LA CITE DE DIEU
Malgré Prudence, qui essaya de retrnir Le bras tendu du garde champêtre, M. Vincent eut la faiblesse de lui verser encore un long filet de cognac.
— Vous savez. Vigneron, ne comptez plus sur moi dorénavant, lui dit-il.
Et, montrant la bouteille vide -.
— Elle a rendu l'àme.
— Tant pis, monsieur le maire:... A présent, je rentre dan- Les brancards. Puisque aussi bien me voilà obligé, afin «[ne vous compreniez miracles du cmciiix de Tarrassac, de vous religner sur le caractère de M. l'abbé Victor Syl-
vian. je von- avouerai que notre malade <l
Ormades aimait les lectures et les écritui
jusqu'à la fin de ses doigts et jusqu'à la fia de ses yeux. Dès que ses mains , nouées par la goutte, devenues de jour en jour plus souples, lui avaient permis de manœuvrer le bréviaire, il s'en était emparé et ne le lâchait plus. Jusqu'à ce moment, c'était moi qui lui avais tenu le livre, et lui en avais retourné les pages, sur un mouvement de ses paupières qui me prévenait et que je saisissais au vol. Mademoiselle m'aidait, par-ci, par-là, quand elle n'était pas occupée à notre chapelle, qu'elle arrangeait ellemême, dont elle nettoyait elle-même les linges, dont elle essuyait elle-même l'autel et les gradins, sans oublier les burettes et les chandeliers. Ah ! je vous en réponds, j'en ai avalé de ces offices qui s'appellent « Matines, Sexte, None, Vêpres », et auxquels je n'entendais goutte, car les mots y sont en latin. Cela m'ennuyait à la mort, et tout de même j'étais content. Vous ne vous figurez pas les regards plus doux que les regards de Josa, plus savoureux à mon estomac que n'importe quelle gourmandise du pâtissier Méric, me lançait de temps à autre M. l'abbé! Puis, quand il avait fini et que je refermais le bréviaire, de quelle voix amiteuse, tendre comme la voix d'une mère ou d'une sœur, il
7* sylviam:
me murmurait, eu se penchant vers moi, des fois eu me donnant uu baiser :
« — Merci, mon Jeau, des Ormades ! merci à toi', mou bon Jean... »
« Mais bientôt, les maius agissantes et vives de M. Victor remuèrent nou tant seulement le bréviaire, mais quantité d'autres livres retirés d'une malle qu'il avait, dans les commencements, rapportés de La Salvetat, son dernier poste de vicaire. Si vous aviez vu ses ai nous passant, à Sylviane et à moi, les paquets ficelés que nous rangions sur des planches contre les murailles de sa chambre! Tout bob visage brillai! de joie. Un jour, il amena un gros tome relié d'une peau brune, avec dés taches noires sur les bords, le serra cont poitrine, puis, y collant ses lèvres, le ainsi qu'il eut fait L'Évangile, la messe unie.
« — oh : mon oncle '.... cria Mademoiselle étonnée.
t -— Oh'l monsieur l'abbé!... eriai-je ouvrant
toute- grandes mes deux lanterm
c — C'esl /'/ Cil ut Augustin,
la cit.: ou nous irons t«>u- nous reposer de la
vie. nous dit-il.
• Kl. après une minute, il quitta la malle qui
SYLVIAXE
n'était pas encore épuisée de son chargement, vint à nous, et s'adressant à sa nièce :
« — Sylviane, ne sois pas jalouse de saint Augustin, le plus grand des Pères de l'Église. Je t'aime aussi, toi, je t'aime !
« Il l'embrassa avec la même dévotion que la Cité de Dieu... Moi, je n'eus rien. »
Prudence fit une question extravagante.
< C S YL VI À N i :
— Est-ce qu'il était bel homme, M. l'abbé Victor Sylvian, des Ormades?
— Ali! mais non, il n'était pas bel homme. Avec sa petite taille, sa soutane trop serrée au corps, sa démarche sautillante, je ne puis vous le comparer qu'à uu de ces grillons énormes, tels qu'on en rencontre par bandes parmi les chau mes, le blé coupé. Quoique prêtre, il ne ressemblait pas plus à M. Juste Galinier qu'une paille de seigle, sujette à être emportée au premier ><>ui lie. ne ressemble à un tronc de chêne bien établi aux profondeurs du sol. Du reste, ces Sylvian. encore que de souche paysanne, puisque leur grand-père, Aguel Sylvian. avait agrandi le bien à la sueur de son front et créé de ses bras le «Indes Ormades, ces Sylvian n'étaient solides ni des reins ni des [arrêts. Je vous ai dit déjà que Mademoiselle ressemblail à une souri- fine, déliée des ïambes, aiguisée du museau, avec deux lampions enfoncés sous le front, plus vit- que
ierges allumés à l'église de chaque coté du tabernacle. Mettons que M. l'abbé Victor semblait, lui. a une -.uni- plus replète, «lu genre poilu (les mulots ou des campagnols, el ne m'eu demandez pas davantage. Par exemple, sa figure
avait la pâleur <lu bouleau, taudis que la figu-
SYLYIAXE a
rine de Sylviane, grâce à un duvet à peine visible, rosée et ferme, imitait une jolie pêche de notre verger... Mais ce n'est pas tout ça. Je ne saurais trouver un mot pour vous dire, une fois les livres mis en place, avec quelle espèce d'appétit M. l'abbé se mit à les lire. Il les mangeait véritablement, il les mangeait. Aujourd'hui, il en atteignait un premier, mince et léger; demain, un deuxième, plus volumineux ; après-demain, un troisième, presque aussi grand que lui. On aurait pensé, à le voir accroupi sur la table de sa chambre et attentif aux lignes imprimées, qu'il ne s'en rassasierait jamais...
— Vigneron , interrompit mon oncle , émerveillé, les Écritures sont le « pain des anges », comme l'a proclamé saint Thomas.
— Nous autres, Mademoiselle et moi, par peur d'une crise qui pouvait éclater d'un moment à l'autre, nous ne laissions guère M. l'abbé seul dans sa chambre; mais nous étions ennuyés, inquiets, de ne pouvoir l'arracher à ses livres pour le conduire faire un tour aux environs de la métairie, soit vers les ormes si beaux des bords de la Vignale, soit tant seulement jusqu'au verger, où les branches, déjà moins
noires et plus flexibles aux approches file la prime, annonçaient des bourgeons, puis des fleurs, puis des fruits. Je me souviens «ncore, et avec un plaisir qui m'éjouit, des jeux que nous inventions pour divertir M. Victor d< travail et remmener. Tandis qu'il était assis sur mit' chaise liaute, Sylviane et moi. nous occupions à quelque distance, elle à droite de son oncle, moi à gaucbe de mon maître, deux escabeaux très bas et très durs. Mademoiselle, de son naturel, était espiègle, maligne, et moi je ne valais guère mieux qu'elle. Quand elle avait assez de monter la garde; elle in.- prévenait par un court bâillement. Alors, QOUS nous levions et marchions dans la pièce : BOUS chuchotions nous coulions Comme qui jour à
cache-cache, nous chantions un air. encore un
peu nous auiions danse. M. L'abbé, dérangé dans
ccupations, ses lectures; ses écritures
maintenant, tout en lisant, il écrivait de- |
M. L'abbé non- regardait ébahi : puis,
une minute d'hésitation; replaçait ses livres,
-en-aii ses papiers, ramenait Le couvercle
malle oiivnlr, eu fermait a ciel la serrure, le
cadenas, finalement se plantait debout. D'un Baut, Sylviane touchait à la porte, m'abandon-
nant la direction de son oncle, dont les jambes n'avaient repris encore ni hardiesse ni sûreté.
— C'est très charmant, très charmant ce que vous nous rapportez là, Vigneron, dit M. le maire.
— Oui, très charmant, très charmant, ajouta mon oncle.
— C'est joli comme « la Vie des Saints pour la lecture de chaque Jour », proclama notre gouvernante, édifiée.
Vigneron leva sur nous sa face rude, creusée, tannée; puis son collier de barbe, hérissé de ces poils roches et durs qui parsèment le museau de nos chiens de berger, eut une manière de frémissement :
— Mais, dans « la Vie des Saints pour la lecture de chaque Jour », dit-il, on ne rencontre ni fouines, ni renards, ni loups, tandis que dans la vie de M. l'abbé Victor Sylvian...
— Des fouines? des renards? des loups? osa demander Valat.
— Et ces deux Galinier, de Tarrassac-le-Haut, vous les avez donc oubliés, vous autres? J'ai l'œil dessus, moi, et, je vous en préviens, leur tour arrivera, comme Pâques arrive après les Rameaux.