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LE RAISINÉ DE « LA BASSAGUE

La maison des Bassac était la plus hospitalière de ce coin de la montagne cévenole. Que, vers le soir, par le mauvais temps, Justin Rambal, du Jougla ; Marc Lizier, de Fonjouve ; Germaine Cliapuzot, des Passettes, tous trois vieux, mendiant leur pain aux portes, se fussent attardés à remplir leur besace parmi les métairies éparpillées, ils étaient bien sûrs, quand ils viendraient marmotter leur Notre Père,.,, ou Jeur Je tous salue, Marie.,,, au seuil de M. Vincent, de trouver une écuellée de soupe à sa table et une botte de foin dans son pailler.

— Allons, Adélaïde, reçois-les, disait-il à la Bassague, moins donnante que lui. Si Lizier est un peu ivrogne, Germaine un peu sorcière,

Rambal est un brave homme, qui fut vaillant à la terre et ne mérite pas sa pauvreté. D'ailleurs, je suis maire, et les Passettes, Fonjouve, le Jougla sont des dépendances de ma commune.

Pour moi, si je n'étais pas au presbytère, défrichant à la sueur de mon front la Vie d'Alexandre par Quinte-Gurce, on me trouvait immanquablement chez M. Vincent, tantôt en train d'escalader la barde de «Verjus », un mulet superbe, le plus beau, le plus vite de la paroisse ; tantôt en train d'écouter en un réduit de la bassecour, au milieu des pintades tambourinant du bec, le garde champêtre de Camplong. Gonflé de vin à déborder, Vigneron ne tarissait pas, et ses histoires, aujourd'hui galantes, demain terribles, m'amusaient à me faire rire plusieurs jours à la file sans débrider.

Il est bien évident que, durant ces récréations, délicieuses à en perdre le boire et le manger, on ne me laissait pas mourir de faim chez les Bassac. A présent, c'était Galibert, lequel, descendu de ses bergeries pour quelque commission ou quelque aventure amoureuse au village, m'apportait tout à coup une magnifique tranche de fromage de chèvre, de « fromageon »,

roui en des feuilles de noyer, d'un goût très piquant, mais exquis ; le lendemain, c'était Mélie, de Cornaz, laquelle, faisant dans la maison sa journée de repassage, abandonnait ses fers brusquement et venait m'ofïrir une pomme de reinette cuite au four dans une croûte, ce qu'on appelle à Camplong un c poumpou > ; une autre fois, c'était la Bassague elle-même, une large tartine de raisiné à la main... Ah ! le raisiné d'Adélaïde Bassac, fait avec le moût des clairettes et des muscats, avec des fragments de poires, de figues, d'écorces d'oranges et de courges confits à même le chaudron, parsemé de noisettes et d'amandes, je m'en sens encore la bouche parfumée !

Les invités de M. le maire, après de respectueuses salutations à M. le curé, à M. le neveu, à Prudence, se plantèrent autour de la table, suivant de leurs yeux écarquillés le nuage de vapeurs qui montait en spirales transparentes de la soupière emplie jusqu'aux bords. Les nez ouverts de ce paquet de paysans, agréablement caressés par l'odeur savoureuse de la soupe, avaient des reniflements joyeux.

— Oh ! oh ! ne put s'empêcher de bredouiller

i marguillier Cornaz, le plus robuste appétit e la contrée.

' — Pour quelque chose qui sent bon, voilà quelque chose qui sent bon ! dit l'adjoint Verdier.

— Si nous attaquions le bouillon avant qu'il refroidisse ? hasarda Valat.

— Moi, — vous m'excuserez, monsieur le maire, — j'aime moins cela que ceci, articula Jean Vigneron.

Et sa main, ayant montré la soupière par un geste dédaigneux, se rabattit sur le ventre mordoré d'une dame-jeanne pleine, qu'elle caressa d'attouchements passionnés.

Cependant, mon oncle demeurait debout visà-vis M. Vincent, — à la place d'honneur, — et ne songeait aucunement à s'asseoir. Peu habitué à prendre ses repas hors du presbytère, il paraissait intimidé, surpris de se trouver là, et ses regards allaient tantôt à Cornaz, espèce de colosse membru, barbu, hérissé; tantôt à Valat, petit homme chafouin, rasé net comme une assiette vide ; tantôt à Verdier, légèrement contrefait, légèrement bossu; tantôt à Vigneron, maigre et sec, aussi grand qu'un peuplier de la rivière d'Espaze, avec des yeux gris très intelligents, d'une vivacité de flamme, un front dénudé où brillaient, vers le sommet entièrement découvert, des taches blanches et rondes, pareilles à de gros écus de cinq francs.

Quand mon oncle, absorbé en Dieu, dont la

présence l'obsédait partout, à chaque pas de sa vie, quand mon oncle reviendrait-il à lui-même, consentirait-il à bénir la table, à prendre une chaise, à s'installer? Enfm, il étendit un bras sur la soupière et laissa tomber, un à un, les mots sacramentels du bénédicité.

Cette prière, d'ordinaire fort courte, allongée cette fois de textes tirés de la soleunité du jour, parut interminable. Elle fut achevée à la satisfaction générale, et chacun s'étant secoué dans sa chemise et dans ses habits du dimanche, un peu apprêtés, un peu raides, occupa la place désignée d'avance par M. Vincent.

La fête commençait.

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