A LA RÉGALADE
— Vous VOUS souvenez s'il faisait obscur parmi les corridors des Minimes. Ce néanmoins, par une ancienne habitude de l'endroit, je me guidai en palpant les murailles sans me cogner une fois.
« La magnifique cuisine que la cuisine du couvent, avec une cheminée assez large pour y rôtir un bœuf et un tourne-broche à grosse barre et à grosse chaîne de fer assez robustes pour le faire tourner aux flammes I C'est égal, ils de* valent mener une vie un peu grasse et juteuse, ces moines de Tarrassac-le-Haut I Que voulezvous , ayant les instruments appropriés à la mangeaille, il fallait bien les utiliser*.*
t En ce moment, des hranchettes de frêne
achevant de se consumer, il faisait, dans la cuisine, une lumière rouge qui montrait des objets empilés dans les coins et les recoins. Ici, une corbeille farcie de chapons venus de Lacaune, le pays de la volaille ; là-bas, à droite, cinq moutons et autant d'agneaux arrivés de Saint-Génièsde-Varansal, retenus en des mannes d*osier, saignants du coup de couteau; encore là-bas, à gauche, couché sur une table, un amas de lièvres et de lapins de Roquefixade-du-Roudil, le quartier le plus giboyeux de TEspinouze; enfin, accroché à un clou, un chapelet de grives du Marcou avec des douzaines et des douzaines d'oisillons entremêlés. Comme je soupèse un levraut, dont les oreilles peu développées m'annoncent la jeunesse et qui me parait énorme pour son âge, un bruit passe par la porte entr'ouverte. — Ragasse, sortie peut-être de l'office pour donner un coup d'œil à des casseroles qui mijotent sur vingt trous de l'immense potager. — Je m'empare du balai, pris du souci de n'en point sentir le manche sur les épaules... Tiens ! c'est Cathe Lauras, notre Cathe des Ormades.
€ — Que cherches-tu par ici, toi? me ditelle.
« — M. rabbé m'a commandé de voir si tout marchait bien.
« — M. Juste a dispensé Ragasse, la fournière et moi des trois messes de Noël. Nous n'entendrons que la messe de Minuit, après quoi nous attaquerons la grosse besogne du repas. On pourra se mettre à table dès la messe du Jour chantée, vers neuf heures. >
« Elle décroche un bâtonnet de buis et remue du lait en une seille qui contient le < traiement » d'un troupeau, — cinquante litres environ.
« — C'est pour ma crème, marnioite-t-elle.
De la vie, je n'en aurai fait en si grande quantité. Il est vrai qu'on n'a pas chaque jour les accordailles de Mademoiselle...
« — Et Philomène, où est-elle ?...
« -— A la messe, pardi !
« — Il fallait l'amener... pour vous aider. >
« Elle me regarde dans le blanc des yeux.
« — Je t'en préviens, Jean, si tu continues de tourmenter ma Philomène, je rapporterai la chose à M. labbé, et tu ne finiras pas d'user, aux Ormades, les sabots que tu portes. »
« Cette menace me touche plus au vif que ne m'aurait touché le balai... Mais examinez un peu de quel train marchent les affaires
SYLVIANK 317
en ce monde et avec quelle habileté elles se combiaeDt en général pour nous perdre... En bredouillant des excuses à Cathe et la suppliant de ne souffler mot de ma conduite à M. l'abbé, je battais en retraite, après avoir allumé un bout de cierge rencontré par là, quand, à l'entrée de la cuisine, se dresse Philomène, allongée, fine, blonde, ébouriflée des cheveux semblablement à une paille de nos blés hérissée de ses barbes, en juillet. Non, je ne l'avais jamais avisée souple et brillante à ce point. Moi, je ne fais ni une ni deux : je saute à elle, la baise aux joues, la rebaise, la plante là, et m'encours à travers les Minimes, sans éteindre mon lumignon, le croiriez-vous ! La jeunesse endiablée a de ces tours.
— C'est allreux ! se comptaignit mon oncle, très grièvement atteint.
— Réfléebissez-y, monsieur le curé : puisque le bon Dieu voulait que l'homme résistât aux tentations, il n'aurait pas dû faire la femme si jolie et le vin si bon. Voilà mon avis...
* A présent, si tous ici vous vous rappelez ' corridor central des Minimes, ce corridor t nous avons vu les moines du Prieuré prosterm sur le passage d'Ombros, suivez-moi. C'est là qi
les charpentiers de Saint-Gervais, dirigés par notre Perrafit des Ormades, très entendu aux travaux de charpente, avaient dressé la table des accordailles. Ma foi, rien ne manquait sur cette table à faire manger la soupe à tout un régiment, après la corvée du matin. Chaque assiette était bien à sa place, avec son verre vis-à-vis, sa cuiller, sa fourchette, son couteau sur les côtés. — Mais, me demanderez-vous, à quel endroit de la montagne avait-on réquisitionné tant de vaisselle et tant de couverts, en un jour où chaque ménage a besoin de ses ustensiles pour fêter Noël ? — C'était Méric, le pâtissier de Saint- Gervais, qui, sur un mot de M. Victor, avait fourni le nécessaire et môme les charpentiers avec leurs planches et leurs tréteaux. Vous comprenez, dans les villes on a tout sous la main et à foison...
< Par exemple, une chose manquait sur la longue nappe, et je fus très contrarié que cette chose indispensable eût été oubliée. Il s'agit du vin. Puisque chacun avait son couvert, pourquoi n'avait-il pas sa bouteille? et, si on ne voulait donner une bouteille pleine par personne, pourquoi ne pas disposer quelques d^mesjeanues en un coin, où les invités, au fur et à
mesure qu'il faudrait pousser les victuailles, rempliraient leur verre librement? Ce qui me donnait ce regret de ne pas aviser la moindre fiole en toute l'étendue de cette table d'une lieue, c'était une soif terrible me desséchant les intérieurs de l'estomac. — Toujours ces grives chaudes du Marcou, sans doute. — Si vous voulez, le pain était en abondance, du pain tendre, mollet, crépitant du four. Qu'il eût fait bon en casser une croûte et l'accompagner d'un filet de vin blanc ! Hélas I ni vin blanc ni vin rouge pour vous éclaircir les idées. Rien, rien de rien.
« A la fin des fins, je devais rejoindre M. l'abbé, qui attendait des nouvelles. En retraversant de bout en bout ce corridor des Minimes, large comme une promenade de ville — comme « la Perspective » de Bédarieux, — je passe devant la porte de la salle à manger où j'ai festiné tantôt en présence de Philomène. Elle est ouverte, cette porte. J'entre, poussé par je ne sais quelle main, car une main me pousse certainement...
« Croiriez-vous que, sur la table où grignotaient avant la messe de Minuit Mademoiselle et M. Casimir, que sur cette table, débar-
rassée maintenant des restes qui rencombraieut, se trouvent alignées deux cents, peut-être trois cents bouteilles à la file ! Non, les amis, nul mot de ma bouche ne vous dira Téclat que mon bout de cierge communiqua à ces commères plantées là, montrant leurs ventres allumés d'étincelles, leurs goulots surmontés de bouchons sans défaut, tout neufs... Il faut m'excuser, monsieur le curé, ces grives des genévrières du Marcou m'avaient mis l'enfer partout, et, sans m'occuper d'aller entamer une miche, je bus un coup à la régalade, puis un autre toujours à la régalade, et puis... et puis, ayant laissé fuir mon lumignon des doigts, à tâtons je m'acheminai vers la sacristie... Une ou deux bosses à la tète, ce fut tout ce que j'attrapai... Ah ! la régalade, si vous saviez !...
« — Chut ! me souffle quelqu'un, comme je m'approche du lit de M. Victor.
« Je regarde autour de moi, car sur le vestiaire un cierge brûle en un chandelier, et, près de la cheminée , je débrouille Sylviane qui tisonne le feu du bout des pincettes.
« — Vous, notre demoiselle !
« — GhutI chut !... Je suis venue prendre des
nouvelles de mon oncle, et, ne t'ayantpas trouvé là, je t*ai attendu.
« — J'étais sorti par ordre de M. Tabbé.,.
« — Il m'a conté cela... Ne fais pas de bruit. Mon oncle m'a déclaré qu'il ne voulait rien entendre. Il désire se recueillir, avant la communion que M. Juste lui portera dans son lit... Ne laisse pas tomber le feu. Il ne faudrait pas que mon oncle prît froid sous ses couvertures... La messe en est à c rOfïrande ». Je rentre dans l'église, car, moi aussi, je communie... Tu sais, mon oncle nous a absous de notre peccadille...
« — De quelle peccadille ?
« — De la peccadille des grives. Ni M. Casimir ni moi, nous ne nous sommes souvenus que la veille de Noël est un jour maigre. »
« Elle fait un pas vers la porte ouverte sur le chœur, mais M. Casimir entre et l'arrête. Il a l'air assez affairé. Il nous remarque à peine et va droit à M. Victor, toujours les yeux clos, les lèvres desserrées par intervalles et murmurant je ne sais quoi. Le médecin se penche, écoute, puis il nous dit :
« — Il va mieux : la respiration est régulière. >
« Avec ces mots prononcés très bas il s'ap-
proche de Sylviane, et, comme si déjà Sylviane lui appartenait, il lui glisse un bras à la taille et la soulève à lui faire perdre pied. Mademoiselle, qui aurait pu lui échapper, ne souffle mot, se laisse aller, ne semble pas importunée de la caresse. Elle se contente de tenir ses deux yeux fixés sur son galant ; mais ses 'yeux ne sont pas ses yeux ordinaires, il y a des vapeurs dessus qui en cachent et la couleur et la clarté. On a de pareils yeux quand on va s'évanouir. Moi, j'ai peur pour notre demoiselle des Ormades, et, au risque de troubler le repos de M. Tabbé, je suis au moment, avec mes ongles qui s'allongent, de l'arracher à ce médecin de Tarrassac, quand elle relève sa tête courbée de honte, lui montre un visage plus rouge que les brindilles embrasées de la cheminée et lui dit :
« — Mon ami, n'oubliez pas qu'à cette messe de Minuit nous devons communier. »
« Il la lâche. Mais presque aussitôt il lui reprend la main et très gentiment lui murmure :
« — Je suis heureux, ma Sylviane, complètement heureux : je vais communier et je vous aime. »
« Sans s'occuper en nulle façon de moi, ils
rentrent dans l'église sur la pointe des orteils.
€ Si M. Casimir avait du bonheur plein sa personne, je n'en avais miette en ma peau.
J'étais d'autant moins heureux que, m*étant laissé troubler la cervelle à l'abreuvoir, la tête me tournait un brin. Les grives enragées du Marcou avaient passé à la longue, mais les bouteilles!... Une fois, lançant un fagot dans le feu, je manquai le suivre et brûler avec. Par crainte de chuter, je montai vitement la pierre de taille du perron, large et haute comme une marche d'escalier, et me rencoignai sur la planchette assujettie contre la muraille, sous le manteau de la cheminée.
« La place douillette et chaude I Quelles bonnes précautions avaient ces moines de Tarrassac! De ma logette, je voyais M. l'abbé, j'entendais ses balbutiements. Cependant, me trouvant à droite, l'envie me prit de passer à gauche, car j'étais ennuyé d'avoir devant moi le crucifix d'Ombros qui ne décessait de me regarder. Bernique I je me tins coi. Puis... puis... je m'endormis bravement j ainsi que je m'endormais diaque soir à la métairie, la bouche ouverte et les poings fermés»
DA PACEM, DOMINEI
— Vous autres, gens de Gamplong, vous vous esclaferez, si je vous baille Tassurance que, dans mon sommeil, je faisais des songes extraordinaires. Je me souviens de ça dans la perfection. A présent, je me trouvais assis à la table des accordailles à côté de Sylviane, et j'étais très content de voir les guenilleux de la montagne me prendre pour le fiancé, le véritable et seul fiancé; puis, un tire-bouchon à la main, je débouchais des bouteilles de vin vieux de Faugères et j'en buvais des verres à ma soif, autant dire à n'en plus finir. Il était doux à mon âme, coutumière de couver Mademoiselle, de la toucher du coude, de suivre ses propos ensemble avec ses bouchées ; mais il était encore plus doux
à mon estomac de sentir le faugères descendre à petits coups dans mes intérieurs, s'y loger avec des fraîcheurs de source, en été. Ces songes étaient joie céleste. Par malheur, ceux-là passés, il en venait d'autres à travers ma tête brouillée, et je baissais l'oreille pareillemeut à un levraut surpris sous bois par toute une meute de bassets.
— Eh bien, si les songes vous raidissent le poil, à vous!... ne put s'empêcher de ricaner Galibert.
— Tais-toi, blanc-bec ! Tu parleras quand tu connaîtras de quoi il retournait, en cette nuit de Noël, dans la sacristie des Minimes de Tarrassac.
— La paix, Galibert ! commanda mon oncle.
Et, s'adressant à notre conteur, il lui demanda
du ton le plus affectueux :
— De quoi retournait-il donc, eu cette nuit de Noël, dans la sacristie des Minimes de Tarrassac?
— Pardi! il retournait du bon Dieu... Au demeurant, vous allez toucher vous-même la chose du doigt... Figurez-vous, monsieur le curé, que, malgré mes paupières poussées et fermées sur mes yeux comme des portes poussa
sées et fermées au verrou, durant mes roupillements sous la cheminée, j'y voyais autour de moi aussi clair qu'en plein jour. Le feu était à mes pieds, le lit de M. Victor était à ma droite, le vestiaire aux ornements était à ma gauche..., le crucifix d'Ombros était là-haut retenu par de gros crampons de fer. Eh bien, parlonsen de celui-là ! J'en ai encore la chair de poule, quand j'y pense. Oui, le feu était là; oui, le lit de mon maître était là; oui, le vestiaire de M. Juste était là ; mais je ne m'occupais d'eux en nulle façon. Mes regards, mes cent regards, — je vous le jure, on en a dans le sommeil des quantités, et plus fins, et plus chercheurs, et plus aigus que dans la veille, — mes regards, mes cent regards, étaient pour le crucifix d'Ombros, et tant plus il m'effrayait quand je le fixais, tant plus je le fixais. C'était assurément un Démon caché par là qui m'obligeait à me tourner de ce côté, encore que je voulusse me tourner d'un autre.
« Il n'est pas sans que, vous qui m'écoutez, vous n'ayez avisé, soit dans les champs de Camplong ou du Jongla, soit surtout parmi les pierrailles de Bataillo, quelque serpent, — couleuvre ou vipère, — en train de charmer un
oiseau. La pauvre bestiole, attirée par un sifflement très plaisant de la cime d'un arbre, est descendue de branche en branche jusqu'à la dernière ramille frisant le sol. Elle demeure là, la tête grisée, se balançant, les ailes ouvertes à demi, les plumules du cou hérissées et frémissantes. De temps en temps, elle se gratte du fin bout de ses ongles, sans doute pour se rappeler à la raison, car elle sent bien que sa raison s'en va dans la jolie musique qu'on lui sert de plus en plus vive et jolie. Par exemple, elle est muette, elle, et de sa gorge épeurée, tarie comme une gourde vide, ne sort pas le plus petit son. Tout d'un coup, ainsi qu'une prune arrivée à maturité à force de soleil se détache d'ellemême et tombe, l'oisillon, ébouriffé, rond, semblable à la prune, car on ne lui voit ni pattes ni bec, se détache de la branchelte qui le supportait à peine, tombe, et l'affreux serpent en fait ripaille goulûment.
— Oui, c'est la vérité, la vraie vérité, appuie Galibert. Cent fois, en gardant mes bêtes, j'ai assisté à la chose parmi des broussailles du Jougla.
— Je pensais bien, dans mes songes, que le crucifix d'Ombros ne me mangerait pas tout
cru, ainsi que la couleuvre ou la vipère fait Toisillon. Tout de même, je tremblais des talons aux cheveqx. Notre-Seigneur, cloué là-haut sur son bois, tenait ses deux prunelles posées sur ma personne, et il était tel moment où ses prunelles, encore qu'elles fussent en noyer, s'allumaient plus rouges, plus ardentes que des braises. Bien qu'endormi à ronfler, je sentais dans ma conscience mal à l'aise qu'au ciel on m'en voulait des grives avalées d'un tour de dent et des bouteilles bues à tire-larigot. Comme si les yeux de Notre-Seigneur n'avaient pas suffi à me reprocher mon méchant larcin, une de ses mains, se déclouant, s'éloignait de la grosse poutre transversale, et un doigt allongé vers moi me montrait, me remontrait. Quoi qu'il en soit, ce doigt sec et dur me désignant, je me faisais plus petit sous la cheminée de la sacristie que ne se faisait petite Sylviane sous la cheminée de la salle à manger, quand, tantôt, M. Casimir essayait de la serrer de près.
« Vous devinez si l'escabeau où je me tenais, recevant des secousses de tout mon corps, se secouait, lui aussi, dans les entailles de la muraille où les Minimes, aux temps anciens, l'avaient assujetti! Par intervalles, il fléchissait
SOUS moi, ïas de me porter, et, une fois, la cervelle me virant dans la caboche avec la rapidité d'une roue de voiture emportée à quatre chevaux, de ma place, où je ne savais rester tranquille, je manquai d'être précipité dans le feu. Je me retins à la planchette de mes dix doigts aussi saisissants que des griffes de bête, et, ne trouvant mieux à faire pour calmer le crucifix irrité contre mes péchés, qui déjà me poussait aux tisons de la sacristie de Tarrassac en attendant de me pousser aux tisons de Tenfer, j'entonnai ce verset de notre noël :
Une étoile au ciel brille^ Et les rois (T Orient^ Suivis de leur famille, Apportent des présents.
« Comme ma voix tombe sur le dernier mot du couplet, une autre voix monte dans la sacristie.
« — Jean!... > soupire M. l'abbé.
« Je bondis hors de ma cachette, débarrassé de mes frayeurs; elles s'en vont de mes jambes, de mes bras, de ma tête semblablement à des cordes qui, les ayant liés, les laissent libres, et me voilà au chevet de mon maître, délibéré, ferme, courageux.
« — Quelle idée, je te prie, de chanter le cantique quand la messe en est à c TÉlévation >, me dit-il.
* — Je l'ignorais.
« — Tu n'entends donc pas Toffice ?
« — Excuse et pardon , notre maître : j*ai peur...
« — Peur de quoi ?
« — Du crucifix du prieur Ombros, qui me regarde.
« — Eh quoi ! il te regarde aussi ? »
« Il avait dégagé ses deux bras des couvertures, et, les mains vers Ténorme croix que le cierge allumé par Sylviane éclaire vaguement sous les voûtes :
« — Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! répète-t-il sans fin.
« — Il me parait, monsieur Tabbé, que vous remuez assez bien les bras...
« — Notre-Seigneur t'a-t-il regardé?... Réponds!
« — Comprenez ceci, monsieur Tabbé : très las de la besogne des Ormades, tout à Theure je m'étais endormi là, sur le perron du foyer, et, en dormant, j'ai cru... Mais vous savez, dans le sommeil, on voit trente-six chandelles...
Ce qui me contente, c'est le mouvement si prompt de vos bras. Ça va donc mieux ? ça va donc beaucoup mieux, cette goutte ? >
« Il ne me répond aucunement, m'observe, ne décesse de m'observer. Je ne suis pas tranquille.
< — Alors, mon Jean, tu n'es pas sûr que Notre-Seigneur t'ait regardé? recommence- t-il, presque fâché.
< — J'en suis sûr et je n'en suis pas sûr. Le sommeil n'est pas tout à fait « le pays des taupes >, comme on dit de la Mort dans l'Espinouze, mais tout de même ça lui ressemble, et il se pourrait...
€ — Pour moi... »
« Il s'interrompt, rougissant comme je ne l'ai jamais vu rougir.
€ — monsieur l'abbé! monsieur l'abbé!...
dis-je, les paupières farcies de larmes que j'ai peine à retenir.
« Il paraît touché, me prend les mains et prononce à la file ces paroles extraordinaires. Je vous les recommande :
« — Mon Jean, puisque tu es là, je veux te conter ce qui m'arrive en cette nuit surnaturelle de Noël. Depuis qu'on m'a couché ici, dans l'ancienne Salle capitulaire des Minimes
OÙ fut accompli un grand miracle, je n'ai pas discontinué d'appeler Dieu à mon aide. Certes, il y aurait de l'orgueil de ma part à croire que je sois'digne, comme le saint prieur Martinez Ombros, délivré de ses ennemis par un prodige, d'être à mon tour délivré miraculeusement de mes maladies, qui sont mes ennemis à moi.
Mais, en toute humilité, je pensais que mes souffrances de plusieurs années, endurées avec une soumission dont je t'ai fait témoin, n'avaient peut-être pas été sans m'acquérir quelque mérite au ciel, et je priais, je suppliais ardemment le Sauveur d'avoir pitié de moi... »
« Il respire deux minutes... Il continue :
« — M. le curé Juste venait de réciter « l'Épître », dont pas une syllabe ne m'avait échappé, qu'un Irisson m'a parcouru les membres, et j'ai ressenti une telle secousse à la jambe droite, que j'ai pu la soulever entre les draps, — doucement d'abord, ensuite un peu plus fort. Il ne pouvait y avoir de doute : Jésus suspendu au gibet, Jésus qui avait compati au désespoir de Martinez Ombros, Jésus miséricordieux compatissait à mon accablante misère, consentait à me rappeler enfin de la demi-mort où je vis. J'ai éprouvé un mouvement si violent de reconnaissance,
t'Il.
que, par un effort dont seule m'a rendu capable la grâce divine, j'ai délié mes bras paralysés et levé les deux mains vers le crucifix, répétant et répétant encore ces deux mots qui remplissaient pour ainsi dire mon être :
« — Mon Dieu I... mon Dieu ! >
— Sublime! lança mon oncle, ayant sur sa chaise d'irrésistibles tressants.
— Cette fois, ça y est-il? interrogea Vigneron.
— Oui, ça y est, le miracle ! pleurnicha la Bassague, muette depuis le commencement.
— Vous n'avez encore rien vu, les amis. Réfléchissez que si moi, plus babillard qu'une bartavelle du Marcou, je laisse, par aventure, tomber des mots un peu gras et salés et mérite conséquemment d'être rappelé à Tordre, pareille sottise n'arrivait jamais à M. l'abbé des Ormades, droit dans ses paroles comme dans son honnêteté. Ainsi donc, tandis que je vous débile, avec le grand appui de ma mémoire, le plus difficile de notre merveille de Tarrassac, je vous demande à tous, et même à M. le curé Fulcran, de me donner la paix, < toute la paix du bon Dieu >, selon les mots de chez nous quand il
..Ùi0
nous plait d'envoyer quelqu'un aux cinq cents mille diables.
Mou oncle me glissa à l'oreille :
— Ce que c'est tout de même, mou cher petit, que d'avoir eu une enfance chrétienne. Sans le soupçonner, Vigneron vient de citer un texte de r a Écriture Sainte • : « Mon Dieu, donnez- ' nous la paix, accordez-nous la paix : Da • pacei», Domine. > Que cela te serve dans la vie, mon enfant.