MONSIEUR» VINCENT BASSAC
€ Monsieur » Vincent Bassac était bien le meilleur homme de la paroisse, franc, cordial, délibéré, tout rond. Malgré sa situation de grand propriétaire terrien, malgré son écharpe de maire, ce paysan était demeuré modeste. Tandis que Constant Verdier, promu adjoint de simple conseiller, ne savait comment porter sa tête, de quel air aborder les gens sur la place du village; que le sabotier Bernard Cabanes, le maréchal ferrant Luc Valat, le cordonnier Thomas Gornaz, désignés dernièrement pour faire partie de la FabriquCji éprouvaient, par l'importance de leur titre de marguillier, une gêne, une raideur, un embarras qui les empêchaient de parler comme autrefois, de marcher
comme autrefois, lui, c Monsieur » Vincent Bassac, — « M. Vincent » tout court dans le pays, — dès longtemps bourré d'écus, farci d'honneurs, gonflé de graisse, n'avait jamais songé à enfler sa voix, à magnifier sa démarche, à développer son geste, à se hisser d'un demipouce sur la pointe de ses orteils.
A notre entrée, nous le trouvons assis, engouffré serait plus juste, dans un fauteuil monumental en planches de châtaignier. Sa femme, — « la Bassague », pour l'appeler du nom de chez nous, — est là, lui arrangeant des oreillers dans le dos. Une chose me frappe : la blancheur de ces oreillers de M. le maire, aussi blancs que ceux de M. le curé. Cette réflexion me vient : il est bien commode d'être riche, de posséder des châtaigneraies qui n'en finissent pas, des troupeaux de chèvres et de moutons qui n'en finissent pas...
Prudence, enchantée de trouver de l'occupation à ses dix doigts sans cesse agissants, me jette son bâton, sa mante de limousine, et s'évertue autour du malade.
— Mais non, Bassague, mais non! dit-elle, commandant ici comme à la cure. J'en ai eu des douleurs aux reins, moi, et je sais de quelle
manière ça se comporte et ça se gouverne. Ces coussins sont placés en dépit du bon sens. En
premier, les avez-vous fait cbauQer devant une flambée de sarments secs ?
— Je n'y ai pas pensé. Prudence, bredouille humblement la pauvre femme.
— Eh quoi! des coussins glacés sur des douleurs vives! Vous ne savez donc pas que les douleurs, c'est tout uniment des t rhumatismes >, et que, pour les guérir, il faut de la chaleur comme dans un four?
Elle arrache les oreillers du dos de M. Vincent, qui se lamente, pousse un cri, et les présente à la flamme d'un fagot de sarments allumé par le pâtre Galibert.
— Ah ! te voilà, toi, vaurien ! Je suis trop distraite de mes idées en ce moment pour t'entreprendre ; mais, sois tranquille, je te ferai la barbe, et de la bonne façon, quand j'aurai replanté M. Vincent sur quilles... En vraie vérité d'Évangile, si je n'avais pas besoin de veiller sur la santé de M. le curé, qui n'est pas plus hardi au long de son existence qu'un roitelet des bruyères, je vois qu'il me faudrait soigner toute la paroisse... Allons, monsieur Vincent, un peu de courage pour souffrir ! Puisque vous vous préparez à devenir un bon chrétien, pensez à Notre-Seigneur, qui, sans y être obligé, a tant souffert pour nous sur la croix.
Avec ces jérémiades, elle matelasse le maire de quatre coussins brûlants. Les planches du fauteuil gémissent sous les coups de notre gou-
vernante, tassant la plume des oreillers, comblant les vides, ne laissant pas un trou par où l'air pourrait s'introduire jusqu'aux douleurs de M. le maire et lui faire entrer des c aiguilles dans les chairs >.
— Eh bien?... s'informe-t-elle, après ce rembourrage pénible.
— Eh bien, Prudence, le dos et les côtes deviennent moins sensibles, répond le malade.
Il tourne sa belle figure pleine, un peu enflammée aux joues, vers mon oncle, immobile, muet de saisissement.
— Monsieur le curé, lui dit-il, je vous remercie d'être venu et de nous avoir amené Prudence.
— Alors, mon ami, il vous a été impossible ?...
— Pardonnez-moi, monsieur le curé... Il m'est arrivé une chose extraordinaire... Vous savez cela : après la récolte, il reste encore de la besogne pour nous dans les châtaigneraies. Je suis parti hier matin avec trois journaliers. Galibert qui, pour venir s'égayer aux fêtes de Noël et du jour de l'An, m'a demandé la permission de laisser la garde du troupeau à ses deux aides, Julot et Milou, nous accompagnait, et il vous contera si nous nous amusions en route...
— Nous allions comme si le vent nous emportait d'une gueulée, dit le pâtre.
— Il est sûr que, dans le sentier vers Graissessac, la bise était forte à nous enlever de terre... Nous arrivons, et j'envoie chacun au travail avec sa hache pour débarrasser les arbres du bois mort. Moi, je me sens à ce point rompu des quatre membres que, les journaliers partis, je tombe sur un tas de feuilles empilées en un creux et m'endors... C'est quand il a fallu me relever que j'ai eu du mal I ... Au bout du compte, aidé de Galibert et des autres, je me remets droit sur pieds et finis par rentrer à la maison, pas fier de mon courage, je vous jure... Il sonne cinq heures au clocher. Il fait noire nuit... La Bassague, au courant de mes intentions pour vous et pour le bon Dieu, m'avait préparé une chemise fraîche. J'entendais me produire au confessionnal en toute convenance et propreté. Je manque de religion, mais je suis un honnête homme... Halte-là! J'éprouve un malaise qui me trouble la tête, et je me complains... Tout d'un coup, sans rien comprendre à un pareil accident, je suis raide comme un baliveau. En voilà une affaire I...
— Pardi I vous étiez en transpiration au Jongla
et VOUS VOUS êtes refroidi parmi vos feuilles de châtaigniers, crie notre gouvernante.
— La Bassague m'a bassiné le lit et m'a couché. C'est alors, monsieur le curé, que je vous ai envoyé Galibert...
— Qui, au lieu de remplir sa commission, a batifolé avec Mélie, de Cornaz, achève Prudence.
— Est-ce vrai cela, Galibert ? interroge M. Vincent.
Le berger, un grand garçon de vingt ans, élancé, souple comme un surgeon de châtaignier sauvage, les joues et les cheveux aussi rouges et brillants que nos casseroles de cuivre de la cure fourbies au son et au vinaigre, demeure à quelques pas et ne sonne mot.
— Galibert ! appelle M. Vincent.
— Voici ce qui s'est passé, notre maître, bredouille le pâtre... Moi, je galope à la cure et rapporte votre maladie à Prudence, que je trouve bouclant ses sabots, au moment de la messe de Minuit. Mais Prudence me commande d'aller à la sacristie annoncer la mauvaise nouvelle à M. le curé... Bon! dans le passage de la cure, je rencontre Mélie, de Cornaz... qui... qui porte un ornement à M. le curé pour l'office... Je profite de l'occasion, et je charge Mélie...
— Alors, c'est Mélie qui est fautive ?
— Je ne l'accuse pas, notre maître... Je dis tant seulement... que... que Mélie...
Une porte s'ouvre au fond de la vaste pièce, et une jolie fille, souriante, grassouillette, pas trop grande, les cheveux noirs partagés sur le front par une raie fine et blanche, un duvet de moustache à la lèvre supérieure, les yeux vifs, entre, tenant une soupière fumante des deux mains.
— Approche, Mélie, ordonne M. le maire.
Mais mon oncle, se précipitant entre elle et
lui :
— Qu'il ne soit plus question de ces misères ! dit-il non sans autorité.
Et, faisant face à M. Vincent, tandis que Mélie, la soupière déposée sur la table, s'esquive saisie d'épouvante :
— Puisque vos bonnes résolutions persistent, mon ami, cela me suffit, me suffît amplement. En ce jour glorieux de la Nativité de son divin Fils, Dieu, qui désormais vous regarde et vous suit, a jugé à propos de vous éprouver par la maladie. Ne vous plaignez pas : les souffrances que vous endurez vous arrivent par une grâce qui vous aidera à consommer votre conversion...
C'est Noël. • RéjouissoDS-Qous dans le Seigaeur, Gaitdeamug in Domino ! »
— Alors, monsieur le curé, on peut servir le repas ? demande M. Vincent.
— On peut le servir. Il est près de midi, et, à quatre heures, sonneront les vêpres.
Gaiibert passe la tête à une fenêtre et crie :
— La tête commence !
Prudence considère le jeune pâtre, puis elle murmure à l'oreille de mon oncle :
— Mon Dieu, si cette Mélie, de Cornaz, lui convient, à ce garçon, qu'il vous le dise, et vous vous occuperez de les marier.
Les invités entrent pressés les uns contre les autres, pareils à quelque troupeau de bêtes se bousculant, en hiver, aux portes des étables pour y trouver pâture et repos.