‹ Sylla et son destinChapitre 5 sur 12 · UN PÊCHEUR A LA LIGNE · texte numérisé non relu

UN PÊCHEUR A LA LIGNE

Le mariage de Sylla et de Valéria avait été célébré à Cuines, dans la plus étroite intimité, le Maître déclarant en avoir assez du « Forum mêlé au foyer », ce qui est l'image de la vie publique. La villa (une des plus belles et des mieux situées de l'Italie méridionale) était aménagée en un mélange de luxe discret et de confortable, dont rien ne peut donner l'idée. La domesticité, stylée presque à la militaire (même quant au personnel féminin), y était nombreuse, discrète, presque invisible, et il lui était interdit d'accepter d'aucun invité aucune sportule. D'ailleurs, quelques très rares ménages d'amis sûrs, éprouvés, peu bavards, étaient admis & la villa Orchomène, et y menaient la même vie que chez eux, à l'exception dut repas pris en commun. Ceux qui préféraient se promener se promenaient ; ceux qui préféraient travailler travaillaient; et la bibliothèque était bien fournie. Ceux qui préféraient ne rien faire, regarder la mer bleue et le ciel, béer aux corneilles ou chasser, ou pécher, s'aiguisaient à cette paresse, ou à ces besognes, selon leur gré, caprice ou fantaisie. Jamais tyran ne comprit mieux la liberté d'autrui, ni son indépendance, que l' ex- dictateur.

Ayant choisi sa nouvelle femme, non seulement en

raison du testament de la précédente (lequet n'était pas impératif), mais en raison surtout de sa- beauté et de sa douceur, il en osait avec délices et a ses heures, accoutumant chacun à la respecter. Il évitait de lui parler politique, parce qu'elle n'y entendait pas grand goutte et qu'il eût été trop long, et d'ailleurs fort vain, de l'en instruire. C'est un don qui gtte dans les humeurs et que possèdent, au plus faible degré, les personnes salonnières ou avocassières, accoutumées à mouler et adapter les faits aux mots, non les mots aux faits. Or, Valéria était sœur d'Hortensias, excellent robin et habile à étudier, farcir, et dégoiser nn dossier, bel esprit, ignorant ou léger sur le reste. Sylla n'invitait pas Hortenslus, redoutant son bavardage a l'égal de celui de Cicéron, qui venait de l'emporter sur son célèbre confrère, dans l'affaire Quinctius, et que les salons romains s'arrachaient.

Le second jour après l'arrivée du nouveau ménage à Cumes, Valéria, occupée à déballer et ranger ses toilettes de noces dans des armoires étrusques {qui sont profondes et à étagères superposées}, vit soudain entrer, léger et prompt, le fantôme transparent de Hétella. Celle-ci la pria de ne point s'effrayer, de considérer qu'elle pourrait avoir besoin, de temps en temps, de ses conseils, et de les accepter, comme ils étaient donnés, en toute amitié et simplicité : « Si tu « veux être heureuse avec Lucius Cornélius, ô ma a belle amie, ne lui pose jamais de questions ; il les a « en horreur. Ne le fatigue pas de colifichets. Ne le a contrarie pas sur sa toilette ; ne le contrains pas & « fréquenter tel ou tel ; ne le harcèle pas sur la a boisson, la nourriture et le reste ; ni ne t'apitoie, a sans motifs, comme nous faisons toutes, sur telle

« ou telle famille de proscrits. » Vatéria promit qu'elle suivrait ces excellents avis et qu'elle ne soufflerait mot, ni émoi, « même ai le Chef faisait « couper la tête de ses jardiniers et en dessinait et • quinconçeit ses parterres». Le lendemain, Hélella revint et désigna les commodités auxquelles tenait naguère son mari et l'emplacement de ses habitudes.

Depuis qu'il était retiré des affaires publiques, le vainqueur de Itithridate, de Marius et de Cinna n'ouvrait plus son courrier et interdisait a ses secrétaires de lui en parler. Chaque jour, les relais des postes, demeurés aussi nombreux qu'au temps de la dictature, à raison de trois et quatre par jour (arrivant de Rome à brides abattues), apportaient a Cumes des monceaux de lettres et tablettes, que dépouillaient et classaient le second Dolabella et Torgnatus, aidés de Tyrannion. Ce dernier, ayant été repris, par Lucius Cornélius, qui affectionnait son pittoresque et débraillé, à la Commission des écoles et bibliothèques. La démission, ou mieux, l'abdication du premier des Romains avait causé, en Italie et au dehors, notamment en Grèce, en Asie, en Afrique, un émoi considérable; les uns se réjouissant, les autres s'attristant, ou s'inquiétant. En effet, le Forum était plus que jamais le centre, le nombril et aussi le point de mire de l'univers; et tout ce qui se passait et jouait en ces quelques pieds carrés, et devant ces Rostres, était sans prix.

11 n'était pas douteux que les hauts fonctionnaires, et notamment les gouverneurs des provinces avaient poussé un soupir de satisfaction, en voyant disparaître l'implacable gestionnaire, qui les avaient révoqués, remplacés, moulus, commandés, forcés, tourne-

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