‹ SylvianeChapitre 19 sur 32 · CHANTS D'OISEAUX · texte numérisé non relu

CHANTS D'OISEAUX

— Mais tout prend fm en ce bas monde, les plus longues besognes et les plus courtes, reprit philosophiquement notre homme après une pause. Un jour d'avril, par un beau soleil de prime qui avait fondu les dernières neiges aux toitures des Minimes et partout aux pentes de TEspinouze, un jour fleuri d'avril, au sortir de la « Méditation » du matin dans la Salle capitulaire, Ombros, gai dans sa mine ordinairement assez triste, sans tablier aux reins, plus reluisant qu'un sou neuf, annonça que, son crucifix étant achevé, la communauté en corps pouvait le visiter.

« Je vous demande si Honorât et les assesseurs Opportun ien et Athanase en premier, la

bande des Frères à leur suite, détalèrent des orteils vers Tatelier du moinillon !

« Au fait, la page où la scène se trouve consignée s'ouvre pour ainsi dire devant moi, et peut-être serait-il séant, au lieu de vous dégoiser mes paroles grossières, de vous donner, quand je m'en souviens, les paroles plus propres et plus justes du Recueil?

— Oui ! oui ! cria toute la table, emportée d'un même élan.

«... En pénétrant dans la cellule d'Ombros,

« les religieux éprouvèrent un tel saisissement

« qu'ils ne purent se tenir debout et tombèrent

« sur leurs genoux, doublés, anéantis, ter-

« rassés. Jésus-Christ, de la grandeur d'un

« homme de haute taille, était couché sur

« l'arbre de la croix, — un arbre immense,

« énorme, mesurant plus de deux toises

« de bout en bout. La tête s'offrait horrible-

« ment douloureuse, presque sans joues ; les

« lèvres minces, à peine séparées, l'étaient

« assez toutefois pour laisser voir les dents,

« d'une blancheur d'amande ; la barbe, très

« blonde, partagée en deux rameaux bien four-

« nis, tombait de l'un et de l'autre côté de la

« poitrine avec des jours clairs entre les poils, « par où les chairs transparaissaient dans une

• pâleur livide.

« Le divin Maître, dont les yeux avaient con-

• serve les rayonnements de la vie, regardait en « avant, et je ne saurais dire la crainte ou « mieux la terreur qu'inspirait son rega/d, con- « trarié, assombri par la couronne d'épines, — « un buisson de ronces enchevêtrées, hérissé « de longues pointes aiguës. Tout, du reste, dans « le corps émacié du Sauveur des hommes, in- « diquait une angoisse suprême : les muscles « de la poitrine, rentrés par l'effet de la tor- « ture subie, avaient provoqué une saillie des « côtes tout à fait exceptionnelle, et le ventre,

• chétif, de nuance violacée, se trouvait réduit à « rien. Pour les bras et les jambes, effilés, avec « de maigres renflements, par-ci, par-là, on « ne s'y arrêtait guère. Ombros, en cet endroit « de son œuvre, avait réservé tout l'intérêt pour « les pieds et pour les mains, détaillés minu- « tieusement avec leurs phalanges un peu os-

• seuses aux articulations, leurs ongles ternis « aux approches de la mort ; ils étaient rivés à « la poutre épaisse par quatre clous de grosseur « démesurée, inondés d'an sang presque noir.

« La peinture, en ajoutant je ne sais quelle « vitalité sauvage à Jésus-Christ mourant, en- « trevu sans doute par le pieux artiste à Tins- « tant des dernières paroles : « Tout est cou- « sommé ! Consummatum est ! » la peinture, « par ses tons blafards, cadavériques, aug- « mentait Tépouvante. Le spectacle était tout « ensemble effroyable, déchirant et beau.

« — Mais, frère Ombros, comment comptez- « vous faire sortir votre crucifix d'ici ? demanda « le second assesseur Athanase, demeuré froid « au milieu du bouleversement général.

« — Par la porte, naturellement, répondit-il.

« — Vous avez mal pris vos dimensions, car « jamais il ne passera.

« — Que me dites- vous, mon Frère! »

« Athanase retira son mouchoir de sacapuce, « mesura d'abord l'entrée de la cellule, puis « les bras de la croix.

« — Impossible, dit-il. Vous serez obligé de « démonter votre ouvrage.

« — Démonter I... démonter I... répéta le « pauvre sculpteur, égaré.

« — Pour l'arbre de la croix, ajouta le second « Assesseur d'un air tout ensemble insolent et « détaché, l'opération sera facile : quelques

SYLVIAîsE li»3

« bouloDS à dévisser; pour le crucifix, elle « sera plus délicate : les bras à scier vers leur « attache aux épaules.

« — Scier les bras ! >

« Après ce cri, car ces trois mots avaient été « un cri, Onibros chancela sur lui-même. Il « défaillait. Honorât et Opportunien s'empres- « sèrent de le soutenir.

« — Mon Frère ! » murmuraient-ils alïec- « tueusement Tun et l'autre.

« Athanase insista :

« — 11 est évident que la nécessité où vous « allez être réduit de morceler votre œuvre « ne se serait pas imposée à vous si, au lieu « de vous cloîtrer dans cette cellule, vous « eussiez permis à quelqu'un de nous d'y péné- « trer. On vous aurait prévenu à temps que la « porte était trop étroite...

« — Et les fenêtres? interrogea le moinillon, « levant un bras.

« — Vous ne voyez donc pas les pierres de « taille entre-croisées qui les obstruent ? »

« Non, il ne les voyait pas, les croisillons de « pierre de taille.

« — Mon Dieu! mon Dieu! gémit-il d'une « voix expirante. »

« Le Prieur lui prit les deux mains. II se « trouvait mal. Incontinent, une volée d*oiseaux « entra par l'une des fenêtres. Bouvreuils, char- « donnerets, verdiers chantaient. Ombros releva « la tête et leur sourit.

« Athanase, dont la rancune n'était pas « assouvie, au moment de se retirer, lança un « regard jaune, — un regard de soufre, — dans « la direction du minime espagnol, subitement « ranimé, et articula :

« — A moins d'un miracle, il faudra scier les « bras. »

« Jusqu'au soir, Ombros, désespéré, fou, de- « meura dans la cellule du Prieur, attentif à « lui prodiguer tous les soins, tous les encou- « ragements, toutes les consolations. Honorât « n'avait pas voulu le laisser seul. Opportunien « entrait de temps à autre et ajoutait un mot « réconfortant tiré des « Saintes Écritures > où « des « Pères ». L'artiste, l'œil au pavé, écoutait « et ne répondait pas.

« — Mon Frère, insistait Opportunien, comp- « tez sur l'assistance divine. Puisque, une fois, « elle vous a permis d'attacher les bras du Sau- « veur de façon si étroite, si intime, qu'on ne

« saurait découvrir la soudure, elle ne refusera « pas de guider votre main de nouveau. »

« Ombros se redressa :

« — Vous avez raison, mon Frère, mur-

< mura-t-il, oui, vous avez raison. J'ai le devoir « de recommencer, au lieu de tomber à plat « comme un enfant. J'étais trop orgueilleux « de mon crucifix, et Dieu, qui a condamné « l'orgueil, me châtie... L'homme, hélas! aura

< beau chercher, se sauvegarder, se prémunir, « ses recherches, ses sauvegardes, ses précau- « tions ne lui servent de rien : il oublie toujours « quelque chose, et son œuvre demeure toujours

< infirme par un côté. L'homme est toute misère, « l'homme est tout péché. J'ai passé plus de • dix-huit mois dans ma cellule, j'en ai franchi « le seuil des milliers de fois, et l'étroitesse de « la porte, les croisillons des fenêtres ne m'ont « point frappé. Réaliser Jésus crucifié, tel qu'il « m'apparut dans la montée du Caroux, était « ma seule idée, et cette idée unique, qui ne me « laissait pas de trêve, qui me brûlait comme « un fer rouge à tous les endroits de l'être, m'a « aveuglé complètement. Pour voir mieux en « moi, je ne voyais pas autour de moi... Croi- « riez- vous que, dans mon travail acharné.

« j'avais perdu la notion du temps, et que « j'ai été bien étonné, hier, quand le frère « Vital m'a appris la longue durée de notre « claustration? Une grande sainte de mon « pays, sainte Thérèse d'Avila, disait, rappelant « le supplice enduré par elle à la mort de son « père : — Je sentais mon âme s'arracher de m^n « corps. Je puis vous l'affirmer , Révérends « Frères, le premier coup de ciseau donné, « moi aussi, encore qu'humble et chétif, j'ai « senti mon âme s'arracher de mon corps et « passer toute à mon grand dessein de faire « revivre, au Prieuré de Tarrassac-le-Haut , « l'image de Jésus agonisant pour nous. De là, « de cette possession tragique, car la tragédie « du Calvaire, cette tragédie où un Dieu est « immolé, me possédait jusqu'à m'enlever le « souffle, de là mon indifférence à mon entou- « rage, non seulement aux choses, mais aux « gens... Qui sait, durant cette longue contem- « plation du divin Maître nous aimant jusqu'à « la mort, s'il ne m'est pas arrivé plus d'une « fois de manquer à la règle, de manquer à « quelqu'un de nos Frères?...

« — Jamais! jamais! interrompit Opportu- « nien.

« — Jamais I jamais ! répéta le Prieur.

« — J'ai vécu dans la fièvre, et la fièvre « pourrait m'avoir induit en des manquements « graves. On raconte qu'Alonzo Cano, notre « Michel-Ange espagnol, fut malade tout le « temps qu'il travailla à son admirable crucifix « de la chartreuse de Porta-Cœli, où il s'était « retiré... »

« La cloche, qui sonnait pour la collation du « soir, lui coupa la parole. Honorât, tenu de « paraître au réfectoire, invita Martinez Om- « bros à descendre avec lui. Le moinillon eut « un recul plein d'épouvante ; puis, tombant « aux pieds du Prieur, il le supplia de l'auto- « riser à jeûner, à se recueillir jusqu'au len- « demain.

€ — Je compte reprendre mon ouvrage dès « l'aube, et j'aurais besoin, par de longues « oraisons, de fléchir Dieu irrité... Je possède « une scie très mince, très fine... J'ai quelque « espoir de réussir à détacher les bras sans « dommage et à recoller les tenons. >

« Comme Honorât et Opportunien s'éloi- « gnaient saisis de respect, notre artiste les « rejoignit en marchant sur ses genoux :

« — Surtout, Révérends Frères, leur dit-il,

« les yeux ruisselants, surtout oubliez le déses- « poir peu religieux que j'ai fait paraître dans « répreuve... Moi, Martinez Ombros, de Tolède, « menu comme un grain de blé noir, je pensais « avoir exécuté un morceau de génie, et je « redoutais d'y reporter la main par je ne sais « quelle peur orgueilleuse de le diminuer, de « le détruire... Je vous demande pardon : j'ai « offensé Dieu et je vous ai offensés. »

« Les deux religieux, muets, suffoqués d'émo- « tion, le relevèrent, puis l'embrassèrent ten- « drement.

« Ombros ne supporta pas la solitude où la « retraite brusque d'Honorat et d'Opportunien « venait de le plonger. Des siècles, lui sem- « blait-il, s'étaient écoulés depuis qu'il n'avait « vu son crucifix. Il voulait, voulait le revoir. « Du premier étage, il avait entendu la porte « du réfectoire se refermer sur ses deux amis. « Le silence, ce silence béni, connu seulement « des maisons où Dieu a pris l'habitude de « résider, enveloppait le monastère. Il marcha « vers la porte de la cellule du Prieur, l'ouvrit, « fit trois pas sur le palier. Il demeura planté. « Au moment de prendre le large escalier de

« pierre, il hésitait. — Que ferait-il chez lui? « Allait-il décrocher sa scie mince et fine ? — « Il sentit son front se couvrir de gouttelettes « de sueur glacée. Il palpa d'une main trem- « blante la rampe à gros balustres de chàtai- « gnier, eut peur de défaillir de nouveau, « descendit.

« Devant lui se déployait le corridor spacieux « accédant au Cloître extérieur, en vue de la « Vignale. Le sang lui battant aux tempes d'une « terrible force, il eut Tidée d'aspirer quelques « bouffées d'air frais pour tempérer sa fièvre. « Plus souple, plus léger qu'un chat, il se glissa « le long des murailles.

< Des lampions allumés en des nichettes « étroites jetaient de vagues lueurs amorties. « Une lune magnifique éclairait le Cloître, dont « les colonnettes géminées, les croisillons, les « roses et les trèfles se découpaient nettement « sur les dalles aussi blanches que les feuillets « d'un missel. Assis sur un banc de pierre bien « connu de lui, Ombros, harassé d'inquiétudes « lancinantes, respira délicieusement. — Oui, « oui. Dieu ne cesserait pas d'être avec lui, « de le secourir. — Il tourna sa face vers le t ciel, et les astres qui le peuplaient en foule

• lui envoyèrent des rayons caressants. Ses « nerfs étaient pacifiés : Tespérance, ce songe « divin de Vhomme qui teille, comme dit saint « Basile, le ranimait, le refaisait nouveau pour « la lutte.

« Enivré d'aise, plutôt de Dieu qui Tinondait « à flots, dans le Cloitre solitaire où souvent, « préoccupé de son œuvre, il avait gémi des « défaillances de sa main, des impuissances de « son esprit, il goûta les plus ineffables sen- « salions de sa vie. Il s'abandonna à des sen- « timents intimes quasi célestes, et, ravi en « extase, il ne détachait plus ses yeux du fir- « manient étoile, qui, ce soir-là, plus particu- « lièrement < racontait la gloire de Dieu, Cœli « enarrant gloriam Dei, quand une voix cou- « lumière, la voix aimée du frère Vital, par « les fenêtres du réfectoire, lui arriva jeune, « vibrante, claire comme un chant de rossignol.

« Vital faisait la lecture à la communauté.

« Ombros tendit l'oreille.

« Un jour, saint François d'Assise, — celui que « VÉglise connaH sous le nom de Patriarche des « Mendiants, — un jour, saint François d'Assise « dit à un de ses religieux tombé en grande mélan-

SYLVIANK 3111

I colie, en grand dépérissement : ~~ mon frère. I pourquoi cette figure triste jusqu'à la mort :'

• Avez-tous commis quelque "péché mortel? CeUi 1 ne regarde que Dieu et vous. Allez prier. Slaii'. 1 decant moi et devant vos Frères du couvent. 1 ayez toujours une mine saintement joyeuse:

• car il ne saurait convenir, quand on est au ser- I vice de Dieu, de montrer un air maussade et I rembruni... »

• Ombros n'ea voulut pas entendre davan- ■ tage; piqué de remords, il s'esquiva sur \:\ ' pointe des pieds. »

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