LE .< RECUEIL » DE FRANÇOIS LASSU
Le garde champêtre, sur un mot affectueux de mon oncle, « rentra dans les brancards » .
— Il faut maintenant que ma mémoire se rappelle des phrases très difficiles, tant de mon maître que de M. Juste, et me voici obligé de marcher encore plus lentement dans Thistoire des miracles du prieur Martinez Ombros et de M. l'abbé Victor Sylvian... Tandis que nos jeunes gens, — il s'agit naturellement de Sylviane et de M. Casimir, — tandis que nos jeunes gens se regardaient en dessous. Mademoiselle assez hardie, le médecin plus embarrassé qu'un rat avec trois noix, notre abbé des Ormades et M. le curé de Tarrassac commençaient la causette, petit à petit. M. Juste lança cette question :
• — N'est-ce pas, monsieur Tabbé, que, vu d'ici, le couvent des Minimes ressemble à la cathédrale Saint-Aphrodise, de Béziers?
€ — En efïet, votre presbytère a des airs de monument. Que vous devez vous trouver bien derrière ces hautes murailles !
« — Mais non, je ne m'y trouve pas bien. Les Minimes sont un amas de ruines. Rien ne tient plus dans ce clapier. L'autre jour, comme je récitais mon office dans le Cloître, une colonne tombe tout d'un coup et se brise en morceaux. J'ai manqué d'être assommé sur place.
Combien je préférerais, à cette masure décrépite, faite pour loger un village, gens et bêtes, une cure plus étroite, plus propre, une simple maison, — la maisonnette blanche de mon voisin Tabbe Marcille, — à Roquefixade-du-Roudil !
« — Oui, mais vous avez le très grand honneur d'habiter un monastère où ont vécu, où ont prié, où sont morts des saints.
« — Oh!...
« — Il y a quelque dix ans, quand j'étais jeune abbé et que, pendant les vacances du séminaire, je montais, le dimanche, à Tarrassac pour y assister à l'autel M. le curé Camboulas, desservant de votre paroisse à cette époque, je
ne manquais jamais, en traversant le Cloître de l'antique Prieuré, de m'agenouiller sur la tombe
du prieur Martinez Ombros, mort • en odeur de sainteté » vers l'an de Notre-Seigneur 1725,
iOO SYLVIANE
« — Le prieur Martinez Ombros?... Ah! j*y suis, une pierre de marbre blanc, cassée en vingt endroits, avec des lettres peu lisibles...
€ — Eh bien ?
« — Pour empêcher les enfants du village, qui ont pris Thabitude, en venant au catéchisme, de s'amuser dans le Cloître et de se faire des palets avec ces fragments de marbre, j*ai recueilli moi-même les morceaux un à un et les ai déposés dans une des nombreuses cellules...
« — Comment ! les enfants de Tarrassac osaient?... C'était une profanation, cela.
« — lis ne recommenceront pas, mon cher ami. Pour protéger, contre les piétinements et les jeux, les quelques sépultures du Cloître, j*ai planté là des pieux de distance en distance, et, moyennant des planches solidement clouées, j'ai obtenu un poulailler magnifique, capable de contenir cent ou cent cinquante volailles : poules de montagne et poules de plaine, pintades de grosse espèce, dindonneaux de Lacaune hauts sur pattes, pigeons de Caussignojoulx d'un engraissement facile... »
• M. Tabbé Victor regarda M. Juste d'une façon qui lui coupa le fil de la parole comme d'un coup de ciseaux. Puis il se mita répéter :
« — Un poulailler sur les tombes saintes des Frères minimes de Tarrassac-le-Haut ! un poulailler sur les tombes saintes des Frères minimes de Tarrassac-le-Haut !
« — Vous connaissez la vie des desservants dans nos montagnes reculées : elle est fort ennuyée. Que deviendraient-ils, s'il ne leur était permis de se visiter, de tordre de temps à autre le cou à une bête de la basse-cour et de la dépêcher ensemble, à la plus grande gloire de Dieu ! Notez que cela arrive à peine une fois par semaine. Aujourd'hui, on se réunit à Tarrassacle-Haut ; demain , à Roquefixade-du-Roudil ; après-demain, à Saint-Géniès-de-Varansal. On mange une soupe aux fèves fraîches ou aux pois chiches secs, selon la saison ; on dit un mot soit à un poulet de grain, soit à un lapereau du Marcou ; on boit un doigt de café ; on fait une partie de « bête hombrée >, et Ton se sépare pour se remettre plus courageusement à Tœuvre de sa paroisse, — qui est Toeuvre de Dieu et Tœuvre du prochain.
« M. Juste, remarquant la mine longue de M. Victor, cita un saint des premiers temps dont j'ai oublié le nom. D'après ce saint, les moines se visitaient dans les déserts...
— N'est-ce pas saint Jérôme, ce saint? demanda mon oncle.
— Oui, oui, saint Jérôme.
— Ce grand saint, dont j'ai fait «n^ étude particulière, — je possède l'édition complète de ses œuvres : Sancti Hiewnymi, presbyteri StridonensiSy opéra omnia, — ce grand saint nous rapporte, dans une de ses lettres, que, voyageant en Egypte, il lui fut donné de séjourner dans plusieurs, « thébaïdes qui étaient de véritables « villes et villages de moines, Vicos civita- € tesque monachorum in deserto deambulati,.. »
— Mais, encore qu'il n'y eût pas grand mal à voir des curés attaquer un poulet ou un lapin avec les dents, aucune parole ne vous donnerait une idée de l'air consterné de mon maître à ces propos de gourmandise. Il paraissait tout drôle et un peu fâché. On le devinait, ces deux hommes n'entendaient pas leur métier de la même manière. Ce qui semblait le plus tarabuster notre abbé des Ormades, c'étaient les rires, pareils à des coups de trompette, de M. le curé de Tarrassac. Ces rires insupportables suivaient chaque parole, comme une sauce qu'il fallait avaler avec le morceau... M. Victor, endurant à l'égal d'une bête battue, aurait longtemps
SYLVIANE i03
90uffet4 sans se plaindre et les joyeusetés et les sornettes de M. Juste, si M. Casimir n'y avait coupé court. — Voyez-vous ça, M. Casimir! — Franchement, je ne me serais pas attendu à cette audace de ce gros garçon d'une trentaine d'années, planté depuis une demiheure devant Sylviane, aussi droit qu'un bâton vêtu dans un verger pour épouvanter les moineaux. Ayant remarqué sans doute, avec moi, l'abattement de M. l'abbé des Ormades, il lui dit avec une révérence qui me fit plaisir : « — Monsieur l'abbé, mon oncle oublie de vous annoncer mes découvertes en livres et en papiers ayant appartenu au Prieuré de Tarrassac.
< — Vous avez trouvé quelque chose de nouveau?
« — Un registre, à la ferme des Argelas, chez François Lassus, malade en ce moment.
< — Un registre?
« — Très volumineux. Il y a là des pages imprimées et des pages manuscrites.
« — Le sujet de ces pages ?
« — Je l'ignore... J'ai pensé que ce registre vous intéresserait et je l'ai obtenu pour vous de Lassus, qui s'est excusé d'en avoir arraché
quelques feuillets pour couvrir des pots deX confitures...
« — C'est un malheur peut-être. Ce registre porte- t-il un titre ?
« — Recueil, en grosses lettres.
« — Recueil de quoi ?
« — Ce mot unique est tracé sur un carré de papier blanc collé au dos de la reliure.
« — Quand je songe, dit M. Juste agacé, que mon prédécesseur à Tarrassac, M. l'abbé Camboulas , est mort avec la confiance d'avoir ramassé, à travers les ménages de sa paroisse, tous les livres du Prieuré, pillé pendant la Révolution 1 Arrivé ici dès 1805, Monseigneur, enragé pour refaire la bibliothèque du grand séminaire assez dégarnie, lui commanda de se livrer à des recherches ; mais, peu instruit et peu rusé, M. Camboulas ne parvint à ressaisir, chez les paysans de nos montagnes, que des tomes dépareillés, ce qui n'empêcha pas Monseigneur de le nommer « chanoine honoraire »
pour le récompenser de ses peines. Il en est souvent comme cela dans notre misérable vie ecclésiastique...
« — J'ai connu M. Camboulas, dit M. Victor, le front ridé et la voix mal contente. C'est à
M. Camboulas certainement que je dois Thonneur d'être prêtre. Je me souviens avec quel soin il cultiva ma vocation, qu'il avait devinée le premier.
• — Oh ! M. Camboulas était un confrère des plus respectables. J'ose trouver seulement que les livres envoyés par lui à Montpellier ne méritaient pas le camail.
« Il ajouta en riant :
« — Je devrais être nommé évêque, moi, si j'expédiais au séminaire les monceaux de volumes et de paperasses qu'on m'a apportés dans ces dernières années.
« — Et vous gardez ces monceaux de livres ?
« — J'ai vingt fois écrit à l'évêché et j'en suis à attendre une réponse. Mon confrère, l'abbé Marcille, croit que, si Monseigneur fait la petite bouche pour recevoir les restes de notre Prieuré, c'est qu'il a trop de livres à la fm. Il paraîtrait que les abbayes de Villemagne et de Cassan, préservées du pillage et de l'incendie, ont suffi à remplir le séminaire et l'évêché.
« — Et que faites-vous de tant d'ouvrages, parmi lesquels doivent se trouver des trésors ?
« — Je n'en fais rien.
« — Vous les avez au moins rangés, classés, étiquetés?
« — J'en suis incapable... L'administration d'une paroisse ne laisse pas autant de loisirsi que vous semblez le croire. Vous verrez quand vous serez curé...
« — Moi, curé !
« — Le docteur est convaincu que, prochainement, il vous aura mis en état de redemander du service...
« — Oui, monsieur l'abbé, j'en suis convaincu, affirma M. Casimir.
« M. Victor, les yeux arrêtés sur sa nièce, réfléchissait.
« — Ma fille bien-aimée ! dit-il enfin, tendant ses deux bras à Mademoiselle et la serrant de tout le demeurant de ses forces.
« Alors Sylviane montra M. Casimir et, de sa petite voix fine de mésange :
« — C'est lui, lui seul, qui vous a mis sur pieds.
« — Aussi, pour marquer ma reconnaissance au docteur, je lui permets de t'ofïrir le bras et de te mener faire une courte promenade au long de la Vignale.
« — Mais, mon oncle !... se récria-t-elle, le
visage rouge comme toute une assiettée de fraises.
« — J*ai besoin de causer avec M. le curé de Tarrassac... Va, mon enfant.
« Elle ouvrit de nouveau la bouche pour réclamer ; mais ses paroles se perdirent dans Téloignement, car M. Casimir Tavait entraînée vers une sente étroite, coudoyant la rivière, qu'on appelle chez nous la « Sente des Noisetiers >, à cause de la profusion des noisetiers penchés sur Teau. Vous ne vous imagineriez jamais à quel point ce médecin de Tarrassac, plus raide qu'une méchante bète entravée, avait été souple et prompt à saisir notre demoiselle, à la rouler dans son filet comme à la chasse une jolie perdrix. Un enlèvement, un véritable enlèvement d'amoureux...
— Permettez, Vigneron, M. l'abbé Sylvian avait autorisé cette promenade le long de la Vignale, observa mon oncle.
— La chose la plus contrariante en ceci, c'étaient les rires sans vergogne de M. le curé de Tarrassac. Les oiseaux nichant dans les ormeaux en étaient dérangés, et, j'en suis sûr, M. Victor s'en trouvait incommodé. Pour moi, une colère sourde me brouillait les intérieurs.
Ne teuaut plus à mon malaise et à moueavie de me battre avec quelqu'un, j'étais sur le point de galoper vers la Sente des Noisetiers, quand mou maître, qui lisait en moi comme en un livre ouvert, me montra une grosse pierre plate, à dix pas, et me dit sans y employer de façons ; • — Jean, va l'asseoir là-bas et ne bouge aucunement : je te réclamerai tout à l'heure pour le retour. •