JACQUES ET VICTOR SYLVIAN
Remis d'aplomb après cette algarade, le garde champêtre renoua le fil de son discours.
— Oui, Prudence, mademoiselle Élise était gentille, gentille à émerveiller l'univers, dans l'Espinouze. Et comment n'aurait-elle pas été la plus aimable enfant de la montagne, elle éduquée au couvent des Sœurs Noires, à Saint-Pons, un couvent fameux, le plus fameux du pays cévenol! Si vous faites Sylviane un peu plus menue, un peu plus mince, un peu moins corpulente de la tête aux pieds que Mélie Cornaz, vous aurez tout son portrait. Avec cette petite nature, qui lui aurait permis de passer par le trou d'une aiguille, vous devinez si elle était légère ! En traversant, à Camplong où nous
sommes, la rivière d'Espaze, avez-vous avisé d'aventure quelque lavandière tremblant sur pattes à la cime d'un caillou, puis s'enlevanf des deux ailes et s'en allant, à droite, à gauche, pareille à une Heur emportée par le venl ? Telle mademoiselle Elise, des Ormades. Sans compter qu'elle vous avait dans le gosier une voix claire de « rossignole » ou de « chardonnerette », et que, dumatiu au soir, elle réjou la maison de cent et cent cantiques appris chez les Sœurs Noires de Saint-Pons.
— Ça, c'est joli, très joli ! murmura M. Bas sensible à celle Itoulïee de poésie qui, p. par-dessus la table, lit mouler 1rs regards convives au plafond.
— Vous comprenez si. au bruit de cette fillette ramageanl aux quatre coins de la métairie, on était heureux aux Ormades '. Chacun y montrait une figure de noce. Et pensez-vous que le plus content tût le père, qui. cinq ans auparavant, avait perdu sa tomme et ne possédait en ce bas monde que Sylviane pour I
1er? Vnih n'v êtes pas, vous autres. Le plus content, c'était M. l'abbé, les yeux perpétuellement ouverts but sa nièce, lui souriant même quand il soutirait le plu-, quand sa
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maladie le tordait sur sou lit comme on tord un liuge après la lessive pour l'égoutter. Bieu incompréhensible ça de la part d'un prêtre, qui n'a pas été marié... A présent, il arrivait que Mademoiselle , pleine de volontés brusques et de fantaisies de chevrette au pâtis, dérangeait les servantes, les journaliers, les patres pour les envoyer aux bergeries lui chercher du caillé, dont elle ne se rassasiait pas, ou même à Saint-Gervais lui acheter, chez le pâtissier Méric, des gâteaux qu'elle aimait : barquettes, coques, nougats, et son père, mal porté à la dépense, la blâmait. Il fallait voir la figure de M. l'abbé, durant ces reproches à sa nièce chérie ! On aurait dit la figure de Notre- Seigneur au jardin des Oliviers, le jour où Judas l'embrassa sur les deux joues.
Mon oncle frissonna. Puis, avec un attendrissement profond :
— Vigneron, dit-il, encore qu'il ne convienne guère de comparer un homme à Notre- Seigneur Jésus-Christ, cet homme aurait-il reçu la faveur quasi divine de l'ordination, je vous sais gré d'avoir trouvé une image dont M. l'abbé Sylvian me paraît tout à fait digne.
— Ah ! monsieur le curé, s'écria le garde
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champêtre soulevé de sa chaise par les souvenirs de son enfance aux Ormades, — an pays natal ! — ah ! monsieur le curé, si vous aviez pu voir par un trou de serrure M. l'abbé Victor le jour où, après huit mois de tortures, il quitta son lit un beau matin! Je ne sais comment vous conter ça...
— Contez ([uand même, contez !
— Oui, oui, le roi n'était pas son cousin. Les gens des Ormades à la lile se tenaient dans sa chambre, les femmes à genoux connue à l'église, les hommes plantés, la barrette à la main. Lui, remis à neuf, nous regardait en souriant, et nous, nous le regardions en souriant Malgré des souffrances si longues, il n'avait pas dépéri; il était frais comme une salade du jardin... C'était Sylviane qui jubilait de toute son âme!... Les
jambes de M. l'abbé étant encore un peu en bois a cause des nœuds de la goutte, il s'appuya -m >;i nièce d'un côté, puis sur moi de L'autre. Vous Bentei si j'étais au ciel d'une semblable faveur:... Brusquement, pour montrer qu'il était capable de marcher seul, il nous Laissa, et, recourir à personne, s'avança jusqu'à une pièce au bout du corridor. M. Jacques avait fait arranger cette pièce en chapelle, espérant voir
son frère dire la messe à la maison. Tout était prêt : l'autel, le calice, les ornements, les cierges, que venait d'allumer M. Juste Galinier, curé de Tarrassac-le-Haut, accouru à cette fête , car, vous me croirez si vous voulez, c'était une fête grande et gaie, si grande et si gaie que tout le monde pleurait.
— Je comprends ça, dit Prudence.
— M. Juste servit la messe lui-même, comme un simple acolyte de paroisse, et M. l'abbé Victor s'en tira sans faute et sans le moindre bronchement, malgré la faiblesse de son estomac. Mais savez-vous ce qui l'aida à aller jusqu'au bout de l'office si gaillardement ? Ce fut un cantique de Mademoiselle, chanté au moment de la « Communion ». M. l'abbé se trouva saisi à ce point qu'ayant élevé le calice au bout des doigts, il ne se décidait pas à le vider, tenu en extase par Sylviane, un ange descendu du ciel.
— Ravissant! s'écria mon oncle.
— Ce n'est pas tout... Faut-il vous dire ce que fit M. l'abbé Victor, la messe finie?... Il se plaça à la porte de la petite chapelle, et, au fur et à mesure que nous sortions, il nous embrassa tous l'un après l'autre, les hommes, les femmes, les enfants, sans oublier M. le curé de Tarrassac et
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M. Casimir, — qui avait fini par se faufiler chez nous.
L'émotion était trop forte : des sanglots éclatèrent dans la salle des Bassac.
— Eh bien, pour un jour de réjouissance, à Noël ! balbutiait M. Vincent, pour un jour de réjouissance I...
Et le brave homme laissait couler librement, le long de ses joues pâlies, des larmes plus grosses et plus rondes que des pois.
— Par exemple, si vous commencez à geindre, les amis, dit joyeusement Vigneron, je voua préviens que vous n'êtes pas près de finir. Vous avez donc oublié que, dans l'existence de ce monde, on reçoit plus de coups que de car»
et que c'est au mulet montrant la croupe la plus reluisante et la plus arrondie qu'il arrive de broncher et de se casser les reins V... Est-ce que je n«' me 1rs suis | ins, moi.
mon Espagnole !... si cela entre dans i vous demanderez compte au bon Dieu du malheur qui tomba sur mon maître. M. Jacques Sylvian : le fait est qu'il broneha. lui. et au
moment où personne n'y pensait.
— El» quoi ! le père de mademoiselle Éiis< gémit Prudence.
Il n'est pas besoin de garder les bêtes, comme Galibert, pour sa-
&? voir qu en
hiver,
quand la neige
encom- r bre l'Espi-
du pic de
Caroux au ^H1 1 mont Marcou,
le bétail, — les chèvres plus particulièrement, — est très gourmand de toutes espèces de ra-
mures, surtout des ramures de frêne, qu'il mange jusqu'à l'écorce des brauches et jusqu'au bois. Les dents deviennent longues dans [es étables chez nous, parmi des montagnes très hautes, blanches dès novembre comme des draps qui n'en finiraient pas de longueur et tranquilles comme des cimetières... Les Ormades possédaient au bord de la rivière, « la Vignale », la plus magnifique Erênaie du pays, et, octobre faisant un pas de plus chaque jour, M. Jacques parla d'élaguer les arbres el de lier les fagots. Naturellement, ainsi qu'il en était coutumier, il fut le premier de la métairie à saisir la hache et à grimper à travers Les branches... J'étais là, tordant des liens pour le bottelage... Les branches, souvent plus faibles que
d68 roseaux et plus tlexibles. pliaient, et je nie sentais mal à lestomae en voyant ça... A toute minute, j'avais envie de lui crier : e attention,
notre maître, attention:... » Mais je retenais ma Langue par.crainte de Le troubler dans escalade, <it je regardais Les rameaux tomber par paquets, couvrir Le sol... Ah : Lee seraient contentes [.., Quel joli bruit rendait la bâche, à la cime la plus eime des grands 3l égal, je pensais qu'un homme
de quarante-cinq ans, encore que souple et vigoureux, n'aurait pas dû monter à ces hauteurs, et j'en avais des claquements aux dents et des frissons par tout le corps... A la fin des fins, il fallait que ce jeu terrible de la hache contre les branches tournât mal. Tout d'un coup, au moment où j'allais crier à pleine gorge, un craquement se fait entendre près du ciel, et je vois mon maître tomber de l'arbre comme on tomberait d'un clocher, brisant tout sur son passage, le visage et la poitrine en sang, le pantalon ouvert, le ventre entamé, car il sort du sang aussi de par là... Il est étendu sur une de ces veines de roc comme il en ressort à chaque pas de notre sol empierré... Je l'appelle ! je l'appelle !... Je crie ! je crie !... M. Jacques ne bouge non plus que s'il était mort... De fait, les amis, il était mort, bien mort, car M. le curé Juste Galinier, deux jours après l'accident, le conduisait, croix en tête, au cimetière de Tarrassac, où il est resté...
— Pauvre M. Jacques ! se lamenta mon oncle.
— Je vous ai conté de bout en bout, pour ce qui est de mon maître des Ormades, comment les choses se sont passées... A présent, nous nous occuperons de ces Galinier, de Tarrassac,
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car ils sont deux : l'oncle, M. le curé Juste (ialinier, et le neveu, M. le docteur Casimir (îalinier. Je vous en préviens, il faut tenir l'œil ouvert sur ce médecin, un homme très rusr. le plus rusé que j'aie connu depuis, soit en France, soit en Espagne... Je voudrais bien, si c'était un effet de votre bonté, déboucler le bridon el pirer uue minute.
— Oui, respirez, lui dit mon oncle.
— Ainsi soit-il, monsieur le cm