait quelque bonne loi dans la besogne de son pire ennemi, la maintenait et perfectionnait. Ainsi en usa-t-il vis-à-vis du décret, venu de la législation démocratique, qui accordait au citoyen d'une ville italique le litre de citoyen romain ; il y voyait un grand pas vers l'unité de race et de langage — les dialectes provinciaux étant maintenus

«t sauvegardés — qui faisait sa préoccupation. Malgré l'avis contraire de Hultivalens et de Juuius Brutus, il demeura ferme et cabré dans sa décision, que maint patricien de home trouvait exorbitante et malsaine. La suite des événements lui donna raison.

Le besoin qu'il avait de constater par lui-même la répercussion de ses mesures draconiennes — de celles du moins à effet immédiat — le poussa à faire un tour dans les provinces, autrefois rebelles, qu'il avait matées et ressoudées. Ce voyage se place à la seconde année de sa dictature, alors que les sceaux rouges et ardents n'étaient pas encore entièrement refroidis. Laissant sa femme à la garde du docteur espagnol Cordoba (en qui il avait toute confiance), il emmena avec lui Fufidius, les Hérennius et une demi-douzaine de sénateurs de sa majorité, ainsi que tout autant de «es fidèles lieutenants, dont Huréna revenu d'Asie, pour raisons de sanlé et autres. L'intendance de cette aorte de mission était assurée sans faste, mais avec minutie. Le protocole devait changer selon les villes, donnant la préséance et le pas aux généraux, dans les cités et bourgades a colonies syllaniennes, aux sénateurs dans les autres. Outre les serviteurs et majordomes, au nombre de trois cents, deux mille Cornéliens, bien armés et équipés, assuraient la sauvegarde dans ces contrées, où plusieurs populations, bien que soumises, macéraient encore entre la peur et la rage. Une somme rondelette de deux cent mille sesterces était affectée aux largesses et récompenses, & l'égard des municipalités indigentes.

De même qu'on aborde un texte par sa difficulté, la tournée commença par le plus dur, le Samnium, presque transformée en désert. Luciua Cornélius avait

dit de lui : « Tant qu'il restera un seul homme de ce maudit peuple, Home ne pourra être tranquille. » Préneste, ne formant plus qu'un monceau de ruines calcinées, avait été vendue a l'encan. L'acquéreur, un banquier grec, parent de Xémandre, y faisait pratiquer des fouilles et y découvrait, disait-on, maints tré sors, garés dans les caves pendant le siège. Informé, Sylla fil venir ce roué, qui jouait les béjaunes et nigaudinos, et le dégourdit en lui demandant le versement immédiat de la moitié de son gain, qui paya une partie des frais de la mission. Le Crésus n'en revenait pas. En revanche, il fui admis à la table du Chef et interrogé dans les règles, honneur dont il se fût bien passé. Au dessert, il reçut avis, en termes crus, qu'il n'était qu'un dégoûtant et un filou, et qu'il se contentât désormais d'une très petite rapine, car la corde était là. Dans un bois, attenant à Prénesle, furent aperçus des sortes de sauvages, revenus a l'état de nature par le chemin de la démocratie. Le dictateur eût désiré en rapporter un spécimen, à titre de curiosité locale et politique; mais ces malheureux fuyaient, quand on les appelait de loin.

A Spolète, complètement rasée, ainsi qu'à Interamna de l'Ombrie, l'herbe, les ronces, les orties, les lianes avaient, en si peu de mois, envahi et recouvert les débris des maisons et des temples. Seul, celui de Clitumnes dressait encore ses fûts et colonnes, parmi quelques statues tronquées. Attentif sur son cheval, Sylla contemplait, au jour tombant, le maussade spectacle de cette dévastation, où lu nature extrahumaine semblait aussi haineuse et désolée que l'humaine. Tel est le résultat fatal des mauvaises lois, issues de la brigue et compétition électorale, et de la sédition

révolutionnaire, qui en découle. Sa suite sénatoriale et militaire s'était groupée autour de lui; et il lui démontrait, pièces en main, ces inconvénients évidents de toute rupture sociale, conséquence elle-même des errements législatifs et politiques. A ces minutes, apparaissait en lui le fils privilégié d'Aphrodite, qui discerne les malheurs issus de l'inbarmonie, avec les moyens de les éviter.

Muréna, cependant habitué au coup d'oeil de l'aigle qui avait été son général, raconta au retour qu'il s'était, ce crépuscule-là, surpassé, et regretta qu'aucun scribe n'eût recueilli fidèlement, pour la postérité, une telle leçon.

En Etrurie, province séparatiste et cramponnée à ses coutumes propres, l'émeute marianienne et démocratique n'avait été qu'un prétexte a l'envie de tout ce qui portait le nom Romain. Sylla, sans détruire aucun des monuments, qu'il jugeait curieux et vénérables, avait procédé à des confiscations en masse ; si bien que les villes, abandonnées et debout, semblaient avoir été vidées par quelque magicien. Imaginez des musées en détresse, qui n'auraient plus, derrière leurs vitrines et buffets, que des ossements. Les soldats romains, admis an spectacle d'un tel châtiment, hochaient la tête, heureux de servir sous un chef si juste. Car les lieutenants leur expliquaient que tel eut été le sort de la Ville, de l'Urbs, si le destin eût été retourné, les Etrusques possédant comme chef un Sylla. Ces guerriers simples, mais logiques, en concluaient que la pierre n'est rien et que l'homme est tout, quand Jupiter l'inspire, au lieu de l'affoler.

Danslariche et onctueuse Toscane, où les troupeaux donnent un lait exquis, aussi savoureux que le raisin

des pampres, Florence avait reçu une colonie militaire, & cause de sa brève, nais intolérable rébellion. Les Cornéliens retrouvaient la des camarades mariés, installés dans les meilleurs quartiers, largement pourvus et logés, alors que les civils d'en face, naturellement dénués et mousus, faisaient, dans leurs masures, des mines jaunes et longues. Une députation de ces tristes bourgeois et croquants vint se plaindre au maître de ce que les soldats leur prenaient tout, à leur convenance, ne leur laissant que leurs yeux pour pleurer : « J'y remédierai, leur dit Sjlla, les regardant

■ sans mansuétude, quand vous aurez fait preuve de « votre esprit de soumission. »lls demandèrent alors : « Comment cela? » Il répliqua : « En payant au trésor romain un tribut exceptionnel. » Ils objectèrent que leurs outils ayant été détruits ou volés, ils ne pouvaient pas cultiver la terre avec autant d'activité, partant de bénéfices : « Je vous avancerai donc cin- « quante mille sesterces, ô gens de Florence, à

■ condition qu'ils aient fait cinquante mille petits, « d'impôt volontaire, d'ici l'an qui vient. Pour le sur- « plus, soyez honnêtes et polis avec mes vétérans, a sans lesquels tous gémiriez encore dans le joug de « la révolution, ou de l'étranger, s Ainsi conclut le sage entre les sages, que célébraient, en le quittant, ces notables assez déconfits.

Près de Florence, se dressait auparavant Fiesole, sa rivale, sur des collines d'une courbe gracieuse. Elle s'était réduite et gondolée, au cours de la guerre civile et des assauts, à la façon d'une nèfle ridée, dont les masures eussent été les pépins. La végétaient une trentaine de familles — au lieu de plus de quatorze cents jadis — en face de deux cents feux de Cornéliens,

qui acclamèrent leur glorieux général. Les civils semblaient aplatie et vides, au point de ne plus même présenter aucune doléance; si bien que Huréna, riant, vantait leur endurance et béatitude, au sein d'une situation plutôt précaire. Charmé de leur soumission, Sylla leur versa vingt-cinq mille sesterces, & charge par eux de remettre touies leurs terres en culture et de faire une réserve de blés, qu'ils partageraient annuellement avec les vétérans. Car les agriculteurs de métier sont forcément plus habiles que les soldats. En Campanie, on découvrit avec stupeur, à Capoue même — qui s'était passionnée pour Harîus — les restes d'une colonie démocratique, qui pratiquait la mise en commun des denrées et de la terre, et où il était défendu de travailler plus de cinq heures par jour, afin que nul ne pût épargner. Il en résultait des querelles incessantes et un appauvrissement général, alors que le quartier des vélérans, non soumis à cette règle absurde, économisait et prospérait. Le Chef manda le maire des vétérans, auquel manquait une jambe perdue à Orchomène, lui demanda comment il tolérait (ayant le quartier civil sous sa surveillance) un pareil manquement à la loi. & quoi cet homme stupide et déférent répliqua que ni lui, ni les siens n'avaient rien remarqué d'insolite et qu'il en demeurait interloqué. Alors fut mandé le maire des civils et partageux, lequel se lança, le prenant de d'assez haut, dans toutes sortes d'explications prétentieuses et comiques. Quand il eut fini : « C'est bien, fit « le dictateur, vous serez l'un et l'autre battus de « verges : toi, pour manque de vigilance et de zèle ; « toi, pour infraction aux règles civiques, qui veu- « lent la libre durée du travail, l'épargne et l'inéga-

- lité des biens. Je te donna deux jours, magistrat « imbécile, pour réformer ton insane administration. « Faute de quoi, tu seras pendu à. ton aune et mesure, « exactement cinq heures par jour. » Car toutes sortes de folies germent dans les têtes des hommes ; mais il est facile de les en guérir, si l'on y fait obstacle dès le début.

Néapolis, qu'on appelle aujourd'hui Naples, s'était observée, & cause du voisinage de Cumes, où le Patron avait sa villa. Elle avait reçu une colonie militaire particulièrement soignée, composée de troupes qui avaient vaincu à Chéronée, et pour lesquelles Svlla était un dieu. L'agrément du site, l'excellence du climat et la permanence du soleil, même en hiver, faisaient les habitants civils insouciants et joyeux comme des fruits, dont ils avaient la couleur dorée et (quant aux femmes) la suavité. Le maire, du nom de Lampisco, homme versatile et vaniteux, avait donné dans le démocratisme. Pensant se faire pardonner, il envoya, au quartier du dictateur, quelquesunes de ses plus jeunes et jolies administrées, apportant des fleurs, des viandes de choix et des compliments. Elles en ressortirent, trois jours après, ravies, un peu surprises, comblées de présents, mais portant un ordre syllanien au muntcipe d'avoir a considérer comme confisquée l'Ile d'GËnaria, en châtiment d'une crise de rébellion non rachetée. Lampisco, qui avait des propriétés dans Cenaria et y percevait une dtme illégale, en conçut un vif dépit et ressentiment, qu'il se garda bien de manifester.

Bref, après cette tournée, fertile en épisodes et méditations de divers ordres, il arriva que l'intendant possédait quatre cent mille sesterces de plus qu'en

partant, quoiqu'il eût distribua sa réserve. Ce qui Bt dire a Muréna que Sylla était non seulement le premier des capitaines et des législateurs, mais encore le premier des majordomes et gardiens du denier de l'Etat. De là naquit ce dicton que Lucius Cornélius faisait fructifier les ruines et transmuait en or les cailloux.

De retour & Cumes, le Matlre trouva sa chère Hétella plus malade qu'il ne l'avait laissée en partant. Le docteur Cordoba, fort savant, mais grand mélangeur de drogues, l'avait accablée de remèdes divers, qui se livraient bataille en son organisme, ainsi que des poisons dans une cornue. La langueur générale ayant augmenté, le médecin effrayé du résultat et redoutant la colère de Lucius Cornélius (dont il se faisait, étant Espagnol, une idée assez fausse), avait prétexté une affaire de famille et regagné sa brûlante patrie. Ne sachant plus & quel saint se vouer, le majordome et les précepteurs des enfants avaient mandé en hâte Tyrannion, lequel, sans être inscrit à une école de médecine déterminée, possédait cependant, grâce a sa culture grecque, des vues générales sur les humeurs peccanles et leurs remèdes. Le difficile était de persuader au nouveau préfet des études que, pendant son séjour à Cumes, où le vin est bon, il dût s'abstenir d'en trop boire. Sylla apprit avec reconnaissance qu'il ne s'était enivré que deux fois. Interrogé, Tyrannion affirma qu'en dehors des troubles ressentis, vraisemblablement de source hépatique et cholédoque, Mételta se languissait de Rome. Il fut donc décidé qu'on la transporterait, avec les plus grandes précautions, dans le Palais des Trois Consuls, rapidement aménagé à cet effet.

Il est sans exemple que les Dieux n'aient pas fait payer & un homme son constant bonheur et l'absence des chocs en retour, déterminés ordinairement par de fortes actions. Dans les Mémoires qu'il rédigea lui même, avec une vivacité de plume excellente, et qui ne nous sont parvenus que par courts fragments, Sytlanotece point important. Il est donc un des très rares humains qui aient philosophé leur action, en même temps qu'ils agissaient leur philosophie, tirant de ce cercle des plaisirs divers. Le mécanisme des proscriptions une fois réglé — (et elles ne dépassèrent point 1« chiffre de six mille cinq cent quarante-deux gredinexemplaires, dont la mort fut un réel bienfait) — il s'occupa à supprimer légalement les droits et la puissance des censeurs, qui étaient, en fait, tombés en désuétude, et annula les listes des censitaires. Le désordre qui pouvait en résulter dans les râles électoraux n'était certes pas pour lui déplaire, tant il redoutait l'emploi du vote, quant aux charges essentielles de l'État. En outre, le cumul de la plus haute fonction civile — (chef du Sénat) — et de la fonction militaire avait permis & Marias des Gimbres de renverser l'aristocratie. Afin d'éviter celte cause de trouble, le pouvoir

2itt SYLLÀ ET SON DESTIN

militaire fut désormais assujetti au Sénat, par le droit exclusif que reçut cette assemblée de nommer et déposer les proconsuls et les propréteurs. Après quelques tiraillements, dus & la divergence des points de vue, le Maître avait fini par faire comprendre a son conseil juridique du Palais des Trois Consuls l'objet principal de son dessein — (qui était la concentration et la continuité de l'autorité souveraine) — et par y faire converger tous les efforts des premiers parmi ses collaborateurs.

Le procès de Roscius et la disgrâce et la condamnation de Chrysogonus ayant fait du bruit, Mardis Tullius Cicéron, avocat de Roscius, devint homme a la mode et la coqueluche des salons. Les gens du monde, portés à dénigrer Sylla, en raison même des services qu'il leur avait rendus, vantaient le courage de ce jeune héros, qui avait tenu tête au « tyran », et le tyran riait sous cape, sachant ce qu'en valait l'aune. Tant et si bien que Métella, revenue à Rome pour sa Banté, et installée au palais officiel avec les enfants, eut le désir de connaître ce divertissant phénomène. Il était trop rare qu'elle manifestât quelque envie, pour que son glorieux époux ne la satisfit pas aussitôt. Invité à dîner, en compagnie de quelques intimes, Cicéron se montra bavard intarissable, coupant la parole aux autres convives, faisant signe de la main que l'on se tùt pendant qu'il buvait, accumulant les anas sur les exhortations, s'imaginant qu'il avait couru quelque risque en traquant le richissisme affranchi, que son hôte lui avait précisément ordonné de traquer. Si bien qu'après son départ chacun fit « ouf » et « lanlaire » et « pourvu qu'on ne le revoie plus I » Le Chef exprima cet avis que quelques-uns naissent

avec on certain nombre de mots dans la tète, adéquat au nombre des actions importantes qu'ils auront à accomplir; d'autres, arec cent et mille fois plus de mots que cette quantité d'actions. Cicéron appartenait évidemment a la seconde catégorie, et il se dépêchait de parler, afin de rattraper la différence. C'est sans doute ce qui le perdit.

Quelques difficultés vinrent & Lucius Cornélius du fait de Pompée, qu'il chérissait comme un fils, se piquant d'être aussi indulgent à ses amis que terrible à ses ennemis, ce qui était vrai. À. l'homme insinué dans sa camaraderie, ou admis à son intimité, il accordait volontiers ce que celui-ci demandait; et sa rigueur pouvait céder brusquement, à son point extrême, devant un souvenir de jeunesse, ou le rappel d'un plaisir pris en commun. Pompée, garçon brillant, entré presque contre son gré dans la famille du Maître, revenu d'Afrique et de Sicile, après une expédition des plus heureuses, et après avoir fait décapiter Carbon, Pompée, ingrat, jouait les indépendants et les frondeurs. Il s'était entiché d'un redoutable hypocrite, Marcus Lépidns, et le poussait vers le consulat, malgré les sages avis du dictateur d'avoir & se méfier d'un tel protégé. Un jour, à une sommalion plus nette que de coutume, il répliqua avec impertinence que l'on s'occupait plus du soleil levant que du soleil a son coucher, se comparant avantageusement au premier : « Il est heureux pour toi — « répondit son beau-père — que ton insolence n'ait a pas eu de témoins. Elle eût dû te faire jeter en « prison. Cependant, et quoique tu sois mon gendre, ■ je te mets à l'amende de dix mille sesterces, qui « devront être versés, avant ce soir, & la reconstruc-

• tion du temple de Jupiter. Si tu commets l'impnt- « dence de mêler ta femme a cette affaire, la sanction ■ sera doublée automatiquement. » De ce jour. Pompée tint sa langue, sinon son ressentiment. IL convient d'ajouter que la dot de sa jeune épouse fit les frais de son incongruité. Quelques jours plus tard, Harcns Lépidus fut nommé consul, de préférence à Catulus, qui était le candidat de Sylla. Celui-ci félicita ironiquement Pompée d'avoir introduit le loup dans la bergerie, et c'est un fait que le nouveau promu donna, quelques années plus tard, delà tablature & son cornac.

Un premier malheur domestique atteignit soudain l'Epaphrodite, en lui enlevant son fils Faustus, sujet exceptionnel, bien que très jeune, à la suite d'une chute sur la tête, laquelle dégénéra en convulsions. La plaie, intéressant seulement le cnir chevelu, était insignifiante : et il fut impossible au médecin de comprendre comment elle avait déterminé le crissement des mâchoires et la contraction du torse, atrocement douloureuse, jointe à l'impossibilité de s'alimenter. On crut, à cette occasion, que Métella deviendrait folle. Elle veilla son enfant pendant l'agonie, lui tenant la main, s'accrochant à lui s'il se débattait, et aussi inattentive à tout le reste que s'il eût été son seul et nnîque lien avec le terrestre séjour. Sylla en conçut un certain dépit, accompagné d'un redoublement de tendresse qu'il se garda de lui montrer. le une difficulté se présenta : 11 était de règle qu'une demeure officielle, comme l'était le Palais des Trois Consuls, ne dût pas être souillée par des funérailles, et le dictateur, quelques mois auparavant, avait précisément relevé un édit, où figurait cette clause fort

ancienne, et que les pontifes lui rappelèrent méchamment. Dans la douleur que lui causait le trépas inopiné de Faustus — si mal dénommé — le dictateur s'emporta, tempêta, déclara que la loi était mauvaise et absurde dans cet article qui lui avait échappé, qu'il le barrait, biffait, supprimait. 11 faillit presque lever la main sur un des prêtres perfides, qui lui opposait le jus romanum. S'il l'avait frappé, il se fût mis en état de sacrilège et la situation eût été délicate, du chef suprême et incontesté de la restauration commettant un crime capital. Il se contint a temps, mais garda mémoire de l'affront.

La secousse avait été trop forte pour les nerfs épuisés de Hétella; le jour des funérailles de son fils, elle s'alita, les yeux fixes, les membres agités de tremblements; et la fièvre ne la quitta plus. Prévoyant la fin, et afin d'éviter une nouvelle algarade des pontifes libéraux, qui l'eût, cette fois, rendu enragé, son mari ordonna qu'elle fût transportée, sur une litière, dans la demeure de sa vieille nourrice, laquelle vivait encore, aux pieds de l'Esquilin, à l'angle de la via Tuveilia, où commence le marché aux herbes. Pendant le trajet, il marchait auprès de la litière, encadré de ses licteurs, montrant qu'il associait ainsi la moribonde a ses honneurs et a sa puissance, dans des conditions qu'aucune matrone romaine n'avait encore connues. Privilège inouï, et qui fit moins jaser qu'on ne l'aurait cru, tant était favorable la réputation de Hétella. Arrivé chez la nourrice, le dictateur prit lui-même sa femme, hélas ! légère n cause de l'amaigrissement considérable, entre ses bras, qui soutenaient le fardeau de l'Empire, et la transporta délicatement sur la couche préparée. Son

266 SïLLA ET SON DESTIN

visage demeurait impassible et majestueux, à bod ordinaire; mais on remarqua l'expression avec laquelle il congédia ses licteurs, mêlée d'une certaine reconnaissance, a cause de leur visible affliction. Nul ne sut ce qui s'étail passé ensuite entre ces deux parfaits époux, que seule la mort pouvait séparer. Métella glissa sous les ombres vers le soir, discrètement et intrépidement, comme elle avait vécu, emportant avec elle la seule influence qui se fut jamais exercée sur l'altier Sylla, et toujours dans un sens bienfaisant. On sut seulement, que dans son testament — qui comprenait de nombreux codicilles et legs à une foule de petits protégés, lesquels furent fidèlement transmis — elle recommandait à son mari, demeuré seul avec une fille en bas âge, Pausta, d'épouser la belle Valéria, fille de Messala et sœur de l'orateur Hortensius. Divorcée d'un premier mariage, Valéria était, de longue date, intimement liée avec la défunte, et tenue au courant, par elle, des habitudes, manies et petites singularités de l'illustre maître de Rome. On reconnut à ce trait, la fermeté de caractère et la prévoyance de celle qui venait de disparaître, emportant d'unanimes regrets. Elle ne voulait pas que son maître et seigneur, seul et sans le compagnonnage d'une femme distinguée, tombât à la société des cabotins, ou des danseuses, ou s'avilit ancillairement, comme c'est l'usage à ce tournant de la soixantaine, où les pièges, aussi nombreux qu'à celui de la quarantaine, sont devenus plus laids et plus mornes.

Afin de ne pas s'amollir dans le deuil et de ne pas donner à ses ennemis — désormais cachés, d'autant plus acharnés — l'occasion de se réjouir, le dictateur fournit une somme de travail plus considérable encore

que précédemment, poussant ses jurisconsultes, prin - «paiement Multivalens et Castor, dit «l'ours», dans les textes ardus et féconds. Quelques mots transmis de ses mémoires, tel un signe lumineux à travers les fourrés et guérets, nous indiquent que de cette semaine funèbre date cette étonnante mesure de l'abolition de la peine de mort en matière politique, par laquelle il entendait fermer, quant & la cité, l'ère du sang. A ceux qui l'interrogèrent, par la suite, sur une décision si inattendue, il répliqua que l'art politique est mêlé de médecine et de chirurgie, de brutal et d'insinuant et comporte, ainsi que le musical, une observance des temps et des degrés; ajoutant que les cordes de la nature humaine n'étaient pas si nombreuses qu'il ne fût préférable de jouer de toutes successivement, plutôt que d'en négliger une. Toutefois, il excepta la haute trahison, et l'acceptation d'une sportule étrangère, des crimes dits politiques et les frappa, l'un et l'autre, de la peine capitale, ainsi que le commandait le bon sens, ce dictateur immortel et irren ver sable.

La veille des obsèques de sa Adèle compagne, l'heure de nuit étant avancée elles flambeaux achevant de se consumer en grésillant, Sylla, attelé seul a la besogne, entendit un léger bruit. Il leva la tête, et vit, devant lui, son petit Faustus, vêtu d'une robe trouée comme en ont les jeunes mendiants, qui implorent, au seuil des temples, la charité publique. La transparence du fantôme était telle qu'on distinguait, à, travers lui, les objets environnants. Fauslus supplia son père de terminer rapidement ses affaires et de venir le rejoindre chez Hadès, au séjour des Mènes, ainsi que sa mère Métella. II ut valoir la remarquable quiétude et tran-

quillité de cette humide région, où nul n'apporte soins ni soucis, lui recommandant seulement de se bien couvrir, à cause de la pluvieuse brume, qui y règne en permanence et empêche de distinguer les voisins. Afin qu'un témoignage demeurât de son passage, rarement autorisé, d'un séjour à l'autre, l'enfant déposa, sur la table, une pierre bleue, taillée, semblable & une amulette chaldéenne, puis disparut. Le dictateur ordonna que cette pierre fût scellée dans un chapiteau du nouveau temple, dédié à Jupiter, et qui avançait rapidement.

Les funérailles de tfétella eurent lieu, parmi un immense concours de population et dans une pompe inusitée. Elles avaient été réglées, dans les plus petits détails, par la défunte elle-même, et le cortège proprement dit ne comportait que des intimes, dont la belle Valéria. En tête marchaient, selon le rite, les joueurs de flûte et de trompettes, puis les pleureuses, auxquelles il avait été recommandé de se lamenter discrètement. Venait ensuite le cercueil ouvert, où reposait la meilleure des épouses, lequel était tout eu bois de cèdre et porté par huit sénateurs syllaoiens, se relayant de quatre en quatre. Le dictateur marchait entre ses vingt-quatre licteurs, la tête haute et non basse, le regard droit devant soi, portant le deuil consulaire et suivi de trente de ses meilleurs lieutetenants, au premier rang desquels Pompée. Hétella avait demandé à être inhumée, non incinérée, et il fut fait droit, bien entendu, à celte suprême volonté.

On imagine qu'il ne manqua pas de gens pour prétendre que ce double trépas de sa femme et de son fils annonçait pour Sylla le terme de la protection d'Apollon et d'Aphrodite, et donc de son inconcevable for-

tune. La médisance sévit de préférence chez les conservateurs, parmi lesquels se recrutent trop souvent les oisifs, dont le seul métier est de tracasser et de jacasser. Les magistrats ne savaient aucun gré & Lucius Cornélius d'avoir fait fouetter en public quelques-uns des premiers d'entre eux, et l'accusaient d'avoir ainsi ravalé la majesté des tribunaux; comme s'il n'était pire honte et souillure, pour un juge, que celle ressortant à son iniquité, ou servilité. Les flammes lui reprochaient de mêler trop aisément la raillerie a la vénération et de n'être point de mœurs parfaitement pures. D'une façon générale, les libéraux l'exécraient plus cordialement encore que les révolutionnaires, à cause de la précision de sa doctrine, de son amour pour Aristote et de l'assènement de ses coups. Car les amateurs de vague et de nuées en veulent sang et feu à qui dissipe le vague et les nuées. Tous ces pille-consul, comme on disait à Rome, mettaient néanmoins une sourdine à leurs calomnies et chuchotements, sachant que le lion ne dort que d'un oeil, et qu'il a des réveils en fanfare.

Après cinq semaines de ces événements, le Maître, n'ayant comme société que sa petite Fausla — trop jeune pour participer à sa solitude — et redoutant les condoléances des salons, rendit une première visite à Valéria. La sœur d'Hortensius habitait non loin de son frère, dans la villa Prugiféra, entouréed'unjardin magnifique, ou elle se promenait, au clair de lune, en tunique blanche- Son émoi fut grand de voir paraître Lucius Cornélius, qui avait renvoyé sa garde et se présentait en petit appareil, avec une parfaite aisance. Se plaçant auprès d'elle et d'une voix agréable, qui n'était plus celle du commandement, il lui donna

connaissance de la partie du testament de Métella, où était prononcé le nom de celle qu'on lui conseillait d'épouser, le délai de convenances et de deuil une fois clos. 11 ajouta avec beaucoup de franchise, que cette proposition n'était pas aussi avantageuse que la délicieuse jeune femme pouvait le supposer, attendu qu'il touchait à la soixantaine et, sans être fatigué, s'apprêtait à quitter le pouvoir.

Valéria, avertie par Métella, et ayant déjà préparé sa riposte, répliqua qu'il était impossible à une Romaine, digne de ce nom, de repousser un tel honneur, qu'elle le félicitait de sa résolution, digne d'un philosophe de sa trempe — et à qui les grandeurs humaines, la tflehe achevée, n'en imposent plus — et qu'elle joindrait sa destinée à la sienne, quand il lui en exprimerait la volonté. En parlant ainsi, elle faisait sous les ravons de Diane chasseresse, un visage ovale, blanc et doux, qui ajoutait au charme de l'aveu. Ils en demeurèrent là, craignant qu'un mot de plus, de l'un ou de l'autre, ne gâtât une conjonction si bien commencée.

Le lendemain, a la même heure, rendu fébrile par le travail acharné, Lucius Cornélius ressentit le désir violent d'aller retrouver sa belle voisine. Hais il y résista, et encore le jour suivant, où son image se rapprochait de celle de Métella. Ce n'est que le lendemain du surlendemain, qu'il céda au conseil de sa protectrice Aphrodite, formulé de façon pressante, et reprit le chemin de la villa Frugiféra. Valéria l'attendait, dans la même tenue, et il l'invita, pour le mois suivant, à sa propriété de Cumes, où il comptait franchir la fin des Ides. Elle accepta. Le trajet comportait vingt-cinq heures de poste environ, dont une nuit.

Naturellement ces allées et venues, colportées par les serviteurs et les cochers, firent rapidement le tour des salons romains, où le testament de Métella était ignoré et où l'on ne manqua pas d'incriminer la faculté d'oubli du tyran, aussi voluptueux que sanguinaire. Ceuxlà, qu'il avait comblés, se montraient, bien entendu, les plus intransigeants et déploraient hypocritement son manque de retenue, alors qu'eux-mêmes s'offraient en secret les pires débauches. Le sénateur Téson reçut la mission malaisée d'aller faire quelques reproches au dictateur, alléguant les convenances et sa vieille amitié, « prouvée aux temps difficiles ». Lucius Cornélius reçut l'importun cordialement, devina tout de suite, à sa mine compassée, quelle farine il allait moudre à son moulin et raconta, d'un ton détaché, qu'il venait d'ordonner la proscription d'an insolent, pour imputation calomnieuse à son endroit. Ce qui fit que Téson, sidéré et mortifié, se tut, et, après quelques flasques et insignifiants propos, tourna les talons,

II est donc parfaitement inexact que Valéria et Sylla se soient rencontrés sans se connaître, à un combat de gladiateurs, et que la première ait flatté le second, en lui arrachant un fil de sa robe, sous prétexte de participer à son bonheur. Valéria, bien que cherchant à plaire à son illustre compatriote, était a l'opposé d'une coquette, et mettait son honneur au premier plan. Elle avait reçu mandat de sa meilleure amie de consoler le Prince des Romains et elle s'acquitta de ce mandai à miracle. Ne forçons point la note : la pénitence n'était pas sévère, attendu que Lucius Cornélius était demeuré ferme en sa stature, de grain serré, au physique et au moral, et d'un commerce plus gai et

franc que la plupart des jeunes gens. Alors que les plus célèbres capitaines, en vieillissant, deviennent ratiocinateurs et radotiers, et refont les batailles à. leur convenance et s'y donnent posture avantageuse, celui-là, au déduit, ne soufflait mot de ses campagnes. ni de ses lois, uniquement attentif au plaisir et à l'enjouement. Le déroulement de sa vie passée, il ne l'enroulait è nouveau qu'en son journal, jamais & table, ni au lit. Quand il invitait un de ses lieutenants à déjeuner, ou & dîner, sa première parole était pour lui interdire la moindre allusion aux combats de naguère, a Ghéronée, Orchomène, & Hitbridate, ou Archélaos. 11 s'agissait d'apprécier les olives, le vin, la viande, la soupe de poisson, rien de plus, et de ne pas ennuyer les autres convives, 'avec des récits d'aventures, auxquelles Us n'ont point participé. De mémo doit-on déplorer la coutume des mondains, s'entretenant de leurs petites affaires, ou de leur bobos, sur un ton de familiarité parmi an cercle d'indifférents, et faisant intervenir des noms et prénoms inconnus. La domesticité fut fixée, et précisément, quand elle vit arriver Valôria dans l'équipage du Maître. La jeune femme, étant connue de longue date, et appréciée à cause de sa douceur — elle n'avait jamais rossé à mort un esclave — chacun se félicita de c« que le tempérament ardent de Sylla n'eût pas choisi une courtisane altière, ou une artiste faiseuse d'embarras, pour succéder à l'inégalable Métella. La petite Fausta ne manifesta ni répulsion, ni étonnement, et la journée, bien que mélancolique, s'acheva dans une impression dénuée d'amertume, non d'aiguillon. Sur le chapitre de la politique, il était manifeste que la sœur d'Hortensius, mêlée aux événements publics, et

ayant horreur des démocrates, n'était pas au niveau de sa devancière; mais elle se contentait de petites gaffes sans importance et peu renouvelées, qui ne prêtaient point à une durable raillerie.

La résolution, qu'avait prise Sylla, de quitter le pouvoir, semblait le résultat d'un débat avec luimême et d'un songe. Le débat était dû — autant qu'on peut remonter aux origines de ses décisions — à la lecture attentive et méditative des pages consacrées par Aristote à la constitution de cent cinquantehuit cités. 11 en était résulté, pour le Romain, celte conviction qu'une tache menée a fond, dans cet ordre d'idées législatif, doit être aussitôt confiée & l'avenir, pour qu'elle y développe ses fruits librement. Etant allé aussi loin et profond qu'il pouvait aller, par les actes implacables et par les lois, dans un temps bref il craignait de se diminuer et amoindrir avec son œuvre, en persévérant. Il ne croyait à la pérennité que de ce qui est coulé d'un seul jet. Cela, quant au bien public. Quant au bien privé, il considérait que, depuis quinze ans, il avait vécu parmi la guerre, étrangère et civile, les commandements et décommandements, le feu, les alarmes, les clameurs, les supplices, le mouvement des camps, les votes, contrevotes, intrigues, ruses des assemblées et massacres, le sang, la santé, la pompe, les rois étrangers, consuls, tribuns, préleurs et magistrats, telle une monnaie roulée par un fleuve. Doué de la plus adorable des épouses, d'une fortune lui permettant un train de maison, les loisirs ornés, une clientèle choisie, les amitiés, d'enfants aimables et bien élevés, il n'avait pu saisir et goûter, de ces joies légitimes, que quelques bribes arrachées au devoir et au tumulte. Sa femme et

son fils l'avaient quitté a la dérobade, sans qu'il eût le temps de leur consacrer — parmi les proscriptions, enchères et jurisconsultes — le centième d'une de ses journées sur cent. Parvenu au sommet de l'ambition, d'où les peuples, et le premier de tous, lui apparaissaient globaux et condensés, à la mesure de fourmilières, il aspirait à l'anguste et & l'étroit, au petit réduit et à l'obscurité.

Du songe, brillant et détaillé comme le réel même, voici la teneur et disposition : les Dieux l'avaient mandé à. leur assemblée qui était un val de l'Olympe, le plus noble et verdoyant que l'on pût voir. Jupiter présidait la séance, flanqué de Junon et d'Aphrodite, ayant en vis-à-vis Mars et Mercure. Bellone était au bout de la table, avec ses serpents noués et tordus. S'adressant au dictateur, le Maître véritable de l'Univers, par qui respirent toutes créatures, l'avait d'abord salué et félicité, pour la reconstruction de son temple brûlé, — laquelle louchait à l'achèvement — puis pour sa bonne et sagace vindicte publique, et confection des lois. Il lui avait ensuite demandé s'il sollicitait, en récompense, un délai; & quoi tous les autres Dieux faisaient oui de la tête, comme si la chose, selon leur gré, était bien due et méritée, pour une telle besogne et si tendue. Sylla s'informant de la nature de ce délai, Jupiter levait son bras auguste ; le vallon devenait sombre et noirci ; et les Parques, s avançant sur un rythme funèbre, affreuses h voir et dépenaillées, tissaient, d'un fuseau déjà fort dégarni, auquel n'adhéraient plus que quelques minces houpettes. Par quoi, Lucius Cornélius comprenait que son laps de vivre était bref, et que la ficelle touchait & son terme. Au réveil et baigné de sueur, si bien que

QUAND JUSTICE FUT FÀITB «6f>

ses jambes en étaient agglutinées et collées, il entendait encore le chant si triste, et qui rendait le son des ténèbres : et il apercevait le bout des doigts maigres, tenant le fil avec la poisse.

Nul n'était donc an courant de ce qui allait se passer, en dehors de Valéria, la nouvelle confidente et approbatrice, quand parurent simultanément, le 7 janvier de l'an 79 avant Jésus-Christ qui était la 675* année de l'ère romaine, trois édits, portant le sceau dictatorial. Le premier supprimait, pour dix ans, la facilité du divorce, comme apportant une entrave à la dignité et cohésion de la famille, et à l'accroissement des naissances. Le second limitait, & trois sesterces par personne, les dépenses des jours ordinaires, et à trente sesterces celles des ides, des calendes, des nones et jours fériés. Le mémo édit taxait et diminuait le prix des denrées, qu'avait élevé l'afflux, dans le Trésor public, des centaines de millions de sesterces, récupérés sur les grands voleurs et concussionnaires. Le troisième édit, enfin, décrétait, pour le lendemain 8 janvier, l'investiture solennelle, au Forara, des deux derniers consuls élus, Publius Serrilins et Appius Claudius.

Le matin du grand jour, le temps étant fort beau, Serrilius et Claudius vinrent faire visite au Chef et gravirent, non sans émotion, les degrés du Palais des Trois Consuls. Ayant auprès de lui le second Pontife — le premier étant en voyage — et quelques hauts dignitaires et sénateurs, Lucius Cornélius les reçut gaiement, leur souhaitant bonne chance et petits embarras, attendu que toutes difficultés, extérieures et intérieures étaient aplanies, que la pacification des esprits et des corps était générale, et que c'était

a» SYLLA. ET SON DESTIN

plaisir de gouverner si grand peuple, et cuit sous un si beau soleil, dans de telles conditions. Fort déluré, Servilius, bedonnant et ratiocioateur, se félicita et félicita son collègue de prendre charge en un pareil moment, alors que les augures étaient favorables. A quoi Sylla ajonla, toujours riant, qu'en politique, la roue de la Fortune tourne et vire avec une étonnante rapidité, et qu'il importe de ne s'y trop Ber. Sur ce, il choqua un timbre et des serviteurs apportèrent une collation magnifique, à laquelle chacun fit honneur, parmi les plus plaisants devis. Le Maitre rappela aux nouveaux magistrats consulaires qu'ils avaient droit à la chaise eurule, a douze licteurs, à la robe prétexte et, désormais, en sortant de charge, au proconsulat, c'est-à-dire au gouvernement d'une province, avec le commandement militaire. L'un et l'autre ayant alors déclaré que ce dernier point les troublait — car ils n'avaient jamais fréquenté les camps, — et qu'ils viendraient prendre ses conseils, dignes des Dieux, il y eut, sur le visage de Sylla, un rapide sourire, et énigmatique. Ce ne fut qu'un éclair.

En dépit du secret, la nouvelle avait transpiré, dans le peuple romain, d'un événement d'importance — le bruiteourait d'une sédition en Macédoine,— et ilyavait foule au Forum. Pendant la cérémonie consulaire, on remarqua que le soleil, ardent et brillant, en dépit de la saison, se voila soudain et sans nuage, comme si son feu diminuait de façon spontanée; et une aile bleue, de dimensions inusitées, détachée d'un oiseau inaperçu, tomba en tourbillonnant sur le sol. La remise des insignes et de la robe était terminée, quand on vit Sylla s'avancer, de son pas lent et habituel, vers les Rostres, que ses licteurs entourèrent

aussitôt. Sa voix avait sa fermeté grave, quand il dit : « Mes cliers concitoyens, par la volonté manifeste des Dieux — Jupiter m'en est témoin, avec Aphrodite et la Sibylle — j'ai pu, grâce à votre concours, qui ne me fit point défaut, mener & terme, depuis bientôt trois années, une entreprise, parfois rode, mais toujours nécessaire.

— Que va-t-il exiger encore ? — se demandaient les auditeurs, pressés et serrés comme des dattes, avec un mélange de curiosité et d'inquiétude.

— Aujourd'hui, le principal est fait; et il me plaît de me démettre volontairement d'une charge à vie, que le péril de la cité m'avait imposée, mais que les circonstances n'exigent plus. La situation générale est bonne. La sédition et la rébellion, ici, en Italie, dans les provinces, au dehors, sont anéanties pour de longues années. Les finances publiques sont rétablies. L'aulorilé du Sénat est restaurée. Les principaux coupables sont proscrits.

Considérant avec amitié la foule, suspendue & ses lèvres, et qui, huit ans auparavant, voulait mettre le feu à son domicile et tuer sa femme et ses enfants, il posa, devant cette image, un petit silence, pareil & la. cassette d'argent de ce septicisme, ironique et actif, qui jamais ne l'avait abandonné.

— Je me retire et j'abdique ici, vous souhaitant à tous, et de bon cœur, longue vie, petites dépenses et prospérité. D'ailleurs, le premier édit de ce jour replace les denrées au plus bas prix. Toutefois, avant de prendre congé de mes collègues, de mes braves licteurs, de mes chers Cornéliens [Bellone les garde I] et de vous, je demande s'il est ici, parmi vous, quelqu'un à qui je doive rendre des comptes, et qui

M considère comme lésé par moif Je pose la question, avec toute la clarté désirable, et je la répète : quelqu'un porte-t-il accusation contre moi, alors qu'il n'y a plus danger de mort pour lui, celte plainte formelle devant être considérée comme postérieure 6 ma remise des pouvoirs ?

Un silence, plein de majesté, Tut la seule réponse à cette invitation peu ordinaire et dont aucun autre exemple n'existe. On pensa que le Maître de Rome voulait s'offrir ainsi la faveur du dernier risque qu'il put encourir, ayant tué, ou sidéré, tous ses ennemis. Quand il eut dégusté ce silence, sans se rengorger certes, mais plutôt avec une sorte de bonne humeur rubiconde, à cause du soleil revenu : « Adieu donc et * si l'un de vous, pour un motif important et civique, « veut m'honorer de sa visite, il me trouvera, non « plus au Palais des Trois Consuls, mais sauf absence « de Home, à la villa Frugiféra ».

Ayant ainsi parlé, il redescendit de ces Rostres, où, tant de fois, il avait harangué, encadré de têtes de proscrits (auxquelles les mains parfois étaient jointes), et traversa le public, de son pas égal. Cependant que ses vingt-quatre licteurs, médusés, le regardaient s'éloigner, & la façon d'un demi-dieu, qui passe de sa cité dans l'histoire. Les gens s'écartaient de lui, pleins de respect et (chose singulière) d'une terreur pire que celle qu'ils éprouvaient auparavant. La consécration de son personnage avait grandi en quelques minutes «t paraissait d'une autre nature. Un se répétait, en murmurant, une parole de lui à Crassus devant traverser une contrée dangereuse et mal famée : « Je te donne pour escorte, d Crassus, ton père et ta famille égorgés ». L'accoutrement de sa garde invisible étant

sans doute de même espèce. En outre, une décision grande et sobre accède aisément vers l'esprit du populaire, à la façon d'un phénomène naturel, d'un orage ou d'une haute marée, et i) s'efforce de s'y égaler, par le seul moyen mis a sa disposition, lequel est une confusion muette. Enfin, accoutumé à fréquenter des acteurs réputés et tragiques, Sylla savait sortir de la scène, comme il savait y entrer et s'y mouvoir ; conjoignant ainsi et liant, de manière sobre, la tragédie du Forum, ou du Sénat, à celle du théâtre dépouillé d'artifice.

Les spectateurs privilégiés de cette scène sublime affirment que ses pieds ne touchaient plus le sol, quand il rompit ainsi son destin, par une délibération de son vouloir, et qu'il en était distant de quelques pouces, tel l'oiseau qu'on dit alebran. C'est une fable. 11 gardait le contact avec la terre et suivait son chemin, sana se presser. Comme il contournait la fontaine de Servilius, où il avait si rudement fauché, un gamin d'une douzaine d'années, et dont le nom n'est pas demeuré, parce qu'il n'en avait probablement pas, lui cria une injure grossière et ignoble, telle qu'il n'en avait pas reçu depuis le siège d'Athènes. 11 se retourna et dit en riant : « Voila qui pourrait décourager mes imitateurs... » Ce qui divertit fort les personnes présentes.

Prodige plus grand, aucun badaud ne jugea utile de l'accompagner, ni de lui confier un dernier placet. 11 rentra chez lui, ou plus exactement chez Valéria sa femme, A la façon d'un bon bourgeois, qui a achevé sa journée. C'était, en effet, une fameuse journée et comme le monde, depuis qu'il est monde, n'en a certes pas vu d'aussi remplie.

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