ACTE 1, SCÈNE IV. n
Je la voulais pour tous. Mais sur les bords du Tibre ,
Je ne vis que moi seul qui voulusse être libre.
Les tribuns des consuls se montraient les rivaux ,
Et l'intrigue à prix d'or enlevait les faisceaux ;
Je ne trouvai par-tout que dignités vénales,
Qu'esclaves insolents, que longues saturnales;
Des forfaits impunis, des cœurs dégénérés,
A leurs seuls intérêts impudemment livrés :
Un farouche soldat, trop fier de sa bassesse,
Sous son joug plébéien accablait la noblesse ;
Au tribun Marius dès-lors je me promis
De demander un jour compte de ses mépris.
Son nom étoit fameux par plus d'une victoire;
Par des exploits plus grands je fis pâlir sa gloire ,
Et je le vis contraint, ce rival odieux,
D'aller au Capitole en rendre grâce aux dieux.
Sauver la république était mon espérance :
La ruine , l'exil , furent ma récompense.
Je dérobai ma tête aux faisceaux du licteur ;
Je m'éloignai proscrit, je revins dictateur.
Je n'ai dû consulter, dans le temps où nous sommes,
Que le sang d'où je sors, et mon mépris des hommes.
Les Romains n'avaient droit qu'à mon inimitié ;
Je les jugeai sans haine ainsi que sans pitié.
Malgré vous, ai-je dit, je brise vos entraves ;
Quoi ! lâches citoyens ! vous voulez être esclaves !
Non, je vous ai jugés dignes d'un meilleur sort.
Vous demandez des fers ! Je vous donne la mort.
Bénissez en tombant cette faveur dernière,
12 SYLLA
Et rendez à vos dieux une ame libre et fière.
R OS CI US
Sylla, laisse attendrir tes superbes dédains : Il est, il est encor des cœurs vraiment romains.
SYLLA
Je le sais ; et César, brillant par sa vaillance , Que relève l'éclat dune illustre naissance ; Pompée, espoir de Rome, et le jeune Caton, Le noble Métellus, l'éloquent Cicéron , En appelant sur eux les regards de la terre , Loin d'exciter ma haine ont vaincu ma colère.
ROSCIUS
Ali ! si tel est Sylla, si son cœur irrité Nous veut à prix de sang rendre la liberté, Qu'il soit donc satisfait : elle vit dans les âmes ; Au cœur de la jeunesse elle allume ses flammes, Et son triomphe un jour peut surpasser tes vœux ! Vois cette foule ardente appelée à nos jeux ! Quand je montre aux Romains sous une toge antique Ces grands hommes, l'honneur de notre république; Ces fiers enfants de Mars, des lois nobles soutiens, Héros dans les combats et par-tout citoyens ; Curtius recherchant une gloire inconnue ; Cincinnatus vainqueur, conduisant la charrue; Camille sauvant Rome et chassant les Gaulois ; La mort de Décius couronnant ses exploits; Ijrutus, sous les dehors d'une vie insensée, Du plus hardi dessein mûrissant la pensée , Et du fer que Lucrèce a plongé dans son sein