‹ SylvianeChapitre 26 sur 32 · LES POISSONS DE MÉRIC · texte numérisé non relu

LES POISSONS DE MÉRIC

— Pliilomèoe, les mains embarrassées de divers objets, fit une révérence aimable, alla vers la table dressée au milieu de la salle à manger et y déposa une nappe, une serviette, un verre, deux ou trois assiettes, des couteaux...

« — Pourquoi mets-tu le couvert? lui demanda Sylviane.

— Les grives sont prêtes, notre demoiselle.

— - Les grives î... Quelles grives ?

— Les vôtres, notre demoiselle.

— Les miennes ?

— C'est M. Casimir qui, tantôt, a dit comme « ça à Ragasse : Rôtissez des grives pour Made- € moiselle. J'entends que Mademoiselle mange « avant les offices de cette nuit. » Ragasse a

posé trois grives du Marcou sur les braises vives, et si vous voulez les manger...

« — Je n'ai pas faim. »

« Ce médecin de Tarrassac n'est pas tout à fait un nigaudinos : il tire gentiment Sylviane par la maiu et l'oblige à quitter son encoignure sous la cheminée.

< Nous nous tenions autour de la table, nos jeunes gens se parlant à petite, à très petite voix, penchés l'un vers l'autre, ayant l'air de se caresser du bec à l'égal de deux oisillons au bord du nid, moi aidant Philomëue à arranger toutes choses, tirant la nappe avec elle, passant avec elle ma main sur les plis pour les aplatir, disposant en son lieu une assiette, une fourchette, un couteau, et enragé pour toucher dans la manoeuvre le bout des doigts de la fillette du bout de mes doigts.

■ — Aïe ! aïe ! » piaulait-elle.

• J'ignore ce que pensaient nos galants des Minimes, ce qu'ils éprouvaient en leurs intérieurs. Pour moi, je trouvais mes jeux avec Philomène doux comme miel, et certainement, à cette minute, dans la salle à manger des [nés, j'étais plus heureux que je ne le fus is par la suite sur n'importe quelle route

OU en n'importe quelle auberge avec Josa, de Valladolid... Oh ! cette Josa !...

« Mais tandis que Sylviane et M. Casimir jaibotaient à l'écart de leurs affaires, moi, encore plus ami de mon devoir que de mon plaisir, j'eus <le nouveau Tidée que M. Victor me réclamait, ■et, interrogeant la petite Lauras, que, pour dire vérité, j'aurais été heureux d'entendre ramager du bec :

« — A propos, Philomène, sais-tu si M. le curé a fini de confesser notre maître?

« — Il y a beau jour qu'il a fini.

« — Alors, il faut que je rejoigne M. Victor pour le garder ?

< — Ce n'est pas nécessaire : il dort comme une souche. Si tu manques de besogne, aide-moi à servir son repas à Mademoiselle. »

« La table ayant été arrangée dans la perfection, Philomène se sauve.

— Tant mieux ! tant mieux ! répéta Prudence, enchantée.

— Monsieur le curé Fulcran, vous qui, depuis le berceau chez vos parents à Bédarieux, avez vécu avec les idées des anges du ciel, excusezmoi si je vous avoue que votre servante se trompe quand elle croit que, Philomène partie,

SÎ4 SÏLViA.M^

moi, je demeurai là planlé ■ à lerrer des cigales », selon le dire de chez nous. La fillette n'avait pas levé le pied, que je l'atteiguais dans le corridor, m'emparais d'elle à la volée, et mes lèvres, dans l'obscurité des Minimes, De se gênèrent ni sur ses lèvres, ni sur ses cheveux...

— Vigneron, à la fin!.,.

— Que voulez-vous que j'y fasse, monsieur le curé, si la jeunesse est plus forte que nous, plus forte que toute force, si ou n'est pas maître de la retenir dans son intérieur comme eu une cage un oisillon des champs! La jeuuesse, c'est plus violent que le vin et plus sauvage qu'un loup. Mais, soyez coûtent, les fêtes de la vie sont courtes, et, Philomène et moi, nous rentrons Ijientiit dans la salle à manger avec les grives rùties...

« Quelles bétes! Je a'en vis jamais de pareilles. Elles avaient été prises aux trébuchets de nos pâtres, parmi les genévriere du Marcou. Comme elles se tenaient bien, avaient appétissante mine dans la faïence de Ragasse, le col ramené en une chemisette de lard (lu, la pointe (ine noire passée à travers le corps ! Ce t mes dents qui leur auraient parlé un lane solide, si Mademoiselle ne les avait pas

attendues!... Mais non, Mademoiselle ne les attendait guère, car je ne saurais vous dire le temps que nous mîmes à la faire asseoir. Soit qu'en réalité elle n'eût aucune faim, soit que les paroles jetées dans son oreille par ce médecin de Tarrassac, qui bavardait désormais à langue débridée, en la comblant sans mesure, remplaçassent pour elle le boire et le manger, les jolies grives étalées, les jolies grives crépitantes du Marcou ne lui étaient de rien. Voyant ça, je pris un parti : aux Ormades, quand M. l'abbé, les mains nouées par la goutte, ne pouvait découper aujourd'hui sa côtelette, demain son gibier, moi j étais là, et je manœuvrais le cou-

teau. Que de fois même, il m'était arrivé de piquer le morceau de mouton ou de lapin d'un coup de fourchette et de le lui enfourner dans la bouche !

« — Mais, Jean, puisque je n'ai aucun appétit, me dit Mademoiselle, comme je lui débitais sa bête membre à membre, et très proprement.

< — Ce n est pas tout ça, lui répliquai-je, continuant mon jeu, ce n'est pas tout ça. M. Casimir exige que vous mangiez, et vous lui devez obéissance, — puisqu'il doit être votre mari. »

« Sans un mot, elle saisit le fin bout d'une

aile et le porta à ses lèvres. C'était visible, ses meules n'avaient pas plus de plaisir à virer sur la viande que sur le pain. De minute eo minute, elle se retournait vers M. Casimir avec une petite moue dégoûtée et plaisante ; puis elle me faisait des yeux de chatte battue, implorant pitié.

« — Ma foi, lui dis-je, si cette grive au genièvre ne peut passer, laissez-la.

« — Oui, laissez-la, laissez-la, notre demoiselle, si votre estomac n'y est pas porté, > murmura Philomène.

€ Avant de repousser son assiette, Sylviane^ de nouveau, considéra M. Casimir. En pleine et bonne vérité, on aurait cru, à bien observer nos tourtereaux, que Mademoiselle, après avoir fait peur à ce médecin, avait peur de lui à son tour.

« — Peut-être, insinua très en douceur M. Casimir, auriez-vous goût à autre chose ?

« — Non ! non !

€ — Notre demoiselle, ajouta la gentille Philomène, Ragasse a mis de côté tout exprès pour vous deux poissons à la crème de Méric, et je pensais vous les servir. Faut-il vous les aller chercher ?

« — Non ! non !

« — Vous les aimez pourtant, les poissons à la crème du pâtissier Mérie? lui dit aimablement M. Casimir.

« — J'en mangerai un, si... »

« Ayant jeté ce dernier mot d*un air malin, elle referma la bouche sans achever.

« — Si ?... continua le médecin.

« — Si vous consentez à manger une de ces grives du Marcou, assis à côté de moi. »

« Elle n'avait pas fini de lui montrer une chaise autour de la table, que notre galant de Tarrassac, dont les dents de louvart auraient broyé les granits de l'Espinouze, s'y était installé, s'était accroché au col une serviette dépliée d'un tour de main, avait attaqué une bête de la fourchette et du couteau. Je voudrais vous conter de quel air Sylviane l'examinait montrant sa force au découpage, éparpillant la grive en miettes, en faisant sauter la tête au milieu de la nappe, qu'elle tacha de graisse et de jus.

« — Ah ! ah ! » se prit à rire Mademoiselle.

« Lui s'arrête, n'a plus un mouvement, ne découpe ni ne mange.

« —Eh bien?... > lui demande-telle.

< Il ne répond pas. Il se contente de la regarder, de la regarder jusqua la fin de son regard.

« — Mangez donc, mon ami, lui çhantonnet-elle avec son môme rire, qui lui coupe les mots en deux, en trois, en quatre; mangez donc, mangez î »

« Il ne mange pas le moins du monde, de plus en plus occupé à Sylviane, oubliant d*ouvrir sa bouche qui ne réclame rien. Ses yeux, ses yeux tant seulement ont faim, et il les nourrit abondamment de ce qulls aiment le plus :

de notre Sylviane des Ormades, de notre Sylviane que jamais personne, dans FEspinouze, n'a vue aussi belle qu'aujourd'hui... Mais notre demoiselle ne rit plus, et, tout d'un coup, peutêtre pour aiguiser l'appétit de M. Casimir, peutêtre pour échapper à une attention gênante, elle entonne un nouveau verset de notre noël si ancien, plus long qu'un carême de quarante

jours :

L'ange, droit devant elle, Pour qu'on ne voie rien, La couvre de son aile, Et Jésus naît enfin..,

€ Tandis que Sylviane pousse en avant le

noël, j'expédie Philomène à la cuisine, lui comm andant de rapporter les poissons de Méric, ces poissons qui, mille fois, m'ont fait venir l'eau à la bouche, quand je passais par la rue du pâtissier, à Saint-Gervais. Encore que les grives me remplissent d'envie rien qu'à les aviser là dans le plat de Ragasse, roussies et dorées, je pense en mon dedans que les poissons à la crème de Méric feront mieux l'affaire de nos amoureux, que le gibier du Marcou.

« Quels poissons. Dieu du ciel I

« Philomène ayant déposé les pâtisseries sur la table, Sylviane et M. Casimir demeurèrent saisis. Il est sûr et certain que, ni à elle, ni à lui, pas plus qu'à moi, il n'était arrivé, en nulle rencontre, d'aviser poissons de ce calibre, car ils avaient une grosseur extraordinaire et, poudrés de sucre très brillant, ressemblaient à s'y tromper aux belles truites reluisantes de la Vignale ou de l'Orb. Si d'aventure on m'avait laissé une minute en leur compagnie !...

€ — Cet excellent Méric! cet excellent Méric! 9 jubile Sylviane.

< Elle enfonce une cuiller dans le ventre d'une des bêtes, et la laite, — la crème, s'entend, — déborde de tous côtés. Le médecin,

qui a paru se dégourdir, comme si Mademoiselle lui avait jeté une pincée de présure dans Testomac en lui jetant la moitié d'un poisson dans l'assiette, recommence à se cailler.

« — C'est mon oncle qui a commandé ces choses exquises, c'est mon oncle! répète Sylviane.

« — M. l'abbé?... demande-t-il, n'ayant pas l'air de se rendre compte des mots de Mademoiselle.

« — Pensez-vous que votre oncle Juste se fut occupé de nous, comme s'en est occupé mou oncle Victor? dit-elle d'un air piqué. Tandis que M. le curé de Tarrassac, valide et robuste, avait de la peine, avec trois charpentiers, à installer des planches sur des tréteaux pour arranger une table à nos mendiants, l'abbé des Ormades, malade, couché. dans son lit, écrivait à Bédarieux, à Béziers, à Saint-Gervais, ne cessait de donner des ordres, pour nos fiançailles^ qu'il appelle « la fête de son cœur ».

« Avec ces paroles, comme par un coup d'arrosoir trop brusque donné sur une belle fleur, son visage se trouve arrosé de grosses larmes.

« — ma Sylvianel... » crie M. Casimir, se précipitant à elle.

« Ce mouvement du médecin m'enleva d'aise.

Il tomba sur moi comme le battant d'une clocbe tombe sur le métal, avec le même bruit, et j'en demeurai étourdi... Je ne vis pas clairement ce qui se passait, car j'aimais aussi M. Victor, moi, et mes yeux Étaient troubles; mais tout de même je démêlai bien des choses de jeunesse à mon environ... Je vous conterai ça, après avoir un tantinet trempé les lèvres...

— Oui, mon ami, trempez, trempez, dit mon oncle. Vous me promettez seulement de négliger les sottises et de rejoindre au plus tôt M. l'abbé Victor ?

— Présentement, il dort dans le lit de la sacristie; mais il se réveillera, et vous aurez le second miracle de Tarrassac tout entier. Préparez-vous à entendre et à voir ce que personne en ce monde n'a ni vu, ni entendu.

DINETTE D'AMOUREUX

Vigneron se contenta d'une gorgée pour humecter sa langue. Il promena un long regard autour de la table, ayant Tair de compter les convives, au moment peut-être décisif de son histoire. Puis il recommença vivement :

— Eh bien, ce qui se passait dans la salle à manger des Minimes, entre Sylviane et M. Casimir, est tout ce que j'ai vu en ce monde de plus aimable et de plus joli. Notre fillette des Ormades continuant à bouder son assiette en dépit d'un poisson de Méric qui la remplissait à demi, notre garçon de Tarrassac lui prit la fourchette des mains, piqua un morceau de croûte et, lui caressant les lèvres avec la crème des bords, employa les manèges qu'on emploie avec une

fauvette arrachée du nid et qu'on veut apprivoiser dans une cage, à la maison. De temps en temps, Sylviane avait une petite moue triste quand la nourriture se présentait; mais, M. Casimir s'entêtant, la moue triste devenait rieuse, et, miette à miette, le poisson passait, passait, passait...

< Une chose tant seulement ne me semblait pas convenante : il arrivait, par-ci, par-là, que la fourchette à peine sortie de la bouche de ma jeune maîtresse entrait dans la bouche du médecin, puis revenait à ma jeune maîtresse sans avoir été essuyée. Furieux de cette malpropreté, je manquai saisir au passage cette fourchette salie pour la laver avec l'eau de la carafe et la nettoyer avec la serviette pendue au bras de Philomène ; mais ce médecin de Tarrassac, qui s'amusait plus qu'il n'est croyable à cette dînette d'amoureux, évita mon mouvement, et en droiture engagea la pâtée dans le bec rose qui l'attendait... Si M. le curé Fulcran se plaint de mes dires, qu'il sache bien qu'en tout ceci il n'y a pas un mensonge gros comme un grain de mil. Ce que je conte, je l'ai vu, je l'ai touché de mes yeux. Sylviane se prêtait au jeu de M. Casimir d'un élan, d'une joie débordant et dans ses gestes

plus mignons, et dans ses traits plus doux, renouvelés, embellis, si on peut dire ça des traits de Mademoiselle qui étaient parfaits.

Elle n'avait pas faim toute seule, mais elle avait faim avec ce jeune homme qui l'aimait. Que voulez-vous? Dieu a fabriqué la femme d'une étoffe à peu près semblable à l'étoffe de l'homme,, et quoi d'étonnant s'ils se complaisent ensemble à mille amusements, à mille folies?... Tenez ! moi, je me souviens qu'un jour, à Bilbao, dans une auberge où je folâtrais avec Josa, de Valladolid...

— Vigneron, geignit mon oncle, vous me soumettez à une épreuve trop dure, et...

— Monsieur le curé, nous vous en supplions, laissez-lui rapporter les choses de ce récit à sa manière, intervint M. Bassac. Ce repas de la demoiselle des Ormades et du médecin de Tarrassac nous réjouit tant I

— Grand merci, monsieur le maire ! cria le garde champêtre.

Et, repartant :

— Encore que ces poissons de Méric fussent plus gros, plus remplis que les poissons ordinaires, on finit par en venir à bout, et, avec l'appétit de mes tourtereaux qui augmentait à

chaque bouchée, il ne resta plus bientôt ni miette de crème, ni miette de croûte pour la fourchette de M. Casimir. — Allaient-ils, à présent, attaquer-les grives délaissées dans le plat ? — Les grives étaient froides, c'est vrai ; mais, lancés Tun et Tautre de toutes leurs dents, ils n'étaient pas gens à s'arrêter à cette misère. Ce qui les amusait principalement, c'était de continuer à batifoler de la fourchette, à jaser, à piailler, car tout en mangeant ils babillaient à langue folle... Ma foi, j'ignore ce qu'ils auraient fait, et ce que seraient devenues les grives, si une circonstance n'avait mis fin à tant de manèges et de grimaces. Au moment peut-être où M. Casimir va en enlever une, la porte de la salle à manger s'entre-bàille et Ragasse glapit :

« — Mademoiselle! monsieur Casimir! Monsieur l'abbé vous réclame à la sacristie. •

« Plus d'une fois, à la prime, après le long hiver, vous avez avisé des agneaux se ruant à la prairie ; nos jeunes gens s'élancèrent de ce train.

— Par exemple, retenus l'un près de l'autre et ne soufflant mot, ni Philomène ni moi ne peu-

sions à détaler, elle fixe et regardant au hasard à travers la salle à manger, moi un tantinet penché en avant et regiardant la table des deux yeux. Vous devinez, n'est-ce pas? que les poissons de Méric ayant pris le chemin souhaité vers Testomac de Sylviane et Testomac de M. Casimir, ce n'étaient pas les poissons de Méric qui m'occupaient. Ce qui m'occupait, m'aiguisait la pointe des dents à grands coups de lime, c'étaient les grives du Marcou, dont une seule était à peine touchée. Je n'eus pas d'indécisîoa, et, sans rien dire à Philomène, je m'installai et d'un coup de fourchette engloutis la bête entamée.

« — Arrête-toi I me crie la petite.

« — M'arrêter?...

« — C'est aujourd'hui « Vigile et Jeûne », comme toujours à la veille de Noël.

« — Pourquoi n'as-tu pas prévenu Mademoiselle ?

« — M. Casimir me l'avait défendu.

« — Je te le défends aussi, moi I »

« Vous savez cela, vous autres, et M. le curé de Camplong le sait avec ses confrères des paroisses de l'Espinouze : en toutes les affaires de la vie, qu'il s'agisse de bonne conduite ou de

raàngeaille , il n'y a que le premier pas qui coûte. Cette grive remisée en mes intérieurs bramant la faim depuis des heures et des heures, la deuxième suivit, et la troisième disparut avec la même facilité que les autres, craquant sous mon râtelier terrible, me noyant la bouche d'un jus et d'un parfum de genièvre aussi fort et aussi doux que le vin le plus fort et le plus doux... A propos de vin, encore qu'à cet âge de prime jeunesse, je connusse à peine les si agréables endormements de la bouteille pleine, vous pensez bien que mon verre ne chôma pas sur la nappe et qu'il me demeura fidèle pour aider ma langue à dépêôher le travail.

— Et cette Philomène n'empêcha pas ce repas, qui était un péché d'abord, ensuite une volerie faite à la maison? cria Prudence.

— Elle, la gentille Philomène ! Non tant seulement elle ne songea pas une fois à retenir ma fourchette, plus vite dans ses exercices que les ailes du moulin de Tarrassac, bâti sur un pic caressé du vent ; mais, par-ci, par-là, s je lui tendais mon verre, elle le remplissait. Je vous réponds, d'ailleurs, que, vers la fm de cette ripaille, je commençais à la trouver singu-

liërement gentille, cette petite de notre métairie des Ormades... C'est drôle comme le pain, le vin , le rôti , la nourriture eu général , vous ouvrent les idées! A jeun, encore que la vue de la Tillette d'Antoine Lauras me fût demeurée plaisante du jour où mes lèvres avaient touché les siennes, je ne l'avais guère remarquée depuis son entrée ; à présent , comblé de victuailles, je la remarquais, et elle tenait quasiment tous mes esprits grouillants. Je ne vous dirai pas que Philomèue ressemblât en rien à .^lademoiselle. Tandis que Mademoiselle était line de corps et, nonobstant sa peau brune, brillante comme l'acier d'une aiguille, Philoniène, bien établie sur des piliers solides, large de poitrine, avec des cheveux tirant sur le roux, des joues pareilles à deux grosses pommes rouges, donnait l'idée d'une créature plus forte et plus memhrue. L'une, un brin d'épine noire pliant au bord de la Vignale ; l'autre, tout un cerisier vu de loin, en juin, avec des grappes de fruits dans la ramée...

— La jolie fille! interrompit Galibert, clade la langue et des doigts.

!lle avait son prix, après les grives. A la i fins, agacé de ue pas l'entendre sonner

mot, pour voir la couleur de ses paroles, je la touchai du coude et luicliguai de rœil.

« — Tu es donc devenue muette ? lui dis-je.

« —Un jour de < Vigile et Jeûne »!... se lamenta-t-elle... Tu n'es pas honteux?

« — Réponds-moi : as-tu perdu ta langue ?

« — Oui, pour toi.,. Ma mère Cathe ne veut pas que je te parle.

« — Pourquoi ne veut-elle pas, ta mère Cathe ?

« — Elle a peur comme ça que tu ne sois un enjôleur de filles...

« — Moi !... Oh !...

« — Il y en a tant d'enjôleurs, à travers l'Espinouze et le Marcou !

« — Est-ce qu'on t'a enjôlée, toi, ma Philomène? lui dis-je, me plantant debout.

« — Des fois, les garçons des métairies ont essayé, le dimanche, quand je viens aux offices de la paroisse.

« — Que te content-ils, ces méchants garçons des métairies ?

« — Que je leur plais, que je suis accorte et jolie pareillement à une rose des haies, que ma voix tinte fraîche et claire pareillement à la Vignale sous les noisetiers...

■ — Ils osent te chanter ces sottises?

• — Alors, toi, tu es d'avis qu'ils se trompent? me demaDda-t-elle d'un air boudeur, un peu fâche.

»^Oui, mignonne, ils se trompent, ils se trompent grandement. Tu n'es pas accorte et jolie comme une rose des haies, mais comme une vraie rose du parterre de M, l'abbé Victor, et ta voix n'est pas fraîche et claire comme l'eau de la Vignale, mais comme les sons de la flûte de M. l'abbé Victor, quand, le soir, dans sa chambre, il joue le Sa/«e Uegina... •

< Je vous le jure, monsieur le curé, je ne me souviens pas comment la chose était arrivée ; je me souviens tant seulement que je tenais Philomèue dans mes bras et que je cherchais à l'embrasser.

— L'embrassàtes-vous ? hurla Galibert, deux ■'"'"'T aux lèvres, envoyant des baisers à Mélie, isonnée dans les bras de Prudence.

L'embrassâtes-vous ? s'informa toute hi

k'îgneron! Vigneroii! je vous en conjure...

mou pauvre oncle dans la tempête, le vais lui fendre la langue en deux, pesla jnce, lâchant Mélie et levant son bâton.

SYL VIANK »l

— Philomène me glissa dans les mains, aussi souple qu'une couleuvre de nos garrigues empierrées, s'insinua jusqu'à la porte, où je la perdis.

— Il fallait vous encourir après elle 1 observa Galibert, enhardi par l'attitude des convives, enhardi surtout par l'attitude silencieuse, humiliée de M. le curé.

Mon malheureux oncle , harassé d'inquiétude, gémit ces longues phrases douloureuses :

— Vigneron, si j'avais prévu les digressions, parfois peu séantes, où vous deviez vous égarer et nous égarer avec vous, je ne vous aurais pas autorisé à commencer le récit des miracles de Tarrassac. J'ai commis une sottise, et vous en commettez vingt à la suite de la mienne. C'est le cas de répéter ce texte de • l'Écriture • : « Un abîme appelle un abîme. >

Le garde champêtre échangea avec Galibert, même avec Mélie , même avec Cornaz , même avec Cabanes, des r^ards qui ressemblaient à s'y méprendre à des sourires de moquerie. Heureusement, mon bon oncle Fulcran ne re qua rien. En ce moment, il était courbé sur et me glissait à l'oreille :

— Abyssus abyssum tnvocat.

TiSSERANDET ET JENNY VIDOURLE

La langue de Vigneron, une minute au repos, se remit en branle :

— Puisque mes tentations vers Philomène déplaisent à M. le curé Fulcran, je ne vous conterai, ni en gros ni en détail, ma poursuite de la fillette des Lauras parmi les cinquante corridors et les dix escaliers des Minimes. Je me confesserai tant seulement, en franchise de pécheur amené à résipiscence, d'avoir rejoint la petite dans le Cloître, — vous vous souvenez, k Cloître du prieur Ombros, — et, encore que la porte de l'église fût ouverte à deux pas, ce qui aurait dû me retenir, de l'avoir saisie, soulevée, accolée de tous mes bras, de toutes mes lèvres, de tout mon cœur. J'en demande par-

don à M. le curé, avec les idées que j'avais eu tête, et qui me grisaient plus que le via delà salle à manger, je ne sus trop, donnant ces baisers, ce que je faisais. Du reste, ce ne serait pas la peine de me reprocher ce moment : il fut si court 1... Quand Philomène eut regagné la cuisine, où je ne devais pas aller la quérir, car le bâton de Ragasse était au moins aussi noueux que le bâton de Prudence, je repensai à mon cher maître des Ormades et tirai d'un trait devers la sacristie.

■ Écoutez, cette sacristie des Minimes, presque aussi grande qu'une église, était présentement pleine comme un œuf, et on y faisait un bruit, mais un bruit!... Figurez-vous que M. l'abbé, dès son réveil, avait demandé ses invités et que Sylviane et M. Casimir, mandés exprès, les avaient rabattus ici. Ces invités n'étaieu autres que nos mendiants de la montagne cévenole. Une jolie séquelle, je vous en réponds. Mais M. Victorétait un saint trois fois plus saint que les saints canonisés, et vous auriez si vous l'aviez entendu parler à chacun, £ l'aviez vu sourire à cliacun, embrasser la maille malpropre que ces malheureux bif dans leurs bras jusqu'à lui.

« Parmi la bande de ces guenilleux, il en était, hommes et femmes, qui lui étaient en quelque manière familiers, dont il savait les noms par rhabitude de les assister à notre porte des Ormades, où ils frappaient sans discrétion.

A ceux-là il parlait, et je ne saurais trouver sa voix de sucre et de miel, quand môme je m'y appliquerais.

« — Vous voilà, vous, Tisserandet! disait-il à un vieux de quatre-vingts ans que j'avais pris en grippe parce qu'il venait trop souvent chez nous.

€ — Oui, monsieur Tabbé, me voilà descendu de Roquefixade, à cette fin de souhaiter bonnes accordailles à Mademoiselle.

« — Sylviane, reprenait M. Victor, à Tisserandet, qui, pour arriver jusqu'ici, a dû avoir plus de peine que les autres, il faut donner plus qu'aux autres.

« — Combien , mon oncle ? demandait notre demoiselle, puisant en un sachet farci de pièces blanches, — des pièces de dix, de vingt, de trente, de quarante sous, même des écus de cinq francs.

« — Selon ton cœur, mon enfant. Saint Vincent de Paul a écrit : c C'est le cœur des riches < qui pèse l'aumône des pauvres... »

SYLVIANE 29o

— Oh! Vigneron! s'écria mon oncle, je vous pardonne tout. Vous ne sauriez croire dans quelle allégresse vous noyez mon âme I

Le garde champêtre poursuivit :

— Mademoiselle, la main percée à l'égal de son oncle, baillait un gros écu à Tisserandet.

« — Et vous, Jenny Vidourle, vous avez pu venir , malgré vos douleurs ? continuait mon maître, s'adressant à une vieille petite femme pliée sur un bâton deux lois plus haut qu'elle.

« — Puisque c'étaient les accordailles de Mademoiselle, qui, aux Ormades, a toujours une écuellée de soupe pour mon estomac... »

— Ravissante Sylviane ! ravissante Sylviane ! répéta mon oncle, enivré.

— A la fin des fins. Mademoiselle toucha le fond du sac. Tout le monde, au demeurant, avait reçu sa monnaie, même les garçonnets et les fillettes de huit à dix ans, auxquels M. l'abbé exigea qu'on distribuât de gros sous doubles apportés des Ormades à Tarrassac. Alors, M. Victor, d'une voix assez forte, parla tant et plus. Ce fut un prône où il n'oublia pas certes le bon Dieu , mais où il s'occupa principalement de sa nièce. Sur le point d'achever, il dit à peu près ceci, qui m'est resté :

• — Moi, sans être vieux par l'âge, je le suis deveou par la maladie, et, ce soir, deroaiu, je puis être appelé à aller rendre mes comptes au Souverain Juge. Je laisse dans la montagne Élise Sylvian, ma nièce unique et bieu-aimée, et je vous recommande à tous tant que vous êtes de ne pas manquer de la visiter à la métairie. Après moi, les Ormades vous resteront hospitalières... A présent, minuit va sonner; votre curé, si respectable et si bon, a besoin de se préparer pour l'autel. Je vous invite à rentrer dans l'église et à y célébrer la naissauce du divin Sauveur c par des hymnes et des cantiques >, comme dit saint Thomas dans le Lauda Sion : in hymnis... J'ai oublié le latin.

— In hymnis et eanticis, articula mon oncle, très ferré sur saint Thomas.

— Au moment où les mendiants, les doigts à leur gousset sonnant, se pressaient à la porte, M. l'abbé leur envoya encore ces paroles :

< — Priez pour ma Sylviane, afin que Dieu daigne l'assister dans la situation nouvelle où plie va entrer.

■ Mon maître n'avait pas clos la bouche, que Juste rentrait enveloppé dans la bande des

acolytes. Cette escouade de marmots veDait revêtir la soulapelle rouge et le surplis pour la messe de Minuit, dont les deux cloches des Minimes, lancées à pleine corde, sonnaient le dernier coup à vous étourdir.

• — Jean, me souffla M, Victor, assieds- toi près de mon lit et attends. •

• Malgré le sacristain Savigaol, qui l'aidait en lui passant son habillement pièce à pièce :

d'abord l'amict, puis l'aube, puis le cordon, puis l'étole, puis le manipule, finalement la chasuble, M. Juste n'était pas des plus expéditifs en besogne... Il fallait voir comme les choses se passaient aux Ormades, entre M. l'abbé. Mademoiselle et moi ! M, Victor n'avait pas posé le pied sur le grand tréteau devant le vestiaire, qu'il était prêt à dire : Dominus vobiscum. Certainement, Sylviane et moi, attentifs à le bien arranger pour les offices, nous nous entendions à lui prêter assistance; mais lui, quand la goutte ne lui nouait pas les nerfs, avait gardé les mouvements prompts et ne s'amusait guère en chemin. Il convient d'avouer aussi que notre saint des Ormades était maigre comn roseau de la Vignale, tandis que M. Juste,

et grand à ne pouvoir passer par les p

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étroites des Minimes, vous présentait des épaules de taureau...

€ Une chose me préoccupait plus que tout, en ce fracas de la sacristie : le peu de ménagements qu'y montraient, tant M. le curé de Tarrassac que sa meute grouillante de clercs, pour la chasuble magnifique, tout en or, que venait d'endosser M. Juste. Cette chasuble merveilleuse était un cadeau de M. Victor à l'église de la paroisse, à l'occasion des fiançailles de Sylviane, et vous comprenez si j'y tenais I Tandis que l'officiant, avec son ventre de barrique pleine, donnait des coups de poing sur la soie, qui bombait trop à son gré, ces polissons d'acolytes tiraient l'ornement par derrière, par devant, à le déchirer. Quelles gifles à cette marmaille tapageuse, si j'avais osé! Pour le coup, voyant le jeune Benjamin Lassus qui, pour munir les quatre encensoirs de braise, fourrageait dans notre cheminée à n'y pas laisser un charbon, je ne me retins plus et vous lui décochai une maîtresse taloche qui, si je n'avais eu le temps de lui planter une griffe aux chausses, l'aurait envoyé rouler dans le feu.

< — Jean!... > me lança M. Victor.

« Pour ne pas avoir à répondre, je m'amusai

à empiler des fagots de ramures sèches de rouvre dans le foyer et à les enflammer avec des brins de genêt... J'entendais chacun vider la sacristie et s'acheminer vers l'église. Ce néanmoins, par crainte de quelque réprimande, je ne relevais pas la tête, ayant l'air plus occupé de ranimer la bûche de Noël que je ne l'étais véritablement.

« — Jean!... > répéta M. Victor.

« J'accours sans me faire prier plus longtemps.

« — Mon Jean , pourquoi battre ce petit ? me dit-il.

« — Il pillait la braise, et j'ai eu peur du froid pour vous, monsieur l'abbé.

« — Tu aurais dti songer que Benjamin Lassus est le fils de François Lassus, de la métairie des Argelas, et que je dois à son père le plus précieux des trésors...

« — Un trésor?...

« — Tu as donc oublié que, sans l'honnêteté de Lassus, nous ignorerions l'histoire du prieur Martinez Ombros ?

« — C'est vrai, monsieur l'abbé... Je vous demande excuse...

e — Mon Dieu , mais il vit ! il vit en pleine

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réalité dé vie ! s'écria-t-il , ciiangeant de voix tout à coup et passant à un autre sujet.

€ — Oh! monsieur Tabbé, qui? qui donc vit eu pleine réalité de vie ?

« — Regarde ! >

« Je ne m'expliquais guère comment il s'y était pris pour lever le bras droit; il Tavait levé pourtant et me montrait, suspendu au-dessus, bien au-dessus des boiseries du vestiaire, dans une ogive pointue formée par les voûtes de Tancienne Salle capitulaire, il me montrait le crucifix du prieur Ombros.

« Mon maître voyait juste. Notre-Seigneur, plus grand qu'un homme ordinaire, cloué làhaut sur l'arbre de la croix, était vivant, tout à fait vivant. Il ne bougeait ni pieds ni jambes à ne pas mentir ; mais sa tête, sans remuer, avait un air de sourire à notre saint des Ormades^ et ses yeux, un peu cachés sous les pointes en broussaille de la couronne d'épines, avaient un air de le regarder. Tout de même, ce prieur Martinez Ombros, < ce moinillon de Lormières », comme on l'appelait !...

€ Moi, depuis mon enfance, j'étais venu cent et cent fois dans la sacristie de notre paroisse, et cent et cent fois j'avais avisé le crucifix à

sa place contre le mur ; mais jamais de mes jours je ne lui avais découvert la mine parlante que je lui découvrais. Ce ne pouvait pas être mes fagots flambant et éclairant la Salle capitulaire comme si le soleil y était entré, non, ce ne pouvait pas être mes fagots qui donnaient à tout le corps de notre Sauveur cette apparence de vouloir descendre de la croix, de vouloir marcher, de vouloir peut-être embrasser M. Tabbé dans son lit.

« C'est égal, à part moi, j'avais dans l'idée, à mesure que mon œil demeurait davantage arrêté dans l'ogive, que, puisqu'il ne lui en coûtait rien, frère Ombros aurait pu mettre un peu de chair sur le visage et sur les membres de son crucifix. Si les gens de Bethléem étaient maigres à ce point, ils ne devaient guère être robustes, l^as de joues, et pas de mollets. Un squelette tant seulement, car partout les os perçaient la peau. Quelle peau misérable, ridée, tannée.

jaune comme un citron de Valladolidj le pays de Josa 1 Mais, il faut le dire, présentement, U face de Jésus-Christ, vers laquelle M. l'abbe tenait son bras tendu, en dépit des creux qui la trouaient presque, était une vraie face d'homme respirant aussi commodément qut

vous et moi, à pleins poumoDS. La chose en arriva à ce point qu'à force de considérer, de fouiller de toute mon attention le travail décharné d'Ombros, une peur me prit et que, la porte de la sacristie communiquant avec l'église nyant été laissée ouverte à cette fin que M. Victor put suivre les oraisons de rofficiant et les chants du lutrin, je me sauvai par cette porte sans délibérer.

« A ce moment, on entonnait Vlntroit.

• Je vous le promets, les amis, rempli de mes épouvantements, je ne me fis pas prier pour joindre ma voix aux voix de la paroisse.

Chanter est un fameux remède ik la peur, allez !

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