GLORIA IN EXCELSIS
Les restes des grosses victuailles, les restes des friandises du dessert avaient été enlevés, et Mélie, — Galibert la serrant de près, — servit le café. Ma foi, les tasses des Bassac étaient jolies, avec une anse bien ronde, façonnée, dorée ; si je note qu'au lieu de deux filets rouges au pied, elles n'en avaient qu'un, elles rappelaient à s'y méprendre nos tasses de la cure, rincées, essuyées par Prudence minutieusement. Vigneron vida la sienne, puis la présenta de nouveau à M. Vincent avec des airs de mendiant au seuil des portes.
' — Deux ou trois gorgées de cognac me rafraîchiraient la luette, monsieur le maire, lui dit-il. C'est que j'en ai encore des paroles et des pa-
rôles à vous dégoiser, de la mort de M. Jacques Sylvian dans notre frênaie aux miracles de Tarrassac !
— Je vous recommande, Vigneron, quand vous allez aborder les miracles de Tarrassac, de n'omettre au moins aucune circonstance, aucun détail, implora mon oncle.
— Comptez sur ma mémoire.
En buvant, le garde champêtre eut de telles mines, ses yeux lancèrent de tels pétillements , ses joues s'éclairèrent de telles flammes, sa langue appliqua de tels baisers aux rebords de la tasse épuisée, léchée, reléchée, que chacun, — sauf M. le curé, — s'esclaffait.
— Vous n'êtes pas honteux de vous amuser à l'eau-de-vie, quand vous venez d'enterrer M. Jacques Sylvian ! lui cria notre gouvernante indignée.
— Oh ! il a passé de l'eau sous le pont, depuis cette mort I J'avais tant seulement seize ans et demi à cette époque, et j'ai pris mes quarante-cinq ans le mois passé...
— Vite, les miracles ! et tâchez, si mon bâton vous fait peur, de ne pas dévier d'une ligne... Quant à vous, monsieur Vincent, ne lui donnez plus une goutte. Il est toujours altéré comme
une douelle de barrique et il avalerait la mer avec ses poissons... Biberon, va, aUreux bibe-
ron ! acheva-t-elle, secouant le garde cbampétre sur sa chaise et essayant de lui arracher sa tasse des mains.
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' Mais Vigoéron, ses doigts craftiponnés à la porcelaine, ne la lâchait pas .le moins du monde, et les bourrades de Prudence n'avaient d'autre résultat que de le mettre en joie. On le bousculait, on le maltraitait, et il godaillait un peu plus, voilà tout.
— Pour lors, dit-il, j'en arrive au miracle du prieur Martinez Ombros, et vous verrez qu'il est d'un fier calibre, ce miracle de mon pays.
Je vous ai parlé de M. Juste Galinier, curé de Tarrassac-le-Haut. C'était un compère fort gaillard, ce curé, plus gai à lui seul, plus jasant à lui seul que toute une compagnie de merles sur un sorbier, à la saison des sorbes...
— Vigneron, se récria mon oncle, je vous invite, quand il s'agit d'un prêtre, à montrer plus de retenue.
— Vous croyez donc, monsieur Fulcran, que les prêtres ont tous le même caractère ? Moi, j'en ai rencontré de tristes, à l'exemple de M. Victor Sylvian et de vous ; mais j'en ai rencontré de gais aussi, et, parmi les plus gais, M. Juste Galinier, gros comme un tonnelet de vingt setiers et grand comme le clocher d'ici. Parce qiie la soutane met le corps en deuil aux curés, ce n'est pas une raison pour
qu'ils se privent de rire un brin à Toccasion... Ah! j*en ai connu, en Espagne, des curés qui riaient, et même qui ne se gênaient pas pour flanquer des coups de fusil aux soldats français!... Du reste, pour ce qui est de M. Juste, si Monseigneur lui avait défendu de rire, je suis sûr et certain que Monseigneur en aurait été pour ses défenses, tant la figure en pleine lune de notre homme était faite pour éclater au moindre propos, au moindre cadeau qu'on lui apportait : un boisseau de châtaignes fraîches, une couple de poulets de grain, quelques dames-jeannes de vieux vin de Saint-Georges, et, par-ci, par-là, deux ou trois bartavelles, ou encore une douzaine de grives prises à des tendues sous les genévriers... Vous devinez, n'est-ce pas? que les présents les plus conséquents lui venaient des Ormades. C'était une façon très gentille à M. Victor et à Mademoiselle de reconnaître les politesses de M. le curé de Tarrassac, qui ne laissait guère se passer de jour sans montrer le nez chez nous... Au temps jadis, soit que les façons libres, f racassières, trop sansgêne de M. Juste déplussent à M. Jacques, soit que M. Jacques trouvât la compagnie de M. Juste trop au-dessous de M. Victor, lequel, malgré
sa goutte, n'avait pas perdu une once de son esprit, on s'arrangeait, sous un prétexte ou sous un autre, pour arrêter au seuil de la métairie M. le curé de Tarrassac. — « Halte-là I » lui criais-je, et il s'en allait. — Aujourd'hui, notre porte lui était ouverte à deux battants. Si encore il était venu seul aux Ormades, bien qu'il eût des dents affamées de loup, on n'aurait pas trop réclamé ; mais le plus souvent il amenait M. Casimir, et vous comprenez...
— Encore M. Casimir ? demanda M. Vincent.
Quel est ce Casimir ?
— Monsieur le maire, si j'avais trois ou quatre langues dans la bouche, je vous aurais tout vidé ensemble sur la table, d'un tour de gosier. Je n'ai qu'une langue malheureusement, et, encore qu'elle s'entende à dépêcher la besogne, il faut laisser à mes esprits le temps de se débrouiller... Ce Casimir n'était autre que M. Casimir Galinier, neveu de M. le curé de Tarrassac et médecin de son état. Quand, — il y avait un ou deux ans de cela, — il était arrivé de Montpellier, son diplôme en poche, l'oncle, connaissant qu'il y avait aux Ormades du travail pour le neveu, avait essayé de l'insinuer chez nous; mais, sans parler des chiens peu
commodes dans TEspinouze, il trouva au pas de la maison M. Jacques faisant bonne garde.
En fin de compte, il ne fut permis au nouveau docteur de tâter le pouls à notre malade qu'après vingt affronts essuyés. J'ai toujours eu dans Tidée, moi, que, si mon maître refusait rentrée de la métairie à M. Casimir, c'était à cause de Sylviane... Vous n'êtes pas sans avoir remarqué, vous autres, que, dans tous les pays, en France et en Espagne, dans la montagne ensemble et dans la plaine, les garçons en fleur de jeunesse sont coutumiers de regarder du côté des filles et que les filles, sur cet article, se comportent comme les garçons. Ils ne le font pas exprès, c'est plus fort qu'eux. Au fait, les bêtes se conduisent-elles autrement ? Non I non ! chacune à son tour casse son licol, et le bon Dieu, qui voit les folies de ses créatures, ne dit rien, ne bouge pas au ciel, où il continue de se promener tranquillement en compagnie de la Vierge et des saints.
— Mon amil... gronda mon oncle.
— Moi, monsieur le curé, vous m'excuserez, mais on ne m'ôtera pas de la caboche que ces gens-là, — M. Juste et son neveu, — avaient leur plan arrêté, et leur plan, à ces deux fins
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renards, était de mettre la patte et le museau sur le bien des frères Sylvian, évalué dans la contrée, à plus de cent cinquante mille francs d'écus. Une fortune plus grosse qu'un œuf de pintade, je suppose, cent cinquante mille francs d'écus !
— Vigneron, je vous blâme d'accuser un ecclésiastique de calculs que lui interdit son caractère sacré...
— Mais, monsieur le curé, vous n'avez pas connu M. Juste, vous... Une supposition, monsieur Fulcran : M. le neveu, présent à cette table, est médecin à Gamplong. Qu'est-ce que vous demandez au bon Dieu pour lui ? Vous demandez au bon Dieu, dans vos prières, que M. le neveu, qui est de votre sang, fasse des visites à crever son cheval dans les chemins et se remplisse le gousset, au lit des malades, jusqu'à ce que l'étoffe éclate...
— Cette supposition...
— Oui, très bien... Mais, si les malades, au lieu d'appeler M. le neveu, lui font un pied de nez en toute rencontre et réclament, pour les guérir, le rebouteur des environs, vous ne serez pas content, vous, dans votre soutane, car, attention à cecil c'est le rebouteur qui reviendra
au logis poche sonnante, et M. le neveu qui vous apportera poche muette à la cure, — autant dire la famine et la mort.
— Pour moi, je le déclare en mon âme et conscience, je n'aime l'argent que pour les misères qu'il m'aide à soulager.
— Pour vous, c'est possible, ça; mais il pourrait arriver que M. le neveu, quand il sera en âge et en connaissance, ne détestât pas d'avoir du foin dans ses bottes... A présent, suivez-moi bien, monsieur le curé. Donc M. le neveu ne brille pas dans son métier de médecin, et ce ne sont ni les sous rouges ni les pièces blanches qui lui font la guerre. Cependant, à quelques portées de fusil de la cure, se déploie un riche domaine où triment huit bergers, dix hommes de charrue, des servantes et des journaliers en veux-tu en voilà. Cette propriété magnifique a reçu ce nom : « les Ormades >, des grands ormes qui l'enclavent, et un jour elle appartiendra à une fillette menue, plus brune qu'une souris de muraille, plus fine et volante qu'une abeille du rucher... Eh! eh! si nous croquions la fillette, comme on croque une prune en passant sous un prunier?...
La petite quantité de sang que le corps émacié
de mon oncle pouvait contenir lui était montée à la face. On eût cru, en ce jour neigeux de décembre, un rayon de soleil tombé du ciel chez les Bassac tout exprès pour lui mettre une auréole au front, — Fauréole céleste qu'il méritait.
— Mes chers amis, dit-il, jugeant à propos cette fois de s'adresser à tous les convives de M. le maire, mes très chers amis, j'ignore ce que Dieu pourra décider relativement à l'avenir de mon neveu et vers quelle carrière il lui conviendra de le guider par la main. Quoi qu'il décide de cet enfant que j'aime comme mon propre enfant, soyez persuadés que, si jamais il devait exercer la médecine dans ma paroisse, ce serait pour se dévouer à ses malades, non pour préparer , avec mon aide complaisante, je ne sais quel établissement...
Étranglé par une émotion très pénible, il dut s'arrêter. Il toussa. Puis, retirant sa grosse montre d'argent de la pochette de sa soutane et la mettant sous les yeux du garde champêtre :
— Il est une heure, et les vêpres sont annoncées pour quatre. Si vous m'en croyez, vous passerez tout de suite aux miracles.
— J'y cours, monsieur le curé... Je vous demande tant seulement de ne pas me couper la parole. Prêtez fiance à mon dire : c'est beau, mes miracles, c'est beau comme le ciel.
— « Gloire à Dieu au plus haut des cieux! — Gloria m excelsis ! > chantonna mon oncle Fulcran.