LES POISSONS DE M E R I C
— Philomèue, les mains embarrassées de divers objets, fit une révérence aimable, alla vers la table dressée au milieu de la salle à manger et y déposa une nappe, une serviette, un verre, deux ou trois assiettes, des couteaux...
« — Pourquoi mets -tu le couvert? lui demanda Sylviaue.
« — Les grives sont prêtes, notre demoiselle.
« — Les grives !... Quelles grives ?
« — Les vôtres, notre demoiselle.
« — Les miennes?
« — C'est M. Casimir qui, tantôt, a dit comme « ça à Ragasse : Rôtissez des grives pour Made- « moiselle. J'entends que Mademoiselle mange « avant les offices de cette nuit. » Ragasse a
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posé trois grives du Marcou sur les bi vives, et si vous voulez les manger...
« — Je n'ai pas faim. »
« Ce médecin de Tarrassac n'est pas tout à fait un nigaudinos- : il tire gentiment Sylviane par la main et l'oblige à quitter son encoignure sous la cheminée.
« Nous nous tenions autour de la table, nos jeunes gens se parlant à petite, à très petite voix, penchés l'un vers l'autre, ayant l'air de Be caresser du bec à l'égal de deux oisillon- au bord du nid, moi aidant Philomène à arranger toutes choses, tirant la nappe avec elle, passanl avec elle ma main sur les plis pour les aplatir, disposant en son lieu une assiette, une fourchette, un couteau, et enragé pour toucher <lans la manœuvre le bout des doigts de la fillette du bout de mes doigts.
« — Air : aïe : » piaulait-elle.
« .l'ignore ce que pensaient dos galants des Minimes, ce qu'ils éprouvaient eu leurs intérieurs. Pour moi. je trouvais mes jeui Philomène doux comme miel, «'t certainement, à cette minute, dan- i.i Balle à manger des Minimes, j'étais pins heureux que je ne le fus jamais par la Buite -m- n'importe quelle route
« — Tu t'en vas, Jean ?
« — Je réfléchis, notre demoiselle, que votre oncle a dû finir de se confesser, et que s'il avait besoin de moi...
« — Reste ! » commanda-t-elle.
« Elle tremblait.
« — N'ayez peur, notre maîtresse, je reste. »
« Mais je ne m'étais pas rassis en mon coin, que la porte de la salle à manger s'ouvrait, et un visage passait qui ne m'était pas désagréable, je vous le promets.
— Quel visage ? demanda Valat.
— Le visage, un peu trop fûté 'pour une fille de son âge, de Philomène Lauras...
— La vôtre, celle-là î la vôtre ! poufla Galibert.
— La sienne! la sienne! mâchonna Cornaz, s'ébrouant à l'égal de Verjus.
Le garde champêtre, qui s'était fâché, révolté, quand le pâtre des Bassac l'accusait de nourrir pour Sylviane je ne sais quelles intentions, quels sentiments d'ailleurs fort obscurs pour moi, ne se fâcha ni ne se révolta quand il s'agissait de Philomène. Il se prit à rire, au contraire, à goguenarder, à polissonner à mots couverts avec Galibert, puis avec Verdier. Ne comprenant pas cette différence d'attitude, j'interrogeai mon
oncle d'un coup d'œil. Hélas! lui. si prompl à Oairer le sens de mes moindres faillie devina rien. Il crut (juc l'histoire de Sylviane, laquelle, à cause de ma vertu à protéger, lui procurait un ennui douloureux, me lassait lement, que sait-on? me troublait, cl. une deuxième fois exhibant sa montre :
— L'aiguille avance, Vigneron; mais n'avancez guère, von- :
ou en n'importe quelle auberge avec Josa, de Valladolid... Oh ! cette Josa !...
« Mais tandis que Sylviane et M. Casimir jabotaient à l'écart de leurs affaires, moi, encore plus ami de mon devoir que de mon plaisir, j'eus de nouveau l'idée que M. Victor me réclamait, et, interrogeant la petite Lauras, que, pour dire vérité, j'aurais été heureux d'entendre ramager du bec :
« — A propos, Philomène, sais-tu si M. le curé a fini de confesser nt)tre maître?
« — Il y a beau jour qu'il a fini.
« — Alors, il faut que je rejoigne M. Victor pour le garder?
« — Ce n'est pas nécessaire : il dort comme une souche. Si tu manques de besogne, aide-moi à servir son repas à Mademoiselle. »
« La table ayant été arrangée dans la perfection, Philomène se sauve.
— Tant mieux ! tant mieux ! répéta Prudence, enchantée.
— Monsieur le curé Fulcran, vous qui, depuis le berceau chez vos parents à Bédarieux, avez vécu avec les idées des anges du ciel, excusezmoi si je vous avoue que votre servante se trompe quand elle croit que, Philomène partie,
moi, je demeurai là planté « à ferrer d< gaies ». seloo le dire de chez nous. La fillette n'avait pas levé le pied, que je l'atteignais dans le corridor, m'emparais d'elle à la vol mes lèvres, dans l'obscurité des Minimes, ne se gênèrent ni sur ses lèvres, ni sue ses cheveux...
— Vigneron, à la un !...
— Que voulez-vouâ que j'y lasse, monsieur le curé, si la jeunesse est plu- forte que nous, plus forte que toute force, si on n'est pas maître de la retenir dans son intérieur comme en une cage un oisillon des champs! La jeun.
plus violent que le vin et plus sauvage qu'un loup. Mais, soyez content, les fêtes de là vie sont courtes, et, Philomèn9 et moi, qous rentrons bientôt dans la salle à manger avec les grives rôties...
« Ouelles bètes: Je n'en vis jamais de pareilles. Elles avaient été prises aux trébuchets de nos pâtres, parmi les genévriers du Ifarcou. Connu»' elles bq tenaient bien, avaient ap] santé mine dans la faïence d< R - jse ramené en une chemisette de lard tin. la pointe d'épine ooire passé i à travers le corps sont mes dents qui leur auraient parlé un lan solide, si Mademoiselle ne les avait
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attendues!... Mais non, Mademoiselle ne les attendait guère, car je ne saurais vous dire le temps que nous mîmes à la faire asseoir. Soit qu'en réalité elle n'eût aucune faim, soit que les paroles jetées dans son oreille par ce médecin de Tarrassac, qui bavardait désormais à langue débridée, en la comblant sans mesure, remplaçassent pour elle le boire et le manger, les jolies grives étalées, les jolies grives crépitantes du Marcou ne lui étaieut de rien. Voyant ça, je pris un parti : aux Ormades, quand M. l'abbé, les mains nouées par la goutte, ne pouvait découper aujourd'hui sa côtelette, demain son gibier, moi j'étais là, et je manœuvrais le couteau. Que de fois môme, il m'était arrive de piquer le morceau de mouton ou de lapin d'un coup de fourchette et de le lui enfourner dans la bouche !
« — Mais, Jean, puisque je n'ai aucun appétit, me dit Mademoiselle, comme je lui débitais sa bète membre à membre, et très proprement.
« — Ce n'est pas tout ça, lui répliquai-je, continuant mon jeu, ce n'est pas tout ça. M. Casimir exige que vous mangiez, et vous lui devez obéissance, — puisqu'il doit être votre mari. »
« Sans un mot, elle saisit le fin bout d'une
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aile et le porta à ses lèvres. C'était visible, ses meules n'avaient pas plus de plaisir à virer sur la viaude que sur le pain. De inimité en minute, elle se retournait vers M. Casimir avec une petite moue dégoûtée et plaisante: puis elle me faisait des yeux de chatte battue, implorant pitié.
« — Ma foi, lui dis-je, si cette grive au genièvre ne peut passer, laissez-la.
« — Oui, laissez-la, laissez-la, notre demoiselle, si votre estomac n'y est pas porté, » murmura Philomène.
c Avant de repousser son assiette. Sylviane, de nouveau, considéra .M. Casimir, l'ai pleine <-t bonne vérité, on aurait cru, à bien observer nos tourtereaux, que Mademoiselle, après avoir fait peur à ce médecin, avait peur <!«• lui a bod loin-.
« — Peut-être, Insinua très en douceur M simir, auriez-voua goûl à autre chos
« — Non ! non !
« — Notre demoiselle, ajouta la gentille Phi Lomène, H i mi- <!•• côté tout exprès pour
vous deux poissons à la crème de Méric, et je pensais vous les servir. Faut-il von- Les aller chercher ?
« — Non î non !
« — Vous les aimez pourtant, les poissons à la crème du pâtissier Méric? lui dit aimablement M. Casimir.
« — J'en mangerai un, si... »
« Ayant jeté ce dernier mot d'un air malin, elle referma la bouche sans achever.
« — Si ?... continua le médecin.
« — Si vous consentez à maDger une de ces grives du Marcou, assis à côté de moi. »
« Elle n'avait pas fini de lui montrer une chaise autour de la table, que notre galant de Tarrassac, dont les dents de louvart auraient broyé les granits de l'Espinouze, s'y était installé, s'était accroché au col une serviette dépliée d'un tour de main, avait attaqué une bête de la fourchette et du couteau. Je voudrais vous conter de quel air Sylviane l'examinait montrant sa force au découpage, éparpillant la grive en miettes, en faisant sauter la tête au milieu de la nappe, qu'elle tacha de graisse et de jus.
« — Ah ! ah ! » se prit à rire Mademoiselle.
« Lui s'arrête, n'a plus un mouvement, ne découpe ni ne mange.
« —Eh bien?... » lui demande-telle.
« Il ne répond pas. Il se content»' de la regarder, de la regarder jusqu'à la fin d<i son regard.
« — Mangez donc, mon ami, lui chantonnet-elle avec son même rire, qui lui coupe les mots en deux, en trois, en quatre: mangez donc. mangez ! »
« Il ne mange pas le moins du monde, de plus en plus occupé à Sylviane, oubliant d'ouvrir sa bouche qui ne réclame rien. ix, yeux tant seulement onl faim, et il les nourrit abondamment de ce qu'ils aiment le plus : de notre Sylviane des Ormades, «le noire Sylviane que jamais personne, dan- L'Espinou n*a vue aussi belle qu'aujourd'hui... tre demoiselle ne rit plus, et, tout d'un coup, peutêtre pour aiguiser l'appétit de M. Casimir, peutêtre pour échapper a une attention gênant elle entonne an nouveau versel de notre ooël si ancien, plus long qu'un caicine de quarante
jour- :
/ t'iii/r. droit devant ellet Pour <i" "•
i,i couvre de Ei Jetut n'i'f enfin.. .
« Tandis que Sylviane pousse en avant le
noël, j'expédie Philomène à la cuisine, lui comm andant de rapporter les poissons de Méric, ces poissons qui, mille fois, m'ont fait venir l'eau à la bouche, quand je passais parla rue du pâtissier, à Saint-Gervais. Encore que les grives me remplissent d'envie rien qu'à les aviser là dans le plat de Ragasse, roussies et dorées, je pense en mon dedans que les poissons à la crème de Méric feront mieux l'affaire de nos amoureux, que le gibier du Marcou.
« Quels poissons,- Dieu du ciel !
« Philomène ayant déposé les pâtisseries sur la table, Sylviane et M. Casimir demeurèrent saisis. Il est sûr et certain que, ni à elle, ni à lui, pas plus qu'à moi, il n'était arrivé, en nulle rencontre, d'aviser poissons de ce calibre, car ils avaient une grosseur extraordinaire et, poudrés de sucre très brillant, ressemblaient à s'y tromper aux belles truites reluisantes de la Yignale ou de l'Orb. Si d'aventure on m'avait laissé une minute en leur compagnie !...
« — Cet excellent Méric! cet excellent Méric! » jubile Sylviane.
« Elle enfonce une cuiller dans le ventre d'une des bêtes, et la laite, — la crème, s'entend, — déborde de tous côtés. Le médecin,