Influence de l’état de massif sur les individus
Forme forestière. — L'arbre qui croît en massif, enserré de toutes parts par les sujets voisins, est soumis à des conditions spéciales de milieu, qui modifient d’une façon sensible sa manière d'exister ; privé latéralement de lumière par le
feuillage des arbres voisins, il cherche toujours à s’élever au-dessus d’eux ; tous les sujets se poussent en hauteur, il y a lutte pour la lumière, c’est-à-dire pour la vie ; les dernières branches seules restent assez éclairées pour demeurer vivantes, et la tige se dégarnit de plus en plus ; d’ailleurs ces branches elles-mêmes ne peuvent s’allonger sans se heurter à celles des arbres voisins. Aussi la forme spécifique de chaque sujet disparaît-elle ou à peu près pour faire place à une forme forestière uniforme. L'arbre tend à prendre un fût démesurément long surmonté par une cime grêle (fig. ©.
Nous examinerons successivement l'influence qu’exerce l’étatTde massif sur l’accroissement en hauteur, l'accroissement en diamètre, puis en volume.
Accroissement en hauteur. — Nous distinguons trois cas :
A. L'arbre est susceptible de dépasser en hauteur le massif qui l’entoure. — Cet état se produit si le massif est constitué par des végétaux de moindre importance forestière, incapables d’avoir la même végétation, et par suite incapables d’atteindre la même hauteur ; ou si le massif est constitué par des végétaux du même genre, recépés périodiquement avant qu’ils n’aient atteint la hauteur qu’ils sont susceptibles d'acquérir.
Dans ce cas, le massif par le couvert latéral qu’il exerce, augmente l'effet de l’élagage naturel ; l'arbre allonge ses jeunes pousses termi-
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nales pour aller chercher la lumière, pendant que les branches, privées de lumière par le massif contigu, disparaissent peu à peu dans toute la région enserrée par les sujets environnants.
Le fût de l’arbre est donc plus long que dans le cas de l’arbre isolé,
Fig. 9. — Chène de futaie (forme forestière). Forèt de Bercé (Sarthe).
et la cime s’étale au-dessus du massif, tendant à y prendre sa forme naturelle.
Cette forme forestière ne diffère de la forme spécifique de larbre que par une cime plus élevée, mais normalement étalée et par un füt plus allongé. Ce cas se présente pour toutes les réserves de taillis-sousfutaie (fig. 10).
Pendant la croissance de l’arbre, spécialement chez certaines essences (le chêne, par exemple), un grand nombre de bourgeons ont pu rester à l’état proventif dans toute la partie de la tige privée de lumière par le massif. Lorsque, pour une cause quelconque, ce massif
vient à disparaitre, un certain nombre de ces bourgeons, frappés par la lumière, se développent et donnent naissance, le long du fût de l’arbre, à des branches gourmandes.
B. L'arbre fait partie intégrante d'un riassif serré. — Cet état se produit si l’arbre est destiné à croître avec le massif qui le suit en hauteur.
Dans ce cas, la lutte pour la vie est intense ; chaque arbre allonge ses pousses terminales pour aller chercher la lumière au-dessus du massif et tous les sujets se poussent en hauteur, pendant que leurs branches latérales, serrées par les sujets voisins, tendent à disparaître et que la tige se dégarnit de plus en plus. Les dernières branches seules sont assez éclairées pour demeurer vivantes, mais elles ne peuvent s’étaler librement ; elles se bornent à occuper la place qui leur est strictement mesurée ; la cime reste grêle, resserrée par celles des sujets voisins qui arrêtent dans son développement, et est portée à l'extrémité d’un fût démesurément long (fig. 9).
Cet état persiste tant que les circonstances spéciales qui l’ont provoqué ne viennent pas à changer. Deux modifications peuvent survenir :
a. Cette cime étriquée trouve tout à coup, par la disparition voulue ou accidentelle d’un ou de plusieurs sujets voisins, une nouvelle place au soleil ; les branches demeurées vivantes vont aussitôt chercher à s'étendre, à s’étaler librement du côté du jour, jusqu’à ce qu’elles rencontrent un obstacle qui les arrête. Nous verrons plus tard que dans un massif, l’homme sait créer ainsi artificiellement des places libres à côté des cimes qu’il veut développer pour favoriser la croissance des sujets d’avenir ; c’est le principe des éclaircies. |
b. L'arbre se trouve subitement isolé de tous les sujets qui l’entourent ; on voit alors sa cime dépérir ; son fût est souvent envahi par des branches gourmandes qui hâtent la mort en cime, et l’arbre est destiné à mourir, s’il n’est pas capable (soit en raison de son essence ou de son âge, soit en raison de conditions favorables de végétation) de développer en dessous de la première cime, un certain nombre de bourgeons proventifs, et de se créer une nouvelle tête. L'arbre présente alors une cime plus basse, de forme plus normale, et porte en tête de cette nouvelle cime, tout à fait au sommet de l’arbre, des branches mortes.
Ajoutons qu’un arbre subitement isolé, est très exposé à être renversé par les vents, si on n’a pas eu soin de le préparer progressivement à cet état d'isolement.
C. L'arbre ayant cru à l’état isolé, se trouve peu à peu enserré au milieu d’un jeune massif qui s'élève autour de lui.
Au fur et à mesure que ses branches basses sont atteintes par le couvert qui se crée autour d’elles, elles dépérissent et meurent ; les pousses terminales recommencent à croître, et l’arbre cherche à se constituer une nouvelle cime, au-dessus du massif naissant qui l’envahit, ou dans la place que lui laissent encore les sujets voisins.
Il est à remarquer que dans ce cas la mort des grosses branches
latérales est la cause de tares nombreuses qui se propagent dans le bois et abrègent l'existence de l'arbre.
Fig. 10. — Chêne de tai!lis-sous-futaie (forme forestière) (Boppe et Jolyet, Les Foréts).
Accroissement’en diamètre.— Pour un même arbre, et dans des conditions de sol, de climat et d’exposition identiques, l’épaisseur des accroissements en diamètre varie beaucoup sur toute la hauteur de l’arbre, ce qui tend à donner au fût une forme géométrique se rapprochant tantôt du cylindre, tantôt du cône, tantôt de volumes plus
compliqués. MM. Boppe et Jolvyet rapportent les faits suivants exposés par M. le docteur Nordlinger :
a. Dans un jeune arbre garni de ses branches depuis le sol, conséquemment isolé, les accroissements s’amincissent régulièrement de la base au sommet ; la forme de la tige est conique.
b. Quand les branches inférieures sèchent naturellement, les accroissements présentent leur plus grande épaisseur dans le voisinage et au-dessous des premières branches vives ; ils s’amincissent de là jus qu’au pied ; la tige se rapproche du paraboloïde.
c. A l’état de massif, les couches deviennent de plus en plus larges par le haut, souvent deux ou trois fois plus larges qu’au pied ; elles donnent à la tige une forme cylindrique.
d. L’arbre en massif qu’on isole s’accroît dans l’ordre inverse, c’està-dire que les grossissements supérieurs s’amincissent, tandis que les inférieurs s’élargissent ; la tige a des tendances à revenir à la forme conique qui est la plus générale chez les arbres crûs isolément.
Accroissement en volume. — l'accroissement en volume d’un arbre est la résultante de son accroissement en hauteur et de son accroissement en diamètre.
Nous empruntons à M. Hüffel les conclusions suivantes :
a. Pour un arbre isolé, très vigoureux, dont rien ne vient contrarier le libre développement dans toutes les directions, aussi bien dans le sol que dans l’atmosphère, les accroissements annuels de volume (quantité de bois qu’un arbre ajoute chaque année à son volume) suivent une marche ascendante depuis la naissance, et cette marche ascendante persiste parfois jusqu’à la maturité de l’arbre, c’est-à-dire jusqu’à l’époque où on ne peut plus différer sa récolte sans le voir perdre de sa qualité pour la consommation.
Le plus souvent néanmoins cette marche ascendante s’arrête de bonne heure, à partir par exemple du moment où l'accroissement en hauteur se ralentit d’une façon notable ; les accroissements annuels de volume deviennent presque constants, de sorte que ce volume varie alors à peu près proportionnellement au temps. Quelquefois même, des arbres qui ont eu dans la jeunesse une croissance rapide, la ralentissent à un âge plus ou moins avancé.
b. Pour un arbre réservé dans les taillis-sous-futaie, dont la cime reste toujours à l’état libre au-dessus du taillis, mais dont les fûts sont tantôt exposés à la lumière et à la chaleur, tantôt englobés dans un massif, il paraît probable que la coupe du taillis produit une augmentation dans l’accroissement des arbres de réserve.
c. Pour un arbre enserré dans un massif, le plus ou moins d’espace dont dispose l’arbre influe sur la marche de l'accroissement ; l’état de massif serré entrave d’une façon générale le développement de l’arbre, et par contre (fait très important, sur lequel repose toute la pratique des éclaircies), si l’on vient à dégager un arbre dont la végétation a été contrariée, on le voit bientôt reprendre un accroissement beaucoup plus considérable.
M. Hüffel conclut de ce qui précède que l’état de massif exerce une
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influence prépondérante sur les conditions’de la croissance ; le développement relatif de la tige et des branches des arbres, et la proportion entre la hauteur et le diamètre du tronc en dépendent principalement. Chez l’arbre ayant crû à l’état isolé, le bois des branches à beaucoup plus de développement que celui du tronc, parfois même il le dépasse notablement en volume ; le fût est relativement court et la supériorité de la production ne peut se traduire que par une augmentation de diamètre du tronc, et du développement des branches. Chez l'arbre ayant crû à l’état de massif, le fût est très développé en longueur et la cime est resserrée, étriquée, confinée à la partie supérieure de l’arbre : le bois des branches a beaucoup moins de dévelop-
pement que celui du tronc, et lui est toujours notablement inférieur en volume.
3. __ Influence de l’état de massif sur la fertilité de la station.
La culture forestière s’applique à transformer par lintermédiaire de la plante les matières fertilisantes du sol et de l'atmosphère en produits échangeables de plus haute valeur ; mais, à l’inverse de ce qui se passe en agriculture, il n’est généralement pas admis qu’on donne au sol forestier des façons culturales et qu’on lui apporte des restitutions sous forme de fumure et d’engrais. Malgré cela, la forêt est considérée à juste titre comme susceptible de maintenir les terres à bois dans des conditions physiques et chimiques favorables à leur fertilité et même comme capable d’améliorer dans une certaine mesure les conditions de fertilité d’un terrain boisé, L’instrument dont elle se sert est la couverture du sol, et cette couverture dépend de l’état du massif.
Action de la forêt sur le sol. — l’action de la forêt sur le sol ne peut étre envisagée qu'après avoir défini d’une part la culture forestière et d’autre part la récolte.
La forêt produit lentement un matériel ligneux qu’on réalise” au moment de exploitation, et la récolte des produits tend à appauvrir le sol forestier. Cette action appauvrissante devient très marquée, souvent même prépondérante, si à la récolte des produits ligneux proprement dits (bois de chauffage, bois d'œuvre, etc.) se joignent des enlèvements continus et abondants de feuilles vertes, de rameaux ou de brindilles pour le bétail, de feuilles mortes, d’humus ou de terreau forestier comme litière ou comme fumure pour les champs, de glands, de faines, etc., ainsi que des extractions abondantes et pério-
diques des produits accessoires du sol forestier. Considérée à ce point de vue, la culture forestière ne présente plus rien qui la distingue des autres cultures agricoles ; effectuée sans restitution d’aucune sorte, elle devient essentiellement épuisante pour le sol dont la fertilité décroît alors d’une façon plus ou moins lente, mais continue et très progressive.
Mais tel n’est pas le cas que nous envisageons. Nous considérons la forêt comme une culture spéciale, uniquement destinée à produire de la matière ligneuse, c’est-à-dire des troncs d’arbre et des branches. Dès lors une longue période de jachère sépare les exploitations successives. Pendant cette période de repos, le feuillage des arbres tombe chaque année sur le sol qui se couvre d’une couverture morte caractéristique des sols boisés ; les semences des forêts, les bois morts, les brindilles et tous les débris végétaux qui tombent sur le sol s’incorporent à cette couverture morte, soit directement, soit après avoir servi d’aliment aux rongeurs et aux petits animaux de toute espèce qui pullulent dans le sol des forêts, animaux dont les déjections et le corps reviennent tôt ou tard au sol boisé ; il en est de même lors des exploitations pour les débris, les déchets, les écorces si elles ne sont pas utilisées ; les souches et les racines des arbres restent, sauf exception, dans le sol où elles se pourrissent lentement, si elles ne sont pas susceptibles d'émettre des rejets ou des drageons. Seules les tiges ligneuses, transformées après l’abatage en stères de chauffage ou en bois d’œuvre, en étais de mine ou en produits commerciaux utilisables, sont enlevées au moment des exploitations. La récolte nous apparaît ainsi comme très peu riche en éléments minéraux puisés par les racines dans le sol ; strictement limitée au bois ayant acquis une certaine dimension, elle devient beaucoup moins épuisante que la récolte agricole.
La couverture morte des forêts accumule la matière organique d’origine végétale qui renferme, outre les éléments puisés à l’atmosphère, la plus grande partie des principes utiles que la forêt a puisés au cours de son existence dans le sol ; tous ces matériaux sont destinés à être naturellement restitués au sol forestier ; l'analyse chimique les y a retrouvés et les a suivis dans les transformations qu’ils subissent. Les déchets qui constituent à la surface du sol une couverture continue se fragmentent d’une façon incessante, se pourrissent et se transforment au fur et à mesure qu’ils sont recouverts par de nouveaux débris ; ils se transforment peu à peu en une matière pulvérulente, très hygroscopique, de couleur brune ou noire, qui dégage une odeur spéciale de moisissure et qu’on appelle humus ou terreau forestier.
L’humus ainsi fabriqué est une substance de composition très complexe dans laquelle nous devons rencontrer de l’eau, des matières ternaires non azotées qui renferment du*carbone, de l’hydrogène et de l'oxygène, ainsi que des matières azotées où l’azote se trouve à l’état organique, et enfin des éléments minéraux divers. Sous l’action des bactéries et des ferments du sol, et grâce à la présence de réactifs tels que l’acide humique, la chaux, la potasse, la nature associe ces divers
Fig. 11, — Coupe du sol forestier.
a, couverture morte; b, humus ou terreau forestier ; c, terre végétale ; 4, soussol minéral; e, assise géologique.
Fig. 12. — Sol et sous-sol minéral,
Roche calcaire fissurée disposée par assises horizontales, sol peu profond,
éléments par des formules dont elle a le secret pour faire de lhumus le principal élément de fertilité des sols.
Le sol forestier normalement constitué est formé d’assises successives qui se trouvent superposées dans le sens de la profondeur de la manière suivante : 1° Couverture morte formée de débris organiques non encore décomposés ; 20 humus ou terreau proprement dit ; 3° terre végétale formée par le mélange des éléments du sous-sol minéral ou de la terre brute avec le terreau ; 4° sous-sol minéral ou terre minérale constituée par les débris de roches de la base minéralogique sous-jacente non encore imprégnées de matière organique ; 5° assise géologique en place (fig. 11 et 12).
C’est par la création, l'entretien et le mélange de ces diverses assises que la forêt exerce sur le sol une action essentiellement améliorante.
Action de la forêt sur la richesse en éléments nutritifs du sol. — Par l’humus abondant que la végétation forestière accumule sans cesse dans les couches superficiellss du sol, la forêt assure, dans la plupart des cas, d’une façon naturelle et spontanée, la formation d’une terre végétale riche en éléments assimilables ; tout au moins ces résidus de la matière organique restituent-ils au sol la plus grande partie de ce que la végétation forestière lui a pris.
D'autre part, les décompositions et les désorganisations de la matière organique qui se produisent au sein de la masse du terreau constituent un milieu meuble, humide, très riche en acide carbonique ; un tel milieu est essentiellement favorable à la dissolution des principes fixes du sol minéral, c’est-à-dire des éléments minéraux contenus dans les roches sous-jacentes ; suivant l’heureuse expression du professeur Henry, lhumus met en valeur la réserve du sol pour la transformer en éléments assimilables. Cette mobilisation de la réserve du sol sous l’influence de la vie du peuplement compense largement la perte de matériaux précieux exportés par la récolte bois.
Enfin l’humus enrichit notablement le sol en azote assimilable ; ° grâce à lui les puissantes assises pénétrées par les racines fixent sous une forme stable l’azote ammoniacal de l'air dont une faible quantité, sans cesse renouvelée, existe dans l’air et dans les eaux météoriques ; la matière organique d’origine végétale se montre plus favorable que nuisible à l'important phénomène de la nitrification, c’est-à-dire à la transformation de l’azote organique en azote nitrique assimilable ; les composés humiques paraissent favoriser le développement de microbes fixateurs d’azote, et les feuilles mortes, par l'intermédiaire de microorganismes encore mal déterminés, analogues à ceux des nodosités radiculaires des légumineuses, paraissent fixer directement l'azote de l'atmosphère.
Sous ces influences diverses, des restitutions d’une part, et des gains importants d'autre part en éléments fertilisants s'effectuent au sein du sol boisé pendant les longues périodes de calme qui séparent les explotitations périodiques des produits forestiers ; ces restitutions et ces grains contribuent à enrichir le sol forestier en éléments nutritifs et à accroître ou tout au moins à maintenir la fertilité de la station.
Action de la forêt sur les propriétés physiques du sol. — TI suffit de se reporter au rôle de la couverture morte et de l’humus pour se rendre compte des propriétés physiques que possèdent les terres à bois. La couverture morte offre de nombreux espaces capillaires, des sortes de canaux qui la rendent comparable à une éponge et lui permettent de retenir une très grande quantité d’eau d’imbibition, quantité qui peut atteindre deux fois et demi son poids ; elle protège le sol contre une trop active évaporation ; elle empêche le sol de s’échaufier ou de se refroidir trop rapidement ; elle s’oppose enfin, ainsi que le couvert des arbres qui la protègent, au tassement du sol en brisant le choc des gouttes qui viendraient le battre par les grandes pluies ; elle facilite la pénétration des eaux atmosphériques dans les couches profondes, prévenant ainsi le ruissellement des eaux à la surface”et le ravinement des terres.]
L’humus, matière essentiellement hygroscopique, susceptible de fixer ‘un fpoids d’eau considérable, donne au sol forestier un pouvoir
-d’imbibition énorme ; de consistance moyenne, il donne de la ténacité aux terres légères, de la perméabilité aux terres compactes, etse montre ainsiïle pondérateur merveilleux des propriétés physiques des sols. Enfin il attire et fait vivre dans le sol forestier les vers de terre et une infinité d’êtres vivants qui par leur travail incessant remuent le sol et l’'ameublissent sans cesse.
Action mécanique de la forêt sur le sol. — Les racines des arbres jouent idans le sol forestier un rôle mécanique très important ; susceptibles de pénétrer profondément dans le sol, jusqu’à trois ou quatre mètres et parfois davantage, les racines jouissent d’une force de pénétration toute spéciale qui leur permet de se glisser dans toutes les fissures du terrain ; en y grossissant elles font l’effet de coins qui disloquent la roche et divisent mécaniquement le sol ; elles tendent ainsi à créer dans les assises les plus profondes un sous-sol plus divisé que ne l’est la base géologique en place, et à faciliter la pénétration de l'air et de l’eau qui hâteront l’ameublissement. Les racines sont susceptibles d’attaquer la roche elle-même par les sucs acides qu’elles sécrètent et "de favoriser ainsi la dislocation ultérieure ; indirectement elles agissent encore mécaniquement en transmettant au végétal les éléments minéraux assimilables qu’elles vont chercher dans les parties les plus profondes du sol, car le végétal restitue ces éléments minéraux en très grande proportion au sol superficiel par l’intermédiaire de la couverture morte. Enfin les racines, une fois qu’elles ont joué leur rôle et que le végétal auquel elles appartiennent a disparu, se décomposent dans le sol, laissant à leur place un réseau de canaux et de poches remplies d’une matière meuble qui absorbe l’eau et la laisse filtrer au travers du sol jusqu’à d’assez grandes profondeurs.
Les forêts enfin alimentent, au sein de la matière inerte du sol, toute une faune remuante qui grouille, laboure et draine ; flore et faune vivent solidaires, à bénéfices mutuels, et elles élaborent la ferti-
- lité de la terre.
Sous ces influences diverses, et grâce aux mille causes qui remplacent
dans les sols forestiers l’action des labours et de la charrue par un brassage lent et progressif, la forêt augmente sensiblement l'épaisseur de la couche active du sol par ses deux faces, l’une extérieure, l’autre intérieure ; elle forme sans cesse de la terre végétale par le mélange des éléments minéraux et humiques ; elle contribue ainsi à augrrenter la profondeur du sol et à accroître dans ce sol l'épaisseur de la terre végétale.
Influence du massif. — 11 résulte de ce qui précède qu’un couvert prolongé et ininterrompu exerce une influence salutaire sur la fertilité du sol.
Si ce couvert vient à disparaître (exploitation à blanc étoc), le sol, exposé à l’action des vents et à l’ardeur du soleil, perd beaucoup d'humidité ; la couverture morte se dessèche et est bientôt entraînée par le vent ; l’humus fait alors défaut et son rôle bienfaisant n’existe plus ; pendant les sécheresses de l’été et dans les années sèches, le terrain perd son eau, non seulement dans les couches superficielles, mais jusque dans les couches profondes et le sol se contracte et se durcit ; les éléments minéraux restent inertes parce qu’ils n’ont plus à leur portée l’atmosphère saturée d’acide carbonique nécessaire pour les dissoudre, et les éléments solubles qui ne sont pas immédiatement en contact avec des organes d’absorption, n’étant plus retenus par la matière humique, sont entraînés dans les profondeurs du sol par les eaux pluviales ; le gain du sol en azote n’existe plus. Le sol arrivé à cet état a perdu sa fertilité et par suite son aptitude à produire des végétaux ; s’il est pauvre en éléments nutritifs et s’il n’est pas entretenu par d’autres sources d’humidité, il peut être totalement ruiné. |
Si, au contraire, le même terrain est occupé par un peuplement formé en massif, et si le couvert est constitué de telle sorte que le vent et le soleil ne puissent pénétrer jusqu’au sol, les causes de desséchement du terrain sont en grande partie écartées ; la couche d’air humide qui repose à la surface du sol n’est plus mise en mouvement et, unie à la couche de litière qui se décompose lentement, elle constitue un manteau protecteur qui retient l'humidité.
Ainsi une forêt bien traitée se ferme aux influences extérieures et pourvoit elle-même à la conservation des qualités
du sol ; ainsi, au double point de vue du maintien de la fertilité et de la quantité d’eau disponible (1), le principal moyen de conserver d’une façon permanente les forces productrices d’une station, consiste dans l’entretien continu d’une végétation forestière formée en massif et en rapport avec les qualités du sol. f
Rôle du syloiculteur dans la constitution de la couverture morte. — Certaines feuilles, comme celles du hêtre ou les aiguilles d’épicéa, de consistance coriace, se décomposent très lentement ; d’autres, au contraire, comme les feuilles de charme, d’orme, de frêne, se transforment beaucoup plus rapidement en terreau.
D'autre part, quand l’eau est en excès, l’action de l'oxygène et de la chaleur se trouve diminuée, la décomposition des débris oragniques devient extrêmement lente et reste toujours incomplète ; les combinaisons acides se produisent abondantes et il en résulte un résidu analogue à la tourbe, dans laquelle, parmi nos grandes essences forestières, Taune, le bouleau, le tremble, le pin de montagne peuvent seuls résister.
Inversement, quand il y a excès de sécheresse, le terreau se brûle et devient charbonneux, poudreux et fibreux ; cette poussière brune ou noire est une véritable tourbe sèche, avec tous ses inconvénients ; elle se rencontre surtout dans les sables siliceux, auxquels elle se mélange pour donner les terres dites de bruyère.’
Ilappartient, dans ces cas spéciaux, au sylviculteur d’intervenir et de régler les conditions du massif ainsi que l’épaisseur du couvert d’après les exigences de la station.
Sous cette réserves, on peut conseiller au sylviculteur : de choisir des révolutions plutôt longues que courtes, afin de découvrir le sol le moins souvent possible ; — de maintenir les sous-bois ; — de conserver tout autour des enceintes, des arbres de lisière, qui tiennent le peuplement bien clos, à l’abri des coups de soleil et aussi des coups de vent ; — enfin de créer des forêts mélangées où la décomposition des feuilles se fait beaucoup mieux.
Dans les sables grossiers, secs et brûlants : exagérer encore le principe du couvert bas et continu ; —- faire tous ses efforts pour maintenir les espèces à feuillage épais qui ont tendance à fuir ces régions où l’humidité leur fait défaut; — choisir des traitements qui ne découvrent le sol, lors des exploitations, que par très petites surfaces disséminées ; — adopter de longues révolutions. Au contraire, dans les argiles froides et très humides : relever le couvert, pour faciliter l’accès de la chaleur ; — choisir des traitements qui découvrent périodiquement le sol, préférer le taillis-sous-futaie à la futaie pleine.
(1) Les arbres ont besoin de beaucoup d'eau, et l'eau, véhicule de la vie organique, est la principale condition de la fertilité du sol.
En résumé, dans toutes les circonstances, et en tous lieux, maintenir le sol à l’état de saine fraicheur que commande lhygiène de la forêt (Boppe et Jolyet).
COUVERTURE VIVANTE DU SOL. — Sous un peuplement clairiéré, des taches de végétation herbacée viennent interrompre la couverture morte et le sol est plus ou moins recouvert d’un tapis végétal ou couverture vivante, composé de plantes de petite taille, ligneuses ou herbacées, qui verdissent à la surface du sol, sans jamais s’élever au point d’être confondues avec le sous-bois.
Un bon état de massif, dans lequel le couvert est ininterrompu, entrave la formation à la surface du sol de ce tapis végétal ; par contre, la présence d’une couverture vivante à la surface du sol, est toujours l'indice d’une dégradation dans l’état du peuplement.
Cette couverture vivante, indépendamment de l’obstacle qu’elle met à l'installation et à la croissance des jeunes semis, présente l’inconvénient d’absorber à son profit les réserves alimentaires du terrain : néanmoins elle protège dans une certaine mesure le sol, empêche le tassement et par les détritus végétaux et les débris morts qu’elle abandonne, elle fournit au terrain des éléments organiques dont les grands arbres peuvent profiter. A ce point de vue, un tapis végétal est encore préférable à un état de dénudation complet du sol.
Enlèvement des feuilles mortes. — Dans certaines contrées où la culture manque de paille pour faire de la litière, on a recours aux feuilles mortes de la forêt. Nous avons suffisamment montré dans ce qui précède Putilité de la couverture morte pour qu’il soit inutile d’insister sur les effets désastreux de cette pratique, spécialement lorsque cet enlèvement de litière se répète toutes les années.
Dans le même ordre d’idées, on doit respecter les arbustes qui végètent en sous-bois, les mousses et toute la végétation herbacée qui peuventse trouver à la surface du sol sous les peuplements forestiers, car leurs débris augmentent l’épaisseur de la couverture morte. Tout enlèvement de cette couverture vivante sous forme de nettoiements mal entendus, peut être considéré comme nuisible au même titre que l'exportation des feuilles mortes, et se traduit à la longue par une diminution sensible dans la fertilité de la station. |
Ecobuage. — L’écobuage consiste à faire suivre chaque récolte de bois ou chaque exploitation d’une récolte de céréales, sans addition d'engrais, après avoir brûlé au préalable sur le parterre de la dite coupe les herbes et tous les rémanents de l'exploitation, ramilles, brindilles, etc.
Dans les Ardennes, cette pratique prend le nom de sartage et est appliquée à des taillis exploités périodiquement tous les quinze ou vingt ans.
Malgré certains avantages, notamment en sols schisteux, froids et pauvres, un tel procédé de culture est fâcheux et tend d’ailleurs à disparaître. D’abord la récolte agricole prive la végétation forestière d’une partie notable de la richesse minérale du sol ; ensuite on brüle sans profit les principes organiques de la couverture morte ; enfin, en dehors
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des dangers d’incendie, la dénudation et l’ameublissement des terres. sur les pentes rapides sont dangereux, car on les expose sans protection à l’action mécanique des pluies.
L’écobuage, en rompant l'équilibre qui doit exister dans un sol forestier, est une opération beaucoup plus funeste qu’utile et généralement toujours appauvrissante pour la fertilité de la station.