LA PASSION DE MARTINEZ OMBROS
Sans y être autorisé, le garde champêtre s'administra une rasade.
— Vous devez me trouver une assez jolie mémoire, je suppose ! nous dit-il, s'essuyant les lèvres.
— Si j'en avais une pareille pour retenir mes prônes ! soupira mon oncle.
— Je vais vous achever ce miracle d'un tour de langue, car nous aurons à nous occuper ensuite de Sylviane et de M. Casimir. Je vous récite toujours le Recueil de Lassus. Ça me connaît, la récitation ! Une fois, quand j'étais maître d'école à Truscas, M. le curé Banal me défia de lui débiter sans faute la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ d'après saint Mathieu, —
bien plus longue, cette Passion, que celle d'après saint Jean et les autres évangélistes. Je commence et j'arrive jusqu'au bout sans broncher d'une syllabe. M. Trippard, curé de Campillergues, qui était présent, enchanté de moi, ne finissait pas de s'esclaffer...
— Vigneron, interrompit mon oncle, revenons au frère Ombros.
« — Ombros s'était échappé vers sa cellule « comme un levraut, traqué par la meute, « s'échappe vers son terrier. En y entrant, il « fut abasourdi de la trouver plus éclairée que t le Cloître, où la lune et les étoiles donnaient « en plein. Cet éblouissement inattendu l'aveu- « glait et le tint une minute immobile, frappé « d'une crainte qui allait jusqu'à l'épouvante. « Il porta ses regards de tous côtés, surtout du « côté des fenêtres, par lesquelles passait, à « n'en pas douter, le grand ciel lumineux de « cette radieuse nuit. C'était à n'y pas croire : « les vitres apparaissaient noires, les armatures « de fer et de plomb apparaissaient noires.
« Cependant, les scies appendues aux mu~ « railles, les ciseaux fixés dans les échancrures. « des râteliers, les masses de buis abandonnées
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« au repos sur rétabli, le tour silencieux en uu « coiu, continuaieut à resplendir. Harcelé de « peur, claquant des dents, il ferma les yeux, « se prosterna sur les dalles^ et, embrassant de « ses deux mains respectueuses les deux pieds « de Jésus tout à fait à sa portée, il pria. »
— Vigneron, que c'est beau! que c'est beau ! balbutia mon oncle... Ne vous préoccupez I)as de l'heure des vêpres... Quel Recueil, ce ilixLEiL de Lassus !...
c — Pour réaliser son œuvre telle qu'il lui « avait été accordé de l'entrevoir dans les « nuages, à la montée du Caroux, Ombros « avait fait, de la Passion de Notre-Seigneur « Jésus-Christ selon saint Mathieu, l'objet de « ses méditations assidues. Eu cette nuit de (' déchirement suprême, son esprit glissa à sa « pente liabituelle, et le petit minime de Lor- « mières revint au jardin des Oliviers, chez le « grand prêtre Gaïphe, au sommet du Golgotha. << Tout ce chemin que le Fils de l'Homme avait ^ parcouru, associé à des bandits, bafoué, cou- « vert de crachats, un sceptre de roseau à. la ^ main, revêtu de je ne sais quelle loque « d'ignominie en guise de manteau royal, fina- « lemeut chargé du poids écrasant de la croix,
tout ce chemin sanglant de la Rédemption, il le relit avec des gémissements et des sanglots.
• Soudain, au moment où son regard, plus aigu, plus pénétrant, plus acharné que jamais, suivait sur la face du Sauveur les dernières convulsions de l'agonie, il sentit comme un imperceptible attouchement à son iront pen- ; ché. — Les pieds du Crucifié, qu'il teuait étroitement serrés, sur lesquels il venait de se 1 courber avec amour, s'étaient-ils animés pour I le toucher? — Il se redressa, ravi à la fois et . terrifié. Il rouvrit les yeux. La nuit avait ea-
■ vahi les murs de la cellule. prodige ! la cou- 1 ronne d'épines enveloppant la tète de Jésus- . Christ s'était allumée, chaque pointe s'en allait ' en un rayon fulgurant, et l'ensemble de ces . rayons, qui divergeaient, puis s'éteignaient
■ dans l'ombre, formait une auréole étroite, i mais vive comme un soleil à son lever.
■ — Seîgneurl... • cria Martinez Ombro — Seigneur!... répéta mon oncle à son « — Le moinillon de Lormières demeura
■ temps anéanti, la face contre terre.
■^ priait plus. La vision brûlante dont il
■ rempli l'avait comme calciné, et ses 1
demeuraient arides. Il finit par reprendre son ancienne posture. De nouveau il enveloppa de ses mains, avec la vénération dont il usait à Tautel pour les Saintes Espèces, les pieds de Jésus mort sur la croix. Les pieds divins, qui l'avaient effleuré, ne bougèrent aucunement; sous la pression de ses doigts, ils lui parurent glacés. Ce n'était plus la chair palpitante, c'était le cadavre refroidi sur le gibet.
« — Seigneur!... Seigneur!... > appela-t-il « d'une voix étranglée.
— Seigneur ! Seigneur ! ne put s'empêcher de redire mon oncle.
« — Martinez Ombros attendit une parole. « A mesure que la lumière de la vie humaine « réclairait peu à peu, son cerveau, lentenient « ressuscité des Morts, s'entêtait dans la pen- « sée d'un miracle... Dieu avait eu pitié de « lui dans son escalade du Caroux ; Dieu, « de nouveau, venait d'avoir pitié de lui; « Dieu aurait pitié de lui une dernière fols... « D'ailleurs, après le contact ressenti au front, « comment porter la scie aux bras du Cru- « cifié vivant, pour les détacher du tronc ?... « Un frisson lui parcourut les membres, dlslo-
« qua sa machiae, ses os craquèrent et, par un
■ coup de vent d'une violence inouïe, il se « trouva rejeté contre la porte de sa cellule, ' dont l'unique battant fut ouvert.
• — Seigneur, Seigneur, que me voulez- « vous? » supplia-t-il.
— Seigneur, Seigneur, que me voulez-vous?
supplia mon oncle, toujours entraîné.
• — Chassé de sa retraite, Ombros, qui
• n'osait regagner un gîte où Dieu redoutable
■ habitait, vagua à travers les corridors du mo-
■ nastère, gémissant, pleurant, éperdu. Un ius-
• tant, sa détresse fut au comble, et, comme il
< passait devant la cellule du prieur Honorât, « il eut envie d'y frapper. Mais il repartit,
< flamme aux reins, il erra au galop dans vingt
• directions. Il finit par aborder au Cloître, que
< la lune maintenant avait déserté, où la nuit ( maintenant était complëte.
« Quelle fraîcheur au dehors! quelle suprême « et magnifique paix!... Il s'accota à un pilier,
• vers le porche accédant à la chapelle. Il se sent tait mourir d'aise, après une angoisse bort rible. Il fit le serment de laisser intact snn « crucifix. — Si le prieur Honorât, afin di
« passage à Jésus-Clirist, ne disposait p
« pouvoirs nécessaires pour démolir les croi- « sillons d'une des fenêtres du couvent, il « partirait lui-même pour Lormières et obtien- « drait tout du Révérendissime Galixte, son « protecteur, son ami. Cette résolution prise, il • sentit son àme lui monter aux lèvres et il « s'écria :
« — Non, Seigneur, je ne porterai pas sur « vous une main sacrilège : j'aurais trop peur « de voir votre sang s'épancher à flots. >
— Non, Seigneur I clama mon oncle.
« — Le saint moinillon de Lormières éprouva « une quiétude profonde. Un banc de pierre, « scellé au mur de la chapelle, se déployait « devant lui; il y tomba harassé, pantelant, « vaincu. Ce fut une jouissance indicible. Quel- < que chose d'inexprimable et de suave qu'il « n'avait jamais connu se répandait dans son « être avec la subtilité enivrante d'un parfum.
« — fraîche, ô adorable nuit pleine de « Dieu ! » murmura-t-il.
< Il s'endormit.
« Un bruit réveilla Ombros en sursaut.
« Le Cloître blanchissait peu à peu. On dis- « cernait les tertres des dernières tombes. Le « jour se levait. Les oiseaux familiers du petit
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minime vinrent chanter sur les branches d*uu arbre de Judée autour de lui. De quelle douceur il fut pénétré en se découvrant à la porte même de la chapelle ! — Quelle heure pouvaitil être ? La cloche n'avait pas encore appelé la communauté à la prière du matin, sans doute ? — Après ce sommeil paisible sur le banc de pierre, il fut transporté par la pensée d'être admis, avant tout le monde, à saluer Dieu dans son tabernacle. Enlevé de sa place comme par des ailes, il soulevait le loquet de la lourde porte de la chapelle, quand une rumeur énorme, partie du corridor central du Prieuré, paralysa sa main. Évidemment, les minimes descendaient pour se rendre, avant la messe, à Texercice de t la Méditation >, dans la Salle capitulaire. — Manquerait-il « la Méditation » ? Non ! non! — Il s'élança hors du porche. Mais des cris, un tumulte effroyable le clouèrent sur place au bout de trois pas.
— Que se passait-il ? — Écoutant d'une attention haletante, parmi les éclats de voix qui le retenaient fiché dans les dalles du Cloître, il crut démêler son nom.
« — Où est frère Ombros? Qu'est devenu frère Ombros? » hurlait-on.
« Tout à coup, le prieur Honorât et l'assesseur « Opportunien paraissent. Leur mine est effarée « à Tun et à l'autre; ils poussent des exclama- « tions accompagnées de gestes désordonnés.
« — Qu'y a-t-il donc, Révérends Frères ?
« s'écrie notre moinillon.
« — Venez ! venez ! > lui ordonnent Honorât « et Opportunien.
« Le corridor du Prieuré est envahi; les reli- « gieux en foule sont là, chuchotant, jasant, se « complaignant, soupirant, priant. A la vue
< d'Ombros, conduit comme un aveugle, les « moines se collent contre les murailles pour « lui livrer passage. Quelques-uns tombent à « genoux. Frère Onésime, un vieillard de quatre- « vingt-six ans, le doyen de la communauté, « s'accroupit non sans effort sur les dalles, « passe une main, s'empare d'un pan de la robe « du minime espagnol, le porte à ses lèvres, « le baise respectueusement.
« — Qu'y a-t-il? » redemande le moinillon.
« On le soutient toujours, car il est fort pâle
< et chancelle ; ses yeux sont éteints ; il défail- « lirait assurément, si Honorât et Opportunien • cessaient de l'assister une seconde. En passant « devant sa cellule ouverte, il y plonge l'œil. Un
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cri s'échappe de sa poitrine, — un cri intraduisible de détresse, de désespoir, d'horreur. « — Et mon crucifix? Qu'avez-vous fait de mon crucifix? » implore-t-il, expirant.
< La porte de la Salle capitulaire s'étale à deux battants devant lui.
« Ombros, laissé seul, sans appui, se précipite. Il recule foudroyé. Il a vu son crucifix, rCEuvre de son génie, rivé là-haut à la muraille par des crampons de fer, au dessus des stalles, à la pointe de Togive qui encadre le siège plus élevé du Prieur. « — Un miracle ! balbutie-t-il, un miracle pour moi !... »
« Les regards attachés à la face du divin Sauveur, au milieu de la communauté qui l'enserre à Tétouffer, il ajoute :
« — Dieu tout-puissant ! »
— Dieu tout-puissant I sanglote mon oncle.
« — Et, prosterné, ravi en extase, Martinez
« Ombros laisse monter son àme toute dans la
« profondeur des cieux. >
Le garde champêtre nous considéra d'un air satisfait, avec une bravade orgueilleuse, puis ses lèvres prononcèrent ce mot unique :
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— Voilà !
Chez les Bassac, sauf Cornaz et Galibert, chacun s'essuyait les yeux avec son mouchoir, se taisait. Mon oncle tenta un eflorl pour parler ; mais, noyé dans un ruisseau de larmes, il n'y put réussir. Eulin, une troisième tentative sur lui-même lui permit de mâchonner :
— Vigneron, soyez remercié et soyez béni!
t COIN QES ROSES
Mon ODcle rejeta sa serviette, se mit debout. U se signa, puis étendit son bras droit sur la table, prôt à réciter les grâces.
— Je n'ai pasiini, monsieur le curé! cria notre conteur, se soulevant à son tour de sa cbaise.
— Il s'en va trois heures, et les vêpres sont ■pour quatre heures... Nous euteodrons la fin une autre lois.
— Quel dommage ! A présent, je touchais au second miracle, à celui de M. l'abbé Victor, à celui que j'ai vu de mes yeux, car je n'ai point vu celui du prieur Ombres.
— Nous vous en prious, monsieur le eu dit M. Vincent.
— Je vous en prie, ajoutai-je.
2U SYLVIANE
Après m'avoir lancé un tendre coup d'œil, mon oncle eut vers le garde champêtre un geste d'acquiescement et se rassit. Vigneron, retenu au port, regagna le large.
— Vous entendez bien, vous autres, que, malgré ma mémoire et mon attention, je ne vous ai pas conté le miracle du prieur de Tarrassac aussi joliment que le conta M. Victor sous notre charmille des Ormades. Lui avait des capacités pour ajouter quelque chose au Recueil de Lassus, même du latin, tandis que moi, encore que j'aie été instituteur à Truscas!... Qu'il vous suffise de savoir que, sauf M. Juste, trop gai de son naturel pour s'adonner à la tristesse, nous pleurions tous à plein arrosoir. Mais, dans la méchante vie de ce monde, les rires sont souvent à côté des larmes, et je voudrais que vous eussiez vu s'esclafïer Sylviane, quand son oncle nous apprit le départ du couvent de Tarrassac pour l'Abbaye de Lormières de l'assesseur Athanase, l'ennemi d'Ombros et d'Opportunien. Du reste, M. l'abbé nous donna les raisons du renvoi d' Athanase là-bas. Pendant que les religieux de Tarrassac traitaient Ombros avec le respect et la vénération accordés aux saints, cherchez à quoi
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s'occupait Atliauase. Il faisait courir le bruit que le crucifix, sortant tout seul de la cellule sans crever les murailles, allant s'accrocher tout seul dans la Salle capitulaire, c'était une farce satanique du moinillon espagnol, plus près du Démon que de Dieu... Que pensezvous de ce pèlerin d'Assesseur, je vous prie ? Honorât se lassa de ces coups de langue et, endoctriné par Opportunien, un gaillard qui portait un jugement solide dans son capuchon, un beau matin il signa ses papiers à Athanase et le flanqua à la porte d'une poussée...
— Bon voyage ! dit M. Vincent.
— Mais, monsieur le maire, tout n'était pas terminé aux Minimes. Si Athanase n'avait rien voulu comprendre au miracle du crucifix, Honorât avait compris, et il se reprochait, nuit et jour, le méchant accueil fait autrefois par lui au petit moine espagnol. Aujourd'liui, certes, il le gâtait en vrai poupon ; ce néanmoins, le chagrin lui minait la conscience, et ce chagrin ne fut pas long à l'entraîner de l'autre côté de la vie. Jugez de ce que valent les hommes, moines ou simples pékins comme nous : encore qu'on n'eût rien à reprocher au Révérend Frère Honorât, on fut content de le clouer dans sa
caisse de sapin, tant on était pressé de nommer Martinez Ombros Prieur des Minimes de Tarrassac-le-Haut...
— Ombros, cet artiste sublime, avait été comblé de la faveur céleste, murmura mon oncle.
— Possible, ça... A présent, que penseriez-vous de ma proposition ? Si, après cet enterrement assez gai, nous revenions à nos jeunes gens ? A condition que M. le curé le permette, je vous rapporterai, pour vous amuser un brin, les jeux très jolis et très divertissants de nos amoureux à travers le jardin des Ormades, large et long comme une châtaigneraie...
— Gardez-vous de nous rapporter ces abominations î s'écria notre gouvernante, mettant au clair son arme cachée dans ses jupons.
— Mais, Prudence, si ces jeux étaient jolis ?... hasardai-je naïvement.
— Et d'autant plus, continua Vigneron, que, M. Tabbé Victor et M. le curé Galinier rôdant toujours par là, il ne pouvait rien se passer que selon toute sagesse et toute convenance.
— Dans ce cas... soupira mon oncle.
— Oh ! ce jardin des Ormades, où j'ai essayé mes premiers pas au sortir du berceau, soutenu
par ma défunte mère, la Vigneronne I repartit le garde champêtre... Oh 1 ce jardin des Ormades, remâcha-t-il, comme on ~ remdche
' dans mon en-
faDce et ma prime jeunesse, où j'ai mangé tant de pommes, tant de sorbes, tant de nèfles, tant de fruits, sans compter les nids que je découvrais à la fourche des branches, pleins de becs roses jusqu'aux bords !... Oh 1 ce jardin des
Ormades, dévalant de la métairie jusqu'à la Vignale î... Enfin...
La voix lui manquait.
— Que nous chante-t-il donc avec son jardin ? questionna Cornaz.
— Silence ! articula mon oncle, en proie à une émotion très vive.
Vigneron, aussi alerte qu'un linot à la cime d'un frêne, poursuivit :
— En ce moment, nous touchions à Notre- Dame d'août et l'été était dans sa force. Jamais notre parterre ne s'était montré plus magnifique, plus en couleur de ses mille plantes. Autrefois, on n'y trouvait, en de grands carrés verts, que des raves, des salades, des poireaux, des fèves, des pois, des navets. A présent, on avait porté le potager de l'autre côté de la métairie, et, ici, de tant loin qu'il vous plût de regarder, vous ne découvriez que des fleurs dont je ne sais pas les noms, mais qui réjouissaient les yeux et embaumaient la contrée. Je dois lui rendre cette justice, c'était M. Casimir qui, pour créer une distraction à M. Victor, très fort dans une science appelée, paraît-il, la « botanique », avait donné l'idée de cet immense parterre, en avait lui-même tracé les allées et
s'était amusé, en compagnie aujourd'iiui de Mademoiselle, demain de M. Tabbé, aprèsdemain de moi, à semer des graines de tous les côtés.
c Par exemple, le coin le plus beau de cet endroit tranquille était le coin des roses. Y en avait-il là, des roses, droites, ouvertes, riant au bout de bâtonnets maigres, plantés profond en des planches épaisses de terreau ! Ces bâtonnets, M. Casimir, enragé pour aménager notre parterre à sa façon, était allé les quérir à Montpellier, au € Jardin des Plantes » de cette ville où il avait appris son métier de médecin, et les avait payés fort cher. Ça se comprend que ces rosiers coûtassent plus que des plançons de châtaignier ! Vous n'êtes pas sans avoir remarqué que, pour l'ordinaire, les roses sont rouges, pas tout à fait à l'égal des coquelicots, mais presque. Eh bien ! aux Ormades, nous avions des roses blanches pareillement à des lis, des roses jaunes pareillement à la fleur de nos genêts, des roses violettes et des roses mauves, pareillement aux violettes et aux mauves des champs d'ici, vers Fonjouve ou vers Bataillo...
« Ah ! elles en ont entendu des baisers, ces roses de cent couleurs, quand M. Victor et
M. Juste, occupés à réciter ensemble leur bréviaire, notre Sylviane et M. Casimir se divertissaient à faire une cueillette dans les massifs pour orner la table!... Moi, je les épiais, plein de colère et d'envie. Les refus de Philomène Lauras, plus sauvage que Mademoiselle, car elle me glissait entre les doigts plus fine, plus souple qu'une anguille de la rivière, les refus de Philomène Lauras...
— Vigneron, Philomène Lauras ne nous offre aucun intérêt...
— Monsieur le curé, je vous obéis... Apprenez donc, les amis, que, relativement à nos tourtereaux des Ormades, tout fut décidé. Il fut décidé que les fiançailles, — les « accordailles », si vous comprenez mieux, — seraient célébrées à Noël, chez M. Galinier, dans sa cure de Tarrassac, et qu'on ferait le mariage chez nous, une quinzaine de jours après, aux environs des Rois. Chacun, à cette nouvelle, se prit à chanter, à baller, à folâtrer dans la métairie, surtout à s'affûter la langue et les dents, car M. Victor avait déclaré que, le jour des accordailles et le jour de la noce, il y aurait à la table de la place pour tout le monde, depuis le plus vieux homme de charrue jusqu'au plus
jeune des bergers, auxquels il faudrait ajouter tous les pauvres de TEspinouze, du Caroux au Marcou. Je vous en baille l'assurance, à partir de ce moment, les besognes, tant du bétail que des champs, marchèrent vite. Les châtaignes de nos vingt châtaigneraies furent ramassées en un tour de main. On aurait dit que les arbres se prêtaient à la chose, tant ils étaient prompts à lâcher leur fruit. Ayec nos sacs combles à souhait, nous allions à* travers les campagnes du pays répétant : « Que le bon Dieu bénisse mademoiselle Élise Sylvian et bénisse M. Casimir Galinier I »
— Fort bien, cette prière, fort bien ! lança mon oncle rapidement.
— Par malheur, le bon Dieu, qui a ses affaires, ne nous entendit point... Vous vous souvenez que M. Casimir, entêté d'en arriver à ses fins par un mariage avec notre demoiselle, était parvenu à chasser la goutte des membres quelconques de M. Tabbé ? Patatras ! le 20 décembre au soir, comme j'achevais de lui déboutonner les cinquante boutons de sa soutane, il me glisse dans les mains et tombe sur le plancher. — Nous voilà bien à présent, n'est-il pas vrai? — Je laisse Mademoiselle près du lit de son oncle et
saute à Tarrassac, d'où je ramène le médecin... Quel drôle d'homme, ce M. Casimir, souvent si emprunté ! Croyez-vous qu'il se désole,
en entendant crier M. Tabbé, en le trouvant aussi raide, aussi froid, aussi blanc qu'un soc de charrue? Point. Il regarde notre malade, le palpe doucettement avec ses deux mains légères comme la ouate ; puis, se tournant vers Mademoiselle, il lui dit :
« — Fausse alerte ! »
« Oui, mais le lendemain se passe, le surlendemain se passe, et M. Victor, long et fixe entre les draps, ne bouge non plus qu'une planche de châtaignier. Ça ne nous amusait pas, nous autres, aux Ormades. Ça nous amusait d'autant moins que, M. Juste n'ayant qu'une domestique à Tarrassac, Ragasse, nous lui avions prêté les servantes de la métairie pour le repas des accordailles, et nous savions par Philomène Lauras que, sur la commande de M. Victor, les provisions de bouche affluaient là-haut, et de Saint- Gervais, et de Bédarieux, et même de Béziers. Pourtant, si ces morceaux de choix, venus des villes, allaient nous passer sous le nez ! Vrai, il n'y avait pas de contentement à revendre à la maison...
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— Et que disait le pauvre martyr, le bon abbé Sylvian ? demanda mon oncle.
— Lui, il avait un gros chagrin de voir la fête des accordailles ajournée ; mais il avait encore un plus gros chagrin de voir que, cette année encore, comme Tannée d'avant, il manquerait peut-être la messe de Minuit... Mais ce n'est pas tout ça... Le 24 au matin, M. Casimir, furieux de ne voir aucun changement, furieux surtout du désespoir de Mademoiselle, se montra ce qu'il était tout de même dans le fond, un homme compatissant, avisé et courageux. Je vivrais jusqu'à la fin du monde que je n'oublierais jamais ses paroles, très courtes du reste, car il n'entrait pas dans ses habitudes de parler beaucoup :
« — Monsieur l'abbé, dit-il, nous avons tout préparé aux Minimes pour vous y recevoir, vous et mademoiselle Élise. Le temps est superbe.
J'en réponds, un trajet d'une demi-heure ne saurait aggraver votre état. Il pourrait arriver, au contraire, que l'air très sec aujourd'hui vous apportât du soulagement. Mon oncle serait venu vous dire ce que je vous dis, s'il n'était occupé à dresser un lit dans sa sacristie, vis-à-vis le crucifix du prieur Ombros. Il vous sera permis.
de là, d'assister à la messe de Minuit. "Mon oncle est persuadé que le prieur Ombros obtiendra de Dieu un miracle pour vous... Ëardi! toi, me cria-t-il en me poussant yers la porte; dis qu'oQ descende des matelas pour rembourrer la grande carriole. >
* Puis il se reprit et ajouta :
• — Mademoiselle et moi, nous allons veiller à ces préparatifs. Cela vaudra mieux. •