L'OS DE THOMAS CORNAZ
Pas une parole dans « la Salle», chez lesBassac. Sauf mon oncle, du plus misérable appétit ; sauf M. Vincent, tourmenté par ses douleurs; sauf moi, plus friand des crèmes, des barquettes, des biscotins du dessert que des soupes et des viandes encombrant la table, chaque paysan dépêchait son assiettée violemment, avec fureur, et se taisait. Ce silence avait quelque chose de grave, presque de religieux.
Le seul bruit, pendant la première demiheure, fut celui des mâchoires lancées à toute vitesse, d'un élan enragé. L'adjoint Verdier mâchait avec des ronrons, des halètements inexprimables; puis, à tout propos, déposant la fourchette, il portait à l'estomac sa main droite large étalée, s'étirait le cou, avalait. Son
gosier était- il trop étroit pour le passage des morceaux qu'on lui imposait? Je ne sais. Le renflement anormal de sa poitrine, de son dos de bossu, lui procurait-il quelque gêne? Je ne sais. Le fait est qu'une fois, sous l'effort de la déglutition, ses joues se gonflèrent au point que je craignis de les voir éclater sous l'effort et que j'en fermai les yeux.
Par exemple, le maréchal ferrant Valat et le sabotier Cabanes se montraient d'une retenue, d'une modération dignes d'éloge ; l'un et l'autre me rappelaient les manières décentes, non sans distinction, de MM. les desservants des paroisses voisines, dont, sur le conseil de mon oncle, j'observais les façons à notre table, du potage au dessert... Quand je songe à l'art que savait mettre M. l'abbé de Massol, curé du Mas-Blanc, à déplier sa serviette, à se l'accrocher au cou sans froisser son rabat I Et au café, quelle élégance I quelle finesse ! quels jolis mouvements de ses doigts aux ongles rosés, étincelants, d'une transparence d'agate I...
Il se produisit un scandale, un scandale abominable* Gornaz était un homme de quarante-cinq ans environ, rugueux et fort comme un châtaignier, poilu et râblé comme un loup.
J'ignore quel os effroyablement dur de mouton lui avait servi M. Vincent, lequel petit à petit recouvrait la liberté de ses bras, et en même temps le rire charmant de son visage très affable, — un visage de riche.
— Eh bien, Gornaz?... dit M. le maire, entendant le cordonnier faire autant de bruit à la table de la Salle que Verjus au râtelier de l'écurie.
— Soignez tranquille, monsieur Vincent, j'en viendrai à bout ou j'y perdrai mon tire-pied! mâchonne-t-il, travaillant de force.
— Lâchez donc cet os, intervient mon oncle, on n'entend que vous ici.
— Le lâcher !... Vous m'en direz des nouvelles...
Un long craquement éclate, un vrai craquement de carnassier.
L'effort a été si pénible, que le front de Gornaz, ses lèvres, son menton particulièrement prennent des reflets de braise, et que ses yeux deviennent rouges comme s'il allait en jaillir du sang. Mélie, qui, avec Galibert, aide la Bassague dans le service, — aux Cévennes, les femmes, plus servantes que maîtresses, s'assoient rarement à la table de famille, — Mélie
se sauve vers la cuisine en poussant un cri.
— Quand je vous le disais !... bredouille le cordonnier, triomphant.
— C'est égal, Cornaz, il serait prudent de boire un coup là-dessus, dit le garde champêtre saisissant la dame-jeanne.
— Tout doux ! compère Vigneron, crie M. Vincent.
— Ça me connaît, le vin de vos vignes, monsieur le maire.
— Je ne vous interdis pas de « siffler un peu la linotte », en ce grand jour de Noël...
— Le plus grand jour de la terre et des cieux, interjette mon oncle.
— Tâchez, Vigneron, de ne pas dépasser les bornes, insiste M. Vincent.
— Et d'autant plus, monsieur le maire, que j'ai l'intention, si vous voulez que je vous divertisse un brin, de vous conter VHistoire du crucifix de Tarrassac-le-Haut, et aussi VHistoire de M. Vabbé Victor Sylvian, de la métairie des Ormades, Je dois donc laisser à ma tête toutes ses clartés, et je boirai tant seulement quand il le faudra pour donner du jeu à ma langue.
— Une histoire ! s'exclament ensemble Bassac, Verdier, Cabanes, Valat, Galibert, Mélie.
Cornaz, la gorge éraillée, saignante peut-être, n'articule un mot ni ne bouge, recueilli, effaré, penaud.
— Votre histoire est-elle convenable au moins ? interroge mon oncle.
A la voix de M. le curé, qu'elle entendrait du paradis. Prudence, accroupie sur le perron du foyer, où elle mange je ne sais quoi à côté de la Bassague, saute jusqu'au garde champêtre.
— Je pense bien, lui corne-t-elle aux oreilles, que vous n'allez pas tirer de votre sac quelqu'une de ces sornettes malséantes, comme vous en servez, pour deux sous, aux mauvaises filles et aux mauvais garçons du pays. En premier, je commence par vous déclarer que, moi, je suis dure à la desserre, et que vous ne devez pas attendre un denier de ma poche. En second, je vous préviens que j'ai apporté ici mon bâton d'épine et que je vous remiserai la langue derrière les dents, si vous prenez le chemin de manquer de respect à M. le curé ou à M. le neveu.
— Mais, Prudence, c'est justement M. le neveu qui ne décesse de me tirer la manche et de me demander une histoire, balbutie Vigneron.
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— Ça, c'est diflérent, coaclul-elle, calmée.
Elle regagne sa place, réiastalle son assiette
sur ses genoux; puis, mes yeux ne la quittant pas, je la vois qui fait un signe à M. le curé.
— Puisque mon neveu le désire... murmure mon oncle. Toutefois, Vigneroo, vous me jurez que, dans vos histoires, il ne se trouvera pas un mot?...
~ C'est deux miracles que je vais vous conter par le menu : un que je n'ai point vu, mais un autre auquel j'ai assisté comme je suis là.
— Deux miracles ?... Vite ! vite !