‹ SylvianeChapitre 7 sur 32 · JEAN VIGNERON, DE TA R R ASSAC-LE- H A UT · texte numérisé non relu

JEAN VIGNERON, DE TA R R ASSAC-LE- H A UT

Pour se donner du ton, notre homme dépêcha son verre; puis il commença son récit d'une voix haute et vibrante. On aurait cru un merle parmi les genévriers du Jongla, non loin des bergeries de M. Vincent.

— Vous me connaissez depuis longtemps.

Malgré ça, je veux agrandir vos connaissances sur ma personne. Moi, Jean Vigneron, je ne suis pas de Camplong, aux monts d'Orb ; je suis de Tarrassac-le-Haut, dans TEspinouze, une montagne qui en vaut une autre, je vous le promets. En quittant le régiment, — il y a dixhuit ans environ, — Tidée me traversa de rentrer dans ma paroisse, comme font généralement les soldats une fois leur congé en poche ; mais

je pensai que je n'avais que des tombes chez nous, que je ne possédais pas un pouce de terre en toute l'étendue du pays, et je tournai le dos à Tarrassac. D'ailleurs, je ne sais quelle humeur coureuse m'emportait à voir des villes et des villages, encore que j'en eusse vu à me remplir les yeux, particulièrement en Espagne, une contrée pas riche, mais qui ne va pas sans oflrir beaucoup d'agrément au militaire, surtout du côté des femmes et du côté du vin...

— Vigneron, interrompit mon oncle, si vous tenez à m'ètre agréable, vous négligerez le chapitre des femmes et le chapitre du vin.

— Et je le négligerai d'autant plus volontiers, ces chapitres, que les femmes espagnoles, sans vouloir en dire du mal, car il s'en rencontre de jolies dans la bande, sont pour le général petites, maigrelettes, rabougries et noires comme des taupes. Pour le vin, quoique un peu épais d'ordinaire, les lèvres et l'estomac s'y accoutument, et je vous assure, monsieur le curé, qu'il vous a un esprit, un bouquet!...

— Passons.

— Je m'en allais donc à la. débridée, tantôt par un chemin, tantôt par un autre, plus een-

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tentque Baptiste, plus gai qu'un robinet ouvert, chantant à gorge pleine les refrains du régiment, — celui-ci en premier :

Le duc (TAngoulême Est la valeur même :

Il prendra Madrid Comme pie au nid.

— Et de quoi viviez-vous, durant cette vie de vagabond sur les routes ? lui demanda notre gouvernante.

— Vivre, Prudence I vivre I Est-ce qu'il* est possible de mourir de faim, quand tout est neuf en nous, les dents, les jambes, les bras, et que nous avons au bout de& ongles un courage d'enfer pour nous défendre contre les attaques des gens malintentionnés ? J'aurais bien voulu, si mes intérieurs réclamaient pitance, que quelqu'un se fût levé pour m'empécher de prendre des raisins où il y en avait, des figues, des amandes, des sorbes, des nèfles où il y en avait!...

— Et où preniez-vous du pain pour ces repas, qui ne me paraissent ni très substantiels, ni très catholiques ? interrogea mon oncle.

- — Et la charité, monsieur le curé ? et la cha-

rite du brave monde?... Moî, dans les mille endroits de cette Espagne et de notre France, où j'ai sué des étapes à n'en plus finir, le bon cœur des gens m'a toujours servi de boulanger.

— C'est égal, Vigneron, intervint M. Vincent, à votre place, en quittant l'armée, je n'aurais pas mené cette vie de hasard qui vous exposait, chaque matin, à vous colleter avec les gendarmes. S'il vous déplaisait de retourner à Tarrassac-le-Haut, il fallait vous louer dans une métairie, soit pour la conduite des champs, soit pour la conduite des troupeaux.

— Et les femmes, monsieur le maire ?... Vous devez vous souvenir en quel état de misère j'étais à mon arrivée ici... J'avais été bouvier au Pradal, maître d'école à Truscas... Ah 1 les femmes! les femmes, quand elles prennent le parti de se cramponner à vos chausses!...

— Les femmes?... glapit notre gouvernante, hérissée de toutes ses nippes comme une poule couveuse de toutes ses plumes.

— N'ayez peur, brave Prudence, il ne sortira pas de ma bouche un mot pour offenser soit M. le curé, soit M. le neveu. Laissez-moi vous certifier tant seulement que toutes les femmes de la création ne vous ressemblent pas, qu'il en

existe de méchantes qui attrapent un homme à leurs manigances pareillement à un oisillon au trébuchet, pour le plumer d'abord et le manger après. Encore que j*aie quelque vigueur dans les membres, au sortir du régiment j'ai été attrapé, moi, j'ai été plumé au ras de îa peau et à moitié dévoré.

— Comment s'appelait la particulière? demanda Cornaz, le nez en l'air.

— Était-ce une Espagnole? s'informa gaiement Verdier.

— Vous êtes bien curieux, monsieur l'adjoint. . . Oui, c'était une Espagnole, et elle s'appelait Josa, — un nom de Valladolid, son pays.

— Je suppose, Vigneron, puisqu'il vous convenait de vivre avec une femme, que vous l'aviez épousée en quelque église de cette Espagne? insista Prudence.

Mon oncle, s'adressant au garde champêtre :

— Mon ami, lui dit-il, il conviendrait peut-être de sauter à pieds joints sur certaines particularités de votre vie et d'aborder tout de suite le récit merveilleux que vous nous avez annoncé. Ce jour unique de Noël ne tolère rien de trop intime, car ce qui nous touche exclusi-

vement est petit, misérable, devant la naissance radieuse du divin Sauveur. Puisqu'il vous a été accordé de voir ce que voient rarement des yeux humains, de voir un miracle, d'y assister, édifiez-nous, et ne vous arrêtez pas plus longtemps à des aventures sans intérêt.

Nous savons les dangers qui, pour l'homme, peuvent venir de la femme, car il est écrit au livre de VEcclésiaste : < Les bras de la femme « sont semblables au filet des chasseurs, laqueus € venatorum, »

— C'est drôle tout de même, monsieur le curé, ce qui m'arriva. Jugez-en... Entre cette Espagnole et moi, il s'élevait souyent des disputes, et lès coups, d'aventure, tombaient ensemble avec les paroles. Eh bien ! quand, il y a dix ans, je la perdis d'une fièvre à Maurian, où nous faisions la récolte des châtaignes chez M. Garrigues, j'eus un tel chagrin qu'à mon tour j'en manquai rester sur le carreau. Expliquez ce mystère si vous pouvez : Josa trimant à mes côtés dans les châtaigneraies de M. Garrigues, je la tourmentais, la tarabustais, la menaçais de l'abandonner, de la renvoyer dans son pays ; Josa enterrée au cimetière de Maurian, , je lui demandais pardon, je pleurais toute l'eau

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de mou corps, et j'aurais douué plus que ma vie pour lui rendre la sienne, dont je ne pouvais me passer, à présent... C'est vers cette époque qu'allant parmi les monts d'Orb sans direction, hurlant des fois comme une béte, j'eus le bonheur de m'arréter un soir à Camplong, de soulever le loquet de M, Vincent Bassac pour demander un morceau de pain et du travail... Maintenant, après m'ëtre un brin essayé la langue, je me trouve en mesure de vous conter les miracles du crucifix de Tarrassac.

— Nous vous écoutons, prouoiiça mon oncle.

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