‹ SylvianeChapitre 18 sur 32 · LES CIEUX OUVERTS · texte numérisé non relu

LES CIEUX OUVERTS

— 11 me reste eucore des moatagnes de terrain à déblayer, et je me remets à la besogae, reprit le garde champêtre après un court silence.,,

« Vous sentez bien, vous autres, que, dorénavant, Honorât ne regarda pas d'un œil très doux Opportunieu, soupçonné par lui d'avoir écrit à Lormières; mais, en définitive, c'était Ombros qui le préoccupait le plus. Tout eu se gardant à carreau par peur de quelque nouvelle dénonciation, i) traita bien le petit minime espagnol, • le moinillou de Lormières >, ainsi l'on appela le nouveau venu parmi les relieux de Tarrassac, et l'installa lui-même en jux cellules du rez-de-chaussée : il coucherait

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dans Tune, travaillerait dans l'autre. Opportunien, collé au flanc du Prieur comme un magnan à sa feuille de mûrier, fit bien observer que ces cellules étaient étroites, un peu obscurcies par les croisillons de pierre des fenêtres, aussi longues et fines que des aiguilles ; Honorât n'eut pas Tair de l'entendre, et, Martinez Ombros ayant déclaré qu'il aurait assez de jour, on le laissa réfléchir au fond de son trou.

« Cependant, le moinillon, sans bruit, s'était mêlé au peuple du monastère et suivait avec lui les exercices de la règle. On remarqua sa bonne tenue, et on fut un peu étonné, car tous les minimes n'étaient pas des saints, à Tarrassac. Voulez-vous trois lignes du Recueil, qui me reviennent?...

« Il était malheureusement plusieurs de nos « Frères qui dépensaient moins de temps aux « pratiques de la chapelle qu'au jeu du mail, « aux parties de boules et aux délassements « du C3llier... »

— Mon ami, dit mon oncle, je vous ai engagé à ne rien omettre ; mais voilà des détails qu'il conviendrait de négliger.

— Un beau matin, une patache débarqua une grande caisse aux Minimes de Tarrassac. La caisse arrivait en droiture de Lormières et contenait des outils pour sculpter le crucifix. Il y avait là des scies de toutes sortes, des masses de buis en quantité, des marteaux gros et des marteaux petits, deux varlets, un étau, plus de cent ciseaux, — les uns emmanchés, les autres sans manche, ceux-ci arrondis du bout, ceux-là pointus et coupants... Ah! il y avait aussi un tour avec sa margelle de frêne, sa roue, sa courroie... Quel jour pour Ombros ! Il était si content, qu'à commencer par la cellule du Prieur, il alla frapper aux portes de toutes les cellules, répétant à n'en plus finir :

« — Bénissons le Seigneur ! Bénissons le Seigneur!... »

— Benedicamm Domino ! Benedicamus Domino /... redit mon oncle ravi.

— Mais Honorât veillait en son coin comme un vieux matou qui guetterait un rat, et quand Ombros, tout feu et flamme, le pria de lui procurer du bois de noyer bien sec pour y tailler le morceau nécessaire à son ouvrage, le Prieur lui répondit que les Minimes de Tarrassac étaient fort pauvres, que le noyer était fort cher, qu'il

devait donc se résigner à attendre, à attendre peut-être longtemps...

« — D'ailleurs, ajouta-t-il, notre Salle capitulaire, avec ses vieilles stalles, préservées miraculeusement de la foudre, est assez belle pour se passer de nouveaux ornements. »

Vigneron demeura muet. Puis, vivement :

— Une page, du Recueil me saute dans l'esprit ; je vous la récite :

c — Mais, Révérend Frère, ose murmurer le moinillon, je suis venu ici pour y sculpter, rien que pour y sculpter.

€ — Vous m'avez prévenu de cela, le jour de votre arrivée.

« — Des Corbières à TEspinouze, durant ce voyage que j'ai fait à pied, en mendiant, selon l'esprit de notre règle, j'ai vécu avec le crucifix de Tarrassac... Il m'est arrivé de le voir..., et il m'est arrivé de lui parler...

« — Vous avez vu le crucifix que vos mains n'ont pas encore réalisé ?... vous lui avez parlé ?

« — La sainte messe célébrée à Villemagne, chez les bénédictins de ce pays, qui m'avaient accueilli la veille, exténué, presque

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« râlant, je m'étais remis en route dès le matin...

« Il pleuvait ; mais la pluie ne me préoccupait

« guère, tout entier à l'idée de mon crucifix, que

< je voulais faire grand, beau, sublime, pareil à

« un crucifix admirable de mon pays qui est

« rœuvre d'Alonzo Cano, un artiste espagnol

« plein de génie... Je gravissais la rude montée

« du Caroux, et je m'arrêtais de temps en temps,

t essoufflé, rendu. Assurément, ma faiblesse

« native^ — ûgé de quarante-cinq ans à peine,

« je suis faible comme Therbe des champs, —

« assurément ma faiblesse native devait entrer

« pour quelque chose en ces haltes répétées;

« toutefois, j'incline à croire que la fatigue de

« ridée harcelante qui me chargeait, m'obli-

« géait à ces nombreuses stations parmi les

« broussailles et les rochers. Nous marchons

« moins avec nos jambes qu'avec notre âme,

« notre âme où réside tout courage, parce

« qu'elle est le tabernacle saint où réside Dieu...

« — Mais, frère Ombros... balbutie le Prieur.

« — Au détour d'un sentier et durant un repos,

« le ciel brumeux s'éclaircit tout à coup. Par-

« dessus un taillis de chênes verts, un point rouge

« apparaît devant moi, d'abord voilé et petit

« comme une étoile, puis grand et pâle comme

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• la lune, puis immense et rutilant comme le

• soleil... La pluie continue... Je suis ébahi, ( voyant le point rouge se développer toujours

I davantage, accaparer les nuées pleines d'eau ■ autour de lui, les teinter de rose, de vermillon, 1 englober dans une sorte de nappe lumineuse I oou seulement le taillis de chênes verts, mais I un joli bois d'arbousiers qui se trouve là.

Malgré la saison avancée, des arbouses pendillent aux rameaux, aussi rondes, rouges, dorées, que des grelots de cent couleurs au cerceau d'un tambourin espagnol. Je suis délassé, je pourrais poursuivre ; mais je me sens enchaîné et demeure planté, le cœur tremblant dans la poitrine, les yeux au ciel, qui se déploie obscur de toutes parts, sauf à l'endroit où je suis retenu, d'où je ne puis m'en aller. — Resterai-je longtemps dans cette solitude? — Une angoisse me gagne et, levant les deux bras vers la lumière qui a bu les vapeurs du coteau, qui m'aveugle, je crie dans l'angoisse : « — Seigneur, votre serviteur vous appelle, venez à lui ! Vous savez. Seigneur, dans quel dessein le Révérendissime Abbé de Lormières m'envoie aux Minimes de Tarrassac-le-Haut.

J'aurai le devoir, dans la montagne de l'Espinouze, de faire revivre par l'industrie de mes mains l'image de votre divin Fils crucifié... Seigneur, protégez-moi! Seigneur, inspirezmoi I Seigneur, faites un miracle afin que l'humble frère Ombros, devant l'arbre sublime de la Rédemption, ne perde pas toutes ses forces, ne soit pas anéanti. Je me sens déjà si dénué. Seigneur!...

€ — Que désirez-vous ? me demande une voix « partie de la profondeur des nuages.

« Je me prosterne. J'adresse cette prière à « Dieu plein de miséricorde :

« — Seigneur, humilié dans la poussière, je « vous en supplie, accordez-moi de voir la face « de Jésus sur la croix.

< Je n'ai pas achevé ces mots, qu'une déchirure « se fait dans la lumière, au-dessus de ma tête, « et le Rédempteur, cloué au gibet du Golgotha, «i m'apparait dans sa nudité céleste, les mains et « les pieds saignants, le flanc ouvert, la cou- € ronne d'épines au front. Il me regarde...

« Prieur Honorât, dans ce regard du divin « Maître, dans ce regard chargé d'un immense < amour, je lis le salut du genre humain. Je « ne puis que balbutier :

€ — Mon cher et bien-aimé Sauveur I...

€ Mais les nuages ont repris le dessus ; sem- € blables à des portes roulant sur leurs gonds, « ils ont fermé le ciel, que j'ai vu resplendir de « la gloire de V Agneau,,. Le prodige a cessé... La « terre au loin s'obscurcit... La pluie redouble... « Je me remets en marche vers Tarrassac. »

— Admirable ! murmura mon oncle, bouleversé de fond en comble.

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« Quand Ombros eut terminé le récit de sa « vision miraculeuse, qu'il fut revenu de son « extase séraphique, il ne vit plus le Prieur le « dévorant de ses yeux inquiets, soupçonneux. « — Qu'était-il devenu ? — Il le découvrit « accroupi sur un escabeau, en un coin de sa « cellule, immobile, accablé.

« — Révérend Frère, lui dit le moinillon, « quel crucifix je réaliserais si vous le vouliez î « Il a plu à Dieu de me mettre face à face avec « le modèle inimitable, — faciem ad faciem, — « et peut-être m'accordera- t-il de vous le mon- « trer tel que je Tai vu dans mon âpre esca- « lade du pic de Garoux, en pleine hauteur des « cieux !

« — Faites, mon Frère, balbutie Honorât.

« — Je n'ai ni le bois, ni les aides qui me « seraient nécessaires.

« — Prenez le bois..., prenez des aides..., « prenez tout ce qu'il vous faut...

« — Où, mon Révérend Frère ?

« Et Ombros, dont l'œil, avec la fin de son ra- « vissement, avait déserté les horizons célestes « pour se rabattre vers le monde d'ici-bas, « aperçut de grosses larmes débordant les pau- « pières du Prieur.

■ ^ Vous avez du chagrin, Révéreod Frère?

• s'ÏDforine-t-il candidement.

■ — Le chagriu cuisant de vous avoir mé- « connu... Vite! vile! courez chercher l'asses-

• seur Opportuuien qui vous aime...

< Quand Opportunieu et le moinillon parurent.

• dans la cellule du Prieur, celui-ci, dout le

■ cœur avait été ouvert par un coup de hache « de la grâce, les étreignit l'un et l'autre de < tous ses bras, de toute son âme. Puis il leur

• dit:

■ — Frère Ombros, Dieu qui, nprèsvous avoir ' embrasé de son amour, vous a choisi pour

■ faire revivre au monastère de Tarrassac les « traits de Notre-Seigoeur Jésus-Christ, Dieu

■ vous fait sacré pour moi, sacré pour tous. Les

■ légions d'oiseaux qui vous ont guidé vers cette

• retraite de paix et auxquels vous avez donné

■ rendez-vous, pourront vous visiter dans votre I cellule où rien ne vous manquera. Revêtu, > quoique indigne de la charge de Prieur, je

■ délègue mon très cher frère Opportunieu, i que je remercie de m'avoir rappelé à

' pratique de l'obéissance, pour vous foui 1 les moyens de réaliser votre pieuse en

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prise. Veuille le Tout-Puissant, qui a jugé à propos d'imprimer l'image de son divin Fils dans votre âme, ainsi qu'au chemin du Calvaire il lui plut de l'imprimer sur le voile de sainte Véronique, vous venir en aide et vous assister jusqu'à la fm ! »

Vigneron s'arrêta net. Mon oncle sanglotait, je sanglotais. Prudence, Mélie, la Bassague sanglotaient.

— A la fin des fins, vous devez être contents de moi, j'espère! cria le garde champêtre. Elle est assez jolie, je suppose, cette page du Recueu* de Lassus, des Argelas ! Malheureusement, encore que plus tard M. Victor ait donné à imprimer la Vie du frère Martinez Ombros, Prieur de Tarrassac-le-Haut; qu'il me l'ait fait apprendre par cœur, ligne à ligne, quand nous avons été seuls dans sa chambre aux Ormades, après le mariage de Sylviane, il s'en faut que j'aie gardé les paroles du livre de la première à la dernière page...

— Donc, le frère Ombros fut mis à même de travailler ? insista mon oncle en s'essuyant les yeux.

— Serait-il permis, monsieur le curé, de s'hu-

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mecter un brin les lèvres ? Vous eu rirez à voire aise si ça vous plaît, mais la pépie me tient la langue à m'embarrasser les mots...

— Buvez un coup, mon ami, buvez !

Mon oncle, noyé dans son émotion, ne savait plus où il en était.

O BEATA SOLITUDO

Vigneron ne s'attarda pas outre mesure après son verre « pleurant ». Au bout d'une minute, il se relança d'enthousiasme à son récit.

— Le bois ne fut pas difficile à trouver. Dans la vallée d'Orb et plus loin dans les bas pays, la vigne était malade, et les bénédictins de Villemagne, qui ne se servaient plus guère de leurs pressoirs, en cédèrent un pour rien, ou à peu près, aux minimes de Tarrassac. On eut des scieurs de long de Lacaune au Prieuré.

Les belles planches de noyer, solides, noires à force de vieillesse, avec des veines luisantes et marbrées I Ombros dansait tout seul...

« Les côtés du grand morceau ayr.nt été équarris à la hache, après que la scie eut enlevé lés

épaisseurs inutiles, le milieu de la pièce apparut sans un trou, sans une fente, tachée par rencontre de quelques nœuds tant seulement.

Le moînillon de Lormières, qui avait redouté des crevasses, des pourritures, comme on en découvre en Tintérieur des troncs les plus durs, ])attait des mains. Vingt religieux, commandés par Opportunien, transportèrent dans la première cellule du Frère-sculpteur l'énorme poutre destinée à devenir les jambes, l'estomac, la tête de Notre-Seigneur, puis deux poutrelles plus minces destinées à devenir ses bras. Dieu î avec quelle gaieté se faisait Touvrage ! Tout le monde chantait Vin exitu Israël, même les scieurs de long de Lacaune, auxquels on venait de payer leurs journées et qui se préparaient îi tirer devers leur endroit.

« L'hiver fut rude, cette année-là; mais, je vous en réponds, frère Ombros ne s'amusa pas à regarder la neige tomber. Levé avant les autres minimes, couché après eux, sauf durant les offices, auxquels il assistait régulièrement, on entendait son marteau frapper sans cesse des coups dans le Prieuré : à présent, des coups terribles, emportés; un moment après, des coups faibles, amortis, — des grignote-

ments de rats dans un pétrin... Excepté le frère Vital, un religieux d'une trentaine d'années, < doux et simple, avec deux grands « yeux bleus regardant dans l'autre vie >, si je n'estropie pas la phrase du Recueil, excepté le frère Vital, personne n'entrait dans les cellules du rez-de-chaussée, encombrées d'outils, de bois, de copeaux, d'embarras de toute sorte.

Ombros, obligé de se déranger à chaque minute pour mille menues choses, avait demandé quelqu'un de la communauté qui serait à son service, et, Honorât l'ayant autorisé à choisir dans le tas des minimes, il avait pris Vital, « dont les traits amaigris par la pénitence, « tout l'air de visage un peu triste et sérieux, « avec une grande placidité angélique, lui rap- « pelaient la face entrevue de Notre-Seigneur « crucifié »... Vous entendez bien, les amis, que, pareil à un martinet happant un moucheron sur l'eau, je happe, moi, plus d'un mot au passage dans le Recueil de François Lassus...

— Happez, Vigneron, happez de tout votre bec ! lai répéta mon oncle.

— L'assesseur Opportunien, dans les commencements, sous prétexte d'édifier le Révérendissime Calixte, fort curieux à Lormières

du crucifix de Tarrassac, essaya de décider Ombros à lui ouvrir la porte de son atelier.

Mais le minime d'Espagne, entêté comme un mulet cévenol, répondit, sans y mettre plus de façons qu'un capitaine s'expliquant avec un conscrit, qu'il avait besoin d'être seul, que Dieu lui commandait d'être seul, et qu'il ne pouvait pas désobéir à Dieu. Opportunien, n'ayant rien trouvé à répliquer à ces paroles de refus, se retira, le nez long.

< Maintenant, si ça vous arrange, je vous servirai des lignes et des lignes du Recueil. C'est de la pitance de bon goût. Je vois les lignes aussi nettement que si j'y avais les yeux dessus.

« Cependant, au fur et à mesure qu'il avan- « çait dans son œuvre, Martinez Ombros rece- « vait de plus vives lumières, et, de ce fait, « il sentait son inspiration devenir plus haute,

< sa main plus sûre et plus ferme. Dans une

< lettre découverte depuis et qu'il écrivait au « Révérendissime Calixte, un an juste après « avoir commencé son travail, il disait :

« ... C^ soir, fai dégagé complètement du bois la « tête glorieuse du Rédempteur. D'abord, fai été

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éhUnd; puis fat pleuré devant toute la souffrance, toute la douleur, toute l'angoisse qu'il tu avait été permis d'accumuler sur les traits de Jésus mort pour nous. Il est vrai de reconnaître que, tremblant de lame et du corps au moment de donner les derniers coups, les plus délicats par la raison quils perdent un morceau ou le sautent, je m'étais préparé durant de longs jours à ce suprême effort par le jeûne, la prière, la pénitence, et ce matin, plus intimement, par la célébration de la sainte messe, — le sacrifice du Calvaire renouvelé,

^ Ah! Béiérendissime Abbé, de quel élan f ai bondi de l'autel à mon atelier! f emportais la vision très nette de ce qu'il fallait faire, et, le frère Vital m'ayant mis une gouge en main, je rai fait. Saint Jérôme recommandait à sainte Eustochium ^éviter l'orgueil de rhumilité.

J'oserai vous confesser dans la simplicité de mon âme que la couronne d'épines, dont les pointes déchirent le front du Sauveur, me satisfait assez; que je ne suis pas mécontent de la poitrine, où s'ouvre un trou béant; que les jambes et les bras, malgré leur raideur, leur sécheresse, grâce aux pieds et aux mains, décorés de quatre blessures, cruelles, ne me semblent pas

SVLVIASE 18:i

mal venus. Si rous sariez aiec quel soin j'ai

' » pans au sang airm.' : Un mois encore, Uéiérendissime Abbé, et le'

crucifix aura été amené par nioi au degré fort relatif de perfection que je suis capable d'atteindre. Alors, je pense, il me sera permis de regagner Lormières, la solitude heureuse tant vantée par saint Bernard, la solitude qu'il m'est si délicieux de goûter là-bas, près de vous... »

Mon oncle, incontinent, laissa fuir ces mots de ses lèvres :

— Voici le texte de saint Bernard : beata solitudo, sola beatitudo !

— Ce latin n'était pas dans le Recueil de Lassus, car je vous l'aurais débité avec le reste, dit Vigneron. N'ayez crainte, encore que je ne Ten tende aucunement, ça me connaît, le latin, et quand il s'agit d'un ou de deux mots!... Mais ne lâchons pas Ombros. Vous allez être bien surpris, vous autres, sans en excepter M. le curé Fulcran, d'apprendre que, sauf Honorât et Opportunien, liés à présent l'un à l'autre comme les doigts de la main et amis du minime espagnol, les moines de Tarrassac commençaient à murmurer dans leur coin. Ils avaient cru que fabriquer un crucifix, c'était la farce de trois ou quatre semaines au plus, et Martinez Ombros s'enfermait depuis environ un an et demi avec

le frère Vital. Justement, ce qui les rendait surtout furieux contre le moinillon de Lormières, c'était qu'il ne permettait à quiconque de bouter pied dans son atelier. Or, chacun aurait voulu voir de ses yeux, toucher de ses mains, flairer de son nez.

« Le second Assesseur, frère Athanase, jadis tout à fait du bord d'Honorat, à présent son ennemi à cause d'Opportunien rentré en grâce, le second Assesseur s'était mis à la tête des mutins, des boudeurs, et menait à son gré toutes les volontés du couvent. — Qu'y faire ? — Des hommes enfermés, sans besogne sur les bras, ça devient curieux ; puis ça jabote, ça crie, ça piaille semblablement à des femmes ou à des volailles dans la basse-cour.

< Ombros, lui, ne perdait pas la carte parmi ce fracas de becs et de plumes ; il continuait à peindre son crucifix, car, après l'avoir sculpté, il le peignait avec des couleurs qu'il préparait lui-même en des pots, secrètement, sans employer le moins du monde frère Vital, tout exprès là pour se taire et lui obéir. Des fois, la cloche appelant le moinillon à la chapelle]ou au réfectoire, il y paraissait, les mains encore emplàtrées, le tablier de travail au col, couvert de

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taches, et les religieux de rire, de poufler, de jubiler daus leur capuce baissée. Vrai, c'étaient des comédies comme j'en ai vues entre muletiers dans un quartier de Valladolid, — juste le quartier de Josa...

— Vigneron, relirez de voire discours cette vilaine expression de « comédie » : elle me déplaît, se récria mon oncle.

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