KYRIE ELEISON I CHRISTE ELEISON I
— Je ne comprends pas dû tout, mais pas du tout, pourquoi ces Minimes de Tarrassac-le- Haut, étant cent cinquante hommes tant seulement d'après le Rkcueil de Lassus, avaient bâti une église si grande. Ils devaient se trouver noyés là dedans comme des poissons dans une rivière. Enfin, c'était leur idée à ces gens de religion, et puisqu'ils ne manquaient de rien, qu'ils avaient de l'argent à crever les coffres du monastère, ils faisaient bien de contenter leur fantaisie.
« Dans tous les cas, si, du temps des moines, l'église des Minimes n'était jamais pleine, je vous garantis que les fiançailles de Mademoiselle avaient comblé l'église de la paroisse, cette
année-ci. Ciel du bon Dieu ! que de monde, du beau et du laid, du riche à éclater de richesse dans sa peau et du pauvre à vous effrayer dans sa pauvreté. On a bien raison de dire que rien ne vaut la faim pour faire sortir le loup du bois. Tout au fond, derrière les paroissiens ordinaires de Tarrassac, je voyais non tant seulement les mendiants et les mendiantes que je vous ai montrés derrière le char des Ormades, mais j'en débrouillais beaucoup d'autres arrivés chez nous dès le commencement des offices avec leur marmaille déguenillée. Ces montagnards et ces montagnardes, longs et maigres, bissac au dos, bouche sonnante, se tenaient là-bas immobiles. On aurait pensé un rempart, un peu noir, un peu écroulé, enveloppant la population de Tarrassac-le-Haut. Parmi la bande, grâce à leur bâton dépassant leur tête, certains de ces hommes sans sou ni maille ressemblaient, par leur mine hardie, sans vergogne, à des soldats en faction. Ils avaient sans doute servi dans leur jeunesse. « Mais M. Juste, qui officiait, s'était planté droit devant le tabernacle, et le lutrin avait entonné le Kyrie eleison. J'ignore si, à Noël, les choses se passaient dans les paroisses voisines exactement comme dans la nôtre. J'étais
aussi pris à la métairie qu'un rat dans une ratière et je ne galopais aucunement aux environs. A Tarrassac, l'usage exigeait qu'entre le Kyrie eleison et le Christe eleison, les femmes en chœur chantassent un verset de cantique.
Autant de Kyrie, autant de versets. C'était joli à être fier de notre paroisse. Cette fois-là, toute l'Espinouze et tout le Marcou ayant bouté pieds en mon endroit, les chanteuses avaient continué le noël entamé aux Ormades, et je vous jure que je m'en donnai de la gorge à me la démonter.
« Nous en sommes au couplet quand Notre- Seigneur vient de naître :
Incontinent, les bêtes Laissent leurs râteliers, Puis avancent leurs têtes pour Jésus réchauffer,
« Les chantres repartent :
« — Christe eleison !
« Et nous :
Partout, dans la montagne, Les bergers, en chantant.
Traversent la campagne Et volent vers V Enfant.
SYLVIANE aO?
« Une main me touche au bras. C'est Mademoiselle, installée sur une chaise rembourrée, non loin de la porte de la sacristie.
« — Et mon oncle ? > me demande-t-elle.
« Voyons, je ne peux pas lui avouer que le crucifix d'Ombros m'a lait frayeur. Je lui réponds avec une menterie qui ne me coûte rien :
€ —M. Tabbé dort.
« — Bien, bien... »
« Elle se remet à chanter avec M. Casimir, debout, lui, et non pas assis sur une cbaisë rembourrée. . ,^
« Par exemple, je ne chante plus ; Mademoiselle m'a coupé le sifflet. J'éprouve un remords très vif, d'autant plus vif que Sylviane, devi>nant peut-être ma fausseté, m'examine, ne cesse de m'examiner. Ma foi, honteux, mal content, je me décide sans avoir le temps de me décider : je quitte l'église et saute dans la sacristie.
— Je vous félicite. Vigneron, dit mon oncle : quand on a commis une faute, il faut la racheter tout de suite.
— Imaginez-vous, monsieur le curé, que, justement, M. l'abbé dormait. — Dieu lui avait -accordé, ce somme sans doute pour me soû- :lager la conscience. — Mon maître était toûrAé
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sur le côté droit, sa position préférée au lit, et sa poitrine soulevait ses couvertures de seconde en seconde avec la régularité d'une pendule soulevant son balancier. Je m'assis bien heureux. Je pensai à ranimer le feu à peu près éteint ; puis, réfléchissant qu'il entrait assez de chaleur dans la sacristie par la porte de l'église, que d'ailleurs le moindre bruit pouvait réveiller le malade, je ne bougeai de ma place en nulle manière, ne me sentant pas, je vous l'avoue, grande hardiesse à aller et à venir, à agir des jambes ou des mains.
« Ceci vous semblera bien extraordinaire :
j'avais une envie, une envie insupportable de dormir, moi aussi. Je ne sais pas ce qui se passait en mes intérieurs corporels ; mais mon estomac, qui aurait digéré des clous par centaines, me pesait aussi lourd qu'une pierre. J'avais mâché de l'entière vigueur de mes dents les grives entamées par Sylviane et par M. Casimir. Eh bien ! par ce que j'éprouvais au fond de mon individu, c'était à croire que ces coquines de bêtes avaient réussi à recoller leurs membres et se promenaient dans mes domiciles en les griffant de leurs ongles aigus. Ah ! ces grives de « Vigile et Jeûne », quels terribles coups de bec I II n'était
pas jusqu'au vin que j'avais bu en élargissant avec délice les peaux de ma bouche, — j'ai aimé le lait de cave dès le berceau, comme d'autres aiment le lait de nourrice, — il n'était pas jusqu'à ce vin de M. Juste qui ne me tourmentât en me faisant virer la tête à droite, à gauche, dans tous les sens. Il bouillait en moi plus fort que dans la cuve en septembre. Qui sait si l'effroi du crucifix d'Ombros n'avait pas arrêté ma digestion ? Ce repas chipé dans la salle à manger des Minimes, en refusant de passer, m'apportait peut-être le châtiment que je méritais. Dieu me punissait de ma goinfrerie.
« Heureusement, si mon malaise me mettait la sueur au front, au dos, partout, je n'avais plus peur. La sacristie, où la cheminée était à peu près morte, ne recevait qu'un peu de jour par la porte accédant à l'église, et cette lumière mêlée d'ombre laissait la pièce en une demi-obscurité qui ne me permettait de rien discerner à mon environ. Plus de crucifix, là-haut sous l'ogive; et ici, au-dessus des draps, tant seulement le profil penché de M. Victor, d'une blancheur d'hostie consacrée dans l'ostensoir.
« Mais, mon bon maître, le visage à la ruelle, se retourne soudain.
« — Tu es là, mon Jean ?
< — Oui, monsieur l'abbé, je suis là.
« — Et Sylviane ?
€ — Mademoiselle assiste à la messe.
« — Et M. Casimir ?
* — M. Casimir également.
« — Et toi, mon Jean, que fais-tu?
« — Moi, monsieur Tabbé, je vous regarde dormir.
« — Je ne dors pas. J'ai fermé les yeux pour mieux me recueillir dans le sentiment des grandes choses qui s'accomplissent dians le monde, cette nuit. Dieu est si bon de nous dépêcher aujourd'hui le Sauveur, du haut du ciel!... A propos, tout est-il prêt pour la fête des fiançailles ?
« — Tout doit être prêt.
« — T'es-tu assuré s'il y aura ici de quoi nourrir ces braves gens de l'Espinouzeet duMarcou?
« — M. le curé de Tarrassac aura sans doute fait ce que vous lui avez commandé.
tf — Tu n'es donc pas entré dans la cuisine?
« — Ragasse est toujours prête à vous allonger le manche du balai sur l'échiné!...
< — M. Casimir, qui a le cœur bien placé pour les pauvres, se sera certainement occupé de ces
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détails... Tout de même, je ne serais pas lâché de l'envoyer faire un tour à travers les Minimes.
Tu me rapporterais ce que tu aurais vu, si quelque chose manque, si...
« — J'y cours, monsieur l'abbé ! Ragasse
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assiste à la messe de Minuit et je serai maître (le iureter à mon aise.
« — Tu examineras toutes choses : si les volailles, les jambons, les gigots que la fournière du four communal de Tarrassac doit emporter pour les rôtir, sont en nombre suffisant; si les lièvres et les lapins promis sont arrivés ; si les tables qu'on a dû dresser dans le grand corridor, vers le Cloître, sont assez longues... Combien penses-tu que nous serons ?
< — Peut-être cent cinquante, peut-être deux cents, si on compte les fillettes et les garçonnets de ces mendiants.
« — Je crois bien qu'il faut les compter ! Ce sont les enfants que je verrai avec le plus de joie à cette fête de famille. »
« Au moment où je sors de la sacristie, il me rappelle :
« — Jean, il fait bien noir ici. Si tu rallumais un fagot!...
« — Tout de suite ou quand je reviendrai?
« — Tout de suite, car j'ai hâte de revoir Notre-Seigneur sur la croix. Croirais-tu que, tout à l'heure, comme les deux bras levés vers lui, je finissais de réciter le Pater, il m'a semblé, après la dernière syllabe de ma
prière, eiitendre, daos le sileuce de la sacristie, une voix prononcer très liaut le mot : Amen!
« — Ah! quant à çii, monsieur l'abbé... »
• Je laisse iuir de mes mains les ramures de châtaignier que j'avais saisies pour y mettre le feu.
« — Je ne prétends pas, mon Jean des Ormades, que le crucifix de Martinez Ombres, qui put tout seul sortir de la cellule du inoiuilloa de Lormières et venir se clouer tout seul contre le mur, ait parlé... Cependant, à moins que mou mal ne m'ait dérangé les oreilles... •
« J'avais des tremblements. Comme j'étais parvenu à enOammer le fagot, je me sauvai d'élan à mes commissions.