‹ Sylviane. Illustrations de George Roux, gravées sur boisChapitre 6 sur 35 · LA METAIRIE DES «ORMADES · texte numérisé non relu

LA METAIRIE DES «ORMADES

Jean Vigneron continua au pas accéléré : — A ces temps anciens, — vers 1816 ou 1817 sauf erreur, — j'étais dans l'âge de la prime jeunesse, leste, vif, bondissant à l'égal d'un cabri. Quand on me le commandait, je faisais ce que fait tous les matins M. le neveu à son oncle, je servais la messe à M. l'abbé Victor Sylvian, de la métairie des « Ormades », non guère loin de Tarrassac-le-Haut.

Il faudrait vous garder de croire pourtant, vous autres, que M. l'abbé Victor, des Ormades, fût curé de paroisse, à l'exemple de M. l'abbé Fulcran. Pas de ça. M. l'abbé Victor Sylvian, après cinq ou six années de service dans la plaine et dans la montagne, à présent

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à Cette près de la mer, plus tard à La Salvetat sur la rivière de l'Agout, avait été pris d'une maladie qui s'appelle la « goutte ». Comme il ne pouvait remplir son emploi, pas plus à l'autel qu'au confessionnal, M?r Fournier, las d'attendre la guérison de l'abbé Sylvian, toujours couché, plus raide qu'une barre de fer, finit par le renvoyer chez lui, aux Ormades, à cette fin de se soigner... Ah! bien oui, se soigner! Si vous pensez, les amis, que la goutte, quand elle est chevillée au corps, passe en douceur à travers les membres pareillement à un verre de vin cuit à travers le gosier I... Le Érere de M. l'abbé, M. Jacques Sylvian. <lrs Ormades, plus âgé que M. Victor de dix ans. aimait le pauvre malade sans comparaison autant cl plus qu'une nourrice son poupon. Ce- messieurs, au demeurant, avaient de quoi, puisque, parler d'antres domaines dans l'Espinouze, la métairie des Ormades, à elle Beule, donnait, bon an mal an. de >i\ à lmit mille franc-

de revenu en seigles, faverolles, fourrages, châtaignes et bestiaux. In joli denier, lmit mille franc-:... Donc les deux frère- n'eenmnnisèrent

rien, ils appelèrent aux Ormades la Kyrielle des médecins de la contrée, même un grand docteur

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de Bédarieux qui, au dire des gens

de la vallée d'Orb, avait le bruit, dès son entrée dans une maison, d'en chasser les maladies tant seulement d'un coup d'œil. Cette farce !...

Thomas Cornaz éclata à gorge déployée.

— Chut ! souffla mou oncle.

— Mais, va-t'en voir s'ils viennent. Jean! poursuivit le garde champêtre. Les médecins, qui ue vivent pas de l'air du temps, empochaient les pistoles bien sonnantes, puis s'en allaient au train de leur monture, tandis que moi, une feuille de papier à la main, je galopais chez M. Taffarel, apothicaire à Saint-Gervais... Ed ai-je fait de ces courses, tantôt à pied, tantôt à dos de mulet, et en ai-je rapporté aux Ormades des remèdes plus collants que la poix de Cornaz! .Mais, vous savez, un garçonnet de seize ans est une véritable sauterelle dans les blés, et user des jambes lui est moins une fatigue qu'an délassement...

— Vigneron, ue nous écartons pas de M. l'abbé Sylvian.

— Hua ml bien même, monsieur le curé, je connaîtrais, comme vous, tous les mots qu'il faut dire eu parlant, il me serait impossible de vous mettre au courant des souffrances <i«i M. Victor. \m/-voiis jamais entendu brailler un

auquel ou passe Le couteau, en décembre ou en janvier, à L'époque juteuse des tripes, des andouilles, du boudin? C'était quelque chose

d'approchant. Il poussait ses plus grands cris quand sa nièce, mademoiselle Élise Sylvian, « Sylviane » ou « Mademoiselle » simplement, lui arrachait les vésicatoires dont on le travaillait un peu partout, aux jambes, aux bras, au dos, selon les déplacements du mal. La peau venait souvent avec l'emplâtre, et ça lui cuisait! lui cuisait!... « Mon Dieu, venez à mon secours ! mon Dieu, venez à mon secours ! » répétait-il à chaque minute, ses deux yeux brouillés de larmes semblablement à des vitres sous la pluie... Mais, je t'en fiche ! le bon Dieu, plus embesogné au paradis que nous autres sur la terre, avait bien le temps de l'écouter !

— Vous vous trompez, Vigneron, Dieu, qui est la souveraine Justice et la souveraine Miséricorde, écoutait M. l'abbé Sylvian ; seulement il l'éprouvait pour le rendre plus digne de la gloire céleste.

— Possible ça, monsieur le curé, et je ne vais pas contre. Le fait est, ce néanmoins, que les larmes de M. l'abbé fendaient le cœur aux gens des Ormades, et principalement à Mademoiselle, qui adorait son oncle dans son lit comme elle aurait adoré un saint dans sa châsse, — saint Saturnin, par exemple, qu'on montre

dans L'église de Rivetorte, à deux lieues de Tarrassac-le-Haut.

— Est-ce qu'elle était gentille, cette mademoiselle Élise Sylviau? demanda Prudence.

— Gentille? gentille?... Vous allez en juger. Il se met debout, engloutit un biscotio aux

amandes enlevé sans permission d'un tour demain, présente son verre à M. Vincent, qui le comble d'une copieuse rasade, pousse le biscotin, le noie pour le faire passer, pu rassoit.

— Si elle était gentille, Sylviane? bredouillet-il.

D'un geste rapide, il saisit un bras à Mtèlie, plantée autour de la table, — malheureusement trop près de Galibert.

— Vous voyez tous la petite de Gornaz. si je n'ai pas la berlue, c'est un brin <l»1 fille assez robuste el riant, cette Mélie, et ou s'explique que le berger des Bassac... Examinez une minute

peux de Mélie, plus noirs et plus bleus que deux baies de genévrier : remarque joues, pareilles pour la hraîcbeur à deux pommettes bieu rondes de septembre : regardez

cheveux Irisés, galopant Bur -

— Au Carti irre mon

oncle, il est écrit ces paroles charmantes : « Tes cheveux, ô ma bien-aimée, sont comme « des troupeaux de chèvres, Capilli tui sicui « grèges caprarum. *

— Je suis bien sûr, monsieur le curé, qu'avisant Mélie avec ses gentillesses, vous vous êtes plus d'uue fois demandé comment si jolie ramille en fleur a pu jaillir de la souche rude de Cornaz, plus embrouillé à lui seul que tout un buisson de houx...

— Vigneron, je vous défends... Cornaz est marguillier de la paroisse, et, à ce titre, vous lui devez des égards.

— Excusez-moi, monsieur le curé... Du reste, je vis en bonne amitié avec Cornaz, et si jamais il avait besoin d'un coup de main...

— Un coup de main?... mâchonne le cordonnier, ahuri.

— Parbleu ! pour te débarrasser de Galibert, qui serre ta fille de trop près et finira par la capturer entre ses dix doigts comme une perdrix rouge à ses collets du Jougla.

Les traits du pâtre, jeunes et beaux, se crispent. Il pose une main lourde sur l'épaule de Vigneron.

— Monsieur le curé , gronde celui-ci, je n'aime

pas ces caresses. J'avais le geste prompt au régiment, et, dans mon école de Truscas. les taloches partaient à la volée.

— Galibertl commande mon oncle.

Puis, d'un ton affectueux :

— Tu sais bien, mon enfant, que moi, je ne m'en rapporte pas pour te juger aux bruits répandus contre ta conduite. Sois tranquille, s'il te convient d'épouser Amélie Cornaz, un*' lille sage et vaillante, tu me trouveras pour parler

- parents... À présent, laisse Vigneron nous conter l'histoire de M. l'abbé Victor Sylvian, surtout les miracles du crucifix de Tarrass

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