‹ SylvianeChapitre 13 sur 32 · LA « SENTE DES NOISETIERS · texte numérisé non relu

LA « SENTE DES NOISETIERS

— Avec M. Tabbé, plus doux qu'un mouton, il n'y avait pas à délibérer lorsqu'il commandait, car alors il se fâchait et ne demandait la permission à âme qui vive pour vous envoyer une gifle. La maladie avait laissé à son caractère, des plus calmes, la vivacité du bon vin quand, après vendanges, il fait sauter la bonde.

« Sans répliquer ni ceci ni cela, je m'accroupis sur la pierre indiquée. Heureusement, la place se trouvait à quatre enjambées du banc sur lequel demeuraient penchés l'un vers l'autre et mon maître et M. Juste. D'ordinaire, on a l'ouïe fine aux Cévennes, où la neige fait le silence des mois durant ; mais, dans notre mon-

tagne de TEspinouze, les gens, habitués à surveiller les bergeries sans cesse menacées par les loups de Tirebosc, entendraient marcher une fourmi dans un placard. Ajoutez à cela qu'à cette époque, tout était neuf en moi de la pointe des orteils à la cime des cheveux, et que mes oreilles, plus acutées que des aiguilles, ne laissaient rien échapper. Donc, M. Tabbé Victor et M. le curé de Tarrassac avaient beau souffler doucement tout comme s'ils se confessaient, je ne perdais pas un mot.

« — Moi, curé! moi, curé! répétait mon maître.

« — Vous rentrerez dans le service actif de rÉgKse, murmurait l'autre.

« — Jamais ! jamais !

« — Monseigneur ne saurait oublier un sujet de votre intelligence.

« — Vous vous trompez, mon ami : je suis la branche morte de l'Évangile, qui ne peut plus porter de fruit et qu'il faut jeter au feu sans pitié.

« — Donc, si Monseigneur vous offrait un poste, vous le refuseriez ?

« — D'abord, je ne me fais pas d'illusion sur mon état. Mais Dieu seconderait-il les efforts de

SYLVIANE iil

M. Casimir et me rendrait-il la santé d'autre^ fois, je ne m'éloignerais pas des Ormades.

« — Mademoiselle Élise, sans doute?...

« — Comment la laisser seule ici ?

< — Elle ne vivrait pas sans vous.

« — Je veux qu'elle vivel... J'ai promis à mon pauvre frère d'être le père de Sylviane.

« — Certainement... »

< M. Juste demeurait coi. M. Victor le considérait d'un œil curieux. Tout d'un coup, M. le curé de Tarrassac, revenu à sa gaieté habituelle, éclata de rire.

• — Ah ! ah 1 fit-il, ah ! ah ! ah !...

« — Que signifie?...

< — Écoutez donc, on a vu des filles se marier, et... un jour... mademoiselle Élise.«.

« — Ce jour-là... »

< A son tour, il s'arrêta. Puis, ayant sans doute remarqué mes oreilles fort étirées sous les ailes de mon chapeau :

« — Jean I » me cria-t-il en manière de reproche.

« Et, revenant à M. Juste :

« — Du reste, mon ami, ne me plaignez pas trop si, dans l'avenir, vous ne me voyez ni vicaire, ni curé. Le service des paroisses n'est

pas le seul moyen que nous ayons de nous rendre utiles à TÉglise ; il en existe beaucoup d'autres...

« — Par exemple ?. . .

« — Par exemple, écrire des livres... Que penseriez-vous, je suppose, d'une Histoire des minimes de Tarrassac-le-Haut ?

« — Une Histoire des minimes de Tarrassac le- Haut?

« — Vous ne pouvez ignorer ce que rapportent de notre Prieuré les Pères Bénédictins... »

Vigneron se tut, les yeux au plafond.

— Ma foi, tant pis! dit-il, je passe... Je les savais, les noms de ces Pères Bénédictins, car j'ai assez souvent manié leurs gros livres...

— Vous rappelez-vous au moins les titres de ces gros livres ? demanda mon oncle.

— Rien, rien ; depuis les temps anciens des Ormades, ces noms sont partis de ma tête avec des cheveux à n'en plus finir...

— Et que répondit M. Galinier à M. Sylvian?

— Il rit plus fort qu'il n'avait ri, puis il avoua que, sauf son bréviaire, il ne lisait rien dans sa cure, à cause des soins à donner à sa bassecour, et à « Muthô >, le cheval de M. Casimir...

< — Moi, poursuivit mon maître , je lis et j'écris avec délices, et, puisque ma nièce orpheline, plus que la goutte, va m'enfermer aux Ormades, j'ai dans l'idée de m'appliquer à un ouvrage...

« — A VHistoire des minimes de Tarrassac ?

< — Je possède quelques documents déjà ; à n'en pas douter, vous en possédez vous-même beaucoup dans vos énormes tas de livres ; puis votre neveu, appelé journellement dans les ménages de la montagne, m'a promis de faire la chasse aux vieux papiers...

« — Vous voyez, il vous annonçait une trouvaille précieuse.

< — Il est l'obligeance même.

« • — Il vous aime tant que, si vous lui demandiez la lune, il volerait vous la chercher. « — De mon côté, je vous assure...

< — Quand il entame le chapitre de vos louanges, impossible de l'arrêter.

« — Je suis loin de mériter...

« — Il rêve de vous, tant vous vous êtes emparé de lui... Nos chambres se touchent et, cette nuit, dans son sommeil, je l'entendais répéter : « Oui, je guérirai M. l'abbé Sylvian I oui, je t guérirai M. l'abbé Sylvian 1... »

€ — Cher et bon docteur !

< — Quand je pense qu'il dépendrait de vous de rendre mon neveu le plus heureux des hommes, heureux comme on ne Test guère ici-bas, comme on Test seulement au paradis! »

c II me serait difficile de vous renseigner là-dessus : le lait est que, sans que j'eusse remarqué la chose et sans que M. Victor y eût pris garde, M. Juste, à force de glisser sur le banc, de serrer mon maître de près, avait fini par lui passer un de ses bras sur les deux épaules et par le tenir embrassé. Puis il lui chuchotait des mots à Toreille. Ma curiosité fut si terrible que, sentant des charbons vifs me brûler tout le corps, je ne fus pas maître de rester eu place. Mais M. l'abbé vint à mroi et me dit :

« — Jean, rentre aux Ormades. M. le curé me reconduira. Tu préviendras Gathe Lauras de mettre deux couverts de plus. j>

— Honteux d'être pris en faute, je courbai la tête pour cacher mon visage qui me démangeait, que dévorait quasiment une fourmilière affamée. Plus vite qu'un cheval échappé, je m'encourus devers la métairie. Quels sauts, Dieu du ciel ! quels sauts I

< Eh bien, pendant que moi je file en droiture du côté des Ormades, il se passe de jolies choses, allez, dans la Sente des Noisetiers I Si M. l'abbé savait ça I Mais il reste là-bas sur le banc, et M. Juste, qui s'est jeté sur lui comme un mendiant sur une écuellée de soupe, a l'air de Tembrasser, de le rembrasser sans fin...

Mais, puisque je surprends Sylviane et M. Casimir en grande conversation, occupons-nous d'eux, s'il vous plaît...

— Je rentrais donc à la métairie pour obéir à mon maître, peu commode ce jour-là. J'entends de petits bruits derrière les noisetiers de la Vignale... On croirait des gazouillis entre oiseaux parmi les branchettes. Non, non, ce sont des paroles, de véritables paroles humaines... Après l'oreille braquée, je braque l'œil. Des viornes feuillues grimpent au long des noisetiers et forment devant moi une muraille épaisse qui m'empêche de distinguer. Je me grandis sur la pointe des sabots et fouille les éclaircies des arbustes entremêlés. Je vois des morceaux de rivière par ces éclaircies, mais je ne vois ni Mademoiselle ni le médecin. Ils sont par là, ce néanmoins, car, il y a une mi-

nute, la voix de fauvette de Sylviane est partie du milieu des viornes et des noisetiers. Je ne bouge pas, j'attends, j'épie, je suis à l'espère de mon gibier.

« — Passionnément!,,, »

€ Ce mot, que j'ai happé au vol parmi les feuillages, comme un martinet happe un moucheron sur l'eau de la Vignale, sort de la bouche de Mademoiselle. Elle seule possède ces notes claires dans le gosier. Quelle envie est la mienne d'écarter les ramures plus flexibles, à la prime, que des osiers, et de tomber dans la Sente, au milieu de mes tourtereaux 1 Je n'ose. Je ne sais pas pourquoi mes deux jambes, mal à Taise, tremblent dans mon pantalon.

< — Pas du tout/,., »

« Encore Sylviane qui a prononcé : Pas du tout!... Est-ce que ce Casimir Galinier, de Tarrassac, rouge de visage et de cheveux comme un démon tisonnant au brasier de l'enfer, lui aurait demandé quelque chose qu'elle ne veut pas lui accorder? Cette idée ne m'est pas entrée dans la tête, où elle s'est enfoncée en me Is^ trouant, que j'ai fait un bond sur l'herbe pour courir au secours de notre demoiselle des Ormades, peut-être en danger d'être mise à mal

par ce médecin plus fort qu'un Turc. Mais, à cette seconde même, un coup de veut ouvre un

trou dans les viornes, et je vois mes galantins aussi nettement que je vous vois...

— Ils ne font rien de mal, au moins? interroge Prudence.

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— Mon Dieu, ils sont plantés l'un vis-à-vis de l'autre. Certainement, Mademoiselle n'est pas exposée avec M. Casimir, car, encore qu'il sQit seul avec elle, en un endroit écarté, enfeuillé de saules, de figuiers sauvages, de sureaux, à un pli perdu de la Vignale, il ne parait ni plus hardi, ni plus délibéré que là-bas, près du banc. Par exemple, il regarde Sylviane de tous ses yeux, qui me semblent plus grands ici que je ne les ai vus aux Ormades ou à Tairrassac. Ses deux mains, immobiles, sont embarrassées de bouquets faits avec des fleurettes ramassées par là. Il y a des brins d'herbe parmi les violettes, les grappes de lilas, ce qui prouve que tout cela a été cueilli avec trop de hâte, sans se donner le temps de choisir...

« Sylviane s'amuse. Droite au bord de Teau, où je la vois s'allonger plus mince, plus longue que je ne la connais, à tous moments, dans l'un des bouquets de M. Casimir, elle prend une marguerite, la porte à ses lèvres, puis se met à l'effeuiller avec des gestes, des mines qui la font plus jolie, elle déjà plus jolie que le jour. La Vignale entraîne les marguerites, les lilas, les feuilles détachées une à une, et Sylviane, en joie, sous les viornes, les noisetiers.

SVLVIAKE HO

les figuiers sauvages, a des éclats de rire aussi fraacs, aussi ronds, aussi étendus que le chaut d'uQ loriot dans les hautes châtaigneraies du Marcou...

« — EU bien ? eh bien ? > crie quelqu'un derrière moi.

— Ciel 1 M. Victor au bras de M, Juste. Vous êtes sûrs et certains, je pense, que j'ai dégourdi mes membres sans demander à personne quelle heure il était à l'horloge de Tarrassac.

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